Laurence Zemmour et Eric De Cock

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Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Phrynè devant l’Aréopage, 1861.

Laurence, mon amour, toi qui manies la plume et le fouet avec une si merveilleuse dextérité… Toi qui ne m’envoies de messages enamourés qu’à travers le substitut transparent de l’invective permanente… Toi qui as relevé avec une acuité sublime que j’étais édité par une maison qui avait aussi Soral à son catalogue — mais bon, Denoël a toujours pignon sur rue bien qu’il ait édité Bagatelles pour un massacre, les temps changent, tu sais… Toi qui…

…Voilà comment j’aurais pu commencer cette chronique. J’y aurais narré les réactions offensées de ladite De Cock devant le pré-projet de programmes en Histoire présenté par le CSP, réactions en accord avec celles de son syndicat, le SNES, auquel elle appartient par l’aile gauche — celle qui se détache en se brûlant au soleil d’Allah…
C’eût été drôle, peut-être, mais c’était donner beaucoup d’importance à une femme qui n’existe que dans un tout petit milieu, sans aucun poids dans la politique éducative et encore moins dans l’Histoire, aux décombres de laquelle elle appartient déjà. Histrionne bien plus qu’historienne, après avoir passé une thèse en Sciences de l’Education et inondé le pauvre Fillon de ses sarcasmes, elle est au fond d’une Gauche moins pure que la mienne…
Parce que teinter la Gauche de revendications indigénistes, c’est un peu ballot, non ?… Entre islamo-gauchisme et islamo-fascisme, entre le révisionnisme anti-colonialiste et le racisme du PIR et de Nick Conrad, bien malin qui tracera la ligne de partage des eaux…sans-titre1

Lionel Royer (1852-1926), Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César, 1899

Exit donc Madame De Cock. Le vrai sujet, quand même, c’est l’Histoire.

Je ne dirai rien pour le moment des programmes proposés par Mme Souad Ayada, parce que je préfère attendre la version définitive. Même si, comme pour les programmes de français qui partent plutôt sur de bases intéressantes, quoi qu’en disent certains syndicats, les dernières propositions du CSP, en revenant à plus de chronologie et à une étude des grands événements — ces trente journées qui ont fait la France, jadis racontées par Georges Duby ou Régine Pernoud qui ont plus de titres à se prétendre historiens que tous les possédés des médias — ne se présentent pas sous les pires auspices. Une « Histoire conservatrice » ? Ma foi, si le modernisme est l’autre nom de l’erreur idéologique, pourquoi pas…

Ayons au passage une pensée pour Souad Ayada, née au Maroc, fille d’immigrés modestes, et qui doit se pincer en apprenant qu’elle anime des programmes racistes et sexistes : « Il est inquiétant (mais aussi révélateur ?), écrit Mme De Cock, que des évènements politiques aussi lourds de sens que l’accueil des réfugiés ou le moment Me Too n’aient pas éveillé un tant soit peu le désir d’insister sur l’histoire de l’immigration, grande sacrifiée par ces nouveaux programmes de lycée, ou donné l’idée d’accorder une place plus conséquente à l’histoire des femmes ».
(« Le moment Me Too » — j’adore !)
Et d’accuser cette dame qui préside aux destinées du Conseil Supérieur des Programmes d’avoir donné des interviews au Point ou à Causeur. La bêtise se reconnaît aux exclusives qu’elle prononce — et chez les De Cock, les oukases sont la petite monnaie de l’idéologie. Ces pseudo-démocrates passent leur temps à promulguer des fatwas — qui s’en étonnera ?

Il est important de savoir quelle Histoire nous allons enseigner. Celle des déconstructeurs de mémoire collective, pour qui, comme dit Zemmour, c’est le mot « national » qui est vraiment irritant dans l’expression « roman national » ? Ce n’est pas, effectivement, l’idée du « roman », parce qu’à force de se vouloir politiquement corrects ils élaborent une propagande qui flirte avec la fiction. Voir le sort qu’ils ont fait subir au pauvre Pétré-Grenouilleau parce qu’il disait la vérité sur les poids respectifs de la traite atlantique et de la traite saharienne. Ou bien celle des amoureux de la petite histoire, celle qui croit au vase de Soissons et à la bataille de Poitiers ?Philippart-7

Paul Jamin (1853-1903), Prise de Rome par les Gaulois de Brennus en 390 av.JC, 1893

Cavanna dans le temps s’était amusé à raconter Nos ancêtres les Gaulois et à souligner justement les écarts entre la fable et ce que l’on sait des faits. Pour Zemmour, note Gil Mihaely dans un article éclairant, « assumer l’histoire de France, c’est démontrer que tout y est bon, parce que certains disent que tout y est mauvais. Il tombe dans le piège manichéen tendu par ses adversaires et pèche à son tour par anachronisme. »
L’Histoire à enseigner aux élèves (rappelons qu’au niveau scolaire, il ne s’agit pas de recherche, mais de transmission des bases) doit se situer dans l’entre-deux, s’appuyer sur une chronologie rigoureuse, squelette nécessaire pour structurer les apprentissages, et s’agrémenter (parce que le premier support de l’enseignant en Histoire, c’est le récit) d’anecdotes, de détails, bref d’une chair qui rende l’ensemble attractif.Capture d’écran 2018-10-12 à 06.57.21Evariste Vital-Luminais (1822-1896), Pirates normands au IXe siècle, 1894

A noter au passage qu’il en est de même dans l’histoire littéraire. Enfiler des dates et des titres comme des perles, ou se réfugier dans la haute technicité, ne suffit pas pour incarner la littérature. Il faut lui donner vie. La mettre en scène.
Souvenir d’un enseignant redoutable du lycée Saint-Charles, quand j’étais en Quatrième, qui parvenait à nous faire vivre, avec une fougue qui n’excluait nullement la rigueur, tout le détail de la guerre de Trente ans et les démêlés de Wallenstein, de Tilly, Gustave-Adolphe et finalement Condé. Il refaisait, sur l’espace limité de l’estrade, le sac de Magdebourg ou la bataille de Rocroi. De la pure magie. Cinquante ans plus tard, je me souviens toujours du mouvement tournant par lequel Monsieur le Prince a écrasé les tercios de Don Francisco de Melo. Et je n’ai pas eu à fouiller très loin dans mes souvenirs pour apprécier la manière dont Perez-Reverte fait mourir, à cette occasion, le capitaine Alatriste, dans le film d’Agustin Diaz Yanes en 2005. De quoi se réconcilier avec les Espagnols, parce que le courage malheureux est toujours respectable.18944682.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxEt il est plus important de connaître nos voisins que d’étudier à 13 ans l’histoire du Monomotapa. Même si nous sommes d’origine africaine. Ce que l’on apprend à l’école (l’université, c’est tout autre chose) devrait permettre d’apprendre aux peuples de notre « vieux continent » à construire cette fameuse « Europe des nations », ces « Etats-Unis d’Europe » dont parla Hugo lors du Congrès international de la Paix en 1849 — et pas la dépouille d’un cartel de banquiers avides qu’elle est devenue nécessairement, fondée qu’elle était sur des intérêts économiques qui ignorent les peuples.
Si d’ailleurs on avait un peu plus étudié en classe l’Europe des peuples, on n’en serait pas à craindre, dans certaines sphères, que lesdits peuples aient aujourd’hui envie de couper des têtes.

Dans son article, Gil Mihaely constate comme moi que « nous avons besoin d’un récit national » — exactement comme la France occupée par les Prussiens après 1871 avait besoin du Tour de France de deux enfants. Un récit national, et pas un récit international. Un récit national dans lequel nous intégrerions tous les frais immigrés et les vieux continentaux. À vouloir enseigner l’Histoire des communautés, nous avons favorisé le communautarisme. À négliger le drapeau français, nous avons sommés les derniers arrivants à brandir les bannières de leurs contrées d’origine — ce qui n’a guère de sens quand on veut s’ancrer dans le sol qui vous reçoit. Le couscous doit être une option le jour où l’on ne veut pas de choucroute alsacienne, de daube provençale ou de potée auvergnate ; il ne doit pas être une fin en soi — ni le couscous, ni la paella ou le goulash. L’école doit apprendre quel genre de creuset culinaire et culturel est la France — pas exalter les diktats imbéciles de telle ou telle religion, de telle ou telle micro-organisation qui ne représente qu’elle-même. Le vrai combat laïque passe par la casserole, par l’enseignement de la langue et par la découverte de l’Histoire — la grande et la petite.

Jean-Paul Brighelli

PS. Les illustrations de cette chronique sont tirées d’un PowerPoint de ma façon, réalisé cet été sur la Peinture d’Histoire — dans la perspective d’un cours sur la double historicité : parce qu’enfin, lorsqu’on peint Vercingétorix se rendant noblement à César en 1899, c’est moins de la reddition gauloise que l’on parle que de la défaite de 1870 et de l’occupation prussienne. C’est cela aussi que l’Histoire doit enseigner aux élèves — comprendre que tout discours en dit autant sur son époque que sur celle qu’elle décrit. Et c’est en cela que le récit des faits merveilleux est utile — pas pour forger une « citoyenneté » bâtie sur des mythes fragiles.

