Lalbenque-en-France

Capture d’écran 2018-01-15 à 14.25.27Il y a deux France. L’une est fictive, elle s’appelle Paris. C’est une ville qui n’existe pas, mais qui se croit le centre de l’Hexagone, peut-être celui du monde. C’est fréquent chez ceux qui ne sont rien, et pensent que leur nombril est tout.
Et puis il y a la vraie France, France périphérique (si on veut bien y réfléchir, le centre d’un cercle, ce n’est pas grand-chose, c’est la périphérie qui fait tout), France des terroirs et des paysages, France des vignes et des nourritures terrestres — loin des mangeoires prétentieuses où des bobos désœuvrés invitent des femmes artificielles — et des hommes qui ne le sont pas moins.

Evidemment, ces évidences ne sont pas du goût de tout le monde. Un journaliste (ou qui prétend l’être parce qu’il papote sur la Cinq sur le coup de 20 heures) traita un jour de « pétainiste » un ami gastronome qui faisait l’éloge de ces terroirs et de ce qui s’y élève : camemberts non pasteurisés, agneaux de prés-salés et poulardes de Bresse. « Pétainiste ! ». Incroyable cette capacité des imbéciles à franchir le point Godwin dès qu’ils ne comprennent pas. La référence au IIIème Reich est le bouclier de leur bêtise.

Tout cela pour vous parler de Lalbenque…

Lalbenque est un village du Lot, à une quinzaine de kilomètres de Cahors (admirable, Cahors !) où tous les mardis, de novembre à fin février, se tient un marché aux truffes, sur le coup de 14h30.Capture d’écran 2018-01-15 à 14.27.40 Mais dès 13 heures, les traqueurs de Tuber Melanosporum posent leurs petits paniers, sagement couverts d’un tissu à carreaux, sur les tréteaux disposés dans la rue à cet effet.Capture d’écran 2018-01-15 à 14.07.27 Juste au-dessous du Lion d’or (05 65 31 60 19) où pour une somme savamment calculée, vous pouvez déguster des plats truffés avec délicatesse, mais sans parcimonie. En les arrosant d’un Cahors, par exemple…IMG_20180102_124027(« Comment ! s’exclame le Parisien de passage. Une « formule truffes » à 35 € ! Et du « Tout truffes » à 48€ ! Si peu cher avec de vraies truffes ?!? » — Tu sais, mon ami, ce n’est pas parce que ta cantine parisienne ordinaire te prend pour un couillon qu’il en est de même dans la France entière — la vraie France…)

Demandez à manger à l’étage : il vous suffit d’ouvrir la fenêtre, de passer un instant sur le balcon, pour voir peu à peu se garnir les tréteaux, et tout un peuple de professionnels et d’amateurs se presser peu à peu autour des truffes encore emmaillotées. Chacun attend la sonnerie qui, à 14h30, autorisera le dévoilement des tubercules, et le départ des achats.201511192154-fullÀ vrai dire, une bonne partie des transactions se déroule discrètement, à l’abri des regards, sur le parking derrière la mairie. Pour ne pas heurter, sans doute, les grandes oreilles du fisc. C’est là que les restaurateurs et intermédiaires divers font leurs emplettes. Ce qui est présenté à 14h30 est surtout destiné aux amateurs éclairés — et fortunés, le prix de la truffe ayant explosé ces dernières années. En tout état de cause, c’est tout de même meilleur marché ici que chez Fauchon. Et cette année, dans le Lot, il y en a, de la truffe ce qui paraît-il est moins vrai dans la Drôme, autre grand dispensateur de plaisirs noirs.
SI jamais vous ne pouvez pas vous y rendre le mardi même, arrivez donc la veille, et logez-vous à 100m du centre-ville, à la Vayssade (05 65 24 31 51), une sublime ferme-relais, ancienne grange aménagée avec tout ce qu’il faut de luxe tranquille. L’été, bien sûr, petit déjeuner sur la terrasse, juste à côté de la piscine, au milieu des chênes pubescents (où justement les truffes…). Mais en ce début janvier, il fait bon paresser devant la cheminée.Capture d’écran 2018-01-15 à 14.05.42

Contrairement à ce que pensent les imbéciles qui habitent l’intra-périphérique, ce ne sont pas là les derniers vestiges d’une France qui disparaît : c’est le cœur même de la France éternelle. Une France où l’on récoltera encore des truffes dans les chênaies alors que les orties repousseront Rive Gauche — et rive Droite aussi. Une France qui vote peut-être différemment, qui n’aime pas forcément l’Europe — une Europe qui prétendra sans doute bientôt s’ouvrir à la truffe venue d’ailleurs, et exiger un calibre précis pour les diamants noirs.
La gastronomie n’est pas une culture — parce qu’alors, le McDo en serait une autre. La gastronomie est la culture — et le reste est barbarie. La civilisation est dans les terroirs, dans ces paysages bâtis de main d’homme et qui ont façonné le palais et la pensée d’autres hommes, de Montaigne et de Montesquieu. Elle est dans ces paysans accrochés à leurs truffières, hilares à l’idée de ce qu’à la même heure on mange à Paris ou Bruxelles, des hommes qui écoutent le vent et font pousser des diamants au milieu d’un univers calcaire — au lieu d’aller les acheter Place Vendôme. Paris s’est étendu, Paris prétend manger la France ? Au sud de la Loire, une résistance tranquille, étayée par des siècles de culture et d’agriculture, sourit gentiment en pensant qu’à la même heure, la ligne 5 ou 8 du métro parisien est bloquée par un « incident voyageur » — parce que Paris n’est pas la vie, mais la mort.
Et Lalbenque, c’est la vie, la vie qui passe et qui dure — et qui durera encore quand de Paris ne resteront que des décombres.

Jean-Paul Brighelli

PS. La Fête de la truffe se tient à Lalbenque les samedi et dimanche 27 et 28 janvier prochains. Allez, osez la truffe — elle vous le rendra bien.

Coup de torchon sur la pédagogie

Relire, ce n’est pas lire deux fois. À chaque âge on lit autre chose dans les mêmes livres. J’ai détesté la Recherche du temps perdu à 16 ans, ça m’a vaguement intéressé à 25, j’ai trouvé ça passionnant à 40, et aujourd’hui, je constate qu’au XXème siècle, comme disait Céline, « il n’y a que Proust et moi ».
Mais comme on ne peut pas passer sa vie chez Swann ni chez Bardamu, je lis et je relis aussi des polars. Par exemple tout Chandler, réédité enfin en version complète (en Quarto, chez Gallimard). Et la semaine dernière, Jim Thomson. 1275 âmes.Capture d’écran 2018-01-12 à 12.51.21J’avais oublié la préface de Marcel Duhamel — le fondateur de la Série Noire et le traducteur de tant de chefs d’œuvres, dont celui-ci. « Jim Thomson n’est pas un auteur drôle, explique-t-il. Habituellement ce qu’il écrit est nettement couleur d’encre. Cette fois, il a choisi le noir absolu, couleur de néant. C’est proprement insupportable, inacceptable presque Mais le paquet est si habilement présenté… »

Du coup, j’ai fouillé dans ma vidéothèque personnelle et un matin, tout en soulevant de la fonte pour entretenir le corps exceptionnel (la tête d’Adonis sur le buste d’Hercule) que m’a donné ma mère, je me suis repassé le film splendide que Tavernier a tiré de ce petit bijou d’anthracite.18463778Coup de torchon transpose en Afrique Occidentale française une action que Thomson situait dans l’Amérique sudiste. Philippe Noiret (c’est drôle de voir un acteur toujours si bien habillé, dans la vie civile, vêtu ici d’un tee-shirt troué d’un rose écœurant, d’un pantalon informe et d’un chapeau de brousse) est le policier en chef d’une bourgade comme la France en a bâti des centaines — voir le Voyage au bout de la nuit et le Voyage au Congo : Céline et Gide ne laissent aucune illusion coloniale intacte.rueducine.com-Philippe-Noiret-coup-de-torchonEt Lucien Cordier — c’est son nom — se prend doucement pour Dieu : il met la tentation à portée de main des imbéciles, qui se ruent sur leur damnation. Bref, l’œuvre de Dieu, la part du Diable. On sent que Tavernier et Aurenche, son co-scénariste, ont beaucoup lu — Conrad, entre autres, Au cœur des ténèbres. Cordier, c’est Kurtz à Clochemerle — mais un Clochemerle africain, avec maquereaux spécialisés dans les « faux-poids », 25 centimes la gâterie, 40 centimes la totale, flics immondes qui cultivent leur racisme sur une mare d’anisette, colons répugnants, épouses hystérisées par la chaleur et la solitude, et Noirs serviles à force d’être esclaves.
Une gentille institutrice, qui a prêté à Cordier un roman de Saint-Ex, lui reproche de se forcer à passer pour un illettré — « parce que vous n’en êtes pas un », lui dit-elle. Et alors là, ce digne délégué du Deus Irae la regarde et lui explique — entendez, s’il vous plaît, la voix chaude et lasse de Noiret :
« La grammaire, c’est comme le reste, ça rouille si on s’en sert pas. Et comme j’ai pas beaucoup de demande pour ça, en Afrique… Et le Bien et le Mal, c’est pareil. Où est le Bien, où est le Mal ? On n’en sait rien ? Ça sert pas beaucoup, par ici… Alors, ça rouille aussi… »

Je ne dis pas que les administrateurs coloniaux formés à l’école de la IIIème République n’avaient pas du Bien et du Mal une vision déformée par leurs intérêts, leurs passions ou leur alcoolisme. On n’envoyait pas dans les bleds reculés de Casamance ou d’Oubangui-Chari la fine fleur de l’administration française. Mais les instituteurs mutés dans ces avant-postes de la civilisation occidentale chère à Jules Ferry ne faisaient guère de différence entre enfants de colons et petits Noirs : ils leur apprenaient impitoyablement les beautés de la grammaire française, parce qu’ils savaient que c’était le meilleur moyen d’instaurer un ordre et une morale. Après tout, Senghor ou Hampaté Ba sont sortis de ce moule pédagogique. Et s’ils s’en sont sortis, s’ils ont pu par la suite écrire des discours sur le colonialisme et se réapproprier des pans entiers d’une culture africaine dont on avait cru les séparer, c’est parce qu’on leur a appris, férule en main, les règles. Les règles qui ont permis à Senghor de passer l’agrégation de grammaire, et qu’il a fait enseigner, sans rien y changer, aux petits Sénégalais quand il a été président.
Mais, paraît-il, le pédagogisme pointe ces temps-ci le bout de son nez sous les Tropiques… Rien n’aura décidément été épargné à l’Afrique.

