« Atelier en non-mixité raciale »

J’ai connu des ministres moins réactifs. La nouvelle était tombée dimanche soir, et dès le lundi matin, Jean-Michel Blanquer gazouillait :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.23.03Une réaction suscitée par la tenue prochaine, les 18 et 19 décembre à Saint-Denis, d’un stage de formation syndicale organisé par le syndicat SUD-Education 93 sur le thème « Au croisement des oppressions Où en est-on de l’antiracisme à l’école ? »
Un beau thème qui se décline en :
« Qu’est-ce qu’un-e élève racisé-e ? »
et
« Les inégalités ethno-raciales à l’école »
et en un certain nombre d’ « ateliers » dont deux au moins portent cette mention sur la brochure d’appel publiée sur le site national du syndicat : « Atelier en non-mixité raciale ». L’un sur « Pratiques de classes : outils pour déconstruire les préjugés de race, de genre et de classe » — un sujet qui exige le huis-clos entre « racisées », qui se définissent, comme chacun sait, comme héritiers des anciens colonisés, ce qui exclut les Juifs, qui ne sont pas du tout, comme chacun sait, victimes de préjugés raciaux. Parlez-en à Ilan et Sarah Halimi. Ah, mais ils ont succombé à la juste vengeance d’anciens héritiers des colonisés — bien fait pour eux.
Il faut dire que les Ashkénazes sont blancs, ce qui fait d’eux les justes cibles de Houria Bouteldja, des Indigènes du PIR et des amis d’Edwy Plenel (quant aux Séfarades, qui appartiennent au même cadre ethnique que les musulmans du Maghreb et du Machrek, leur sort n’est pas clair…). D’ailleurs, Pierre Tevanian, qui est l’un des plus purs représentants de cet ethno-gauchisme compagnon de route des extrémismes les plus répugnants, animera un autre atelier sur « le racisme et les privilèges dans l’Education nationale ». C’est ce qu’on t’a appris à l’ENS, petit Pierre ? Gare au loup !

À propos, et les Asiatiques ? Pas « racisés », les Asiatiques ? Ah, mais j’oubliais : ils sont « riches », n’est-ce pas, ce qui permet à certains de s’en prendre à eux… Pas moins colonisés, pourtant, pas moins exploités… Mais ils ont le grand tort de ne pas se plaindre. « Résilience » doit être un mot chinois. « Travail » aussi.

L’autre atelier « réservé » de cette passionnante démonstration de connerie humaine traitera de la « vie professionnelle pour les enseignant.e.s racisé.e.s » — avec l’intervention d’une certaine Wiam Berhouma, « professeure » d’anglais dans un collège du 93.
En parallèle, les enseignant.e.s blanc.hes (voilà que ça me prend, moi aussi) se réuniront ailleurs pour « interroger [leurs] représentations et [leurs] postures dominantes ».
Non, je ne gloserai pas le mot posture. Mais je leur suggère d’interroger le racisme anti-blanc qui s’exprime en ce moment — sauf que d’après certains experts, c’est une notion qui ne peut exister. On est bien content. T’es blanc, t’es raciste, t’es pas blanc, t’es racisé. C’est bien pratique.

Tout y est, y compris l’écriture inclusive (c’est bien le moins, quand on tient une réunion qui exclut tout ce qui ‘est pas soi) et la finale « marseillaise » des noms de métiers féminisées de force — Bonjour, madame la professeureu… »

Ne nous en étonnons pas. A la fin du printemps dernier devait se tenir à Paris une fête quelque peu racialisée elle aussi :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.40.15

qui se déclinait elle aussi :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.40.42

Après le communautarisme, on en revient à la ségrégation à l’américaine, période Sud profond. De jolis petits segments bien parallèle — ça aide au dialogue.
Je présume que les organisateurs trieront le bon grain de l’ivraie, et examineront les ongles des participants. C’est sur la couleur des lunules que les Sud-Africains période Apartheid distinguaient les « encore noirs » de ceux qui avaient, comme on disait élégamment, « passé la ligne »… Ou le test du crayon ? Mais qui se doutait que SUD, qui se prend pour un syndicat d’extrême-gauche, réservait des places aux émules de Pieter Willem Botha ?

Nos militants syndicaux seront épaulés, en cette mi-décembre, par deux merveilleux représentants de l’esprit d’ouverture, de sentiment républicain et de laïcité triomphante, Marwan Muhammad, ancien directeur du CCIF, et Nacira Guéanif, « sociologue, anthropologue, et vice-présidente de l’Institut des cultures d’islam — si, ça existe, quoi que vous puissiez penser de l’association contemporaine de ces deux mots, « culture » et « islam ». La LICRA en pleure déjà — et pas de rire :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.37.25Quant à la journée du mardi, elle sera animée par une « formatrice à l’ESPE de Bonneuil », Lila Belkacem. Ils en ont de la chance, dans les ESPE…