L’empire de l’or rouge : the tomato connection

L_Empire_de_l_or_rouge_Enquete_mondiale_sur_la_tomate_d_induJ’ai longtemps pensé que l’or rouge, c’était le safran — ou un alliage précis d’or et de cuivre. Et puis j’ai lu le livre de Jean-Baptiste Malet — paru il y a un an, mais il n’est jamais trop tard pour se cultiver. C’est à un bel article paru sur le site de Respublica, l’organe de la Gauche républicaine, que je dois d’avoir découvert un ouvrage qui a déjà beaucoup fait parler de lui et qui m’avait échappé — honte à moi — mais qui est toujours disponible sur les stands des libraires.

J’arrive d’une civilisation de la tomate. Enfant, je faisais mes devoirs dans le parfum entêtant de sauces longuement mitonnées, glougloutant comme une bête vivante qui tentait de soulever le couvercle. La transformation lente de tomates fraiches en sauce fut mon premier contact avec la chimie : nécessité d’y ajouter un peu de sucre, pour compenser l’acidité, nécessité aussi de faire cuire à tout petit feu, pour éviter la caramélisation des sucres naturels et des sucres ajoutés, qui ajouterait à votre sauce un fond brun peu appétissant. Et sur un plan plus esthétique, j’ai compris grâce à la sauce tomate qu’un texte devait être débarrassé de son eau excédentaire, jusqu’à la concentration idéale qui exalte les saveurs sans rester sur l’estomac. C’est même, au fil des ans, l’image que j’ai utilisée en classe, lorsque je devais expliquer le principe du résumé de texte : on vous donne une page saturé de signes inutiles, vous faites réduire jusqu’à la consistance idéale — en général, 20 à 25% de la masse initiale…
Je cuisine toujours mes sauces tomate, que ce soit pour confectionner des bolognaises maison ou des pizzas artisanales. J’ai ainsi vécu longtemps en état d’innocence vis-à-vis de la tomate, consommée crue, avec un filet d’huile d’olive, voire simplement croque-au-sel, combinée ou non à un fond d’oignons, agrémentée ou non d’aromates provençaux… J’ai été initié très tôt aux beautés de la vraie cœur-de-bœuf (pas l’imitation répugnante que les supermarchés commercialisent sous ce nom) ou de la cornue des Andes. Et je fais mes propres coulis, à la fin de l’été — et même, avec les toutes dernières tomates qui n’ont plus assez de soleil pour rougir, un ketchup de tomates vertes exquis avec une côte de porc…
Vous dire si j’étais loin des horreurs décrites par Jean-Baptiste Malet.

Erik Orsenna avait décrit les méfaits de la mondialisation dans son Voyage au pays du coton (2006). Après tout, le XVIIIe siècle français a inventé le commerce mondialisé : ce sont des balles de coton, qui abritaient des rats qui abritaient des puces, qui amenèrent la peste à Marseille en 1720. Produit exotique, correspondant à des besoins européens — à la bonne heure…
Mais la tomate ? Nous ne sommes donc pas auto-suffisants en tomates ?

La tomate, nous apprend Malet, est aujourd’hui pour l’essentiel un produit chinois. Le double ou triple concentré est fabriqué en Chine, dans le Xinjiang principalement, grâce à une main d’œuvre soit très bon marché (les Ouïgours), soit quasi-gratuite — les prisonniers des laogai, les jolis camps de travail où le régime entasse les dissidents : la tomate joue un rôle essentiel dans leur réhabilitation… Il y a du goulag chinois dans vos pizzas.sauce_pizza_x_3_-_415_g_huilerie_richard Notez que le flot de migrants qui passe par l’Italie permet aussi une exploitation sympathique et bon marché. Les Africains ont l’habitude de la tomate, c’est vers eux qu’est écoulée une bonne part de la production mondiale, en particulier celle qui est avariée. Le livre vous enseigne comme transformer la black ink, ce concentré ultra-oxydé, en sauce tomate décente par adjonction d’eau, d’amidon, de fibre de soja et de colorants. Les rapports de la tomate avec la chimie ne s’arrêtaient pas, finalement, à l’adjonction parcimonieuse d’un peu de sucre additionné de sel. On devrait mieux étudier en classe l’art et la manière de tromper le consommateur.

Le sucre et le sel, vous pouvez d’ailleurs en rajouter bien davantage : c’est ce qui a assuré la fortune de Heinz, dont la saga (première entreprise à avoir inventé la chaîne, bien avant Ford) est décortiquée en détail.jean-baptiste-malet Qui savait que Henry Kissinger et Goldman Sachs avaient une connexion franche avec le marché mondial de la tomate, par l’intermédiaire d’un ancien international irlandais de rugby, Tom O’Reilly ? Mais qui s’en étonnera ?
La mondialisation ne s’arrête pas là. Les Chinois sont sortis de Chine depuis belle lurette, et ont acheté par exemple une entreprise provençale spécialisée, le Cabanon.114541693 Les Italiens sont co-leaders dans le juteux commerce du fruit rouge, grâce à des connexions mafieuses qui permettent de blanchir des capitaux d’origine douteuse en faisant pression sur les producteurs, les transporteurs et les transformateurs. Turcs et Espagnols ont les miettes du trafic. Les Américains, longtemps en auto-suffisance grâce aux plantations de Californie, sont entrés dans la danse dès la guerre de Sécession, dont on ignore trop souvent qu’elle fut le premier grand marché de la tomate en boîte. Les fermiers ruinés par la grande récession décrite par Steinbeck dans les Raisins de la colère fournirent dans les années 1930 une main d’œuvre bon marché de « migrants de l’intérieur ».
Une poignée de crapules se partagent le marché du concentré dans le monde, pour des profits colossaux, via des arnaques autorisées par des règlements européens laxistes (pléonasme !). Le drapeau italien qui orne les étiquettes des sauces dans les rayons de nos supermarchés sont souvent un pur maquillage : pas de nations dans le grand concert mondialisé du concentré.
Quant aux tomates utilisées justement pour nos jolies sauces en boîtes, elles n’ont rien à voir avec les beaux fruits dont je me faisais le chantre l’année dernière. La tomate industrielle a une peau coriace, permettant les transports les plus rugueux, une chair compacte, et peu d’eau. Qualité gustative nulle — mais qui s’en soucie ?
Les trusts qui gèrent ce trafic ont de vrais pouvoirs. N’ont-ils pas convaincu le Sénat américain, par exemple, que la pizza était un légume, sous prétexte qu’elle contient un fond de tomate sur lequel s’étalent des couches superposées de fromages fondus 100% diététiques ? Une façon bien pratique de contourner la lutte — très controversée — lancée par Michelle Obama contre la junk food des établissements scolaires…

L’enquête très fouillée de Jean-Baptiste Malet se lit comme un thriller — qui n’a malheureusement pas l’excuse de la fiction. L’auteur s’est donné la peine d’aller sur place, de rencontrer les grands malfaisants qui gèrent au niveau mondial le trafic juteux de la tomate, de visiter les usines de transformation, en Chine comme en Provence, et les hangars où sont stockés les concentrés pleins de vermine — propres à la consommation d’un tiers-monde auquel on donne les rebuts du système mondial : l’Afrique est le grand égout de la production mondiale, et les Africains les nouveaux esclaves d’un monde où l’agro-alimentaire de merde fait sa loi.
Alors, pensez à ce que vous achetez la prochaine fois que vous commanderez une pizza surgelée, des lasagnes à la viande de cheval, des sauces cuisinées, ou toutes sortes de produits « transformés en Italie » qui n’ont vu la péninsule que le temps d’y passer et de s’y dédouaner. C’est peut-être pour ça que les tomates sont rouges — de honte et de confusion.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je m’en voudrais de parler de la tomate et de ne pas rappeler qu’elle est le prétexte au plus joli cours de philo générale en dix minutes jamais réalisé — l’Ile aux fleurs.

Riposte à Meirieu !