Il n’y a pas de hasard. L’Afrique, désormais, c’est ici. La plupart des élèves ne passeront jamais l’agrégation de grammaire — de toute façon, grâce à Sainte Najat, ils ne peuvent plus faire de latin et de grec. Et on ne leur a pas même appris les rudiments grammaticaux de leur propre langue, parce que la langue est fasciste, n’est-ce pas : surtout, ne pas brider leur créativité ! J’ai passé quelques heures intéressantes à monter un PowerPoint à l’intention de mes hypokhâgneux, où sont commentées leurs fautes, et où sont expliquées les règles. À 18 ans ! Que leur a-t-on fait faire jusque là, pour qu’ils écriventCapture d’écran 2018-01-12 à 12.57.27ouCapture d’écran 2018-01-12 à 12.57.48ou mêmeCapture d’écran 2018-01-12 à 12.58.59

Et je n’ai même plus le temps de les faire travailler sur une vraie grammaire — par exemple celle de Cécile Revéret…fSgAAFW4PepzdGRzc05nVU5GBAAQuant à leurs petits frères ou petites sœurs encore au collège, la cause est entendue.

« Bon travail », « C’est bien » ou « Peut mieux faire » : la vraie pédagogie s’exprime en termes de morale. Le référent de ce « Bien » ou de ce « Mieux » est l’ordre — le Cosmos vaut toujours mieux que le Chaos originel. La mise en ordre. La règle. La contrainte. Et la répétition, pour éviter que ça ne « rouille ». Il faut être sacrément crétin pour ignorer que « discipline », c’est à la fois la matière enseignée, l’ordre qui règne dans la classe — et le fouet pour le faire régner. Le commentaire du Maître, tout comme la note, c’est le coup (métaphorique, hé !) de discipline sur l’esprit encore désordonné.
Pas pour en faire des béni-oui-oui ! L’insurrection n’est possible qu’après avoir appris les règles. Il y a le désordre originel, puis l’ordre imposé — et enfin la révolte créatrice. Si on en reste au désordre, on n’arrive qu’à la servilité, parce qu’on ne donne pas les outils de la révolution. Croyez-vous que Marx, Lénine ou Mao aient ignoré les règles ?
Qui ne voit que la créativité réelle se nourrit de contraintes — tout comme le plus beau cinéma américain s’est nourri du Code Hays ? Et qu’en dehors des règles, ce n’est pas créativité, c’est gloubi-boulga ? Qui ne voit que ces malheureux gosses coupés des beautés et des difficultés de la langue, sommés d’écrire comme ils parlent et de parler comme ils ânonnent, finissent par croire que Patrice Evra est un modèle et Cyril Hanouna un intellectuel ?
Oh, ils ne voteront jamais mal — ils ne voteront jamais. On pensera pour eux — parce que les oligarques qui se sont installés au pouvoir ont trouvé qu’un peuple d’analphabètes, et même d’analphacons, c’était ce qu’il leur fallait pour faire des affaires. Leurs affaires.

J’ai grande pitié de ces gosses auxquels les derniers bons maîtres essaient d’expliquer les règles, au mépris de ce qu’on leur impose de faire, au risque de se faire taper sur les doigts. Les bons maîtres — une poignée d’irréductibles. Quant aux autres… J’ai de plus en plus envie de leur appliquer la méthode Cordier — une balle dans le buffet et jetés dans le fleuve.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’avais envie de hurler devant la décision de Gallimard d’ajourner sine die la réédition des pamphlets de Céline. Mais Jérôme Leroy a dit tout ce qu’il y avait à en dire — et mieux que je ne l’aurais dit.

Les Heures sombres

Capture d’écran 2018-01-08 à 13.09.08« Un film que n’aiment ni le Monde ni Télérama a toutes les chances d’être bon », me suis-je dit en entrant au cinéma pour voir le « biopic », comme on dit in french in the text, que Joe Wright vient de consacrer au Winston Churchill de mai 1940.
Oh comme j’avais raison !
Je ne vais pas vous le résumer : c’est comme les tragédies classiques, on connaît la fin en entrant dans la salle, Churchill ralliera l’Angleterre à sa vision et sauvera les 350 000 soldats britanniques coincés à Dunkerque — et in fine gagnera la guerre contre le « peintre en bâtiments ». Non, tout ce qui compte, c’est le traitement.
C’est magnifiquement joué : Gary Oldman a pris trente kilos pour le rôle, un gage pour un Oscar, il ferait bien au passage de nous dire, en fin de film, comment il compte les reperdre, et Kristin Scott Thomas est égale à elle-même, donc à ce qu’il y a de mieux — et la direction d’acteurs dans l’ensemble est époustouflante. C’est magnifiquement filmé — le chef opérateur, Bruno Delbonnel, a merveilleusement rendu cette couleur années 30-40 qu’il y avait déjà dans Genius ou The end of the affair : les Anglais s’y connaissent en atmosphères. Et c’est fort émouvant : la lutte de Churchill pour prouver que le whisky et les havanes fortifient la santé frise le sublime.
Non, je ne vous parlerai pas de ce qui fait le charme, l’intérêt, l’émotion de ce film. Je me suis juste demandé pourquoi Télérama et le Monde n’ont rien voulu comprendre.

« Vision bêtement patriotique et hagiographique de Churchill en sauveur de l’Empire britannique face au péril nazi », dit l’hebdo télé. Comme malgré tout on ne peut suspecter Télérama de sympathies hitlériennes, c’est que « patriotique » est une injure suprême, au tribunal du bon goût des bobos mondialisés. Associer le mot à « hagiographique » permet d’ailleurs de dévaluer tout ce qui se réfère à la patrie. Pour un journal « de gauche » auto-proclamé, il ne saurait y avoir de grands hommes. Seules comptent les masses, bla-bla-bla.
C’est d’ailleurs sur ce point qu’insiste le Monde, avec les mêmes co-occurrences : « Un spectacle simpliste dont est évacué le principal intéressé — en l’occurrence le peuple britannique. Et quand scénariste et réalisateur tentent de réintroduire les loyaux sujets de Sa Majesté dans le jeu, le résultat touche au ridicule : au hasard d’une alerte aérienne, Sir Winston prend le « tube » et rencontre de vraies gens qui lui témoignent de leur admiration et de leur patriotisme. »
Je préfère prévenir : la scène où Churchill prend le métro est splendide — parce qu’elle est aujourd’hui impossible. J’ai un peu fréquenté quelques ministres, que j’ai suppliés de descendre dans la rue, au bar du coin, dans le métro, prendre le pouls de leurs concitoyens. Impossible, m’ont-ils répondu en substance : la « sécurité » ne le permet pas. Haroun ar-Rachid s’y risque dans les 1001 nuits, Churchill descend seul dans le métro alors même que Londres devait grouiller d’agents allemands, mais les excellences qui nous gouvernent ne nous fréquentent que derrière un glacis de micros et d’écrans. Via le Monde ou Télérama — ou BFM. Le rideau de fer, désormais, ce sont eux.

Pour un Français, la référence du film (et ce serait une hagiographie à risquer, s’il se trouvait un metteur en scène doué de déraison) c’est évidemment De Gaulle — qui allait à la rencontre des foules, quel que soit le danger : et le Petit Clamart n’est pas l’Observatoire… Churchill se baigne dans le peuple, ne serait-ce que par le biais de la dactylo qui tape ses discours — et quels discours ! Rien d’étonnant à ce que ce garçon ait fini prix Nobel de Littérature — une catastrophe qui ne touchera certainement pas les éminences actuelles, d’un côté ou de l’autre de la Manche. D’ailleurs, quel homme politique est aujourd’hui capable d’écrire ses discours ? Ghost writers là-bas, « nègres « ici. Sylvain Fort prix Nobel ? Hmm…

Parce qu’évidemment, ce qui se lit en filigrane dans ce film, c’est l’affirmation de la Nation — quoi que l’on pense du Brexit qui a si fort contristé la City, dont Churchill se fichait éperdument : lui aussi pensait que la politique d’un pays ne se fait pas à la Corbeille. Je suis allé voir les Heures sombres juste après avoir lu Décoloniser les provinces, la « contribution aux présidentielles » publiée par Michel Onfray au printemps dernier, ouvrage dans lequel le philosophe plaide passionnément pour un girondisme général, par haine de la centralisation jacobine qu’il hait profondément. Eh bien, il a tort : que la France connaisse des heures sombres, et il vaudra mieux qu’elle résiste en tant que nation unie et unique plutôt que de façon éclatée — l’Île-de-France du Monde et de Télérama plaidant pour la conciliation (on sent bien que pour eux, c’est Chamberlain ou Halifax qui ont raison, puisqu’ils sont raisonnables) pendant que telle ou telle province périphérique choisirait la résistance. La nation, la patrie (oui, le terme est galvaudé, comme le mot « intello » fait aujourd’hui tache à l’école) est la bonne échelle de résistance — et non l’Europe. Nos adversaires potentiels — les USA, la Russie ou la Chine — sont étroitement nationalistes et patriotes ; mais si Blanquer demain impose le salut au drapeau dans les classes de collèges et de lycées, quel tollé à Télérama et au Monde !
En fait, ce que ces bobos écouillés reprochent à ce film, c’est le suprême mépris de Churchill pour la classe médiatique. Il passe, indifférent, au milieu des nuées de reporters — le salut de l’Angleterre ne se fait pas dans les colonnes du Times ou du Guardian. Ils lui reprochent sans doute aussi son courage obstiné — alors qu’il aurait été si simple de baisser culotte devant le déferlement boche. Et quel soulagement lorsqu’après la victoire, il a été remplacé par politicien postiche de Clement Attlee !

Le film s’achève sur une phrase magnifique, en commentaire d’un prodigieux discours au Parlement : « Il a mobilisé la langue et l’a envoyée au combat », constate, rageur, un Halifax vaincu — mais finalement convaincu. Oui, l’issue de la guerre s’est jouée sur de la rhétorique. Et voir Churchill se référer à Cicéron pour alimenter sa hargne anti-nazie n’est pas rien, dans un pays — la France — qui a fait du latin une rareté anthropologique. Au moment où Churchill l’emporte contre son propre parti, certains en France commencent eux aussi à mobiliser les mots pour les envoyer au combat — « perdu une bataille, mais pas la guerre » — là aussi, vous connaissez la suite.