Alors, puisque la période est à la délation, je vais moi aussi balancer mes porcs et mes truies.
Monsieur le Ministre, le tract d’invitation de cette sauterie anti-républicaine comporte un certain nombre de noms d’enseignants. Je réclame pour eux un conseil de discipline immédiat, avec une menace claire de radiation définitive. On ne peut pas à la fois s’exprimer dans un cadre « racialisé » et accueillir le lendemain des élèves dont certains risquent, même dans le 93, de ne pas avoir la bonne couleur ou la bonne religion. Et faire des distinctions basées sur la couleur de la peau, la religion, le sexe ou l’orientation sexuelle, cela tombe sous le coup de la loi, Monsieur le Ministre. Mais l’ancien prof de Droit que vous êtes le sait parfaitement.
Vous avez fort bien réagi — et vite, ce qui n’a pas toujours été le cas de vos prédécesseurs. Allez jusqu’au bout : SUD est un syndicat qui, comme tant d’autres, vit de subsides publics — pour près de la moitié de son budget, disent certains. Supprimez-les. A eux et à cette myriade d’associations pédagogistes et autres, qui prétendent réécrire l’Histoire de notre pays — une Histoire qui est, paraît-il, à déconstruire elle-même : un atelier se demandera « Comment enseigner une histoire décoloniale » en argumentant : « Face à l’imposition de programmes scolaires, quelles sont nos difficultés pour proposer une alternative d’histoire décoloniale ? » Je ne m’étonne guère que Laurence de Cock, qui dirige les destinées d’un groupuscule « historien » baptisé Aggiornamento, soutienne les positions de SUD — qui se ressemble s’assemble : « La liberté syndicale est sacrée, un gouvernement n’a pas à se prononcer sur le sujet », a-t-elle déclaré (dans le Figaro du 20 novembre). J’allais  le dire.
Cet atelier sera animé par « deux professeures d’histoire-géographie du 93 » — vite, leurs noms ! On a lynché Harry Weinstein pour bien moins que ça. Il s’en prenait à des starlettes, elles s’en prennent à la nation. Qu’en aurait-on fait en 93, de ces excités du 9-3 ?
C’est comme cette Compagnie Synergies Théâtre qui « proposera un atelier de pratique théâtrale autour des discriminations ». Ça m’étonnerait qu’elle ne soit pas subventionnée par Valérie Pécresse, au nom de l’Ile-de-France…

J’avoue que je suis un peu las de me battre contre les imbéciles. « Qu’est-ce que c’est que tout cela ? Vous êtes mille ! » s’écrie Cyrano au cinquième acte. Et à la fin de Vingt ans après : « C’est vrai, dit Porthos en se haussant sur ses étriers pour mieux découvrir les immensités de la foule, c’est vrai, il y en a beaucoup. »
Tant pis. Retour à Cyrano. « N’importe — je me bats, je me bats, je me bats… »

Jean-Paul Brighelli

Esthétique et cinéma

Les films sur l’art m’ont rarement convaincu. Le Surviving Picasso de James Ivory, malgré la performance éblouissant d’Anthony Hopkins, ne disait pas grand-chose du geste et du moment créateurs (ce qu’avait réussi Clouzot dans le Mystère Picasso). Le Turner de Mike Leigh était une bouse ovationnée par ces critiques incapables de critiquer. Le Van Gogh de Pialat (et même celui de Minelli / Cukor) étaient des véhicules pour Jacques Dutronc et Kirk Douglas. Pour ne rien dire du Modigliani de Mick Davis, qui ne faisait pas oublier Gérard Philipe (dans Montparnasse 19, un joli film sur… l’alcoolisme). Et les Fantômes de Goya (Milos Forman, 2006) est très inférieur au Goya à Bordeaux de Carlos Saura — qui au moins sait de quoi il parle quand il parle espagnol.

Alors je suis allé à reculons voir The Square, Palme d’or à Cannes en mai dernier…The Square Il a fallu qu’un copain, HC, m’y traînât en me disant que, m’assurant que, etc.
Nous en sommes sortis presque brouillés. Il a vu un film sur la lâcheté — « quand la fine couche du vernis mondain commence à se détacher de notre corps qui présentait jusqu’alors une apparence simulatrice », me dit-il. Ah ? Je croyais avoir vu un film sur les impasses de l’art conceptuel…
Il y a dans le film de Ruben Östlund une scène décisive — l’affiche du film —, où dans un dîner mondain s’invite un spécialiste du happening, Tarzan mal élevé sautant sur les tables, agressant les jolis décolletés et les beaux plastrons — devant l’œil sidéré des convives, qui finiront par lyncher l’artiste. « Critique longuette de la lâcheté », lâche HC. Mais non ! Il faut avoir vu les délires du body art dans les années 70 pour en saisir toute la saveur critique. Le happening, c’est l’art instantané, réduit à son exécution. Une « performance ». Journiac faisant du boudin avec son propre sang. Hermann Nitsch crucifiant des animaux vivants. Ou Gina Pane, dont parlait récemment Jennifer Cagole, découpant au rasoir le lobe de son oreille gauche.
Des singes savants, dit Östlund. Et de fait, un singe traverse le film — il vit avec Elisabeth Moss, comme un rappel cinématographique de cet autre chimpanzé avec lequel couchait Charlotte Rampling dans Max mon amour. Tous des singes, dit Östlund. À tel point que France Inter, si savamment à plat ventre devant les majorités consensuelles, se demande par la bouche de Jean-Marc Lalanne si The Square ne serait pas un film de droite : rendez-moi Jean-Louis Bory ! Il aurait adoré cette histoire d’« installation » d’un carré lumineux devant le Musée d’art moderne de Stockholm où des publicitaires avides de buzz (pléonasme !) font exploser une petite Scandinavethe_square_23 pendant que le héros casse la gueule d’un petit Turc.
Östlund ne respecte rien. Almodovar avait d’ailleurs salué « un film qui met à mal le politiquement correct » — oh oui ! Christian, le héros, vit dans un décor d’ikéaïste friqué — plus froid, tu meurs — et se trouve confronté à la bêtise post-moderne. Bien fait pour lui — bien fait pour nous. Contrairement à ce que pense HC, il ne s’agit pas du tout de « notre égoïsme, notre indifférence, qui nous éloignent de ces laissés-pour-compte de la société libérale, ces indigents que nous côtoyons quotidiennement dans l’insensibilité la plus froide » — mais non ! Il s’agit d’art — par l’absurde. Du décalage entre une réalité de neige sale et des intérieurs minimalistes et chics. De l’imposture d’un monde qui se veut post-moderne et qui n’en finit pas de radoter les trouvailles des années 1960-70. En cela, c’est un film réellement d’aujourd’hui — sans complaisance avec aujourd’hui.