9782746747579Le dernier opus de Philippe Meirieu, dont j’ai rendu compte par ailleurs, valait le coup que j’y revinsse. Bien sûr, il mérite tout le mal que j’ai déjà pu en dire. Mais en fait, il en mérite davantage.
D’autant qu’être insulté par Brighelli fait partie de ses attentes esthétiques. Non seulement parce que je suis sa Némésis, qu’il convoque avec gourmandise (« « On attend impatiemment que le polémiste Jean-Paul Brighelli, passé du Point à Valeurs actuelles, toujours en avance d’une insulte sur ses petits camarades, publie, après la Fabrique du crétin, un pamphlet au vitriol sur la Fabrique des ravis de la crèche »), mais surtout parce que la position de persécuté lui sied.
Ne pas y voir une quelconque trace de masochisme personnel. Meirieu est un pervers polymorphe qui prend des poses de grand persécuté. Cela lui permet de s’identifier avec Rousseau, le grand ancêtre — une attitude dont j’avais retracé l’origine dans l’un des très rares articles que m’a jadis demandé le Monde. On voudra bien m’excuser de me citer :

« Puis vint Rousseau, un protestant genevois, foncièrement hostile à la notion de progrès, qui théorisa la bonté intrinsèque de l’homme, perverti par la civilisation. À rebours de tous ceux, Voltaire en tête, qui pensaient, contre la religion, que la civilisation est un progrès en soi, et qu’il valait mieux vivre au XVIIIe qu’au(x) siècle(s) précédent(s). La religion, si présente — et sous sa forme calviniste — chez le plus célèbre Genevois, s’accordait merveilleusement avec ces billevesées. « Bon sauvage » cessait d’être un oxymore, et devenait un pléonasme.(…)
« Emile, l’élève de Rousseau, n’en recevait pas moins une éducation religieuse sévère, teintée de protestantisme genevois. Rien d’étonnant à ce qu’il ait séduit des gens — Philippe Meirieu par exemple — qui venaient des Jeunesses Ouvrières chrétiennes, et des ministres (Jospin) qui étaient des trotskystes protestants, ou des socialistes protestants (Rocard) — ou l’inverse.
« Rousseau voit donc l’enfant comme un être bon par principe, tant qu’on ne le gâche pas. Tout part de ce postulat, qui n’a d’autre évidence que d’aller à l’encontre du principe classique selon lequel le petit homme est un être de chaos, d’instincts et d’appétits (« Cet âge est sans pitié », dit La Fontaine) auxquels l’éducation justement donne forme en les bornant sévèrement. Deux idées de l’homme, deux pédagogies.(…)
« Nos « pédagos » modernes sont lecteurs de Rousseau. Ils ont importé au XXe siècle des concepts du XVIIIe. »

L’article faisait pendant à un article de Meirieu — c’est cela, la démocratie selon le Monde, équilibrer la vérité avec le mensonge, et les faits avec l’idéologie (qui est, selon Hannah Arendt que Meirieu n’arrête pas de citer, dans la Riposte, « ce qui n’a aucun point de contact avec le réel »). Mais le cher Philippe, qui l’a lu, n’en a pas tiré d’enseignement — c’est normal, c’est lui qui enseigne aux autres.
Du coup, le voici qui en remet une couche dans la victimitude, comme dirait Ségolène :

« Depuis que Rousseau a ouvert la voie, le pédagogue est fasciné par la figure du persécuté. Jean-Jacques, il est vrai, avait quelques raisons de se considérer et de se comporter comme tel : banni, expulsé, pourchassé, caillassé, accablé de sarcasmes et d’attaques, courant de refuge précaire en asile éphémère, l’auteur du Contrat social et de l’Emile ne trouvera guère qu’un fugace repos quelques mois avant sa mort à Ermenonville. »

Je dois compter parmi les caillasseurs de pédagogues — moi qui suis la tendresse même, la qualité première du pédagogue, selon Saint Philippe :

« Comme Gepetto, le pédagogue essuie parfois une larme : c’est un sentimental et c’est là à la fois sa fragilité et sa force. Sa fragilité car, tout comme Rousseau face à l’humour ravageur d’un Voltaire, il apparaît vulnérable, quand ce n’est pas pleurnicheur. Sa force, car il suscite l’empathie de tous ceux et de toutes celles qui ont, un jour, eu un enfant dans les bras… avant de l’avoir très vite sur les bras. »

C’est beau — c’est une synthèse étrange de Sacha Guitry et d’Yves Duteil. Ecrasons une larme.hqdefault

Juché sur son piédestal rousseauiste, exhibant ses stigmates et ses cicatrices, Meirieu dès lors peut attaquer de face. Il a la sympathie du lecteur, surtout si le lecteur est au SGEN :

« On aimerait aussi que Jacques Julliard ou Natacha Polony, qui se sont fait une spécialité de dénoncer les errances du pédagogisme, s’attaquent enfin à cette « pédagogie horticole » de l’épanouissement spontané de l’enfant — dernier avatar de l’individualisme lénifiant qui s’étale dans toute la littérature du développement personnel… »

Et de flinguer les émules de Montessori (il crucifie Céline Alvarez et il a bien raison) et tous les « hyper-pédagogues » qui l’ont dépassé sur sa droite, enfants adultérins de Freinet, A.S. Neill, l’admirable Janusz Korczack, et tous les gourous des « écoles alternatives ». Steiner, Decroly, Montessori, Hattemer, toutes mises dans le même sac des pédagogies centrées sur la construction personnelle, où les petits princes sont faits petits rois, sont donc des repères d’hyperpédagos. J’en connais à qui ça va faire plaisir !
D’autant que notre pédagogue en chef fait du choix scolaire un symptôme de classe : « On se doutait bien que les parents qui mettaient leurs enfants dans une « école alternative » étaient plutôt socialement favorisés et de bon niveau culturel (…) Ainsi, à regarder les choses de près, on s’aperçoit que le discours hyperpédago est profondément lié à ce qu’on pourrait nommer le courant éducatif familialiste. »
Et c’est là que la référence à Rousseau prend tout son sens.

Meirieu et moi ne nous aimons pas. Mais il ne me viendrait jamais à l’idée de le prendre pour un imbécile, ni pour un inculte. Il sait très bien ce qu’il fait, et ce qu’il dit. Et ses références font sens.

L’Emile, si vanté par tant de pédagogues imbéciles (pas Meirieu, comprenons-nous bien) qui croient que Rousseau est partisan du laisser-faire et de la bride flottant sur le cou de l’élève (que l’on n’élève plus mais que l’on regarderait s’élever) est en fait le pendant du Contrat social. Et du Contrat social est sortie la Terreur.
Le laxisme prôné par tant de pédagos est aux antipodes de la Pensée Meirieu. Ce n’est pas pour rien que notre ayatollah de la pédagogie note le « caractère très ambigu des pratiques de groupe non régulées… » : il est pour une régulation de chaque instant, une réflexion permanente sur la pratique (ce qu’un marxiste appellerait une auto-critique permanente), aux antipodes du laisser-faire enseigné dans les ESPE aujourd’hui et magnifié par tant de (dé)formateurs et d’inspecteurs ravis du « papotis » qui dans les classes, selon eux, témoignent de la belle créativité des élèves. Meirieu, revenu dans les années 2000 devant des élèves, a constaté la difficulté de se faire entendre — et ça ne l’amuse pas du tout.
La pédagogie selon lui consiste à codifier toute pratique, à l’exécuter comme on exécute une partition ou un condamné, et à en tirer une expérience qui enrichira la pratique du lendemain. Issu de courants libertaires, il est l’anti-anar par excellence. D’ailleurs, un protestant, ça ne plaisante guère. Son horreur évidente de l’élitisme (républicain ou autre) vient de son goût pour les manœuvres militaires où chacun avance du même pas de l’oie. Le pédagogisme, loin d’être permissif, est un carcan rigoureux.
Le droit à la parole, inscrit dans la loi Jospin à l’époque où Meirieu conseillait de près le ministre, n’est pas du tout ce que vous pensez. Elle est liberté au sens rousseauiste du terme, c’est-à-dire répression de la licence. On se rappelle la haine que Rousseau éprouvait envers les libertins, je me demande parfois si celle que Cher Philippe éprouve pour moi ne vient pas de ce qu’il a flairé de libertinage en moi. « La spontanéité, dit-il, n’est, le plus souvent, que la reproduction à l’économie des clichés les plus éculés. » Une sentence que je contresignerais volontiers.

Mais alors, si Meirieu le pédagogue n’est pas responsable de la gabegie actuelle, saluée malgré tout par les épigones de Saint Philippe, d’où vient-elle ? Et la réponse fuse — une réponse qui ne plaira ni à l’actuel ministre, ni à Gérard Collomb, qui autrefois offrit Lyon à Meirieu, qui y dirigeait l’IUFM, avant de l’en chasser lors des élections de 2012 — avec des procédés de truand, dois-je dire. « On ne rappellera jamais assez, explique notre didacticien en chef, que l’enfant-tyran n’est pas un produit de Mai 68, encore moins de l’Education nouvelle et des « pédagogies actives », mais bien celui du capitalisme pulsionnel promu par le néo-libéralisme triomphant. »
Et c’est là que l’analyse demande un peu de subtilité.

Ce que Meirieu refuse de voir — et je le comprends, parce qu’il n’y survivrait pas — c’est que les crétins qu’il a recrutés, mis en place, installés aux commandes du système (et qui après lui avoir léché les bottes ne doivent même plus savoir qu’il existe) n’ont aucunement la capacité de mettre en place l’enseignement rigoureux et coercitif dont il rêvait — tout comme les suivants de Montessori, Freinet, Neill et autres très grands pédagogues ne leur arrivèrent jamais à la cheville, tant leur réussite dépendait de l’identification quasi freudienne de l’enfant à son enseignant. La nature suivant la pente au lieu de la remonter, ils ont fait du laxisme leur modus operandi, et c’est la combinaison de ce laxisme (libertaire, pour le coup) et des enjeux libéraux (transformer le citoyen en consommateur ravi) qui a fabriqué l’enfant-roi, celui qui crache à la gueule de ses parents et de ses profs, qui n’apporte pas une feuille ni un stylo en classe, pense que le rap est la forme la plus achevée de la poésie (et combien de pédagogues médiocres l’ont conforté dans cette croyance !), arrive en cours avec une attitude strictement consumériste et s’insurge si l’on insinue qu’il pourrait envisager peut-être de se mettre au travail…c3a9cole-de-merde Alors bien sûr que ce n’est pas avec des neuro-sciences et du numérique généralisé que nous remonterons la pente, et je partage entièrement sur ce point l’extrême méfiance de Meirieu envers ces gadgets qui au mieux enfoncent des portes ouvertes et au pire programment un transhumanisme entre Orwell et Zamiatine. Notre primat des Gaules tente de se placer au-dessus des partis et lance : « Entre les pédagogues jacobins de l’école unique et les pédagogues girondins des écoles alternatives, je refuse de choisir. »
Mais il va bien falloir choisir ! Parce que les enfants décérébrés par les disciples de Meirieu, quand ils en ont marre de jouer avec des objets frappés d’obsolescence dans leur conception même, ou de se crétiniser devant Cyril Hanouna, privés de transcendance, choisissent la voie des armes. Nous n’avons encore rien vu, dans ce domaine. Demain, les chiens.

