Weinstein : pourquoi, pourquoi, pourquoi ce silence ?

weinsteinPeut-être parce que la nature humaine est plus complexe qu’on feint de le penser.

Dans le monde universitaire, les postes sont précieux et les carrières reposent en grande partie sur des procédés de cooptation. Alors il n’est pas rare de rencontrer, au détour d’un couloir où d’un colloque, un gentil « collègue » plus âgé qui vous explique qu’il peut « vous aider ». Et cet univers d’intellectuels n’étant pas particulièrement hétéronormé, le phénomène concerne de manière égale les jeunes chercheurs des deux sexes.

C’est aussi le cas dans le monde du cinéma, et l’info est trop peu relayée :

hommes victimes acteursA quoi il faudrait ajouter le nombre considérable de vieilles cochonnes qui lorgnent sur les nouveaux doctorants et se proposent de leur donner des séances privées d’initiation aux outils informatiques de la recherche. Hashtag #balancetacochonne.

Mais en lisant et en écoutant tout ce qui se dit autour d’Harvey Weinstein, et notamment, en entendant revenir de manière récurrente cette question « pourquoi, alors que tout le monde savait, n’a-t-on jamais rien dit ? », j’ai repensé à mon Harvey Weinstein. Et moi je sais.

La plupart des HW ne sont pas stupides. Ils ont soin de ne pas se mettre en infraction vis-à-vis de la loi. Seuls les plus fous d’entre eux vous coincent contre un mur ou vous envoient de très compromettants textos. Mon HW a fait venir la jeune collègue dans son bureau et l’a invitée à s’asseoir, non point sur le fauteuil, en face de son bureau, mais à côté d’elle, dans le petit salon qui occupe la moitié de la pièce. Elle connaît la réputation du bonhomme. A une amie qui lui disait : tu vas vraiment y aller ? Elle a répondu qu’on ne refusait pas un rendez-vous de travail en alléguant la réputation de quelqu’un et que, malheureusement, elle n’avait donc trouvé aucune raison valable de refuser. « Et puis il ne va pas me sauter dessus, quand même ! » Il ne lui sautera pas dessus. Il l’a convoquée sous prétexte d’évoquer le contenu d’un cours qu’elle doit donner. Mais la jeune collègue aura toutes les peines du monde à le faire rester dans le thème: si elle a des questions, elle n’aura qu’à lui envoyer des courriels dans l’année, tranche-t-il d’emblée. Ce rendez-vous, dit-il, c’est aussi l’occasion de « faire connaissance ». Ainsi, lui, il considère qu’il ne faut pas rester borné à l’étude des lettres. Être littéraire, c’est savoir s’ouvrir à… la pornographie par exemple. « Ah bon ? » Elle lui parle de sa thèse sur les moralistes : oh, mais il y a un grand moraliste auquel elle devrait s’intéresser de près, le marquis de Sade. « Vous croyez ? » Comme il se trompe sur l’attribution d’une citation de Pascal, elle le reprend poliment. Il rétorque : « je me sens si troublé auprès de vous que je ne sais plus ce que je dis ». Elle évoque une femme, Professeur, qu’elle admire particulièrement. Il répond : « c’est moi qui l’ai faite ». Une autre ? « Elle aussi, c’est moi qui l’ai faite ». Et ainsi va la conversation, sorte de calvaire interminable mais juridiquement inattaquable. On ne porte pas plainte contre quelqu’un qui, tout en accumulant les sujets gênants, vous a, durant une demi-heure, « regardée comme un morceau de viande » pour reprendre l’expression de Léa Seydoux.

viandeEt surtout, toute dégradante que soit cette conversation, on a eu l’occasion de dire non, ou plutôt de ne pas dire oui : on n’a pas été forcée. Parce que ce qui se dessine entre les lignes, c’est bel et bien une « tractation » (Florence Darel emploie ce mot au sujet du comportement de Weinstein avec elle). Ces femmes que tu admires, me doivent leur carrière. Si tu veux la même qu’elles, c’est Sade, le porno et sois sensible à mon « trouble ». La raison pour laquelle je ne donnerai pas le nom de cet Harvey Weinstein, que certains auront reconnu, c’est justement (outre le fait qu’on ne crache pas sur les morts)  que, même si c’est un porc, il n’a rien fait de répréhensible. Il était trop malin pour cela.