Parce que le cinéma peut bien évoquer l’art, mais pas à travers des biopics : il le fait par son traitement même de l’image.271632Pour preuve, Logan Lucky, un très beau film hyperréaliste — au sens pictural du terme, et je pense à la peinture de Don Eddy et de ses reflets sur les carrosseries,Don-Eddy---BMW-showroom-windows---1971---Le-carnet-de-Jimid ou à celle de Richard Estes et de ses reflets sur les vitrines.richard-estes-4 Bien sûr, il y a Daniel Craig, body-buildé péroxydé, qui a dû bien s’amuser — et nous aussi : le moment où il prend le temps, au milieu d’un casse d’anthologie, d’expliquer à ses comparses comment faire une bombe avec un détergent et des friandises est unique. Mais cette épopée dérisoire de quelques malfrats malmenés par la vie est traitée par Steven Soderbergh avec une maestria visuelle qui ennoblit cette Amérique de rednecks survivalistes, de bars minables, de filles délurées montées sur échasses, de voitures toutes plus belles et plus pourries les unes que les autres. Un régal.

Autre mets de choix, A Beautiful day de Lynne Ramsay.ABeautifulDay-Banniere-800x445 La prochaine fois que vous vous retrouvez dans un festival de films de femmes, et que vous entendez parler d’une spécificité de l’écriture féminine et autres conneries monstrueuses, dites-leur juste ça : Lynne Ramsay — plus de testostérone à elle seule qu’un couvent de parachutistes. À Cannes, elle a subi 7 minutes de standing ovation, et elle est repartie avec le prix du meilleur scénario — lequel tient en trois lignes : un tueur taiseux sauve une gamine d’un réseau de pédophiles en massacrant tout ce qui s’interpose. Quant aux dialogues, ils tiennent sur une page à double interligne.
C’est par l’image que le film s’impose. Une image post-apocalyptique (l’apocalypse, c’était hier, dans les brefs aperçus de ce que fut le passé guerrier du héros — Joaquin Phoenix, éblouissant, la vraie carrure d’un bel homme, « il suffit d’avoir du charisme et des kilos en trop », dit Etienne Sorin dans le Figaro — et Phoenix lui aussi est reparti de Cannes avec son Prix), une image éclaboussée de nuit gothique — le gothique si particulier de New York, capté par le chef opérateur Thomas Townend — comme Taxi Driver ou Seven. L’esthétique du roman graphique contemporain dans ce qu’il a de plus noir : peu de bla-bla, tout dans la surbrillance d’un éclair dans la nuit. Rien d’étonnant : Jonathan Ames, l’auteur du roman qui est à la base du scénario (You were never really here — c’est le titre original du film, « torture pour les nuls en anglais », dit le même Sorin) a commis il y a quelques années un roman graphique intéressant, Alcoolique — avec de jolies scènes d’un réalisme décalé.topelement Bref, un film à recommander à tous les bricoleurs — certaines images sont des réclames sanguinolentes pour Leroy-Merlin, rayon outillage de charpentier.z590086

Dernier coup de cœur, vraiment, Au revoir là-haut.Couverture-1280x640 Se rappeler que dans le roman de Pierre Lemaitre, nous apprenons que ce sont les derniers mots de la dernière lettre qu’un Poilu écrivit à sa femme avant de mourir au champ d’horreur. Une esthétique 1900 — forcément : l’action se situe juste après l’armistice, les décors sont d’avant guerre, et le décalage entre la Belle époque (ou supposée telle) et les horreurs d’après la Der des der n’en est que plus saisissant. Dupontel (ce type ne rate rien, que ce soit comme acteur — rappelez-vous le médecin itinérant de la Maladie de Sachs, de Michel Deville, ou son interprétation du Cancer dans le Bruit des glaçons de Bertrand Blier — ou comme metteur en scène (j’ai pleuré de rire à Neuf mois ferme).
Tout le film repose sur cette dissonance entre le décor ultra-bourgeois où évolue le grand banquier interprété (magistralement, comme d’habitude) par Niels Arestrup (qui me fit jadis oublier Richard Burton dans son interprétation de Qui a peur de Virginia Woolf, au théâtre de la Gaîté-Montparnasse) et la zone, comme on disait alors, où se réfugient les deux héros — sans oublier les colonies : le scénario a légèrement modifié le roman, mais comme Pierre Lemaitre y a collaboré, il a donné quitus à Dupontel pour les changements de façade, destinés à enserrer le film dans un récit — une occasion pour restituer en off le style grinçant du roman : c’est du beau cinéma littéraire où il n’y en a que pour l’image.