Interdire les portables en classe est un gadget pédagogique. Restaurer un grand service public d’éducation est une urgence — et là, franchement, je ne compte pas sur des Marcheurs hantés de mondialisation pour réaliser cet objectif. L’opposition entre école jacobine et école girondine est évidente — évidente aussi la tendance centrifuge qui, via l’autonomie et les projets d’établissement, via la marchandisation et la ludification de savoirs remplacés par des « compétences », démantèle toute ambition collective.
C’est étrange : on ne cesse de me reprocher mon élitisme, et je crois fermement qu’il y a dans ma pédagogie parfois brutale plus de tendresse réelle, d’altruisme et de sens de la collectivité que dans toutes les pleurnicheries compatissantes et narcissiques des pédagogues. On peut trouver le sergent Hartmann caricatural, mais il travaille à former une unité, un groupe, afin de donner à chacun des membres de ce groupe des chances réelles de survie. La pédagogie des enfants de Meirieu, sous prétexte de respecter la personnalité de chacun, fabrique des victimes. Il faut dire que, entraînés comme ils sont à pleurnicher, les pédagogues sauront les plaindre — avant de les oublier.

Jean-Paul Brighelli

New Romance, la collection que méritent les femmes d’aujourd’hui

2017Bien sûr, Christine Angot… Céline Zufferey… Marie Richeux… Olivia de Lamberterie… « Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau… »
Sur les 567 romans de la dernière rentrée littéraire, un très grand nombre de femmes : Me Too, se sont-elles dit. Et les éditeurs de s’empresser à publier ces dames…
Mais qui sont les dames qui comptent ? Qui, parmi le flot de nouvelles écrivaines / autrices, comme elles aiment s’appeler (faute de laisser un nom, elles auront au moins une étiquette), surnageront au bout du mois, au bout du compte ?
Quelles femmes vendent des livres, en France ?
J’ai eu l’idée de demander des réponses à Franck Spengler, qui chez Hugo et Cie, la petite maison qui est terriblement montée, depuis cinq ans, s’occupe entre autres de la collection New Romance. L’érotisme soft après avoir publié l’érotisme hard, aux Editions Blanche.
Et les réponses dérangent les mises en plis, je vous le dis.
Surtout si vous avez connu le Summer of love, Mai 68, 69 année érotique, il est interdit d’interdire, le swinging London et tout ce que les années 1960-1970 ont apporté à la libération des mœurs — tout ce qu’il est désormais convenu de ne plus évoquer, de ne plus oser, et finalement d’interdire, tout comme Facebook interdit l’Origine du monde ou les petites culottes de Balthus.
Nous vivons une époque formidable.

JPB. Christina Lauren, Anna Todd, Audrey Carlan, Emma Chase, Elle Kennedy, Karina Halle… Ces noms inconnus du bataillon des critiques littéraires professionnels sont pourtant ceux de stars des gros tirages de votre collection « New Romance », qui depuis 7 ans constituent une bonne part du succès et du développement de Hugo et Cie. Cette romance sagement pimentée de sexe se vend apparemment comme des petits pains. Mais à qui ?

Resized_20180915_182726_3050Franck Spengler. Le public de la New Romance est essentiellement féminin et se situe dans une tranche d’âge assez large allant de 18 à 35 ans. Côté tirage, cela va de plusieurs centaines de milliers d’exemplaires à chaque nouvelle parution pour une Anna Todd ou une Audrey Carlan à une dizaine de milliers pour les moins connues.

2018_NR_CALENDAR-GIRL_ÉTÉ_PLAT-I-509x800JPB. Ce lectorat est-il nouveau ? Après tout, il y avait déjà « Harlequin pourpre » sur ce créneau…

FS. Harlequin reposait surtout sur le sentimental ; le sexe y était inexistant ou à peine suggéré. Avec la New Romance initiée par les 50 nuances de Grey, le sexe tient une place prépondérante, voire primordiale. La lectrice d’aujourd’hui veut de l’amour, bien sûr, mais son corollaire indissociable, le sexe. Mais sans franchir les limites acceptables et acceptées de la majorité.103256405_oJPB. Les audaces très mesurées de ces « romances », en fait de sexe, ne cachent-elles pas, au fond, le retour d’une auto-censure étrange ? Vous avez publié dans les années 1990 des romans sulfureux, aux Editions Blanche. Votre mère, Régine Deforges, n’a jamais hésité à appeler une chatte par son nom. Que s’est-il passé, que se passe-t-il, pour que New Romance soit aujourd’hui sur la crête de ce que l’on peut publier en fait de sexe ? Quelle police de la pensée règne aujourd’hui sur l’édition française ?

FS. Il s’est passé ce que j’appelle la « macdonalisation » de la société et donc de la culture. On veut maintenant des littératures sans aspérités, sans danger pour le lecteur comme on veut des plats sans goûts ni gouasse. Regardez les cris d’orfraie poussés contre le roman de Richard Millet ou contre Outrage de Maryssa Rachel. L’audace littéraire, au même titre que l’audace tout court, a reculé sous les coups de boutoir…

JPB . Ah ! ah ! ah !

Resized_20180924_181957_91FS. …de notre propre morale aseptisée par un empire qui ne veut voir qu’une tête (c’est plus facile à manipuler), qu’un troupeau docile qui se fixe lui-même ses interdits ; ce que l’on appelle « l’ubérisation ». Ainsi, le travailleur uber qui vante un système malin où le maître et l’esclave sont confondus dans la même personne qui, comble du vice, défend le système qui l’oppresse et l’exploite, et s’en fait le plus zélé des prosélytes. Le génie du capitalisme, en quelque sorte.

JPB. Déjà dans la Politique du mâle (en 1970), Kate Millett, l’une des papesses du féminisme à l’américaine, condamnait fermement Henry Miller et ses Jours tranquilles à Clichy (l’ouvrage commence par une longue citation d’un roman dénoncé comme machiste). D’ailleurs, combien d’auteurs classiques, et d’œuvres incontournables, ne seraient plus publiées aujourd’hui — quand une petite culotte sur un tableau de Balthus émeut les foules ?9782755614077

FS. Le féminisme actuel a choisi la dérive Kate Millett ou Caroline de Haas plutôt que le féminisme de ma mère ou de Geneviève Dormann. En mélangeant sans discernement harcèlement, pornographie, violences faites aux femmes, érotisme et plaisir, les féministes actuelles abhorrent manifestement le sexe et la sexualité qui, selon elles, seraient responsables de tous les maux des femmes. Avec elle, tous les livres sexuellement transgressifs, même écrits par des femmes, sont une attaque contre leur cause. On revient à une époque que je croyais révolue où le sexe redevient sale et porteur de tous les vices. En cela, les féministes ne se démarquent pas franchement de tous ceux que le corps effraie, ayatollahs, wahhabites, loubavitchs et tous les intégristes de tout poil.
Moi qui suis un produit de la génération : « Il est interdit d’interdire », je suis effondré de ce retour en arrière où des jeunes femmes réclament l’interdiction d’un livre au prétexte qu’il les dérange.

JPB. La féminisation accrue des maisons d’édition joue-t-elle un rôle dans ce processus ? N’avez-vous pas l’impression que dans la suite de #MeToo et autres machines à dénoncer son prochain, les éditrices ne s’adressent plus qu’à un public pré-ciblé, auquel il faut absolument plaire ? Être un homme dans le milieu éditorial, aujourd’hui, n’est-il pas un vestige quasi antédiluvien ?Resized_20180924_182002_1329

FS. Sans doute oui, mais je pense que le phénomène est plus général. L’édition n’est que l’un des reflets de cette féminisation. J’avais publié en 1999, Vers la féminisation ? d’Alain Soral (largement pompé par Éric Zemmour dans son Premier sexe), un essai qui démontrait que la société, en se féminisant, posait les bases d’une manipulation antidémocratique qui consistait à faire croire que la femme serait en elle-même une classe sociale. Allez expliquer à Ginette Michu qui bosse chez Michelin qu’elle est l’égale de la fille Bettencourt !
Quant à #MeToo, c’est un beau coup médiatique qui a permis à des femmes dont on ne parlait pas ou peu de sortir du bois et tenter d’en tirer quelques dividendes médiatiques. En revanche, cela va pourrir les rapports hommes / femmes pour un long moment.