Jean-Paul Brighelli

L’Homme qui marche, de Jirô Taniguchi

Taniguchi 1Taniguchi est mort au début de l’année — l’occasion pour Casterman de rééditer l’Homme qui marche, paru il y a plus de vingt ans. C’était le premier manga de Taniguchi publié en français — et la réédition de ce dernier trimestre a l’avantage, pour les béotiens non rompus à la gymnastique mentale que suppose la lecture à l’envers et de droite à gauche des mangas traditionnels, d’être imprimée dans un sens canonique pour le lecteur européen non spécialiste.
L’Homme qui marche est une petite merveille — une résurrection de ce fameux « monde flottant » (l’ukiyo-e en japonais) né sous le calame des dessinateurs nippons pendant l’ère d’Edo (1603-1868), cet inter-monde où, dans la pure tradition bouddhique, on tente de saisir l’instant avant qu’il ne passe. Parce que pour Utamaro, Hokusai ou Taniguchi comme pour Goethe, ce moment fugace est trop beau — il est la beauté même de l’impermanence, entre ces deux certitudes un peu plombées qu’on appelle communément la vie et la mort. L’ukiyo-e a la couleur du nuage furtif, il est l’éclair de l’aile de l’hirondelle — ou, aussi bien, le plaisir entre les bras d’une courtisane. Il est la fleur de cerisier, l’écume de la vague cachant les fumées du Fuji, l’éternité temporaire de l’amour.
Taniguchi, dans l’Homme qui marche, réunit tout cela avec une virtuosité faite de simplicité et de silence : peu de mots sont échangés dans ces petites histoires où un personnage sans relief, falot, dessiné en « ligne claire », comme auraient dit les Belges du temps d’Hergé, marche sans but vers les limites de la ville. Des promenades sans objet autre que le pur plaisir de marcher lentement. Un héros sans consistance — « c’est un garçon sans importance collective, c’est tout juste un individu », auraient dit Céline et Sartre.
Vers quoi marche-t-il ? Vers l’instant insaisissable, que le dessin, à la fin de chacune de ces courtes histoires, arrête au bord de la page. C’est l’instant du haïku, un monde enfermé en 17 syllabes et qui ne survit pas à leur profération. Regardez :Taniguchi 2 Essayons de traduire cette merveille en mots :
« Chaque hirondelle inlassablement se précipite — infailliblement elle s’exerce — à la signature, selon son espèce, des cieux ».
Qu’on se rassure : je ne vous inflige pas un peauème de ma façon. C’est le début d’un merveilleux texte de Francis Ponge que j’ai immédiatement, à la première lecture, accolé à la planche finale de Taniguchi, saisi devant cette façon toute japonaise de décentrer le sujet, de le confronter au vide du ciel (dont le silence éternel, comme disait Pascal…) dans lequel glissent deux passereaux, deux passerelles vers un ailleurs hors cadre où les bergeronnettes se précipitent.
Un autre ?Taniguchi 3 « J’ai fait un petit détour », dit notre héros myope — cette esthétique du détour, du chemin de traverse pour chaperons rouges, me ravit. C’est cela, l’aventure.
Et sans doute faudrait-il faire une étude sur l’irruption en littérature du héros à lunettes au XXème siècle — y compris dans des récits médiévaux, voir le Nom de la rose(où Guillaume de Baskerville lègue finalement ses lunettes à Adso / Eco) écrits au XXème siècle : jusque là les héros y voyaient parfaitement, ils discernaient au premier coup d’œil la créature qui leur apparaissait soudain — même à distance, rappelez-vous Frédéric Moreau ou Julien Sorel, fascinés l’un et l’autre par des femmes surgies de nulle part.
Et dans les lunettes de notre promeneur se lisent les nuages de l’étrange étranger baudelairien — « J’aime les nuages, les nuages qui passent, là-bas, les merveilleux nuages ». Comme dans certaines toiles de Magritte : dans le monde flottant de Taniguchi, on ne voit pas la réalité à travers ses lunettes, on distingue juste quelques cumulus qui promettent un orage — lui-même suspendu.

Couv_316282Casterman en a profité pour sortir le Venise de ce même Taniguchi, où un autre promeneur nez en l’air erre dans les méandres de la cité morte et rouillée — la couleur après le pur graphisme de l’Homme qui marche ne gâche rien. Si sur la couverture on distingue encore quelques silhouettes, très vite Taniguchi vide la cité des Doges de toute présence autre que celle de son double :louis_vuitton_-_beau-livre_-_travel_book_venise_jiro_taniguchi_ À ceux qui prétendraient que l’on n’est jamais seul dans une ville où se croisent, bon an mal an, quelques dizaines de millions de touristes, je dirai que j’ai exploré Venise, en février, entre 7 heures et 8 heures chaque matin, avant que le carnaval ne reprenne ses droits — dans une solitude totale et sous une pluie glacée — ma foi, ce pourrait être moi :PlancheA_218169 Artifice ? Pas même. Jetez un œil sur Bruges-la-morte, ce merveilleux roman de Georges Rodenbach : les photos qui illustrent le texte original (et que reproduit l’édition Garnier-Flammarion)rodenbach_-_bruges-la-morte_flammarion_page_0017 ont saisi une ville abandonnée, vestige d’une inhumanité dont nous ont débarrassés le pinceau du dessinateur ou l’objectif du photographe. C’est étrange. La période d’Edo — le temps immobile d’un Japon refermé sur lui-même — s’est arrêtée avec l’ère Meiji, pleine de bruits et de fureur occidentaux (je crois que je fais exprès, désormais, de coupler masculin et féminin pour le plaisir — bientôt interdit — de faire un accord canonique). Mais Taniguchi, qui a connu de plein fouet l’américanisation du Japon post-Hiroshima (après l’éclair atomique, l’apocalypse des néons), est parvenu à extraire ses personnages de l’atmosphère trépidante du Tokyo moderne et à éterniser le temps suspendu de Kyoto.

Jean-Paul Brighelli

L’Homme surnuméraire, de Patrice Jean (Editions rue Fromentin)

l-homme-surnumeraire-1138619816_L« Dom Juan fut la première œuvre que l’on me confia, après que Jérôme Beaussant m’eut exposé savamment les raisons de « l’abrogation de quatre passages moralement contestables ». Au fond, il y avait peu de réécriture, puisque la fin tragique du héros disait assez la vilénie de son libertinage. « En soi, m’expliqua Beaussant, le libertin n’est pas un sale type, mais ce qu’il y a de plus répréhensible dans son attitude, c’est son horrible machisme, sa revendication satisfaite de mentir aux femmes. Non, ça, on ne peut pas le laisser passer. J’ai donc réduit à l’extrême tout ce qui rend Dom Juan sinon sympathique, du moins ce qui pourrait, dans ses tirades, exalter un naïf lecteur. Et j’ai supprimé entièrement la scène où il séduit Charlotte, la femme de Pierrot : aujourd’hui, le racisme social de Molière est archaïque, on ne peut plus mettre en scène des paysans parlant le patois pour se moquer d’eux. C’est vraiment abject. »
« Je résumai donc une grande partie de l’acte II, en éradiquant le patois et le mépris social. Vider un auteur de son génie pour remplacer sa verve par de plats dialogues était à ma portée. »

Clément, l’un des héros tragiquement médiocres du roman de Patrice Jean, se retrouve chargé de la mise au point d’une collection intitulée « Littérature humaniste », classiques mis au goût du politiquement correct. Beaussant coupe, et Clément intercale dans les coupes des éléments permettant de suivre l’intrigue sans succomber aux tentations délétères d’une littérature en liberté. « Lorsque Beaussant m’informait qu’il avait céliné une œuvre, c’est qu’il n’en restait, dans le volume et dans l’esprit, presque rien. Le verbe, on l’aura compris, se référait à Céline : Voyage au bout de la nuit, gros roman de plus de six cents pages, avait subi une cure d’amaigrissement, de sorte qu’il se présentait, dans notre collection, sous la forme d’une petite plaquette d’à peine vingt pages, dont le contenu printanier, guilleret et fleuri, n’aurait pas choqué les séides les plus soumis au politiquement correct. »
J’ai adoré ce livre retors (résumons-le sans rien dire : Patrice Jean exploite jusqu’au bout les délices suspectes de la mise en abyme, et jusqu’à la lie l’enivrement de héros dérisoires — jusqu’à une femme de ménage vierge et frappé de sainteté, comme la bonne de Théorème, si vous vous rappelez le film de Pasolini jadis grand prix de l’office catholique, en pleine assomption après avoir été bibliquement connue par l’ange — Terence Stamp — venu visiter Sodome.

Bien sûr, rien n’est totalement neuf sous le soleil. La réécriture en conformité avec les codes et la vertu contemporains (accorder au masculin devient une jouissance suspecte) a été exploitée jadis par James Finn Garner, qui reformula dans les années 1990 les contes de fées selon les diktats du politiquement correct.pcbs-cover-lrg Mais là, il s’agit de chefs d’œuvres de la philosophie (ôtons de la Généalogie de la morale toute référence désormais irrecevable à « la superbe brute blonde rôdant en quête de proie et de carnage ») et de la littérature.
Et qu’en pense l’institution ? « Les professeurs de collège et de lycée, toujours enclins à promouvoir les idées de progrès et d’idéal démocratique, recommandèrent à leurs élèves notre collection apurée. Quelques ronchons tentèrent de s’y opposer, mais la grande masse du corps professoral tenait plus aux droits de l’homme qu’à la littérature. »
Comme il les connaît bien ! C’est qu’il est prof de Lettres lui-même — et talentueux, ce qui par les temps qui courent commence à friser l’oxymore. Un homme qui pense aussi mal ne peut être fondamentalement mauvais. Eugénie Bastié, qui l’a interviewé fin septembre, lui a d’ailleurs sans grand mal arraché quelques horreurs (ou quelques évidences, selon que l’on se situe à l’intérieur ou à l’extérieur de la pensée conforme).

Quant à définir ce qui n’est plus dicible… « Les femmes, les Noirs et les musulmans, dis-je un soir à Lise, sont les nouvelles vaches sacrées ! Pas touche, ou alors en précisant qu’un salopard de couleur ne représente pas toute la communauté. Idem pour les femmes, ne les critiquons pas. Et d’ailleurs, toute définition de « la » femme renvoie à une essentialisation nauséabonde. »
Clément (et Patrice) « aiment afficher, devant leurs amis épouvantés, des idées qu’ils jugent « nauséabondes », de la même façon qu’autrefois, devant des bigots, les libertins s’amusaient à nier l’existence de Dieu. » À vrai dire, la liste des idées « nauséabondes » s’allonge chaque jour. Il en est du politiquement correct comme de la Vraie Foi : peu à peu tout l’offense. Et il est si facile de se voiler la face, plutôt que de gifler les inquisiteurs qui vous agressent.
Ce roman est une réponse à l’abjection. Quelque chose me dit que Patrice Jean est lui aussi un mécontemporain.