Bref, le mois passé a été riche en révélations / confirmations : le cinéma peut proposer de très jolies choses, pourvu qu’il ne prétende pas le faire. Aucun des metteurs en scène évoqués dans cette page n’appartient, visiblement, au camp du Bien. Et tous quatre ont réussi leur coup.
De là à penser que seuls ceux qui ruent dans les brancards « loin de la foule déchaînée » ont un réel talent, il n’y a qu’un pas — et je crois que je l’ai franchi.

Jean-Paul Brighelli

Osez le crétinisme : à propos d’un certain totalitarisme féminin

Capture d’écran 2017-11-14 à 06.19.51« My men are rounding up twice the usual number of suspects », dit le capitaine Renault au début de Casablanca — il collabore alors à fond avec les Allemands. Et à la fin, il ordonne à ses hommes : « Round up the usual suspects » — même si à ce moment-là, il vient de verser dans la Résistance. Dans les deux cas, ce sont les mêmes boucs émissaires qui paient les pots cassés…
Et à propos de pots cassés (1), ce sont aujourd’hui les « suspects habituels », Roman Polanski et Jean-Claude Brisseau, qui sont livrés aux hyènes. Polanski a l’habitude — même s’il en a assez de fournir un prétexte aux folliculaires en panne de copie. Ce Français (il est né à Paris) qui n’a jamais commis de délit en France devrait vivre à l’abri des lois de la République. Il en est loin : les autorités le laissent insulter, malmener, vilipender par quelques viragos pour lesquelles il n’y a jamais de présomption d’innocence, ni de prescription, ni de pardon possible. Des sycophantes qu’une autorité rigoureuse devrait embastiller, mais auxquelles on tend des micros complaisants. Il m’a regardée sans mon consentement ? Crime contre l’humanité ! Il a distraitement plongé son regard assassin dans mon corsage généreusement ouvert ? Léché du bout des cils mon popotin qui faisait dans la ville le signe de l’infini ? Au bûcher !
Ou comme l’inénarrable Emma Sulkowicz, qui a porté plainte contre le partenaire avec qui elle avait fait l’amour, alléguant qu’il l’avait cette fois-là sodomisée sans son consentement – quoiqu’elle lui ait envoyé plusieurs messages amicaux les jours suivants. Ou comment un bon moment se transforme, avec un peu de malignité inconsciente, en souvenir de viol : Emma n’est pas pour rien fille de deux psychologues.
Ledit étudiant non seulement n’a pas été poursuivi — l’autorité judiciaire, dans un pays où l’on ne rigole pas avec ce genre d’accusations, n’a pas trouvé matière à l’inculper —mais l’université Columbia lui a versé un dédommagement discret. Encore heureux que ce soit toujours à l’accusation de faire la preuve. Pour le moment.
Ce qui n’a pas empêché Sulkowicz de traîner le matelas du supposé délit à travers le campus pour être sûre de se faire remarquer.mattress-performance-emma-sulkowicz Puis, en juin dernier, elle s’est fait ficeler par un maître du shibari, suspendre à une poutre, insulter, gifler et fouetter. Cela s’appelle « The ship is sinking ». Ah.1495727080691-IMG_0127-1024x576-1Aucune contradiction dans cette manifestation de body art appliqué. Il y a dans toute outrance — et le féminisme hystérique en est une parmi d’autres — un désir exhibitionniste qui cherche à se satisfaire à bon compte. Les manifestations anti-Polanski devant la Cinémathèque sont du même tonneau.Capture d’écran 2017-11-14 à 06.20.27Deux « performances » artistiques qui en France vaudraient sans doute à Emma Sulkowicz un engagement prochain dans l’atelier Arts plastiques de quelque ESPE de province…

Jean-Claude Brisseau, dont vous vous rappelez peut-être Noces blanches, a été condamné en 2005 pour harcèlement de deux actrices de so film Choses secrètes. Il n’a pas fait appel du jugement, il a exécuté sa peine, et il a commenté les faits, sans les nier, dans un livre d’abord, puis dans un film, l’Ange exterminateur. Affaire close — ou qui devrait l’être…
Il faut être sérieusement tarée pour exiger de la Cinémathèque française, qui avait programmé une rétrospective de ses œuvres à l’occasion de la sortie de son prochain film, qu’elle annule cette manifestation. Après avoir harcelé Polanski en ce même lieu pour une occasion similaire.
Comme l’a très bien dit Frédéric Bonnaud, directeur de la Cinémathèque française (un homme de gauche, persécuté sous Sarkozy, membre éminent de Médiapart avant sa nomination : sa longue interview est passionnante), une telle attitude est la négation des fondements du Droit tels que les avait exprimés Beccaria dans son traité Des délits et des peines (1764). Une peine effectuée règle une fois pour toutes la dette du criminel envers la société. C’est assez qu’une condamnation soit inscrite au casier judiciaire. Nous ne sommes plus à l’époque de Hugo où Javert pouvait poursuivre Jean Valjean des années durant parce qu’il avait volé un pain. Oui, mais — disent nos féministes enragées —, peut-être a-t-il aussi tripatouillé Cosette ? ET même si elle ne s’en est pas plainte…
Frédéric Bonnaud, qui a invité Roman Polanski et a choisi d’annuler la rétrospective Jean-Claude Brisseau, s’exprimait justement dans les locaux de Mediapart, son ancienne maison. Il fallait que ce garçon pondéré soit vraiment excédé par les harpies qui le harcèlent pour parler « d’un véritable choc totalitaire et d’un retour à l’ordre moral sous les ordres de véritables ligues de vertu ». Et d’ajouter : « En France, on veut notre Weinstein à nous et on trouve qui? Roman Polanski et Jean-Claude Brisseau, les suspects habituels (…) La rétrospective a été annoncée en juin… Pas une réaction, ça ne choque personne (…) Coupable un jour coupable toujours…Nous ne sommes pas de taille, je le dis à la barbe d’Osez le féminisme: « Vous avez gagné, on supprime Jean-Claude Brisseau » parce que nous ne sommes pas de taille à lutter », répond-il. Avant d’évoquer le prix de la sécurisation de la cinémathèque. « Mettre dix gardes du corps dans le hall pour que le mec qu’on invite ne se fasse pas casser la gueule, ça coûte 10.000 euros, confie-t-il. Nous ne voulions pas inviter Brisseau avec des flics, des gardes du corps et sous la pression ». Et de conclure sur le manque de soutien « des intellectuels de gauche ou de droite » (si, si, je suis là !) face à des femmes qu’il qualifie de « demi-folles ».
Juste « demi » ? Elles veulent leur livre de chair — taillée dans les bas morceaux, si possible.

