Peng MingMin, l’itinéraire d’un indépendantiste formosan

En 1945, la revue des jésuites de ShangHai, le Bulletin de l’université l’Aurore, une institution un peu oubliée mais qui était une plateforme importante de diffusion de la culture et de la langue française, publia un article par Joshua Liao [廖文奎 1905-1952] Quo Vadis Formosa ?

L’auteur était un militant nationaliste chinois, membre du KMT,  né à Taiwan, l’île de Formose qui venait d’être annexée par le Japon, de 1895 à 1945, puis rendue à la Chine à la suite de la victoire des pays alliés contre l’Allemagne et le Japon. Après un intéressant résumé de l’histoire de l’île depuis sa colonisation au XVIIIe siècle par les Chinois, l’auteur rappela qu’elle avait été le refuge des tenants de la dynastie chinoise des Ming [明朝], résistant contre la dynastie suivante, mandchoue (donc non-chinoise), des Qing [清朝], puis concluait de manière prophétique : «Formose sera pour la Chine comme la Sardaigne, qui a donné à l’Italie son unité, ou bien Formose sera pour la Chine comme l’Irlande, qui a fait éclater le Royaume-Uni.»

Joshua Liao, bouleversé par la corruption de la garnison KMT qui prend le contrôle de l’île après la reddition japonaise, et par les massacres de 1947, deviendra indépendantiste. Son frère, Thomas [廖文毅 1910 -1986] deviendra le chef d’un «gouvernement formosan en exil» au Japon, jusqu’en 1965 (où il cédera à la pression du KMT sur sa famille et rentrera à Taiwan).

Pour comprendre cette question de fond, celle des relations entre la Chine post-maoiste (la bureaucratique RPC) et Taiwan (la démocratique République de Chine), un ouvrage donne les clés : 

Le Goût de la liberté  [自由的滋味 ZìYóu de ZīWèi] a été traduit par Pierre Mallet  et édité par les Editions René Viénet en 2011. Le livre avait été publié initialement en 1972 en anglais aux USA pendant l’exil de l’auteur. C’est un ouvrage intemporel qui est le classique indispensable de l’histoire de Taiwan, le premier livre à lire pour ceux qui s’intéressent à la question.

C’est un livre facile à lire car c’est une autobiographie.  C’est un ouvrage qui surprendra les Français car l’auteur, Pëng MingMin [彭明敏],  qui avait appris le français au Japon, passionné d’Anatole France et d’Ernest Renan, a obtenu un doctorat de l’université de Paris avant de devenir le premier titulaire de la chaire de science politique de l’Université nationale de Taiwan.

Il est remarqué par les libéraux au sein du régime nationaliste comme un élément prometteur parmi les «Taiwanais» de souche (quelques 6 millions en 1949) par opposition aux «réfugiés» continentaux qui ont échappé aux communistes et sont entre 1,5 et 2 millions. Il ne fait pas de doute, pour les dirigeants nationalistes,  s’il est patient, et accepte d’être d’abord une sorte de «Taiwanais de service» sous le régime du KMT, que Peng deviendra à terme un des responsables de l’île. 

Peng, au lieu de suivre cette prometteuse carrière, avec deux de ses étudiants, rédige un  Manifeste  pour  le  salut  du  peuple  de  Formose qui leur vaut d’être arrêtés. Peng passera plus d’une année en prison avant d’être placé en résidence surveillée et de s’échapper pour se réfugier en Suède puis, pendant une vingtaine d’années, aux Etats-Unis. Ses deux étudiants, torturés, passeront eux plus de quinze années en prison.

De retour à Taiwan en 1992, Peng sera le premier candidat de l’opposition à la première élection du Président de la République au suffrage universel. Il est battu par Lee TengHui [ 李登輝], un autre «Taiwanais de souche», qui a suivi le parcours qui avait été tracé en pointillé par le KMT pour promouvoir certains Formosans et que  Peng avait décliné. 

Mais il faut remarquer que Lee, qui a brièvement flirté avec le communisme pendant sa jeunesse, expert agricole reconnu, maire de Taipei, vice-président de la République sous Chiang ChingKuo, puis successeur constitutionnel du dernier des Chiang, Président du KMT, et enfin élu au suffrage universel président de la République, sera exclu du KMT et deviendra lui-même un partisan proclamé de l’indépendance de Taiwan.

Il sont aujourd’hui tous deux âgés de 93 ans. Pierre Mallet a publié une courte biographie de Lee centré sur la période de la transition démocratique [Lee Teng-hui, et la révolution tranquille de Taiwan, L’Harmattan, 2005] et il a traduit Peng. On devine qu’il aurait souhaité faire dialoguer ces deux imposants personnages au terme de leur vie sur le destin de Formose.

Faute de connaître les conclusions qu’ils partagent sans doute l’un et l’autre, c’est Tsai YingWen qui va délivrer – en quelque sorte – leur message, sans doute avec quelques bémols dictés par la récente et complexe réalité.

Elle a été «ministre des affaires continentales» entre 2000 et 2004. A bien des égards, elle est une enfant de Peng et de Lee. Comme pour de nombreux Taiwanais, Le Goût de la liberté a été son livre de chevet.

C’est donc un livre à lire pour comprendre son discours inaugural, fort attendu,  du 20 mai 2016.