C’est le plus enthousiasmant avec les vrais bons romans : ils ouvrent des perspectives au-delà de ce qu’ils racontent, ils incitent à produire du texte au-delà de leurs phrases. À prolonger la fiction, ou à s’en servir pour ouvrir le réel, comme le couteau ouvre les huîtres.
L’Homme surnuméraire m’a ainsi donné envie de croiser Daniel Pennac et Patrice Jean — qu’ils veuillent bien l’un et l’autre m’en excuser…

– Ecoutez, Malaussène…
Oh comme j’ai horreur quand la reine Zabo commence ainsi ses phrases ! Vous pouvez être sûr qu’elle va vous aligner de l’insoutenable, de l’indicible, hautement corrosif, et vous voici prisonnier de votre lâcheté, de votre servilité — oui, oui, j’écoute…
– Voilà. J’ai eu une idée — une de plus ! Les Cent romans indispensables remis au goût du jour ! Cent bouquins à réécrire, Malaussène ! Vous avez du boulot pour les deux ans à venir — à raison de deux titres par semaine…
– Heu…
Je sais, c’est une répartie pitoyable. Mais l’idée encore enveloppée de la Reine Zabo ne m’emballait guère.
– Par exemple… Moby Dick — hein, c’est quelque chose, Moby Dick ! Mais cet acharnement à vouloir tuer une espèce en voie de disparition — et blanche, de surcroît ! Alors voilà : votre capitaine Achab, vous en ferez un Japonais, un tueur de baleines, et vous créerez un personnage bien contemporain, un journaliste intègre au service de GreenPeace — qui convertira le Jap à l’écologie profonde ! C’est beau, non ?
– Réécrire Moby Dick ? Vous n’y allez pas un peu fort ?
– Des modifications élémentaires ! Juste en surface ! La couleur de la peau, la nationalité, la langue, la culture et la philosophie de l’ouvrage, trois fois rien ! Un personnage à créer de toutes pièces — vous avez l’imagination qu’il faut !
– Vous… vous voulez commencer par Moby Dick ?
– Entre autres. Vous connaissez le métier, Malaussène, vous savez qu’il faut sortir des séries, pas des livres isolées. C’est comme en art, hein, Twelve are Better than One, comme disait ce pauvre Warhol ! Alors douze volumes pour… pour le mois prochain.
Je jetai un coup d’œil sur la liste qu’elle me tendait. Les Misérables. Moby Dick. Les Liaisons dangereuses. Madame Bovary
Madame Bovary… commençai-je.
– Hé bien quoi ? Ça vous botte, vous, cette bonne femme empêtrée dans un adultère…
– Deux, dis-je.
– Raison de plus ! De la culpabilité, un suicide — ça ne va pas, non ? Vous allez me remettre ça au goût du jour. D’abord, je la veux lesbienne, Bovary ! Quand les hommes sont insuffisants, c’est entre femmes que ça se règle ! Albertine à la place de Rodolphe ! Une femme a besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette !
« Et l’autre, là — comment l’appelez-vous ?
– Léon…
– Un acteur de films pornos, je veux — et elle va l’épuiser ! Bovary et Rocco, comme on dit Judith et Holopherne ! À la fin, elle le castre ! Elle se balade dans Rouen avec la bite de Rocco dans la menotte ! Comme dans l’Empire des sens ! Oshima forever ! Et elle fait opérer ce pauvre Charles, qui n’a rien à faire de sa nouille précuite — un mari transgenre, ça, ça va payer ! Elle renoue avec Albertine — ce sera mieux si elle est un peu typée, hein, Albertine, j’ai Danièle Obono parmi mes lectrices —, et ils finissent en ménage à trois ! Et quand elle baisera avec sa chérie — vous voyez ça : noir / blanc, un coup dessus, un coup dessous, chantilly / caramel ! —, elles attacheront le mari sur un fauteuil — un peu de candaulisme ne peut pas gâter l’affaire !
– Mais…
– Non ! Pas de mais ! Jamais de mais ! Mais, connais pas ! Notre public, ce sont des femmes ! Ce sont les femmes qui lisent ! Pas les hommes ! Les hommes boivent de la bière en regardant le foot ! Vous croyez que ça les amuse, les femmes, le châtiment de l’adultère et toutes ces fadaises ?
– Et la gamine — Berthe ?
– Eh bien quoi ? C’est un bébé ensemble, Emma et Albertine, avec des paillettes achetées au Danemark — soyons moderne !
« Et déplacez légèrement l’action, la Normandie de l’intérieur, c’est moyen. À Deauville ! Bord de mer ! Air salin ! Vivifiant ! Les vagues, les embruns, le casino, les courses…
« Vous nous ferez ça très bien, Malaussène… »
– Mais… Les Liaisons… Il y a déjà une Wonder Woman, là-dedans…
– La Marquise de Merteuil ? Certes — mais Cécile ? Une gourde, Cécile ! Et c’est une scène de viol, non — Valmont la viole ou je ne m’y connais pas…
Je la regardai, en pensant avec horreur à l’homme qui avait peut-être un jour tenté l’escalade de cet Anapurna — sous la contrainte…
– En fait, Valmont, je vais vous dire : un pédé ! Un type qui a tant besoin de se prouver qu’il aime les femmes, c’est suspect, forcément ! Ce n’est pas avec Cécile qu’il couche — c’est avec Danceny ! Il se révèle ! Le coming out de Valmont ! Personne n’y a pensé. Heureusement que je suis là !
– Danceny, vous le voulez noir, lui aussi ?
– N’en rajoutez pas, Malaussène ! Et puis ça a déjà été fait par les Américains, dans Sexe Intentions ! Non, une fiotte bien de chez nous, et à la fin, quand ils se battent en duel — un symbole ou je ne m’y connais pas, voyez la fin de Spartacus, quand Kirk Douglas dit à Tony Curtis qu’il l’aime tout en lui enfonçant son glaive, ha ha ! — ils se roulent une pelle au moment où ils sont fer contre fer… Et Mme de Tourvel portera leur enfant — un peu de Gestation Pour Autrui ne peut gâcher la fête…

À vos plumes, amis lecteurs ! Faites donc des propositions vertueuses en cette période de l’Avent. Bâtissez les scénarios rénovés de la bibliothèque que mérite notre monde. En commençant par la Bible et le Coran, qui ont une tendance fort répréhensible au carnage et au châtiment des homosexuels. De l’amour, de l’amour, de l’amour ! « De la passion, de l’infortune, de la vertu par dessus tout, que de belles choses ! Au milieu de ce brillant cortège, on s’ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend bien » (Liaisons, lettre CV). Croyez-moi, vous ne vous ennuierez guère à la lecture de l’Homme surnuméraire, où les infortunes des héros sont comme celles de Justine — lucides, cocasses et pimentées.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le roman ne se limite pas, loin de là, à médire du politiquement correct — il est bien plus profond, surtout quand il joue à être superficiel (pour mémoire, est superficiel aujourd’hui tout roman bien écrit). Mais je n’allais quand même pas tout vous dire.

« Ascenseur social, mon cul ! » dirait Zazie : à propos de Faux départ, de Marion Messina.

Je vous entends d’ici : « Bonnet d’âne va encore une fois nous déprimer, nous, pour les fêtes, on veut du rigolo et du revigorant. Caramba, encorrrre raté ! Les nouvelles ne sont pas bonnes — mais à vrai dire, elles ne sont pas nouvelles.
Il y avait eu le mythe de l’ascenseur social, que Bourdieu avait patiemment démonté en son temps — mais en leur temps, le petit Bourdieu et le petit Brighelli, qui n’étaient ni l’un ni l’autre sortis de la cuisse de Jupiter, avaient intégré l’Ecole Normale Supérieure, le premier en 1951, et l’autre en 1972. C’est que nous vivions alors en République, et que la République avait inventé l’élitisme républicain pour assurer, tant que faire se pouvait, le renouvellement de ses cadres. Bien sûr, ce n’était pas parfait, loin de là. Seuls surnageaient les meilleurs, au point que Bourdieu n’avait pas tout à fait tort de voir dans le système éducatif des années 1960 une pépinière d’héritiers : les enfants de prolos pouvaient jusqu’à un certain point passer pour les otages d’un système dont la « reproduction » (Bourdieu toujours) était déjà le principe dominant.
Alors arriva la Gauche. Pleine de bonnes intentions. Décidée à anéantir cet élitisme qui faisait tant de mal (à vrai dire, il y a tant de médiocres à gauche — ils en sont à solliciter Najat Vallaud-Belkacem pour prendre la tête de leur parti — que tout ce qui dépassait devait forcément être étêté), la Gauche confia aux pédagos les clés de la maison Education. On ne parlerait plus la langue des livres (trop élitistes, les livres !), on étudierait celle des modes d’emplois d’appareils ménagers.
Le résultat est sous nos yeux : les enfants de prolétaires ont quasi disparu des grandes Ecoles, et en fac, on arrive à 50% d’échecs dès la première année de Licence — et 100% pour les étudiants titulaires d’un Bac professionnel. On applaudit bien fort, les disciples de Bourdieu, nettement moins intelligents que leur saint patron, se sont débrouillés pour fabriquer un système qui sert leurs enfants (qu’ils inscrivent massivement dans le privé sous divers prétextes), les enfants de leurs maîtres — et ce, quelles que soient leurs qualités réelles —, et flingue à jamais les gosses de prolos.
Oh, bien entendu, de temps en temps on vous sert sur un plateau télé un jeune manager issu de la « diversité », comme on dit désormais pour ne pas dire « Maghrébins » (selon le principe qui fait dire que Sylvain Fort est la « plume » de Macron, et non son nègre). Il a autant de probabilité statistique que le self made man américain sorti de la fange, qui prétend être le garant de l’efficacité du système, alors qu’il est l’otage d’un libéralisme où seuls les « fils et filles de » parviennent à se glisser dans les chaussures de papa-maman. J’ai ainsi souvenir d’une émission télé, en 2005, avec Aziz Senni, jeune entrepreneur dynamique qui venait d’écrire l’Ascenseur social est en panne, j’ai pris l’escalier, tout fier de reverser ses droits d’auteur à de jeunes collégiens méritants. Eh bien quel que soit le nombre de collégiens aidés par Senni, il reste infime par rapport à la masse des collégiens / lycéens / étudiants de talent flingués par le système.