La Société des réalisateurs a choisi de faire chorus avec les manifestantes. Cela me rappelle Bruno Le Maire condamnant dans un premier temps « Balance ton porc », et après s’être fait frotter les oreilles par tel ou telle, revenant immédiatement sur ses propos.

Bien sûr, je ne mets pas toutes les femmes dans le même sac bon pour l’asile. Ces agissements ne sont le fait que d’une poignée de pétasses. Elles parlent fort parce qu’elles sont peu nombreuses. Mais notre démocratie (la perversion de la république, rappelez-vous Montesquieu) en est là : elle se laisse prendre en otage par des groupes infimes — pas même des communautés. Quatre islamistes ici, cinq féministes là. Les uns prétendent parler au nom de tous les musulmans, qui globalement les exècrent ; les autres pensent s’exprimer au nom de toutes les femmes, qui généralement les méprisent. Mais les pouvoirs constitués — les médias, en particulier — leur donnent une importance qui outrepasse, de très loin, leur surface effective.
Ô hommes, mes frères, approchez et venez m’entendre. Vous êtes coupables avant même d’avoir agi, coupables d’être mâles (faut-il toutefois rappeler à ces mégères que « con » et « vagin » sont des mots masculins ? Où le pouvoir mâle ne va-t-il pas se nicher ! Ah, mais il est vrai que « bite » est féminin — c’est à n’y rien comprendre, quand on s’acharne à croire que les mots sont sexués !). En attendant, évitez désormais de prendre un ascenseur avec une femme, laissez les portes de vos bureaux ouvertes quand vous en recevez une, n’interrogez que des élèves mâles, faites chambre à part, ça vous évitera de les entendre ronfler quand elles rentreront de leurs beuveries féministes, et si une femme vous suit, claquez-lui la porte au visage : parce que la lui tenir, comme me l’a fait un jour remarquer l’une d’elles, c’est vous apercevoir qu’elle est une femme, c’est déjà la violer.

Jean-Paul Brighelli

(1) Mes lecteurs n’étant pas forcément au fait de l’argot sexuel des siècles passés, je leur rappelle que « se faire casser le pot » signifie « se faire sodomiser ». Voir Proust, la Prisonnière, pp. 173 et sq. : « J’aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j’aille me faire casser… » Aussitôt dit sa figure s’empourpra, elle eut l’air navré, elle mit sa main devant sa bouche comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu’elle venait de dire et que je n’avais pas du tout compris. (…) Jusque-là je m’étais hypnotisé sur le dernier mot : « casser », elle avait voulu dire casser quoi ? Casser du bois ? Non. Du sucre ? Non. Casser, casser, casser. Et tout à coup, le regard qu’elle avait eu au moment de ma proposition qu’elle donnât un dîner me fit rétrograder aussi dans les mots de sa phrase. Et aussitôt je vis qu’elle n’avait pas dit « casser », mais « me faire casser ». Horreur ! c’était cela qu’elle aurait préféré. Double horreur ! car même la dernière des grues, et qui consent à cela, ou le désire, n’emploie pas avec l’homme qui s’y prête cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop avilie. Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour s’excuser de se donner tout à l’heure à un homme. »
Cela peut aussi signifier « se faire dépuceler » — voir la Cruche cassée, de Greuze.