JPB. J’évoquais Régine Deforges. Sans parler de l’écriture inclusive, qui l’aurait fait frémir d’horreur, qu’aurait-elle pensé, elle qui était une femme absolument libre, si le Monde ou Libé l’avaient traitée d’ « auteure », voire d' »autrice », ou d' »écrivaine » ?PHOc95fb93c-bb5e-11e3-a730-4a7d6fb3b53a-805x453

FS. Votre question m’amuse et me renvoie à une réaction que ma mère eut voici bientôt plus de 20 ans lors d’un salon du livre en province où elle avait tancé l’animateur d’un débat qui, après l’avoir présentée comme éditrice (mot qu’elle détestait également), l’avait appelée « écrivaine ». À l’époque, les femmes de l’assistance étaient majoritairement d’accord avec elle, aujourd’hui, elle serait conspuée. Pour ma mère ce n’était pas l’appellation qui faisait la femme, mais sa conduite et sa détermination à l’être.

Jean-Paul Brighelli et Franck Spengler

Platon, James Bond et la chirurgie esthétique

Dans sa grande bonté et clairvoyance, l’Inspection générale a mis cette année au programme des Maths Sup / Maths Spé le thème de l’amour, appuyée sur le Banquet, le Songe d’une nuit d’été et la Chartreuse de Parme. Quant à savoir par qui commencer… Platon, Shakespeare et Stendhal sont également complexes, à des degrés divers.
Bref, j’ai opté pour l’ordre chronologique, qui n’est pas plus idiot ni plus intelligent qu’un autre.
Donc, Platon…

Vers la fin du Banquet, Socrate évoque le souvenir de Diotime, l’une des très rares femmes à hanter l’œuvre de Platon. Le problème, on s’en souvient, est de savoir de quoi on est amoureux lorsqu’on aime. Jusqu’ici, le symposium a tourné autour de l’amour des jeunes gens — on sait comment les maîtres grecs infusaient le savoir chez leurs élèves…
Diotime renouvelle le raisonnement. De l’amour d’un beau corps, dit-elle, on passe à l’amour de tous les beaux corps. C’est là que s’est arrêté Don Juan, dit en substance Diotime qui a fort pratiqué Molière : « Toutes les belles ont droit de nous charmer, dit-il, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. »
Mais la courtisane voit plus loin. Elle voit au-delà du corps, et constate que l’amoureux de la beauté cherchera nécessairement quelque chose de moins périssable que la joliesse physique. « C’est la beauté qui se trouve dans les âmes qu’il tiendra pour plus précieuse que celle qui se trouve dans le corps. »
Hé oui.

Héloïse a une soixantaine d’années. Trente ans auparavant, elle s’est fait refaire le nez. Non qu’il fût difficile — il ressemblait assez à ce que fut celui de Juliette Gréco, avant qu’elle ne décidât, elle aussi, d’en changer —, mais elle sentait qu’elle serait plus heureuse avec un petit nez retroussé.
Mais voilà : trente ans durant, son visage a continué à évoluer en fonction de son ancien nez — qui s’harmoniserait tout à fait à ses traits d’aujourd’hui. Et le petit nez mutin fabriqué par le chirurgien jure terriblement dans ce visage qui s’est équilibré autour du souvenir de ses anciens traits.
Sans compter que ce qui fut tissu cicatriciel finit par remonter en surface, avec l’âge…
C’est ce qui amène les fanatiques de la chirurgie esthétique à modifier, et remodifier sans cesse, le visage qui ne cesse de se mouvoir autour de ce qu’il fut et qu’il n’est plus. Après le nez, les yeux, les lèvres, les pommettes — jusqu’à ce que l’on en arrive à Michael Jackson ou Donatella Versace. Le monstre naît de la quête de perfection.donatella-versace-son-effroyable-transformation-physique-en-14-photos

Héloïse n’aurait jamais dû chercher à modifier son visage : il suffit en fait d’attendre, et tout se met en place au fil des années, c’est rassurant pour celles et ceux qui ne sont pas des gravures de mode à vingt ans et qui acquièrent une vraie personnalité au fil des ans — voyez ces acteurs et actrices qui n’ont vraiment de succès qu’avec l’âge, et enterrent celles et ceux qui ne comptaient que sur leur joli minois. Leonardo Di Caprio a résisté à l’envie de perpétuer l’adolescent-adulescent qu’il fut.anigif_enhanced-23017-1408383816-8 Il a accepté de devenir cette masse de talent qu’il est aujourd’hui. Il joue même à s’enlaidir, de film en film — parce qu’à chaque fois, c’est le talent qui surnage, et de plus en plus haut.the-revenant-de-alejandro-gonzalez-inarritu_5511879

Allons plus loin. En fait, c’est une chance d’avoir un nez, une bouche ou des yeux particuliers. On se rappelle la scène célèbre où Ursula Andress sort de l’onde comme Vénus.850c63c53cb320c262a6ad92fa82c05bDans le roman, elle est nue, et se cache d’abord le visage : « Le nez était cassé, vilainement cassé, écrasé comme celui d’un boxeur. » James Bond, qui n’est pas plus intelligent qu’Héloïse, se demande aussitôt « pourquoi elle ne s’était jamais fait arranger son nez cassé ». Mais Fleming, qui vaut bien mieux que ce que les films en ont fait, lui fait dire quelques pages plus loin : « Il aimait son nez cassé. Il aurait regretté qu’elle ne fût qu’une fille parfaite parmi d’autres belles filles. » En fait, le romancier tout-puissant réalise en quinze pages ce que la nature met des années à concrétiser sur un vrai visage — la mise en harmonie de traits apparemment disharmonieux. Il faut dire qu’Honeychile Rider (quel nom !) a une qualité que bien des filles parfaites n’ont pas : elle est une vraie héroïne. Elle est perfection morale, dans son genre. Et c’est bien tout ce qui compte, me souffle Platon, qui aimait beaucoup Ian Fleming. Pas la beauté fugace d’Alcibiade, mais la beauté intérieure de Socrate, le plus laid et le plus beau des Grecs.

Jean-Paul Brighelli

Pierre Rosanvallon, l’intellectuel que nous méritons ?

41IYDm9H0WL._SX328_BO1,204,203,200_On aimerait aimer Pierre Rosanvallon. Après tout, on n’a pas tous les jours un homme de gauche qui pense — quelle que soit sa gauche, jadis rocardienne, aujourd’hui « de progrès ». On aimerait adhérer à une vision forte, sous-tendue par sa connaissance de l’Histoire : ce diplômé d’HEC, comme Hollande ou Pécresse, après avoir été longtemps permanent de la CFDT et tenu la main à Edmond Maire, a rédigé un doctorat sur le Moment Guizot (être de gauche et spécialiste d’un politicien louis-philippard dont le slogan unique fut « enrichissez-vous » est soit problématique, soit emblématique, au choix), et a travaillé dans l’aura de François Furet tout en écrivant dans Libé. D’où ses multiples casquettes — historien au Collège de France, sociologue à l’EHESS, et « intellectuel engagé », comme on disait jadis et comme on ne dit plus : et c’est justement ce qu’il interroge dans son dernier livre.

Cela fait une bonne dizaine d’années que l’on déplore la disparition de l’intellectuel français. Don Morrison avait sonné la charge avec « The Death of French culture » (Time Magazine, 3 décembre 2007), où il déplorait qu’une nation qui avait donné au monde Sartre, Camus, Beauvoir, Foucault et quelques autres n’ait plus que BHL et Christine Angot (sic) à proposer aux foules étonnées. Shlomo Sand, parmi d’autres, a décrit en 2017 « la fin de l’intellectuel français », constatant que l’intellectuel était né contre les antisémites de l’affaire Dreyfus, et mourait — selon lui — dans l’islamophobie : et d’épingler Finkielkraut, Houellebecq et Zemmour. Dans les cours d’école, « intello » est une étiquette qu’il vaut mieux ne pas mériter, sous peine d’ostracisme. D’où la séduction du cancre, si fort encouragé par les pédagogies modernes.

Rosanvallon veut faire revivre l’intellectuel des origines, celui qui tenait un discours global, celui qui résistait (le livre commence par une page sur les Epreuves Exorcismes de Michaux écrits pendant la guerre), celui qui domine le réel d’assez loin pour prêcher le vivre-ensemble, la mondialisation heureuse et les réformes sociétales dans le cadre d’un néo-libéralisme bien tempéré. Et de donner des satisfecits (le mariage pour tous) et des blâmes : la loi de 2004 sur le voile, et toute manifestation de laïcité crispée.

Après un très long développement sur son parcours et la naissance de la « deuxième gauche », puis sur le « temps du piétinement (du Programme commun au retournement de 1983) et de l’engourdissement de la pensée critique, il entre dans le vif du sujet (page 237 quand même) avec l’analyse des restructurations de la pensée politique.