Et c’est là qu’arrive Aurélie Lejeune, l’héroïne de Faux départ, le joli petit premier roman désespérant de Marion Messina.faux-depart1 Bonne élève, issue d’un milieu de minuscules employés aliénés par TF1, M6 et le reste. On lui a fait croire, au lycée, qu’en travaillant bien…
Il lui faut un certain temps pour réaliser que c’est une escroquerie, et qu’à Grenoble où elle s’est inscrite en Droit, elle n’a aucune chance d’arriver à quoi que ce soit de palpable. « L’université était un choix par défaut, un univers où ils étaient parqués pour ne pas faire exploser les chiffres du chômage. En réalité, l’égalité des chances revenait à dire que le lièvre et la tortue disposaient des mêmes chances sur la ligne de départ. »

« Le mythe de l’égalité des chances… » Il y a comme ça pas mal de mots ou d’expressions en italiques dans ce court roman : les topoi de notre démocratie — voilà que je m’y mets moi aussi —, qui contribuent à l’aliénation générale, camouflée sous un voile de bons sentiments. « Au fil des ans dans l’enseignement public, elle avait acquis l’intime conviction qu’un avenir professionnel brillant l’attendait sous condition d’un apprentissage parfait et régulier de ses leçons. Journaliste, universitaire ou ambassadrice de France étaient des emplois accessibles avec un diplôme, l’obtention de ce diplôme étant elle-même soumise à un travail sans relâche et ne tenant nullement compte de l’origine sociale de l’étudiant. » Humour à froid. 50% des étudiants qui finissent, comme on dit, dans la « botte » de l’ENA sont eux-mêmes fils d’énarques. C’est sans doute parce qu’ils sont plus intelligents…
D’ailleurs, Aurélie a passé et réussi le concours d’entrée d’IEP de qualité — mais sa bourse lui permettrait à la rigueur de se loger en province, pas d’y vivre. Retour à la case papa-maman.
Et encore, elle dispose d’une petite bourse, puisque ses parents ne sont même pas imposables, et sur la pente descendante sans y être pour grand-chose : « Entre leur propre enfance et celle de leurs petits, ils avaient noté sans la théoriser une dégradation frappante de leur niveau de vie ».
Et qui dira la misère de ceux qui sont juste au dessus du seuil, enfants d’employés payés un peu mieux que le SMIC ? Jennifer Cagole, dont j’ai eu l’occasion de parler ici, avait été prise en prépas à Henri-IV après le Bac. Elle a dû y renoncer, faute d’avoir assez d’argent pour se loger à Paris. C’est ainsi que l’on se retrouve otage d’une fac de province, et petit prof soumis aux lubies des pédagos du coin…

Oui, mais justement, se dit Aurélie, c’est la faute à Grenoble, cette ville où Stendhal n’a plus jamais mis les pieds après l’avoir quittée à 18 ans — ce trou grisâtre entouré de jolies montagnes où, comme elle dit, seuls quelques privilégiés partent chausser leurs skis (un ancien élève qui a réussi l’IEP de Lyon me confiait il y a peu qu’il était hors de question, si l’on voulait s’intégrer au sein de l’Ecole, de ne pas participer aux week-ends organisés à Chamrousse, et que faire du ski était au fond un critère d’admission non écrit mais réel).
Alors, elle « monte » à Paris. Paris, ville fictive, comme je l’ai déjà raconté ici, où 2 millions de privilégiés — susceptibles de payer les loyers déments de la capitale — croisent les 10 millions de miséreux qui viennent chaque jour les servir. Aurélie décroche ainsi une kyrielle de petits boulots enrichissants (pot de fleurs dans le hall d’entrée d’une grande entreprise, par exemple). Les jeunes qu’elle croise sont « dans la majorité des cas fils d’ingénieurs, de médecins ou de militaires, originaires des Yvelines ou de la province acceptable pour un Parisien : Haute-Savoie, côte atlantique, arrière-pays provençal, Bretagne côtière, Normandie reliée à la capitale en une heure. » À l’intérieur de la « France périphérique » de Christophe Guilluy, il y a des réserves de Parisiens d’adoption — Chamonix (ne pas prononcer le x, malheureux !), La Baule, le Luberon (et non pas Lubéron, ignare !), Deauville — ou Saint-Nom-la-Bretèche. Des îlots de privilégiés en puissance, qui tôt ou tard feront de Paris leur capitale d’élection où, comme le constate Aurélie, « ils n’ont pas à travailler à la sortie des cours et trouvent des stages avec une insolente facilité ». Jamais la mutation d’une élite républicaine en oligarchie démocratique en reproduction permanente n’a été si lumineusement exposée. Et rarement l’escroquerie du système universitaire, qui feint de dispenser des « compétences » à tous — faute de transmettre de vrais savoirs et une vraie culture — alors qu’elle est là pour sélectionner les héritiers, n’a été aussi suavement décrite : « Elle rencontrait des ingénieurs stupides, des étudiants d’IUFM illettrés, fiers d’avoir atteint un niveau d’instruction élevé sans rougir de leur manque de curiosité et d’ouverture d’esprit. »

Rassurez-vous, ça ne finit pas bien — par un avortement qui est une sorte d’évacuation des illusions, le meurtre de la bonne élève qui a enfin compris qu’elle serait confinée dans des tâches extrêmement subalternes — ubérisée à vie. Comme dit l’ami Jérôme Leroy dans le numéro de Décembre de Causeur, « quand Aurélie revient à Grenoble, elle s’aperçoit qu’elle a vingt ans. On sait depuis Nizan que ce n’est pas le plus bel âge de la vie. De fait, Marion Messina ne nous aura rien épargné dans Faux départ. Elle aura même rempli, dès ce premier roman, le cahier des charges de tous les vrais écrivain : nous apporter, avec calme, de très mauvaises nouvelles et se livrer à un merveilleux travail de démoralisation du lecteur en lui tendant, tout simplement, un miroir ».
Miroir, mon beau miroir, dis-moi qu’il existe encore un ascenseur social. Eh non, dit le miroir, et il n’y a même plus d’escalier. Quand tu es né dans la rue, désormais, tu y restes. Et tout le reste est littérature.

Jean-Paul Brighelli

Marion Messina, Faux départ, Le Dilettante, 17€ — pas cher !

Jennifer Cagole kiffe Emmanuel Macron

J’étais en train de rentrer les notes et les observations (« Tout va très bien, madame la marquise, mais vous pouvez encore mieux faire… ») de mes élèves sur le logiciel ProNotes quand une télé, allumée par dieu sait qui, m’a fait dresser l’oreille.
Macron y prononçait l’oraison funèbre de Jean d’Ormesson. Oh, bon, ce n’est pas Bossuet exaltant le Grand Condé… Mais quand même, ce fut un vrai cours de littérature à l’usage des pédagos qui croient qu’analyser un article de Libé est le summum de la bobo-attitude, boboïtude de bobovidés.

« « Si claire est l’eau de ces bassins, qu’il faut se pencher longtemps au dessus pour en comprendre la profondeur ». Ces mots sont ceux qu’André Gide écrit dans son Journal à propos de la Bruyère. Ils conviennent particulièrement à Jean d’Ormesson. »

Ça partait fort. Petite citation dans le vif du sujet — enfin, pas vraiment, puisque ni André Gide ni La Bruyère n’ont le moindre rapport avec Jean d’Ormesson. Mais bon, ça fait longtemps qu’il a quitté la khâgne BL, il a dû oublier qu’un départ in medias res vaut mieux qu’une vague citation empruntée au hasard d’un dictionnaire.
Sur ce, couplet sur la clarté — de la Méditerranée et du ciel d’Italie. Et, plus surprenant, des « maisons blanches de Symi (et non Simi — ignorantus, ignoranta, ignorantum !), cette île secrète des écrivains » : JPB, à qui j’ai demandé et qui y est allé avant tout le monde, au début des années 1970, me dit qu’en fait, les maisons de Simi ont des toits en tuiles, rien à voir avec le cube blanc des cartes postales hellènes. Peu importe, un nègre peut très bien ne pas connaître ce dont il parle.
Retour à la clarté — « celle des pentes enneigées et éclatantes où il aimait à skier, comme celles des criques de la côte turque, inondées de soleil. » Ben oui, Symi, c’est en face de la côte turque. Mais encore ?
« Ne fut-il pas lui-même un être de clarté ? » Vains dieux, ce passage à la métaphore ! Ça me rappelle ces vers de la Folie du sage, de Tristan, où l’homme est caractérisé comme « un mixte composé de boue et de lumière »… Entre le XVIIème et le XXIème siècle, le sens de la dialectique s’est donc perdu. J’en prends bonne note. Mais à vrai dire, à l’ESPE, on pratique déjà la monochromie idéologique.

Rassurez-vous, je ne vais pas commenter toute l’homélie. Mais elle me fournira dès lundi l’occasion d’expliquer à mes élèves la différence entre un champ sémantique (« lumière », « étincelant » — et leurs antonymes, « grisaille », etc.) et un champ lexical, basé sur le même lexème : « lumière », « illuminer » et « lumineux » apparaissent tout au fil du discours. Il y a même un côté synesthésies, quand Macron lance : « Sa conversation, elle-même, était si étincelante qu’elle nous consolait de tout ce que la vie, parfois, peut avoir d’amer. » Génial, non, cette étincelle qui compense le mauvais goût en bouche… Boileau, qui reproche à Théophile de Viau son quasi-calembour sur le « poignard qui du sang de son maître… et qui en rougit de honte » en serait resté sur le cul.

Et puis il y a cette litanie de grands noms des Lettres : « Sans doute son bréviaire secret, était-il les Copains de Jules Romains, auquel il avait succédé à l’Académie française. Berl, Caillois, Hersch, Mohrt, Déon, Marceau, Rheims, Sureau, Rouart, Deniau, Fumaroli, Nourissier, Orsenna, Lambron ou Baer… je ne peux les citer tous, mais cette cohorte d’amis, ce furent des vacances, des poèmes récités, de la liberté partagée. » « Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau ! » comme dit Rostand à l’acte I de Cyrano
Et Chateaubriand — pas celui des Mémoires d’outre-tombe, qui est si commun, celui de la Vie de Rancé, autrement racé. « On croyait ne pouvoir bien mourir qu’entre ses mains, comme d’autres y avaient voulu vivre ». Chapeau, comme aurait dit Defferre !
Comme Ormesson (on m’a fait la leçon : le « de » aristocratique ne s’utilise qu’avec le nom complet) était de droite, Macron a convoqué Paul Morand, qui n’était pas de gauche. La France unie des Hispano-Suiza !