Jennifer Cagole apprend les Arts plastiques…

Capture d’écran 2017-11-12 à 09.38.30Aujourd’hui 7 novembre, l’ESPE nous initie à la didactique des arts plastiques. Répartis en groupes de 4 élèves-professeurs (dans chaque groupe les instits sont majoritaires, et les plasticiens proprement dits sont en nombre restreint), nous sommes sermonnés pendant deux heures par Anaïs Lelièvre, l’éminente plasticienne (il ne viendrait à l’idée de personne de dire « artiste »), auteur célèbre du Flottement cellulaire (« Installation in situ de plus de 1300 images numériques créées à partir de photographies de ma langue en très gros plan… »)a5_1p_landscape et de SPLOC (2017), « un millier de lettres en liège peint à l’acrylique, lestées par des ficelles lâches et des poids en béton, flottant sur le lac du Carla-Bayle et se mouvant au gré du vent. »Capture d’écran 2017-11-12 à 12.13.52Ah oui, dit la jeune néo-instit en face de moi. Ah oui…
Vais-je perdre son temps et le mien à lui expliquer que ces lettres éparses auquel sont finalement réduits l’œuvre et le paysage ne sont qu’une extrapolation de la Legible City de Jeffrey Shaw (1988-1991), donné comme exemple indépassable, qui n’est finalement qu’une variation des affiches lacérées par Jacques Villeglé (né en 1926 — voilà qui ne nous rajeunit pas)Capture d’écran 2017-11-12 à 10.19.18 dont Beaubourg a jadis organisé une rétrospective pleine de sens ? Non, pas la peine. Autant lui laisser ses illusions et lui laisser croire qu’on a invité pour nous une plasticienne de tout premier plan… Inutile aussi de lui expliquer que ce ne sont là que les ultimes dérives de l’Art Conceptuel des années 1960 auquel une femme née en 1982 n’a pu échapper, à la fac Saint-Charles ou ailleurs. Avec un zeste de Body Art, d’où les macrophotos de sa langue : peut-être aurait-elle dû la trancher en public, comme Gina Pane faisait avec ses oreilles ou ses pieds. Car les CLOCS d’Anaïs Lelièvre (« des amas de vêtements usagés, cousus les uns aux autres par des liens élastiques, jusqu’à former une enveloppe que des corps en dessous revêtent comme leur peau et qu’ils viennent animer. Ces membranes relationnelles, plissées et imprévisibles, s’adaptent à des situations diverses, recréant chaque fois la surprise. Forme de vie en éclosion et en devenir, les CLOCS sont aussi une matrice qui suscite chez les passants des réactions multiples. Elles surgissent au détour de ruelles et autres recoins quotidiens pour renouveler et interroger notre manière d’exister dans l’espace public, d’y rencontrer l’autre, et de cohabiter avec lui »)Capture d’écran 2017-11-12 à 12.18.16 ont quelque chose des reliquats de sang menstruel exposés en 1973 par l’artiste française si tôt disparue.Capture d’écran 2017-11-12 à 10.55.42Non, je ne le lui dirai pas. Autant lui laisser croire que l’ESPE a fait venir une artiste de grand renom — même si, après enquête dans les milieux parisiens bien informés, la réputation d’Anaïs Lelièvre n’a pas forcément pénétré les limites extérieures de la rue de Seine… Et je ne lui expliquerai pas la responsabilité de Marcel Duchamp et de ses ready-made dans ces diverses « installations », comme on dit aujourd’hui.
Mais je l’expliquerai à mes élèves, le jour où j’aurai des Troisièmes, auxquels nous sommes censés expliquer les arcanes de l’art…

Que nous raconte donc Anaïs Lelièvre, la célèbre plasticienne ? Qu’il y a au fond deux conceptions de l’apprentissage de l’art. Soit le « recopiage de tel type d’oiseau avec telle position de l’aile », soit « la conceptualisation de la symbolique de l’œuvre à venir » — infiniment préférable, surtout en Sixième. Michel-Ange était un gros nul,Capture d’écran 2017-11-12 à 11.30.47 qui étudiait ce qu’avait fait Praxitèle avant lui !Capture d’écran 2017-11-12 à 09.26.50 Ou Audubon, qui s’acharnait à reproduire, justement, le battement des ailes des oiseaux américains.Capture d’écran 2017-11-12 à 09.41.06 Et la notion de Beau est illusoire, tout le monde sait ça. Heureusement que les juges qui ont finalement relaxé Phrynè en savaient un peu plus sur la question qu’Anaïs Lelièvre…
Et comme la Maître adore l’art pompier, vous n’échapperez pas au tableau de Jean-Léon Gérôme :Capture d’écran 2017-11-12 à 09.39.40

Le but de la formation est de nous amener devant des élèves de ce niveau en février prochain afin de les amener à réfléchir sur un album de BD de notre choix — un cours transdisciplinaire où il y aura de la joie.
Ah oui ? Je sens que je vais travailler sur l’immortel Magnum Song de Jean-Claude Clayes pour lequel j’ai une affection particulière… Et leur proposer un joli parallèle avec le film noir, de H comme Bogart à R comme Mitchum…Capture d’écran 2017-11-12 à 11.13.28Ah, mais Jean-Claude Clayes a recopié / adapté, c’est très mal. Il faut CREER — chez les Lelièvre, ça se passe comme ça. L’acte libérateur.
Boronali, quoi ! La peinture par et pour les ânes !1024px-Boronali_Impression

Comme il faut bien un peu de théorie dans tant de pratique, on nous a distribué un résumé de la bible de référence — en l’occurrence le livre de Bernard-André Gaillot, Arts plastiques : éléments d’une didactique critique. Depuis 1a fin des années 1990, cet ex-maître de conférence en « didactique des Arts plastiques » de la fac d’Aix-Marseille impose son ouvrage dans les IUFM / ESPE / et je ne sais quoi à venir. C’est ce qui est le plus désespérant : les étiquettes changent pour faire croire que les contenus ont changé. Mais c’est toujours la même daube.
Parce qu’enfin… Nous faire apprendre « les notions renvoyant à l’acte instaurateur », c’est-à-dire aux « options plastiques du corps agissant », est-ce bien utile ? Et dissocier une œuvre en constituants / matières / textures / espace, en Sixième…
Le plus beau, c’est que les Arts plastiques sont restés en partie au moins à l’écart de la vague pédago : il y a encore des profs qui posent une pomme sur un tabouret et demandent aux élèves de la recopier, comme dans le poème de Prévert (« Promenade de Picasso »). Ce n’est pas plus mal, pourvu qu’à la fin, on ait le droit de la croquer.

