Précisions sur les deux expositions de John Thomson à Paris sur la Chine et sur Formose

John Thomson (1837-1921) est le plus célèbre des photographe de la Chine au XIXe siècle. Précédemment, il avait été le premier à photographier en 1866 les ruines d’Angkor, au Cambodge. Puis il établit un studio de portraits avec son frère William à HongKong, d’où il rayonna à plusieurs reprises en Chine, et Taiwan.

Autoportrait de John Thomson, à Amoy, juste avant son embarquement vers Formose

En 1872 il rapporta à Londres 750 plaques de verre négatives au collodion-humide. Elles sont désormais conservées à la Wellcome Library, à Londres. C’est dans ces négatifs qu’il choisit les 220 vues de la Chine utilisées pour son chef d’oeuvre, les 96 planches en phototypie de Illustrations of China & its People. 

Une vingtaine d’exemplaires de ce recueil mythique ont été répertoriés dans différents musées ou bibliothèques (dont la BNF), mais ils ne peuvent être exposés car les planches de phototypie sont cousues avec des pages en typographie et reliées en 4 forts volumes.

Un amateur compétent et avisé a eu la chance de pouvoir acquérir une jeu extrêmement rare, non relié, de ces planches qu’il a fait encadrer et qui peuvent donc être exposées — pour la seconde fois au monde (la «première» a eu lieu récemment à Macao).

Les Editions René Viénet ont établi une version chinoise des textes forts intéressants de John Thomson sur ses voyages en  Asie et ses photographies :

  • ceux très détaillés qui accompagnent ces 220 phototypies des 96 planches,  ont été traduits en chinois par Yeh LingFang 葉伶芳
  • les “ mémoires ” de John Thomson, disponibles en français depuis 1877 dans une excellente traduction, publiée par Hachette, vont être publiées en chinois par le ministère de la culture de Macao, dans une traduction de Yen HsiangJu 顏湘如 : « Dix ans de voyages dans la Chine et l’Indo-Chine » 十載遊記:麻六甲海峽、中國與中南半島.

Ces deux traductions chinoises seront disponibles lors des deux expositions.

C’est donc ce jeu , unique au monde  qui puisse être publiquement exposé, qui sera accroché sur les murs de la Fondation Taylor à Paris (place saint-Georges) pendant le «Mois de la photographie» 2015, après une exposition identique au Musée de Macao qui a rencontré un succès considérable : 103 000 visiteurs, dans une ville de 700 000 habitants, en trois mois de l’été 2014 ; un record de fréquentation pour ce musée. Et un remarquable catalogue en anglais, en chinois et en portugais, qui sera également disponible sur table à la Fondation Taylor.

Elisée Reclus avait récupéré une grande partie des gravures sur bois (et des contact-prints qui avaient servi précédemment aux graveurs de Charton (et de Hachette) pour sa Géographie universelle. Il offrira cette série d’albumens contre-collés sur carton, un peu fanée, mais extraordinairement précieuse à la Société de géographie. J’en donnerai huit, touts celles qui concerne Formose, dans une prochaine tranche de blog, le jour du vernissage, le 24 septembre 2015,  pour rappeler que tous les lecteurs de mon blog y sont bienvenus.

C’est dans les collections de la Société de géographie, déposées à la BNF,  qu’en 1978, Bernard Marbot et René Viénet les avaient identifiés comme des Thomson, en marge de leur mémorable exposition de 1978 (et de son catalogue) La Chine entre le collodion-humide et le gélatino- bromure.

En 1980, Viénet a obtenu de la Wellcome Library un jeu complets de tirages argentiques des plaques de verre, puis en 1992, rencontrant Michael Gray, historien fameux des techniques photographiques, ils ont développé une active collaboration pour mieux faire connaître John Thomson et sa passion pour les techniques d’avant-garde de restitution des images en aval de la prise de vue au collodion  : épreuves au charbon, woodbury, phototypie, etc.

En 1860 les troupes de la Grande Bretagne et de la France incendièrent le Palais d’été de l’empereur. Ce pavillon 「圓明園萬壽山銅亭」 YuánMíngYuán WànShòuShān TóngTíng a survécu car construit en bronze en grande partie. 

C’est chez Autotype [i.e. l’atelier de Swan, l’inventeur de la lampe à incandescence] que John Thomson a réalisé les 96 planches qui seront exposées à la Fondation Taylor.

John Thomson a donc publié ses Mémoires en 1875, à Londres et à NewYork. En France, ils furent publiées dans Le Tour du monde, partiellement en 1875, et repris en 1877 dans l’excellente traduction par A. Talandier et H. Vattemare (Hachette) : Dix ans de voyages dans la Chine et l’Indo-Chine.