Et là, tenez-vous bien. Echo de la lumière italienne convoquée huit lignes plus haut, voici Nietzsche qui débarque pour exalter la « légèreté » du grand homme : « Comme le disait Nietzsche de ces Grecs anciens, parmi lesquels Jean d’Ormesson eût rêvé de vivre, il était « superficiel par profondeur ». » Les Grecs de Symi, sans doute — dont JPB me dit qu’ils ont tous des têtes de Turcs, mais on ne va pas y regarder de si près.
Après les Italiens, après les Grecs, après les Allemands, les Portugais — via Pessoa, évoqué d’un mot : « On ne devient normalement pas écrivain, on ne se veut pas à toute force écrivain, sans quelques failles, sans quelques intranquillités secrètes et fécondes. » Ah, et les Autrichiens, avec Mozart, rameuté quelques minutes plus tard. Ce n’est plus un Académicien français que l’on honore, c’est un homme-Europe !
Ça, si ce n’est pas du subliminal…

Quant à la référence à Cocteau, qui parlait de « moire » pour « qualifier les blancs de Cézanne », serait-ce une allusion discrète — et ô combien savante ! — en cette circonstance concomitante de la mort de Johnny, à la quasi occultation de la mort du Poète, qui a eu la mauvaise idée de décéder au même moment que Piaf, dont la mort éclipsa toutes les autres nouvelles. Comme Prokofiev enseveli dans le décès simultané de Staline, mort une heure après lui… Imaginez que Macron meure au même moment que Benjamin Biolay…
Fatalitas ! disait Chéri-Bibi…

Et puis la litanie des grands noms a repris — Chateaubriand encore, Saint Augustin (les scribes qui ont reproduit le discours sur le site du Figaro l’ont orthographié Saint-Augustin, les ignorants — une station de métro au lieu d’un Père de l’Eglise !), puis Proust, Caillois, Berl… Et Chateaubriand encore ! Et Montaigne, Diderot, La Fontaine et Chateaubriand à nouveau (très mauvais, de citer le même auteur plus de deux fois dans la même dissert, le correcteur finit par croire que vous n’en connaissez pas d’autres), Pascal et Proust derechef — normal, on mord plusieurs fois dans la même madeleine…
En vérité, M’sieurs-dames du Conseil Supérieur des Programmes, si vous n’intégrez pas rapidement et nominalement toutes ces gloires aux prochains programmes de Français…

Quant au coup du crayon à papier déposé sur le drapeau français, qui a immédiatement titillé tous les zooms de la planète, c’est un joli coup médiatique. Mais prenons modèle : je vais dès demain ordonner à mes élèves de jeter les tablettes électroniques dont le Conseil général les a équipés à grands frais et de reprendre le crayon et la gomme — à l’ancienne ! Macron serait-il un anti-moderne, comme dit Finkielkraut ? Voilà qui va faire de la peine au Monde et à Libé.

Jennifer Cagole

PS. L’homélie pour Johnny, forcément, était moins littéraire. Des chiffres surtout — tant de chansons, tant d’albums, tant d’années de carrière. Nous frôlions là la vérité du système. Ah que moi j’ai pas les moyens d’avoir mon compte en Suisse ! Sûr en tout cas que ceux qui l’ont applaudi aujourd’hui voteront pour lui dans cinq ans. Politique, c’est un métier.

Où vas-tu, Johnny ?

1833169-johnny-et-laeticia-hallyday-dans-un-950x0-1Santo subito ! Hommage sur les Champs-Elysées ? Funérailles nationales ? Que nenni : Béatification ! Canonisation ! Transformons l’une ou l’autre de ses masures en Lourdes du XXIème siècle ! Et choisissons le Pénitentier comme hymne national — ou Noir c’est noir, qui est plus de saison.
Je ne veux aucun mal à Johnny Hallyday. Je connais même une ou deux de ses chansons par cœur. Je les ai chantées devant les longues queues qui jouissaient contre les murs des cinémas, quand je faisais la manche les soirs de détresse en rameutant toute la ménagerie de Que je t’aime : « Lorsque tu n’es plus chatte / Et que tu deviens chienne / Et qu’à l’appel du loup… Quand mon corps sur ton corps / Lourd comme un cheval mort… ».
Hurlements de rire sous la pluie fine de la rue Hautefeuille.
Je lui dois d’avoir ramassé à chaque fois de quoi aller moi-même au ciné, voir l’un ou l’autre de ces westerns qu’il affectionnait.
Je lui dois aussi d’avoir affiné mes goûts musicaux.

J’étais plus « Antoine » que « Johnny », mais des copains m’avaient convaincu de monter avec eux à Paris pour assister au spectacle de l’idole des jeunes à l’Olympia — c’était à l’automne 66, l’automne de mes 13 ans. Nous avons commencé à faire trembler les fauteuils (ça ne se cassait pas si facilement, chez Bruno Coquatrix) quand a commencé la « première partie » — il y avait toujours une première partie, à l’époque.
Et nous avons vu débouler un jeune guitariste noir, gaucher, une grande perche maigrichonne, qui a interprété trois morceaux et s’en est allé — et qui m’a gâché le reste du spectacle. J’étais venu écouter le récital d’un rocker français qui s’était taillé en cinq ans sa petite place dans l’univers des yé-yé, et j’avais rencontré un mythe nommé Jimi Hendrix.
J’ai fait de mon mieux pour apprécier ce qui a suivi — le fameux Cheveux longs, idées courtes qui était une réplique aux Elucubrations d’Antoine de l’année précédente. Le Centralien chevelu gouaillait :
« Tout devrait changer tout l’temps
Le monde serait bien plus amusant
On verrait des avions dans les couloirs du métro
Et Johnny Hallyday en cage à Médrano » — O yé !
À quoi, dans ce concert de l’Olympia, le Johnny national répondit :
« Si les mots suffisaient
Pour tout réaliser
Tout en restant assis
Avec les bras croisés
Je sais que dans une cage
Je serais enfermé
Mais c’est une autre histoire
Que de m’y faire entrer » — da-da-da-da-dam…

Hurlements dans la salle…

Puis du temps passa.
Je revis Johnny, tout à côté de moi, dans la cave d’un resto antillais, le Requin chagrin, sis à l’angle des rues Mouffetard et Lacépède. Nous étions toute une bande, aux petites heures pâles de la nuit, abreuvés de rhum blanc, à raconter des blagues que Johnny, patiemment, nous demandait de répéter pour lui donner le temps de comprendre. C’était vers 1975, il était au creux de la vague, il se battait sans cesse et son garde du corps avait fort à faire pour l’empêcher de se faire casser la figure par tous les voyous parisiens.
Antoine, lui, je l’ai croisé deux ou trois fois chez Gallimard. Le patron du secteur Jeunesse, le grand Pierre Marchand, était un navigateur fervent, et éditait les jolis albums photos de l’exilé des îles sous le vent — et les jolis dessins de Titouan Lamazou, qui courait avec moi sur le tartan du stade Champerret.

C’est Jean-Paul Cugurno qui m’en a reparlé, à Monticello, où Dutronc a une belle maison isolée sur la crête, au-dessus d’Ile-Rousse, et où j’ai passé des vacances de 1979 à 1986. Cugurno, vous le connaissez sous le pseudonyme de Michel Mallory, le « cow boy d’(Aubervilliers », interprète par ailleurs de chansons corses estimables — et auteur de l’immortel Toute la musique que j’aime
Ah, ce « que que » kakemphatonesque qui donne à la chanson toute sa rythmique… Pour une fois qu’un tube de Johnny n’était pas une reprise de Chuck Berry, des Animals ou de Los Bravos…

Puis j’ai perdu tout ce beau monde de vue. Pierre Marchand est mort, Antoine s’est renfloué en faisant de la pub pour « Atoll, les opticiens ! »Capture d’écran 2017-12-07 à 12.57.23Du coup, Johnny, frappé par la presbytie comme tout un chacun (ou myope de naissance, ça n’a aucune importance) en a fait pour Optic 2000 :Capture d’écran 2017-12-07 à 18.08.42Bref, ces deux-là se tenaient toujours la culotte…

Le plus vieux des deux est mort (Antoine Muracccioli est son cadet d’un an). Ses proches doivent être très tristes. De là à en faire une sorte de saint laïque… De là à suggérer des funérailles nationales, comme pour Joséphine Baker, chanteuse et héroïne de la Résistance… « Je ne sais pas combien de personnes il y aura dans la rue pour accompagner son départ. Je pense que c’est peut-être comparable à ce que la France avait connu pour Victor Hugo », a déclaré sans rire Aurore Bergé, député LREM.
Hallyday ne fera plus vendre de lunettes — quoique…Capture d’écran 2017-12-07 à 12.54.58

Mais on annonce déjà un album posthume — et en grattant les fonds de tiroirs, on en trouvera bien deux ou trois autres.
Eddy Mitchell et Jacques Dutronc, vieilles canailles et amis proches, se sont rendus au domicile du chanteur sans se répandre en déclarations intempestives. Mais rien n’arrête l’indécence des politiques, prêts à tirer le linceul à soi pourvu qu’ils puissent s’y draper. Johnny avait — et ça, même ses pires détracteurs ne pourraient le lui ôter — un sens réel su spectacle. Mais ceux qui aujourd’hui lui rendent des hommages baveux sont juste avides de s’annexer les paillettes de la société du spectacle — et de nous vendre du vide tout au bord d’une tombe.

Evidemment, comme à chaque deuil, nous mourons un peu à travers le cher défunt. Jean-Philippe Smet est né en 1943, à l’aube de ce baby-boom dont les représentants sont aujourd’hui sexa / septuagénaires, et voient avec inquiétude disparaître ce reflet de leur jeunesse twisteuse. Ce n’est pas une raison pour en faire une affaire d’Etat. À 24 heures d’intervalle sont morts un écrivain sympathique mais dispensable, et un chanteur fougueux mais limité. Pas de quoi se mettre la rate au court-bouillon. À moins que les papy-boomers, tous presbytes désormais (sauf les myopes)DQWfPpZWsAIBAWH n’aient une vieille angoisse devant la tombe de Johnny, qui pourrait bien être prochainement la leur. En attendant, buvons frais.

Jean-Paul Brighelli

Cachez ce sein, etc.

Capture d’écran 2017-12-01 à 05.46.11« De nouvelles libations à Cypris terminèrent cette seconde épreuve et l’on m’interrogea. Ô mon amie ! dis-je à Delbène qui me questionnait, j’avoue, puisqu’il faut que je réponde avec vérité, que le membre qui s’est introduit dans mon derrière, m’a causé des sensations infiniment plus vives et plus délicates que celui qui a parcouru mon devant. Je suis jeune, innocente, timide, peu faite aux plaisirs dont je viens d’être comblée, il serait possible que je me trompasse sur l’espèce et la nature de ces plaisirs en eux-mêmes, mais vous me demandez ce que j’ai senti, je le dis. »

Mon père travaillait alors à l’Evêché — ainsi appelle-t-on ici l’office central de la police marseillaise. Il en avait profité pour mettre la main sur toute une série d’ouvrages alors interdits par la censure pudibonde de la Vème République commençante et saisis par la maréchaussée. C’est ainsi que vers 10 ans, ayant épuisé notre maigre bibliothèque de bas en haut, je tombai sur Histoire d’OCapture d’écran 2017-12-01 à 10.32.12 et les tribulations de Justine puis de Juliette,Capture d’écran 2017-12-01 à 10.31.42 les uns et les autres dans l’édition d’origine de Jean-Jacques Pauvert, régulièrement poursuivi dès qu’il imprimait et diffusait ces petits chefs d’œuvre.
La petite citation ci-dessus est extraite de l’Histoire de Juliette — et quelques lignes plus loin, Delbène conclut une séance de fouterie particulièrement approfondie par ces mots ailés, comme dit Homère : « Vous m’avez fait mourir de volupté, asseyons-nous, et dissertons. »

Et je profitai de la philosophie sadienne comme j’avais profité de sa mise en application.
J’avais dix ans. Quelques années plus tard, mon prof de philo, l’immense Michel Gourinat, nous donna comme sujet, en khâgne, « l’immoralité ». Arguant que le problème que posait ce sujet était dans le –ité qui mettait en action cette anti-morale, j’alternai dans ma dissert scènes de cul et raisonnements philosophiques. Je décrochai ainsi la meilleure note, résultat peu couru d’avance avec un maître aussi exigeant : mais un maître qui ne l’est pas est-il encore un maître ?