Deux heures ! Deux heures de ma vie — plus l’aller-retour Marseille-Aix, qui à 17 heures n’est pas de la tarte, j’ai été bloquée 45 minutes sur la passerelle au-dessus de l’Estaque, ça vous laisse le temps de penser à la nécessité de cet enseignement si essentiel… Mais voilà : si je n’y vais pas, l’ESPE peut demander au rectorat de nous faire des retenues sur salaire. Et à 1499,97 €, je n’ai pas les moyens d’échapper à cet endoctrinement si pertinent.

Jennifer Cagole / Jean-Paul Brighelli

PS. Dans la réflexion ultérieure sur l’album de BD qui sera l’objet de notre travail en groupe, j’ai eu droit, en filigrane, aux commentaires délirants de ma néo-instit enthousiaste sur la nécessité de l’écriture inclusive dès le CM1. Ça n’a pas amélioré mon humeur.

Un doigt de pub pour le catholicisme

Nous recevons toutes sortes de visiteurs improbables, chez Havas. Mais quand celui-ci a franchi le seuil de notre siège, à Puteaux…
C’était un homme tout en longueur, le visage osseux, tourmenté, d’un être en proie à bien des doutes et des démons, victorieusement vaincus. « Il y avait sur sa figure la lutte de deux principes opposés, une nature mauvaise domptée par la volonté, peut-être par le repentir » dit justement Dumas. Les yeux enfoncés, le regard sombrement lumineux, les cheveux gris en brosse, il tenait à la fois de l’ancien parachutiste et du prédicateur d’apocalypses. Savonarole ressuscité !
Nous l’avons fait patienter dans l’un des canapés Boca qui agrémentent la réception. Dans ces lèvres de polyuréthane inspirées à Dali par celles de Mae West (mais les nôtres appartiennent au remodelage de l’objet par le Studio 65 sur celles de Marilyn), il avait l’air aussi à l’aise qu’une truite saisie au bleu dans une poêle chaude. Quand je l’ai reçu enfin, il paraissait à point — comme la truite susdite. Plus écarlate que le lycra rouge baiser du canapé.400
Il s’est présenté. Il était prêtre (ce qui ne m’étonna point : même en civil, il avait l’air d’être en soutane), et était mandaté discrètement par le Vatican pour explorer la possibilité (la faisabilité, dit-on désormais en français global) d’une campagne visant à relancer le catholicisme.
« Nous perdons des fidèles chaque jour, depuis des années », a-t-il expliqué. « Une hémorragie que nous ne nous expliquons pas. »
J’ai discrètement consulté ma Bible — je veux bien entendu parler du Net. Qui m’a révélé, si je puis dire, que près de 65% des Français ne se reconnaissent dans aucune religion, et que la plupart d’entre eux s’affirment athées. « Quel magnifique marché potentiel ! » me suis-je exclamé en lui communiquant ces chiffres — qu’il connaissait, hélas… Après tout, nous avons fait boire Evian, il y a quelques années, à un bon nombre de vieux qui se sont identifiés à nos plongeurs (tous des ex-champions recrutés pour la circonstance) et à une quantité de jeunes femmes convaincues qu’elles y trouveraient l’eau de Jouvence et de résurrection de leurs petits capitons. Sans parler de celles qui ont réellement cru, sans que nous l’ayons dit, que c’était l’eau-miracle des biberons — alors qu’elle a plutôt un effet laxatif, mais chut !…