Et alors Jean-Pierre Chevènement en prend pour son grade : le républicanisme, le souverainisme du « Che » sont typiques de ces « esprits désemparés, retournant avec l’âge à leurs frustrations de jeunesse. » On n’est pas plus aimable. Le reste — le parallèle de « la montée en puissance du souverainisme républicain et de l’émergence du national-populisme » —, appartient au fond polémique de ceux qui font de l’idéologie au lieu de chercher des réponses. Rosanvallon est un pur idéologue au sens que Hannah Arendt donne au terme : l’absence de contact avec la réalité.

On aimerait aussi Pierre Rosanvallon s’il était moins haineux. Rosanvallon est cet intellectuel auto-proclamé qui refusait, il y a quelques jours, de débattre avec Alain Finkielkraut tant que ce dernier ne ferait pas amende honorable et ne le rejoindrait pas idéologiquement — un sens très personnel du débat d’idées. Il est aussi ce mandarin infatué qui réduit ses adversaires potentiels à des fonctions selon lui peu glorieuses. « Journaliste » pour les uns (Polony ou Zemmour, mis dans le même sac, ce qui leur fera plaisir), « essayiste » pour tel ou tel autre (Milner, Michéa, Onfray, Guilluy), « imprécateur au style prophétique » (on aura reconnu Finkielkraut), et je ne parle même pas des piques assassines sur Régis Debray, « khâgneux amateur de formules tonitruantes » qui a osé « critiquer vertement ceux qui travaillaient comme moi à ériger l’idéal démocratique en nouvelle étoile du progressisme politique » — quoi que cela veuille dire. Tous « antilibéraux » — péché mortel.

Rien ni personne qui puisse se comparer avec un professeur au Collège de France, dont l’élection, dit-il, a suscité tant de jalousies…

Et de consacrer de nombreuses pages à « l’affaire Daniel Linderberg », cet essayiste auquel Rosanvallon commanda un pamphlet qu’il n’osait publier sous son nom (le Rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires, Seuil, 2002), un livre, expliqua alors Michéa, symbolique de la posture que défend Rosanvallon, qui assimile toute personne qui refuse « d’acquiescer à l’économie de marché » à un disciple de Maurras. Didier Eribon donna en son temps le fin mot de l’histoire, expliquant que ce livre était un missile téléguidé par Rosanvallon pour accréditer l’idée qu’il était bien de gauche, et accéder à la chaire laissée libre par la mort de Bourdieu — qu’il ne ménage guère, lui non plus. Cet intellectuel est comme le Sahara — un désert qui progresse et qui fait le désert. Lindenberg en tout cas ne le démentira pas — il est mort en janvier dernier.

Alors, on aurait aimé Pierre Rosanvallon, si l’on ne s’était pris, en route, à le détester. Juste retour des choses, tant il déteste de gens — à part lui-même.
De l’ambition conceptuelle du départ, il ne reste, à la fin de ce livre, que l’impression pénible d’un règlement de comptes étiré en longueur — et qui, pour nos péchés, annonce in fine d’autres livres à venir, que nous déchiffrerons avec la même impartialité quasi affectueuse.

Jean-Paul Brighelli

Délivrez-nous du bien !

Capture d’écran 2018-09-16 à 15.17.55« Natacha Polony et Jean-Michel Quatrepoint pensent mal, me dit Jennifer. J’ai ouvert leur livre d’une main tremblante. Je l’ai refermé, 190 pages plus loin, au bord de l’asphyxie. Ah, bravo, les Editions de l’Observatoire ! Comment osez-vous donner la parole à des gens qui n’ont que haine et provocation à la bouche ? « Halte aux nouveaux inquisiteurs », disent-ils en sous-titre. Ma foi, achetez leur livre, pour vous donner le plaisir de le brûler.

« Dès la première page, les auteur.e.s insinuent que « le bon bougre, celui qui n’a pas conscience qu’il perpétue les structures de domination, celui-là doit être d’urgence rééduqué » : que ne s’appliquent-ils à eux-mêmes cette évidence ! Voilà une journaliste encore jeune, soumise donc dans ce monde obstinément mâle à toutes les perversions de tous les Weinstein de la presse, qui ose critiquer les « hystéroféministes » ! Voilà un mâle blanc hétéro qui prend le contrepied des théories les plus modernes — et met de surcroît l’irrésistible mouvement vers le progrès et la parité entre tou.t.e.s sur le dos du néo-libéralisme !
« Et ces affreux avouent au passage qu’ils sont « assez peu motivés par l’idée de renoncer à partager le plaisir d’une côte de bœuf arrosée d’un vieux saint-émilion, ou de finir leur vie dans un monde où il faudra signer un document en trois exemplaires avant de se lancer quelques œillades ». Quel manque de sensibilité ! À l’ère de #MeToo, quand tant de femmes et d’hommes sont encore harcelé.e.s par tant de phallocrates blancs !
« Si encore Polony vivait avec un « racisé » ! Mais on la connaît, elle préfère les Basques bondissants. Si seulement elle avait offert à ses enfants Papa porte une robe, ce merveilleux livre conseillé par le SNUIPP, le syndicat des professeurs des écoles ! C’est Legasse qui serait chou en tutu !
« Ou si l’un et l’autre passaient en boucle Tomboy à leur progéniture, comme l’ont fait tant d’enseignant.e.s désireu.s.e.s.x. d’éviter les discours « genrés » !

« (Malédiction machiste ! Word refuse « genrés » et me le corrige systématiquement, dans mon dos, en « genres » ! Et pourtant, comme le racontent en détail nos deux mécréants de la modernité, les GAFAM veillent au grain et suppriment les œufs durs sur les émoticônes en forme de salade, afin d’épargner la susceptibilité des végétariens !)

« Reprenons de plus haut. Buvons la coupe jusqu’à l’hallali !… »

Tais-toi donc, punaise ! Arrête de pratiquer « cette écriture inclusive qui prétend, jusqu’au ridicule, marquer dans la langue écrite le refus de l’universalisme. »
Bon. Reprenons.
Les auteurs partent du constat — fréquent quand on appartient à la dissidence idéologique — du malaise que provoque, dans une réunion entre amis, toute infraction à la doxa. Le livre est d’ailleurs structuré, avec moult exemples saisissants, en thématiques paradoxales et provocantes — sur l’hystéro-féminisme contemporain, les diktats des « ligues de vertu », les partisans du 80 km/h, les proscripteurs de cigarettes au bec de Malraux ou de Prévert et de petites culottes sur les tableaux de Balthus, le véganisme bouffeur de bouchers, les islamistes hurlant à l’islamophobie, les maghrébines du PIR qui cultivent l’antisémitisme, les Noirs réclamant les indemnités de la traite — et les réclamant exclusivement aux Européens blancs. Et j’en passe.
Ce que pointent fort bien les deux compères si complices sur polony.tv, c’est le « retour du fanatisme religieux » : depuis que le communisme n’est plus une option, le besoin inhérent de transcendance est entré en conflit avec le dernier stade du désenchantement du monde. Les imbéciles veulent absolument croire à quelque chose qui les dépasse, Allah, John Money, Judith Butler ou Peter Singer. Et le système capitaliste, qui gère, lui, le hic et nunc, s’en accommode très bien : qu’ils délirent, pourvu qu’ils consomment. « L’heure n’est plus à la lutte des classes mais à la lutte des races » : on oublie ainsi qu’il y a toujours des classes, et de plus en plus de pauvres. « Le prisme dominant / dominé a remplacé les ouvriers par les minorités sexuelles ou raciales. L’ennemi est donc l’homme blanc, colonialiste, machiste. Et l’on pourrait ajouter hétérosexuel. »
Et ce n’est plus le patron. C’est bien pratique — pour le patron.

La règle majoritaire des démocraties tocquevilliennes ne pouvait longtemps satisfaire tous ceux qu’elle laissait dans l’ombre. Dorénavant, nous sommes entrés dans l’ère du « minoritarisme » — un hochet pour classes moyennes prolétarisées —, où des « communautés », LGBT, musulmans, juifs, féministes, crient pour exister. C’est bien commode : la République est noyée sous le flot des revendications particulières. Pendant ce temps, les affaires continuent.

BalanceTonPorc, qui tourne « à la curée contre la figure fantasmée du mâle dominateur » (les auteurs sont trop bien élevés pour supposer que ces viragos rêvent, au fond, à ce sur-mâle, dirait Jarry, qu’elles feignent de répudier), c’est encore Blanche Gardin, notent les auteurs, qui en parle le mieux (regardez les sourires crispés et les dénégations accablées des militantes pures et dures — toutes vierges) : « Il est impensable de rire de ce nouveau sacré ».
À noter que les féministes militantes sont statistiquement lesbiennes à 37% : « Déléguer la réflexion sur les rapports hommes-femmes essentiellement à des lesbiennes, c’est un peu comme confier la critique gastronomique à des anorexiques ou à des vegans, cela détermine légèrement le propos. » (le jeu, dans ce livre, est d’essayer de déterminer ce qui a été écrit plutôt par Polony, ou plutôt par Quatrepoint — ici, c’est assez manifeste…).
Les analyses détaillées de l’affaire Sauvage, de son exploitation et de sa déclinaison en produits dérivés sont d’une précision clinique. Comment, vous n’avez pas votre mug « Sauvage » ? Cessez en tout cas de vous parfumer chez Guerlain, l’héritier dit sur les « nègres » des choses affreuses-affreuses-affreuses.