Pourquoi pensais-je à cette minuscule anecdote ? Parce qu’Anastasiegill est de retour dans notre société jadis permissive, désormais pudibonde. Sauf que la censure jadis générée par les ligues de vertu l’est aujourd’hui par les ligues féministes et leurs émules. Jamais l’injonction de Tartuffe — « Cachez ce sein que je ne saurais voir » — n’a été si prégnante. Dernier épisode en date de ce retour des grands ciseaux, la réaction outrée des autorités allemandes et anglaises devant les affiches annonçant la grande rétrospective Egon Schiele (on va célébrer l’année prochaine le centenaire de la grippe espagnole qui l’emporta, à 28 ans — lui, sa femme et son enfant à naître, et Apollinaire en sus, et 100 millions de pékins d’après les estimations les plus récentes)

.Untitled-9Censure bénie pour le musée Leopold de Vienne, qui a immédiatement répliqué en fournissant des affiches à carré blanc qui expliquent que cent ans après, le grand artiste viennois est toujours aussi scandaleux.Capture d’écran 2017-12-01 à 05.20.11Cela rejoint la censure méticuleuse exercée par Facebook. Un instituteur amateur d’art se bat depuis 2011 contre la société de Zuckerberg, qui autorise sans problème sur son réseau une prostitution à peine déguisée (dès que vous avez passé un certain seuil d’« amis », d’accortes demoiselles peu vêtues — mais dans les clous du règlement interne — se présentent à vous sous l’étiquette « fleuriste » ou « coiffeuse », et vous font des offres sans ambiguïté si jamais vous les acceptez) mais qui censure impitoyablement Courbet et son Origine du monde.6041107_1-0-491569311_1000x625Le clou de cette procédure est que Facebook prétend — c’est sa ligne de défense — que le droit français ne s’applique pas à une société basée en Californie, quoiqu’elle exerce dans le monde entier, et quoi que puissent dire les tribunaux français. En revanche, le droit américain s’exerce lourdement sur les sociétés européennes opérant aux USA. Selon que vous serez puissants ou misérables…
Ce qui nous amène au GAFAM — Google / Apple / Facebook / Amazon / Microsoft. Non contents de dominer le marché du numérique, ces sociétés s’arrogent le droit de réécrire… le Droit.
Et c’est bien là l’essentiel de la menace. Que des coincées du cul exigent l’écriture inclusive, l’accord préférentiel au féminin, le droit de faire l’amour à 18 ans ou s’insurgent contre telle ou telle représentation, tel ou tel écrivain ou metteur en scène, n’a rien de bien nouveau : les imbéciles sont nombreux, et vocifèrent. Que l’on censure tel ou tel créateur au nom du politiquement correct témoigne juste du degré d’inculture de l’oligarchie au pouvoir. Mais que l’on nous abandonne, pieds et poings liés, aux appétits de firmes « mondialisées » en nous faisant croire que c’est inéluctable, ça, c’est inqualifiable. Il faut dénoncer les traités aberrants signés ces dernières années par des gouvernements vendus — la façon dont Najat Vallaud-Belkacem a bradé l’Education nationale à Microsoft n’en est qu’un exemple parmi d’autre. C’est impossible ? Parlez-en aux Chinois, qui ont expliqué doctement à Google ou Apple qu’il leur fallait passer sous leurs fourches caudines, ou aller se faire voir ailleurs. Et s’ils renâclent, saisissons immédiatement tous les biens de ces gens-là, tous ceux qui sont à notre portée — et poursuivons-les partout dans le monde, comme le Mossad a poursuivi Eichmann ou Mahmoud Hamchari. Pas de pitié pour la bêtise. Pas de sursis pour l’hypocrisie.
Il est insupportable que des gouvernements français se plient aux desiderata de gens qui n’apportent rien à la France — guère en emplois, rien en impôts. Les vrais scandales sont là — pas dans la censure temporaire d’un Nu d’Egon Schiele, d’une peinture de Balthus jugée pédophile ou d’un gros plan sur le sexe attentif de Joanna Hifernan.

Jean-Paul Brighelli

Natacha Polony veut « changer la vie ».

A-01-Changer-la-vieSi la qualité de nos ennemis définit la nôtre, alors Natacha Polony ne pèse pas tripette : quand comme seuls critiques on a Laurent Joffrin et Yann Barthès, on est mal.
Il faut dire que les gens intelligents — de Finkielkraut à Régis Debray en passant par Elisabeth Badinter, Michel Onfray et quelques autres — sont du côté de Polony. En face, des crapules et des zéros qui ne multiplient que parce qu’ils sont journalistes à Libé. Zéro plus zéro, la tête à Toto et à Patrick Drahi.
Bien peu de médias au total ont rendu compte du livre de Polony. Y aurait-il une liste noire des gens qu’il ne faut pas inviter, des auteurs dont il ne faut pas parler, de journalistes qu’il faut virer ? Pas même — il suffit que dans une sphère rattachée au pouvoir on ait suggéré mezza voce d’écarter tel ou telle pour que journaux et journalistes se rangent à cette opinion. Franchement, journaliste, c’est un dur métier. Qu’est-ce qu’on doit avoir au bout de la langue, en fin de journée, à force de lécher des culs et des semelles…

Bref, je me suis procuré le dernier livre de Polony, Changer la vie (Editions de l’Observatoire), et je l’ai lu — ce qui s’appelle lu, pas opéré trois plongées au hasard pour y pêcher quatre mots — ça, c’est la technique Joffrin, qui aime citer le numéro de la page, vu qu’il n’a pas regardé la suivante. Ou la technique Yann Barthès, qui veut « des réponses de deux phrases ». On n’a pas le temps de penser, à TF1. On accuse l’invitée d’être islamophobe en isolant trois adjectifs — « mais si vous lisez tout le reste », argumente la malheureuse Polony… Allons donc ! Barthès a-t-il la tête d’un type qui prend le temps de lire un livre en entier ?
J’admire la patience de Polony — face à une archi-conne qui la suspecte de n’aimer ni les mosquées ni les Femen. Moi, je ne peux plus. Désormais, je sors la boîte à gifles. Il y a une vérité de la mandale qui dépasse, et de très loin, les effets de la raison raisonnante. Sartre le disait très bien (c’est dans Réflexions sur la question juive) à propos des racistes, que l’on ne convaincra jamais qu’ils ont tort, parce qu’ils sont dans l’idéologie (c’est-à-dire la part de la pensée qui n’a aucun rapport avec la réalité) et dans la passion. Paf ! Frappez sur un zéro, il deviendra carré.
Peut-être suis-je trop vieux pour avoir la patience de convaincre les cons. Désormais, ce sera la Méthode à Fernand.
Parce que des Raoul, il y en a des cageots.

« Changer la vie »… Polony n’était pas encore en projet quand la Gauche a inventé ce slogan — en 1972. Mais elle avait deux ans et la plupart de ses dents quand le PS, au congrès de Nantes, a mis son slogan en musique (écoutez ça, c’est grandiose). Certains se rappelleront que ces trois mots définitifs étaient en tête du Programme commun de gouvernement signé en juin 1972 par le PS, aujourd’hui moribond, le PC, aujourd’hui disparu, et le MRG (qui ça ???). Plus personne pour réclamer des droits d’auteur — autant afficher une nouvelle ambition : ça nous change des politiques dont la pensée se résume à « gagner 0,5% de croissance », croient que le soutien de 15% des inscrits les a légitimés, et qui s’en vont beuglant « l’Europe ! l’Europe ! L’Europe ! » parce que « there is no alternative » — le fameux TINA cher à Margaret Th***, jadis vilipendée, désormais prêtresse des grippe-sous qui nous gouvernent depuis les bunkers des Trois B — Bercy / Berlin / Bruxelles. Saviez-vous que c’est ce qu’a mis en exergue le journal qui a rendu compte du premier entretien de Macron lors de son entrée en fonction dans le gouvernement Valls II ? « Il n’y a pas d’alternative… »
« Car il n’y a pas de démocratie quand 25% des enfants entrent en sixième sans maîtriser les savoirs fondamentaux. Il n’y a pas de démocratie quand la consommation orientée par la publicité et le marketing est le cœur du système économique. Il n’y a pas de démocratie quand quelques multinationales se partagent les données les plus intimes de toutes les populations occidentales pour en faire des fortunes et les contrôler par des algorithmes. Il n’y a pas de démocratie quand on explique au peuple qu’il n’y a pas d’alternative. »
Si, justement, il y en a une. Il faut « changer la vie ».