Mais c’était à une époque où on ne savait pas encore imprimer les photographies ni dans les livres ni dans les revues. On leur substituait des gravures sur bois, par d’excellents artistes (prenant quelquefois des libertés, mais finalement assez peu, avec le modèle photographique qu’on leur soumettait). Pour quelques photographies de John Thomson qui illustre mon blog, je donne en vignette une reproduction de ce type de «gravures sur bois debout» (les fibres du bois font une sort de «dpi»).

Pont de ChaoZhou [潮州府廣濟橋」CháoZhōuFǔ GuǎngJìQiáo

L’ensemble de ces quelques deux cents gravures sur bois seront exposées à la Fondation Taylor, en regard des planches en phototypie : une réconciliation qui est une première mondiale, en même temps que seront donc, pour la première fois, disponibles en langue chinoise tous les textes de John Thomson sur la Chine, dans les traductions de Yeh LingFang et Yen HsiangJu, comme précisé ci-dessus.

Il faut noter que ces phototypies sont désormais disponibles sur le web à partir d’exemplaires de plusieurs bibliothèques (MIT, HongKong University) et même un site chinois : 書格網

De la même façon, la Wellcome Library a récemment mis en ligne des fichiers légers positifs des plaques de verre négatives originales, dans une résolution compatible avec les tablettes électroniques et les téléphones portables.

C’est une étape importante dans une meilleure connaissance de des ces oeuvres exceptionnelles et donc une invitation à admirer, accrochée à la Fondation Taylor, à l’automne 2015, la seule et précieuse collection d’originaux qui puisse être exposée.

A propos de Formose, 

l’autre exposition, dès le lundi 14 septembre,  à la Maison de la Chine :

Parmi les cinq cents plaques négatives sur verre de la Wellcome Library relatives à la Chine, cinquante concernent la partie méridionale de Formose :  il s’agit des premières photographies de l’île de Taiwan, en concurrence avec un album de St-John Edwards, un photographe qui exerçait à Amoy.

Il n’existe pratiquement plus aucun tirage albumen original de John Thomson pour cette série formosane, sauf les «huit tirages de contact». L’exposition consiste donc en tirages modernes de grandes qualité réalisés par Michael Gray d’après ses scans des négatifs sur verre originaux.

Les images de Formose qui furent les premières connues sont une trentaine de gravures sur bois  (réalisées d’après des tirages de contact, puisque les graveurs ne connaissaient pas les paysages ni les personnages) publiées en 1875 dans Le Tour du monde, et reprises en 1877 dans  Dix ans de voyages dans la Chine et l’Indo-Chine.

Deux chasseurs, à Baksa 「木柵」 MùZhà 

En 2006, lors de la Foire internationale du livre de Taipei, dans le pavillon français, Françoise Zylberberg révéla au public taiwanais la trentaine des gravures sur bois (originales) et la cinquantaine de vues photographiques (en tirages numériques) du Sud de l’île qui les avaient inspirées. Depuis, ces images sont devenues des icônes formosanes et ont contribué à la reconnaissance d’une partie de l’identité taiwanaise.

Ce hiatus de plusieurs années entre la mise au jour des plaques négatives de John Thomson relatives à Formose et leur mise en valeur par une enseignante et libraire française de Taipei peut intriguer.

En fait les tirages étaient disponibles à Taiwan mais il y avait – pour le moins – une certaine réticence à leur endroit parce que ces «premières photos de Taiwan» ne montraient aucun «Chinois» (i.e. de l’ethnie Han) : tous les Taiwanais de ces photos étaient des «Aborigènes de plaines» PíngPǔZú「平埔族」(en fait les contreforts des très hautes montagnes du centre de l’île) qui au moment de la prise de vues en 1871, et quelque temps encore par la suite, étaient appelés des «sauvages apprivoisés» ShúFān「 熟番 」, par opposition aux «sauvages crus» ShēngFān「 生番」 des tribus montagnardes. Aucun musée de Taiwan, pendant plusieurs années, ne fut intéressé de les exposer …

Une jeune femme et son bébé à Baksa 「木柵」 MùZhà

Même à un moment où la majorité des Taiwanais se déclarent indépendantistes et – fébrilement – concoctent leur «identité nationale», distincte de celle des Chinois du continent, certains de ces mêmes Taiwanais,  d’origine chinoise malgré tout, ont eu un peu de mal à accepter la composante originale de Formose : la quinzaine de tribus aborigènes qui furent les premiers habitants de l’île avant la colonisation chinoise au XVIe siècle.