« Cette idée du meilleur, ou plutôt du Bien, vous a comme des relents de lendemains qui chantent et d’empire qui doit durer mille ans ». Point Godwin ? Les féministes dans ce qu’elles ont de plus caricatural, les LGBT dans ce qu’ils ont de plus équivoque, les wahhabites dans ce qu’ils ont de plus extrémiste, tous ces gens sont des suppôts, à distance, des deux moustachus les plus célèbres du XXe siècle. Et ils ne paraissent pas s’en rendre compte. « 1984 est déjà là, grâce à Twitter ». La « police de la pensée », qui s’est invitée depuis deux décennies sur les campus américains, est entrée en France. L’Université d’été du féminisme organisée ce week-end par Schiappa a fait grincer des dents : inviter Raphaël Enthoven ou Elisabeth Lévy, quel scandale !
C’est à la hauteur de Pierre Rosanvallon refusant de rencontrer Finkielkraut tant que celui-ci n’aura pas changé d’avis. Ce qu’il y a de bien avec la Pensée Unique, c’est qu’elle ne se camoufle pas.

Au tout début de mon western préféré, la Horde sauvage, une petite ville est soumise au militantisme de la South Texas Temperance Union, qui prône le régime sec. Grâce au ciel et au scénario mal-pensant de Sam Peckinpah, ces imbéciles tempérants, pris au milieu d’une attaque de banque, se font tous transpercer de balles de calibres divers : ainsi finissent les gens vertueux, qui comme le disent très bien Polony et Quatrepoint, sont des anti-humanistes. À force de faire dans l’anti-spécisme, ils parviennent peu à peu à déshumaniser l’humanité — parce que rien de grand, jamais, n’est sorti du conformisme et de l’absence de désir que prônent tous ces crétins dangereux.

Jean-Paul Brighelli

capture_decran_2018-09-14_a_12.50.44PS. Tant qu’à faire de me coltiner la prose polonienne, j’ai acheté le dernier numéro de Marianne, puisque ladite dirige à présent ce magazine qui brillait si fort quand Renaud Dély en assurait la coordination. De très bons articles — sur le duel Macron-Orban, ces deux extrémismes qui prétendent régenter l’Europe ; sur l’opposition entre « populistes » et « populicides » — c’est Onfray qui s’y est collé avec le talent qu’on lui connaît ; sur les contrats que prétend passer la mairie de Marseille avec de grosses entreprises de BTP pour rénover les écoles, dans le dos des PME phocéennes, dont les dessous de table sont certainement moins juteux ; sur « le grand soir des tocards » (Ferrand / Rugy)… Alors Jack Dion ou Alain Léauthier, toujours bons — mais Eric Conan me manque encore. Legasse a enfin consenti à descendre dans la rue pour vanter des jolis bordeaux à moins de 7 euros la bouteille… Et le magazine s’est débarrassé des insupportables étalages de snobisme parisien qui amenaient le lecteur de province à penser que décidément, Marianne n’avait rien compris à la fracture périphérique…
Il n’y a guère que les pages Culture qui laissent à désirer : je ne suis pas sûr que Un peuple et son roi, le film à venir de Pierre Schoeller, dont j’ai tout récemment vu la bande-annonce, mérite les 4 pages qui lui sont consacrées (Que la fête commence en disait davantage en trois minutes, à la fin du film) — pour ne rien dire de la critique enthousiaste des Idéaux d’Aurélie Filipetti, ou du panégyrique des sitcoms à la française… Avec plus de 500 romans sortis depuis fin août, il n’y a vraiment rien d’autre à dire ?
Et en ces temps de rentrée, l’Ecole est le grand absent des pages d’un magazine qui a sainement viré de cap, cherche l’intelligence, la trouve, la laisse glisser, la reprend — jusqu’à la prochaine fois.

Le pays des pastèques au temps du choléra

Depuis quelques jours un avis a été placardé dans la salle des profs de tous les lycées de Marseille :IMG_20180911_171037

Le plus curieux, c’est que les médecins généralistes, me disent des amis bien informés, n’ont été prévenus de rien. Il faudrait peut-être qu’ils posent quelques bonnes questions aux diarrhéiques marseillais… « Cagarelle » un jour, mort toujours.

Mais non, ce n’est pas le plus bizarre. Le plus étrange, c’est le silence des médias sur une question grave de santé publique à notre porte. J’imagine que personne ne pense sérieusement que la Méditerranée constitue pour un vibrion cholérique un obstacle infranchissable. En moyenne la France traite 4 cas de choléra importé par an — et cette année, combien ? Parce qu’enfin, tous ces enfants d’Algériens sommés d’aller passer leurs vacances « au bled » ont bien fini par rentrer — et l’épidémie remonte au début du mois d’août… Et le petit garçon dont l’état de santé a immobilisé un avion arrivant d’Algérie sur l’aéroport de Perpignan début septembre, rien à craindre, évidemment. Sans doute avait-il juste abusé des pastèques.

Et pourtant les médias français se sont obstinément tus… Fin août, vous trouvez dans le Télégramme enfin l’information brute : 59 cas confirmés, deux morts. LCI, citant El Watan, reproche au gouvernement de s’être mis aux abonnés absents — le ministre de la Santé, Mokhtar Hasbellaoui, est juste revenu pour affirmer que la situation était bien en main, et l’épidémie contenue, bientôt jugulée. Il n’y a eu guère que Jeune Afrique (ils pensent mal, à Jeune Afrique, en général) pour noter l’inquiétude de la population devant le retour d’une épidémie qui n’avait pas donné de ses nouvelles depuis plus de vingt ans. D’autant qu’elle a coïncidé avec la fête de l’Aïd (Ils pensent à quoi, là-haut ? Ciel ! Le ciel serait-il vide ?), les gens se sont rués pour acheter de l’eau minérale, et les magasins mal approvisionnés pendant cette période ont été rapidement en rupture de stock. L’épidémie est circonscrite, dit le gouvernement, à la région de Tipaza et de Blida — au sud d’Alger ? Même pas. Oran serait touchée à son tour, affirment des personnels soignants — de façon anonyme — le 10 septembre. C’est fou, les gens se déplacent et les pastèques aussi…

Mais ce n’est pas la question la plus grave. Nous sommes équipés pour répondre à quelques cas supplémentaires.

Le plus sidérant, c’est qu’un grand pays moderne — l’Algérie —, avec des ressources naturelles considérables, une population jeune qui n’en est pas encore à manifester pour sa retraite, se révèle incapable de traiter ses eaux usées, comme on dit pour ne pas dire « reliefs de WC ». Qu’elle n’a aucun système sanitaire sérieux. Qu’elle arrose ses pastèques avec de la merde vibrionnante. Qu’avec des ressources immenses qui lui permettent, entre autres, d’avoir le budget militaire le plus important de tout le continent africain, elle persiste à s’offrir des bouffées pathogènes d’un autre temps, comme un vulgaire pays du Tiers-monde.
Mais nous savons bien que tous les problèmes sont dus aux Français (partis depuis cinq décennies) et aux 250 000 harkis massacrés à la même époque.

L’Algérie est d’ailleurs experte en réécriture permanente de l’Histoire. Deux films, l’un déjà réalisé, l’autre en pré-production, dérangent apparemment en ce moment les bonnes consciences algériennes. Suggérer qu’avant les Français, Arabes et Ottomans furent des envahisseurs / colonisateurs autrement féroces que les troupes des généraux Bugeaud et Bigeard, ne cadre pas avec les contre-vérités inscrites dans les livres d’Histoire. Nous nous insurgeons contre la célébration, dans les manuels japonais, des va-t-en-guerre qui ont amené l’archipel à Hiroshima, et nous ne disons rien contre les distorsions opérées juste en face de chez nous. Pire : nous en sommes à nous excuser, désormais, pour les bavures de l’armée française. Les massacres opérés par le FLN, y compris sur d’autres membres du FLN, n’intéressent personne. Comme le dit très bien dans l’Express, Kader A. Abderrahim, maître de conférences à Sciences Po,la seule vérité, en Algérie, est la vérité officielle : « il ne faut pas s’attendre à des révolutions. Loin de là. Pourtant, les Algériens sont aujourd’hui en droit de demander à leurs dirigeants d’écrire leur histoire, l’histoire de la guerre d’Algérie selon les faits et non pas d’une manière idéologique ou mythologique. »
Karim Akouche, dans Causeur, parlait l’année dernière de « nécrocratie » à propos de l’Algérie — et nombre de gens pensent que le Bouteflika que l’on sort de temps en temps de la naphtaline est l’ultime sosie d’une longue série. Avec un peu de chances, l’année prochaine, il sera réélu en remplacement de sa propre momie, et tout s’améliorera.