Changer la vie est un répertoire alphabétique — un Dictionnaire des idées mal reçues. Nous sommes dans un moment tragique de notre histoire où dès que l’on pense bien, on est étiqueté comme allié du Mal — voir Sudhir Hazareensingh qui en 2015 flinguait (dans Ce pays qui aime les idées) tout ce qui pense en France à rebours des idées reçues. Libé, qui pense bien, en fit ses choux gras. Mais on pourrait aussi bien remonter à 2002 et au Rappel à l’ordre de Daniel Lindenberg, qui stigmatisait tout ce qui, à l’époque, lui paraissait islamophobe. Edwy Plenel l’invita, le réinvita, en fit le cinquième pilier de l’islamo-gauchisme, et milita pour la réédition de son livre — en 2016. En 2002, Polony se présentait aux Législatives sous étiquette chevénementiste. Mais en 2016, elle faisait à sont tour partie des « nouveaux réactionnaires » — c’est le sous-titre du pamphlet nauséabond de Lindenberg, où Philippe Muray, Alain Finkielkraut et Michel Houellebecq en prenaient pour leur grade, sans oublier Maurice G. Dantec (relisez donc son Manuel de survie en territoire zéro, ou le Laboratoire de catastrophe générale) ou Jean-Claude Milner, qui a initialisé la critique des pédagos avec De l’école : c’était en 1984, bien avant Nos enfants gâchés, de Polony, ou la Fabrique du crétin, de votre serviteur.
Parmi les différents items analysés avec acuité, un certain nombre de mots sont désormais détournés de leur sens originel (souvent rappelé : Polony n’a pas l’air de savoir que le latin et le grec sont élitistes) par l’oligarchie au pouvoir. Orwell est toujours vivant : le pouvoir rassemble ceux qui ont la capacité de faire plier les mots, de les courber dans le sens qui lui plaît, de les inverser même. Changer la vie est une étude en profondeur de la novlangue contemporaine, où Démocratie est le gargarisme à la mode, ce qui permet d’éliminer République.
Or, comme disait fort bien Régis Debray dans un article fondateur auquel Polony fait allusion avec dévotion, « la démocratie, c’est ce qui reste de la République quand on a éteint les Lumières. » Se rappeler toujours que la démocratie est, selon Montesquieu, Tocqueville et quelques autres, une perversion de la république — tout comme l’oligarchie qui nous gouverne et qui se croit de ce fait légitime est une perversion de l’aristocratie. Ainsi naissent les totalitarismes soft. Voir Christopher Lasch et sa Révolte des élites et la trahison de la démocratie — un livre essentiel.
On peut donc reclasser les différentes entrées selon leur degré de distorsion. « Bonheur », « Citoyen », « Civilité », « déclinisme », « Décroissance »,polony_dc3a9croissance1 « Elites », « Identité », « Laïcité » ou « Populisme » — et j’en passe — appartiennent au camp du Mal. D’ailleurs, la plupart de ces concepts-clés de l’humanisme républicain sont longuement évoqué dans le fameux Discours aux morts que Thucydide, souvent cité, place dans la bouche de Périclès. Il y a 2400 ans ! Je vous demande un peu ! Polony, vous avez un brave culot de citer Thucydide au lieu de vous référer à la pensée de Cyril Hanouna !
« Néo-libéralisme », en revanche… Ou « Transhumanisme », dont Polony dit très bien qu’il est « la figure de proue du capitalisme contemporain », ce « capitalisme en crise qui a besoin d’un nouveau souffle, d’un horizon utopique, pour maintenir sa domination. »
Pas d’entrée « Ecole » ou « Education » : l’un et l’autre sont en fait partout, parce qu’il n’y a pas de citoyens sans école, et une école des savoirs, une école qui inscrit chacun dans une histoire et territoire qui est aussi un terroir, pas une école des « compétences », qui ne sont jamais qu’un critère d’employabilité dans une société ubérisée. Les pédagogues, dit Polony, « ont servi magistralement le projet de ceux pour qui l’école n’a pas à émanciper les citoyens ni à renouveler les élites, mais doit simplement produire une classe de travailleurs adaptables, suffisamment bien formés pour faire tourner la machine économique. » Pas de savoirs émancipateurs dan une société qui joue la carte de l’aliénation. « En faisant de l’école un lieu de développement des compétences de chacun, et non plus de transmission de savoirs émancipateurs, l’utilitarisme propre aux sociétés libérales a paradoxalement développé l’obscurantisme le plus régressif. »
Paradoxalement ? Mais non, explique Polony — c’est dans sa logique.
Les « élites » auto-proclamées au pouvoir ne se caractérisent plus, depuis longtemps, par une « qualité » qui justifierait leur pouvoir, mais par leur capacité à nous prendre pour des imbéciles — et à nous former crétins.

Je me suis amusé, au fil de ma lecture, à relever toutes les références de Polony — les explicites au moins. Sartre, Hegel, Marx, Orwell, Huxley, Camus (Albert, pas Renaud !), Castoriadis, Levi-Strauss, Rousseau, Saint-Just, Condorcet, Michéa ou Errico Malatesta…
Comment ? Elle ne cite pas Mein Kampf ? C’est curieux, cette femme de droite qui ne révère que des intellectuels de gauche…
Rappelons aux imbéciles qu’« intellectuel de gauche » est originellement un pléonasme né dans les remous de l’affaire Dreyfus, et que s’il y a si peu aujourd’hui d’intellectuels à gauche (Edouard Louis ? Geoffroy de Lagasnerie ? Hmm…), c’est que les intellectuels de droite (oxymore) doivent bien être à gauche, au fond.
Ce qui met Edwy Plenel quelque part entre stalinisme et barbarie. C’est le sort de tous les anciens trotskystes non repentis : ils rejouent Molotov-Ribbentrop jusqu’à l’écœurement. Dans islamo-fascisme, il y a fascisme.
Polony est donc de gauche — elle l’est intrinsèquement, charnellement, dirai-je. Elle est de la « gauche Finkielkraut », comme disait jadis le Point. Et son livre est profondément « de gauche » — enfin, la vraie, celle qui renvoie le PS aux poubelles de l’Histoire, Danièle Obono chez les Indigènes de la République et Justin Trudeau, l’idole des libéraux mondialisés amoureux des communautarismes les plus discriminants (il a fait supprimer du « guide de la citoyenneté » « remis à tous les aspirants à la citoyenneté canadienne pour leur expliquer leurs droits et leurs devoirs le rejet des « pratiques culturelles barbares » telles que l’excision ou les crimes d’honneur »), dans sa forêt canadienne. La Gauche de Jaurès, la gauche de Jean Zay — il vous en faut d’autres ?
Par quel gauchissement du sens Polony passe-t-elle pour un penseur de droite ? Sa cible principale, c’est le (néo)libéralisme, disséqué dans son livre comme on dissèque un crabe — en l’éparpillant façon puzzle. Un libéralisme qui feint d’exalter l’individu pour mieux le réduire à sa fonction de consommateur. À une image vaine captée sur un selfie. Etonnez-vous que certains récusent cette assignation à immanence… « L’individu consumériste, parce qu’il est réduit à une hétéronomie radicale, est parfaitement préparé à basculer dans la religiosité la pus radicale, dans le ritualisme le plus aliénant. Les jeunes gens qui après une jeunesse sans histoire dans une zone pavillonnaire anonyme partent rejoindre l’Etat islamique pour trouver un sens à leur existence sont le pur produit de ce narcissisme malheureux. » Depuis 1789, la Nation avait remplacé la christianité dans le champ de la transcendance. Mais nos « démocrates » ayant supprimé la nation, la transcendance se venge.

Peut-être la croit-on de droite parce qu’elle écrit bien, et que le travail du style a rarement été de gauche. Trop élitiste, le style. Lisez Laurent Joffrin, écoutez Laurent Neumann, vous saurez comment s’exprime le Camp du Bien. Et ça prétend penser, alors que ça se contente de peser !
Sans compter que sans le vouloir, Polony dresse le catalogue d’une bibliothèque idéale qu’elle finira bien par installer dans quelque abbaye de Thélème moderne. J’ai commis dans le temps des anthologies littéraires qui voulaient dispenser des savoirs — et nous y citions, comme Polony le fait dans son livre, la lettre de Gargantua à son fils, programme encyclopédique brassant le passé et le présent pour mieux appréhender le futur. Mais qui s’occupe encore de Rabelais, à l’école ? Trop dur ! Trop vieux ! Pas assez con…
…temporain.

Et le futur, justement, n’est pas absent de ce livre qui est au fond un programme — comme son homologue de 1972. Dans une seconde partie plus ramassée, elle égrène des verbes à l’infinitif, comme autant de consignes pour les temps à venir. Aimer. Combattre. Connaître. Cultiver. Eduquer. Hériter…
Le Club Méditerranée jadis (en 1977) avait lancé une campagne axée elle aussi sur des infinitifs catégoriques :20140606152528-d1406016-meDe quoi se demander ce que veut vendre Polony. Une autre idée de la France, sans doute — autre que celle de ce pays en déshérence capable de se brader, via des traités négociés par dessus la tête de ses citoyens, aux intérêts des multi-nationales. Et qui se fiche au fond de la multiplication des djihadistes, pourvu qu’ils achètent des i-phones.
Une autre idée de l’Europe aussi. Une Europe qui ne récuse pas son héritage, une Europe qui ne piétine pas la volonté de ses peuples, — et qui par exemple ne relance pas pour cinq ans l’utilisation du glyphosate, ce qu’elle vient de faire, et les gesticulations françaises en l’occurrence furent de pure façade.

Cela ne m’empêche pas d’avoir certains désaccords avec Polony. « Combattre », dit-elle, mais sans « nulle violence, nulle agressivité ». Je ne suis pas bien sûr : la seule chose que craignent les oligarques, c’est la perspective de voir leur tête au bout d’une pique. De même elle est plus girondine (l’influence, sans doute, de la France des terroirs) que moi : sauf à revenir à une France d’avant Louis XI et Richelieu (et une femme qui cite Jean Bodin sait comment l’Etat centralisé a émergé en France), ce vieux pays aspire à une monarchie républicaine, ce qu’avait fort bien compris De Gaulle. Emmanuel Macron en assure d’ailleurs les formes, faute d’en assumer le fond.

Une critique ? Peut-être. Il y a trop peu de « choses vues » dans ce livre — trop de considérations générales, pas assez de récit. Peut-être n’a-t-elle pas voulu alourdir un livre qu’elle jugeait déjà trop gros — ce qui se conçoit bien, etc. Sans compter que dans chaque récit, il y a forcément le Moi du narrateur — et je connais guère de personnes aussi peu ostentatoires que Polony, quoi qu’en disent les imbéciles. Peut-être réserve-t-elle ses exemples significatifs pour l’oral — mais elle connaît la France à fond, dommage de ne pas la faire davantage parler. Les quelques-uns qu’elle cite — cet hôtelier contraint de fermer boutique parce que l’Europe le contraignait à ignifuger un escalier du XVIIème siècle, ces pare-brises qu’il n’est plus nécessaire de nettoyer de leurs insectes écrasés parce qu’il n’y a plus d’insectes, plus d’abeilles, plus d’oiseaux, plus rien — donnent envie d’en avoir davantage.

On se prend à rêver de ce qu’aurait été un débat Polony / Macron en mai dernier. Ou à l’occasion. Parce que l’urgence et le fond du débat ne tournent pas autour de notre capacité à baisser culotte face à la mondialisation radieuse, mais à survivre en tant que nation — l’union d’une langue, d’une culture et d’une histoire, trois fondamentaux niés par les grands argentiers qui parlent la langue de Goldmann Sachs et de Rothschild, ont la culture apprise par cœur à l’ENA où Valérie Pécresse l’a rayée des programmes, et qui n’ont retenu de l’Histoire que ce qui arrange le Groupe de Bilderberg. Changer la vie est un livre programmatique, qui inspirera un vrai candidat républicain en 2022.
Ou une candidate.

Jean-Paul Brighelli