Comme le déclara avec candeur une dame (taiwanaise) responsable d’une maison d’édition (appartenant en sous main à Pékin) : «sur ces photos, on ne voit pas de Han, que des aborigènes, et ils ressemblent un peu trop à nos domestiques philippins».

Plus récemment, en 2011, pour le centenaire de la «République de Chine», une sélection fut acceptée au «Musée municipal d’arts modernes de Taipei», non sans une négociation serrée pour en accrocher (pourtant à titre amical et gracieux) plus de six. Après une longue discussion, une vingtaine seulement furent néanmoins exposées, sur cinquante.

Cette exposition parisienne – exhaustive – est donc, à sa manière, une «première».

On notera,  avec un léger sourire (formosan),  que la directrice du Centre culturel taiwanais à Paris a décliné l’offre d’accueillir cette exposition et/ou de la soutenir (au prétexte que le ministère de la Culture de Taiwan dépensait déjà beaucoup pour subventionner en Italie une exposition de tirages photographiques  modernes … de la Chine).

Sans humour non plus, le «Centre culturel chinois» de Paris a de son coté décliné (comme le Musée provincial du FuJian à FuZhou) de recevoir cette exposition sur une île dont, à l’évidence, l’attaché culturel chinois post-maoiste pensait qu’elle n’est peut-être pas «chinoise». Nous le laisserons donc préparer son auto-critique, et recevoir sa punition pour cette bévue. Mais peut-être l’attachée culturelle taiwanaise à Paris pourra prendre sa défense. C’est très subtile la politique culturelle au travers du Détroit de Formose.

Finalement, l’exposition des premières photos de Formose par John Thomson est accueillie par la «Maison de la Chine», une galerie privée, animée par Geneviève Imbot-Bichet, appartenant au principal voyagiste français vers la Chine, et vers Taiwan. Qu’ils en soient remerciés.

John Thomson passa le mois d’avril 1871 dans le Sud de Formose avec son ami, médecin et missionnaire, le Dr Maxwell, qui venait d’y établir les premières chapelles presbytériennes. Une carte de grandes dimensions, unique au monde, fait partie de l’exposition : il s’agit d’un projet manuscrit en 1875 d’une lithographie en couleurs qui devait être tiré à Edimbourg, elle montre les premières modestes implantations de l’église presbytérienne (écossaise dans le sud, canadienne dans le Nord) depuis devenue la principale dénomination chrétienne de Taiwan.

L’exposition documente le trajet de John Thomson et du Dr Maxwell et même précisément chaque lieu des prises de vues, grâce aux précisions apportées par un érudit local, You YungFu 「游永福」, un libraire de la petite bourgade montagnarde de ChiaHsien「甲仙」qui était en 1871 un minuscule hameau.

J’ai eu le plaisir de marcher il y a un an dans les pas de John Thomson,  avec You YungFu, et de m’arrêter pratiquement à chacun des endroits où il avait déballé son matériel pour réaliser ses prises de vues (à l’époque cela nécessitait un lourd et encombrant bagage, et des porteurs)

« Paysage lunaire » à 「草山月世界」CǎoShān YuèShìJiè 

En réunissant deux négatifs sur verre, vue panoramique inédite de KaoHsiung 「高雄」en 1871, vue prise depuis la Colline des singes et le consulat britannique.

C’est donc une exposition exhaustive – en tirages modernes – de ces premières photographies de l’île de Formose, une première en Europe, qui est programmée pendant le “Mois de la photographie” 2015.

Peu après, cette exposition sera reprise à Taipei au ShungYe Museum of Formosan Aborigines「順益台灣原住民博物館」ShùnYì TáiWān YuánZhùMín BóWùGuǎn.

Ensuite, il est prévu que l’ensemble des tirages sera offert – en mémoire de Françoise Zylberberg  (créatrice de la librairie française Le Pigeonnier de Taipei, et spécialiste qui relança avec Jacques Picoux l’enseignement du français à Taiwan en 1979)  à l’une des localités méridionales de Formose où John Thomson fit escale en avril 1871.

1

Les premières photographies de Formose,

par

John Thomson

en avril  1871

à la Maison de la Chine

76, rue Bonaparte

75006 Paris

Métro st-Sulpice.

du lundi 14 septembre au samedi 28 novembre 2015,

du lundi au samedi, de 10 h. à 19 h. 

Entrée libre

2

les 220 vues des 96 planches originales de

Illustrations of China & its People

de

John Thomson

à la Fondation Taylor

1, rue La Bruyère

75009 Paris

Métro st-Georges

du jeudi 29 octobre au samedi 21 novembre 2015, 

du mardi au samedi de 14 h. à 20 h. 

Entrée libre