Tout le monde (et au premier chef les Algériens, qui ont de l’auteur de la Peste une idée bien arrêtée — celle d’un traitre) se rappelle la réponse de Camus à cet étudiant suédois qui lui demandait ce qu’il pensait du caractère juste de la lutte pour l’indépendance : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. » Philippe Lançon l’a opportunément rappelé en 2010 dans un bel article de Libé (je ne connais pas Lançon, sinon par le Lambeau, mais un homme qui pense que la Chute est le plus grand livre de Camus ne peut être tout à fait mauvais). Ma foi, je crois qu’entre la réhabilitation d’un « porteur de valises » tué par les paras français et la mémoire de mon père, « rappelé » pendant 18 mois pour arpenter le bled, je choisis encore mon père. Serait-ce que notre gouvernement a calculé qu’il y avait plus à glaner dans l’électorat d’origine maghrébine que dans le réservoir, toujours plus étroit, des survivants de ce conflit sanglant ?
De toute façon, ils sont retraités… Et les retraités, hein, en ce moment…

Jean-Paul Brighelli

BlacKkKlansman

blackkklansman.0Spike Lee n’aime pas Donald Trump, et je parierais sans risque que Trump n’aime pas Spike Lee : les trois dernières minutes de BlacKkKlansman sont une charge violente sur le thème « il est encore fécond, le ventre qui a nourri la bête immonde » — comme dirait Brecht : quoique l’essentiel du film se déroule en 1979, les dernières images sont celles des émeutes de Charlottesville, en 2017, où des suprématistes blancs de toutes farines se livrèrent à diverses exactions, allant jusqu’à foncer en voiture dans la foule des contre-manifestants, tuant une certaine Heather Heyer. L’assassin, James Allen Fields Jr, est actuellement inculpé pour meurtre — procès à venir.
Deux ou trois personnes, dans la salle, manifestèrent par des applaudissements leurs convictions anti-racistes et leur satisfaction d’être dans le camp du Bien — c’est gamin mais ça ne mange pas de pain. Si leur bonne conscience est à ce prix…
Mais ce n’est certainement pas pour ces trois minutes un peu didactiques, closes sur un drapeau américain à l’envers et glissant vers le noir et blanc, que j’ai beaucoup aimé ce film.

Résumé des épisodes antérieurs. Histoire vraie, comme on dit : Ron Stallworth (John David Washington, le fils de Denzel), agent de la police de Colorado Springs, est chargé en 1979 d’infiltrer la conférence tenue par Stockely Carmichael — et éventuellement de draguer la présidente locale de l’union des étudiants noirs, Patrice Dumas (Laura Harrier, craquante dans le style Angela Davis maigrichonne). De fil en aiguille, il se donne pour mission d’infiltrer le Ku-Klux-Klan local, avec l’aide d’un flic juif qui est son interface blanche. Un nègre, un youpin : le KKK est à la peine. Les deux compères entrent en relation avec David Duke, le grand Sorcier du Klan (et ferme soutien de Trump en 2016). Je passe sur les détails, bref, l’opération est un succès.
Jusque là, c’est un bon film raisonnablement militant. Les Blancs ne sont pas systématiquement pourris (quoique…), les Noirs ne sont pas unanimement des héros, le Juif de service (Adam Driver, la vraie révélation du film, mais on l’avait déjà vu dans Silence, remember ? et dans deux des derniers chapitres de la Guerre des étoiles) l’est aussi peu que possible…

C’est justement une remarque de ce garçon doué qui m’a fait dresser l’oreille — je cite de mémoire : « Tu sais, je suis aussi peu juif que possible, pas fait ma bar-mitzvah, suis pas croyant, je n’y pense jamais — mais à force de fréquenter ces connards, je me sens peu à peu plus juif que nature, forcé en quelque sorte de l’être à force d’entendre ce qu’ils en disent… »

Et je me suis demandé ce qu’en aurait pensé Houria Bouledja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République, l’auteur de cet essai délicat, pas du tout raciste ni antisémite ni homophobe intitulé les Blancs, les Juifs et nous (2016).

Le raciste, persuadé d’appartenir à une communauté spécifique et toujours menacée, assigne à résidence l’objet de son exécration. Le suprématiste blanc américain n’avait qu’à s’en prendre à lui-même au lieu de protester devant la montée des revendications noires dans les années 1960 : le Black Power, c’est lui qui l’avait enfanté, au fond. Le Noir, l’Arabe ou le Musulman (trois façons de s’identifier à une peau ou à un drapeau), lorsqu’ils se revendiquent prioritairement comme tels, assignent les Blancs, les Juifs, et l’ensemble des individus raisonnables à résidence : me voici obligé d’agir et de parler en tant que Blanc, athée, hétéro, partisan des Lumières, universaliste à main gauche et républicain souverainiste à main droite. Bref, moi qui ne m’étais jamais soucié de me définir une identité de peau, de religion ou de comportement, moi qui n’étais corse que par accident et homme avant tout, je me sens invinciblement obligé de me situer par rapport à ces gros connards qui s’enroulent dans une oriflamme — que ce soit celle de l’Algérie les soirs de matches ou celle de Daesh les soirs de massacre. Les menées islamistes ont amené nombre de Juifs soit à émigrer en Israël, quoi qu’ils pensent de la politique menée par Netanyahu, soit à prendre des cours de krav maga. Bref, à se revendiquer Juifs, alors qu’ils n’y pensaient que très occasionnellement, et consommaient du cochon et du vin non casher à l’enseigne D’chez eux et des filles shiksa à l’hôtel de la Pleine Lune et des deux jambons réunis.
C’est vrai qu’il est encore fécond, le ventre qui a nourri la bête immonde. Simplement, ce ne sont pas forcément, aujourd’hui, les rednecks qui montent au créneau du suprématisme. Des Maghrébins, le cul assis entre deux rives, affirment leur identité « algérienne » alors que pour rien au monde, ils n’iraient vivre au bled. Des hijabs fleurissent un peu partout — pour mieux revendiquer l’asservissement de la femme, sans doute, mais les pauvres crétines qui s’en affublent (dont un bon nombre de nouvelles converties, toujours plus extrémistes que celles qui sont nées là-dedans) préfèrent visiblement s’identifier à un esclavage plutôt que se noyer dans l’universalisme de la liberté. Sidérant.

C’est en cela surtout que BlacKkKlansman est un film utile — et son propos dépasse quelque peu les intentions de Spike Lee, qui montre pourtant des Noirs, des Juifs et des WASP capables de bien s’entendre et de fêter le succès de l’opération. Il y a encore un noyau dur de gens raisonnables… Mais tout autour, les imbéciles sont légion, et quand on la mettra sur orbite, Houria Bouteldja n’a pas fini de tourner.

Jean-Paul Brighelli

PS. Cela dit, Burt Reynolds vient de mourir, et c’est bien triste. Tiens, je vais regarder Délivrance pour la vingtième fois, et jouer du banjo en hommage au sourire enjôleur de ce superman fragile.

« O culo di angelo ! »

Philippe-Besson-ecrivain-proche-de-Macron-nomme-consul-de-France-a-Los-Angeles1. 7 septembre 2017 : Philippe Besson publie Un personnage de roman, roman vrai de l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron

2. 3 août 2018 : le Conseil des ministres modifie le décret n° 85-779 du 24 juillet 1985 portant application de l’article 25 de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 fixant les emplois supérieurs pour lesquels la nomination est laissée à la décision du Gouvernement — particulièrement celui de consul général, « désormais laissé à la décision du Gouvernement. »

3. 29 août 2018 : Philippe Besson est nommé consul de France à Los Angeles.

4. « Le duc de Parme eut a traiter avec M. de Vendôme: il lui envoya l’évêque de Parme qui se trouva bien surpris d’être reçu par M. de Vendôme sur sa chaise percée, et plus encore de le voir se lever au milieu de la conférence, et se torcher le cul devant lui. Il en fut si indigné, que, toutefois sans mot dire, il s’en retourna à Parme sans finir ce qui l’avait amené, et déclara à son maître qu’il n’y retournerait de sa vie après ce qui lui était arrivé. Alberoni était fils d’un jardinier, qui, se sentant de l’esprit, avait pris un petit collet, pour, sous une figure d’abbé, aborder où son sarrau de toile eût été sans accès. Il était bouffon: il plut à Monsieur de Parme comme un bas valet dont on s’amuse; en s’en amusant, il lui trouva de l’esprit, et qu’il pouvait n’être pas incapable d’affaires. Il ne crut pas que la chaise percée de M. de Vendôme demandât un autre envoyé: il le chargea d’aller continuer et finir ce que l’évêque de Parme avait laissé à achever. Alberoni, qui n’avait point de morgue à garder, et qui savait très bien quel était Vendôme, résolut de lui plaire à quelque prix que ce fût pour venir à bout de sa commission au gré de son maître, et de s’avancer par là auprès de lui. Il traita donc avec M. de Vendôme sur sa chaise percée, égaya son affaire par des plaisanteries qui firent d’autant mieux rire le général, qu’il l’avait préparé par force louanges et hommages. Vendôme en usa avec lui comme il avait fait avec l’évêque, il se torcha le cul devant lui. A cette vue Alberoni s’écrie: O culo di angelo!… et courut le baiser. Rien n’avança plus ses affaires que cette infâme bouffonnerie. »

Jean-Paul Brighelli et Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon