Méthodes de lecture (suite)

Un journaliste de la Gazette de Montpellier, plein de bonnes intentions, voulait, à l’occasion des dernières déclarations de Gilles de Robien, organiser un débat avec moi et une formatrice de l’IUFM de Montpellier, une madame Chemla — qui a déjà manifesté à diverses reprises l’admiration sans bornes qu’elle me porte… Refus hautain de la dame, qui veut bien être interviewée — son quart d’heure de gloire, probablement —, mais hors de ma présence (voir la Gazette datée du vendredi 16 / 12).
J’imagine ce que l’on aurait pensé, au XVIIe siècle, d’un individu qui aurait bien voulu se battre en duel, mais hors la présence de son adversaire…
Qu’ai-je donc de si redoutable, que seul Philippe Meirieu, de tous les « spécialistes » en sciences de l’éducation, ait osé me répondre en face ? Il ne manque pas de se plaindre, en privé et en public, de la pleutrerie de tous ces gens dont il a assuré la carrière, et qui aujourd’hui le lâchent. Il a bien raison.
Mais laissons là la polémique — ce n’est pas mon genre… Et revenons aux bonnes intentions de Gilles de Robien.
Soyons clair : le ministre a eu tort de jeter l’anathème sur telle ou telle méthode.
D’abord, comme l’a fait remarquer le Canard Enchaîné daté du mercredi 14 décembre, la méthode globale, qui n’a jamais été utilisée que par quelques illuminés, a été condamnée par tous ses prédécesseurs. Jack Lang a bruyamment félicité Gilles de Robien pour sa prise de position : sans doute n’avait-il pas lu la circulaire qu’il a lui-même signée en ce sens il y a quelques années…
Restent celles que l’on qualifie aujourd’hui de « méthodes mixtes » — un doux euphémisme pour ne pas dire « semi-globale », ou « à démarrage global » : on évite ainsi le mot qui fâche, mais la technique est la même.
Autant que ma position, et celle des organisations dont je suis proche, Sauver les Lettres ou Reconstruire l’école, soient claires : aucune méthode n’est condamnable a priori. Le seul critère est la réussite. Et je me bats pour qu’une réelle liberté pédagogique soit laissée aux enseignants, et aux équipes pédagogiques — les seuls à savoir, sur place, quels sont les besoins et les capacités des élèves, à condition qu’ils se soucient prioritairement de leurs élèves, et non des positions théoriques de tel ou tel groupe de pression.
Ce que je veux retenir de la position du ministre, c’est que désormais les instituteurs pourront, sans craindre les foudres d’un corps inspectoral qui prétend trop souvent régenter la pédagogie au lieu de se pencher sur les résultats, utiliser une méthode alphabétique (expression préférable, en toute logique, à « syllabique »). Ils n’auront plus, comme Rachel Boutonnet (Pourquoi et comment j’enseigne le B-A-BA, Ramsay, 2005) à recouvrir les livres des élèves de papier kraft, de se battre contre leur hiérarchie et contre le scepticisme de leurs jeunes collègues — les autres, les « vieux », savent bien ce qu’il en est des performances des diverses méthodes.
Admettons que l’on fasse, en CE1, le bilan de l’apprentissage de la lecture (et de l’écriture : on ne peut dissocier le phonème, oral, du graphème, écrit). L’enfant sait-il lire ? Sait-il lire n’importe quel texte ? Le comprend-il ? Mieux : est-il capable d’écrire avec une orthographe décente des phrases entières ?
Voilà les questions que les parents sont en droit de poser, et ce que les inspecteurs doivent juger — à moins de considérer, comme madame Chemla, que « l’orthographe n’a aucune importance »…
Reste la question de la formation : qui enseignera aux derniers promus des IUFM une méthode (alphabétique), revendiquée par le ministre et par les parents, mais dont on ne leur a jamais parlé, sinon pour lé dénigrer ? Où irons-nous chercher des « formateurs de fiormateurs » enfin compétents ?
J’ai bien envie de proposer aux retraités de l’Education nationale, à toutes ces institutrices et instituteurs qui m’écrivent et qui ont, eux, les moyens de comparer aujourd’hui et autrefois, de venir faire la classe, dans les IUFM, à la place de tous ces spécialistes auto-proclamés en « sciences de l’éducation » qui nous ont entraînés dans le martasme actuel — et dont les mirifiques convictions ont enflammé ces banlieues où les enfants déchaînés ont brûlé leurs écoles. Embauchons les maîtres d’autrefois pour faire la classe aux formateurs de demain : ce sont nos enfants qui y gagneront.