Le problème est que cette « tractation » nous laisse faussement libres. Les jeux sont pipés. Cet homme n’est pas une minable petite frappe qui, au coin de la rue, vous demande si « y a moyen ». C’est quelqu’un pour qui vous êtes censée éprouver du respect, quelqu’un, surtout, qui a un pouvoir énorme sur votre carrière. Pour peu que vous accordiez beaucoup d’importance à celle-ci, plus même qu’à votre honneur, le choix qui s’impose n’est pas nécessairement celui que j’ai fait.

Pour ma part, j’ai adopté une attitude de froideur et de distance. Il reviendra à la charge au bout de quelques mois et, apprenant à ce moment que j’étais enceinte de mon premier enfant, ne me relancera pas.

Le principe étant de « faire connaissance » avec toutes les nouvelles jeunes collègues, je savais que mes camarades avaient eu droit à la même entrevue. Ce qui m’a surprise, c’est de voir comment quelques-unes se comportaient suite à cela. Je ne saurai jamais jusqu’à quel degré d’intimité elles avaient pris le parti d’aller. Mais elles avaient, pour certaines du moins, choisi d’entrer dans un jeu de séduction dangereux. Elles gloussaient de rire à chacune de ses plaisanteries, le taquinaient, lui passaient une main autour du cou, lui caressaient le bras. Lui ne les touchait jamais. Il était assez fûté pour ne pas donner, en public, l’image du consommateur de femmes qu’il était en vérité.

Elles semblaient le trouver réellement séduisant, drôle et super sympa. « C’est quelqu’un qui aime les femmes, c’est tout ! », m’entendis-je répliquer par l’une d’elles comme j’exprimais le malaise qu’il suscitait chez moi avec ses yeux dégueulasses. Un jour caniculaire, alors que nous préparions une réunion à laquelle il devait participer, une collègue entra dans la pièce et, hilare, lança « oh, toutes ces odeurs de parfums et de transpiration féminine, ça va le rendre fou ! ». Elles aimaient jouer au harem et sentir sur elles son regard concupiscent. Je suis sûre que pour Harvey Weinstein, c’est pareil. C’est un porc, mais la plupart de ses victimes sont consentantes, voire demandeuses. Ce petit jeu malsain, qui peut aller très loin, ne leur déplaît pas, et peut-être leur convient-il même assez. Par rapport à une vieille femme laide, par rapport à un homme, elles ont un argument supplémentaire qui les distingue, un atout à faire valoir auprès du grand manitou. Pourquoi n’en profiteraient-elles pas ? Il y a même quelque chose de flatteur à être convoitée par un homme puissant.

Mais il est un dernier point qu’il ne faut pas négliger. Pour beaucoup de femmes, un homme dominé par ses pulsions est un être faible. Il a beau être le grand chef, il manifeste, par cette addiction sexuelle, une faille dans son pouvoir. D’une certaine manière, la séduction inverse les rôles. Comme elles n’ont pas beaucoup d’estime d’elles-mêmes et accordent peu de prix à leur honneur, elles ne voient pas ce qu’il y a de dégradant à se donner par intérêt. S’il est prêt à leur offrir un job en or en échange d’une simple partie de jambes en l’air, c’est bien la preuve que c’est un être pitoyable, qui se satisfait de peu. On les croirait victimes, on les croirait soumises. A la vérité, elles n’iront jamais se plaindre d’un individu qu’elles estiment facile à manœuvrer et qu’elles méprisent profondément.

Cela s’apprend très tôt : c’est la jolie lycéenne qui vient au début du cours, en minaudant, le chemisier ouvert, expliquer au professeur que « monsieur, je suis vraiment désolée mais je n’ai pas eu le temps de faire ma dissertation, est-ce que je peux vous la rendre la semaine prochaine ? ». C’est sa camarade, qui se demande pourquoi elle irait débourser 1000 euros pour avoir le nouvel IPhone alors que tel mec de terminale, qui l’a chouré on ne sait où, le lui cède en échange d’une fellation.

S’il y a des Harvey Weinstein, si « personne n’a rien dit », c’est aussi parce qu’il y a des femmes qui s’en accommodent très bien.