Mon visiteur m’a avoué que cette vieille campagne — « We Will Rock You » remixé par KCPK avec des intonations enfantines — avait décidé la hiérarchie catholique à oser cette démarche quelque peu iconoclaste sur laquelle il nous demandait, bien sûr, la plus grande discrétion. « Nous avons eu une grande concertation, à Rome, et le Saint Père (j’appartiens à la même congrégation que lui — il n’y a que des jésuites pour oser la modernité) s’est enthousiasmé de nos propositions. « Ce serait formidable, a-t-il dit, si dans toutes les églises, les fidèles pouvaient taper des pieds et des mains en accompagnant le divin sacrifice… » Un frère lai lui a alors montré James Brown en pasteur rock — c’était dans les Blues Brothers. Ça l’a décidé : « Nous ne pouvons pas demander à tous nos prêtres — surtout aujourd’hui où les vocations se font rares — d’avoir le talent de James Brown… Mais nous devons dire aux chrétiens que c’est eux qui ont le talent… »
– Excellent slogan ! » me suis-je écrié. « Bref, vous voulez que nous mettions sur pied une campagne destinée à relancer les conversions à la foi catholique…
« Mais mon père, ai-je immédiatement ajouté, ne pensez-vous pas que la désaffection qui frappe aujourd’hui l’Eglise — la vôtre en particulier, parce que les sectes protestantes sont bien plus dynamiques — vient des positions même du catholicisme moderne, tel qu’il s’est exprimé depuis Vatican II ? L’œcuménisme, la compréhension universelle, le salut à la portée des ânes… Déjà, l’abandon du latin… »
– Mais personne ne comprenait ce qui se disait à la messe !
– Est-ce si important ? Un agnostique comme Georges Brassens, dans une chanson intitulée « Tempête dans un bénitier », signalait déjà en 1976 que « sans le latin, la messe nous emmerde »… Croyez-vous que les Musulmans, qui baragouinent pour la plupart, en France, un dialecte berbéro-arabo-français, entendent quelque chose à la langue classique du Coran ? Non, bien sûr : ils répètent des phrases comme des incantations.
« D’ailleurs, ai-je réfléchi tout haut, ne pensez-vous pas qu’il faudrait prendre exemple sur l’Islam ? Voilà des gens qui vendent extrêmement bien leur produit ! »
– Je pensais, m’a-t-il fait remarquer, que notre perte d’influence résultait prioritairement du processus de rationalisation tel que l’a expliqué Max Weber
Je ne pus m’empêcher de louer sa connaissance de la sociologie allemande. Un catholique avait donc le temps de lire l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme ?
– Il faut savoir un peu de tout », m’a-t-il avoué en rougissant.
– Mais ce n’est pas un argument, ai-je immédiatement répliqué. L’Islam se porte à merveille. Désenchantement du monde ou pas, il séduit de plus en plus de gens— y compris bon nombre de celles et ceux que vous avez laissé.e.s en marge… »
(J’orthographiai ainsi dans ma tête le participe passé, afin de me conformer aux dernières lubies à la mode — et je remarquai qu’il n’en remarqua rien).
« Et la dureté de la charia ne fait absolument pas peur à des générations que l’on croyait perdues à tout jamais sur le mol oreiller des délices contemporaines…
« Il faut s’entendre sur le produit que vous voulez que nous vendions, ai-je surenchéri. Un mauvais produit peut tromper quelques personnes quelque temps, mais seul un bon produit peut tromper tout le monde tout le temps.
« Alors, croyez-moi : abandonnez le refrain « Jésus vous aime ». Les gens ne veulent pas une Eglise lénifiante (de pigeon, ajoutai-je in petto — l’in petto est un produit jésuitique porteur de restriction mentale et de grâce efficace), mais une Eglise militante. Une Eglise de combat. »
– Mais le Christ, objecta-t-il… Son message est amour !
– Pas du tout — et vous le savez bien, quoique vous ayez délibérément choisi de l’ignorer. N’est-ce pas le Christ qui a dit : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » ? Et il a ajouté : « Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa propre maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera. »
– Je n’aurais pas cru, dit-il (et je crus entendre dans sa voix l’ombre d’un sarcasme) qu’un publicitaire de chez Havas pût citer Saint Matthieu par cœur…
– Mais nous ne sommes pas tous incultes, dans la pub ! La fille qui a conçu la campagne Evian évoquée plus haut était agrégée de Lettres ! Pour en revenir à cette déclaration du Christ… N’est-ce pas ce que les islamistes répètent dans leurs prêches ? Meurs pour Allah, et tu gagneras le paradis — et un nombre indéfini de houris…
– 72, me dit Savonarole, l’air songeur.
– Si vous voulez — et vous ne vous rendez pas compte, vous qui avez fait vœu de chasteté, à quel genre de pénitence (celui-là aussi, je l’orthographiai différemment in petto) le vrai croyant se condamne. Une vierge, déjà, c’est la croix. Mais 72…
« Quoi qu’il en soit, je vous donne un conseil préalable à toute négociation sur le fond. Il faut modifier le produit. Vous réconcilier avec l’Eglise militante de la Contre-Réforme. Rallumer les bûchers de l’Inquisition. »9_Bucher_Urbain_Grandier – Mais mon fils… »
– Il n’y a pas de fils qui tienne (sinon avec trois clous, me susurra le diable qui est dans mon in petto). Aristote dit très bien que les ressorts de la catharsis sont la terreur et la pitié. Vous avez renoncé à l’un et à l’autre. La pitié, vous devriez la faire jouer en racontant à nouveau les supplices des saints, modèle Légende dorée — et en cessant d’édulcorer celui de Jésus.xam74807 J’ai vu jadis à Palerme un Christ en croix modelé sans doute sur un vrai supplicié du XVIIème siècle. Eh bien croyez-moi, le malheureux en avait bavé — son corps n’était plus qu’une longue traînée sanglante. Comme chez Mel Gibson ! C’est en exposant les corps des martyrs que vous provoquerez la pitié !Capture d’écran 2017-11-05 à 11.26.05 Enfin ! Relisez Catherine de Sienne et toutes les grandes mystiques ! Vous croyez qu’on a attrapé Louise du Néant avec du miel? Que nenni ! Avec du sang, des larmes et du fiel.800px-William-Adolphe_Bouguereau_(1825-1905)_-_The_Flagellation_of_Our_Lord_Jesus_Christ_(1880) « Quant à la terreur… Vous l’avez maniée avec dextérité durant des siècles… Désormais, c’est l’islam qui s’en est emparé, afin d’offrir aux croyants-en-devenir, ceux qui sont tentés par la Soumission, des images de violence et de mort.
« Croyez-moi : tant que vous ne modifierez pas en profondeur le produit « Christ », vous ne parviendrez pas à concurrencer le produit « Allah ». Comment croyez-vous qu’Evian s’est imposé face à Vittel ou Contrex ? En outrant ses qualités ! En faisant miroiter la rédemption intestinale à toutes les secrétaires embourbées entre leur bureau et la photocopieuse !
« Vous avez renoncé à l’Enfer — et c’est bien le problème. S’il n’y a plus de châtiment, comment osez-vous demander à vos ouailles les efforts nécessaires pour gagner le Paradis ? En érigeant des croix à Ploërmel ? Pff… Tout ce que vous y gagnez, c’est à dresser la loi contre vous — cette même loi qui tolère tout à fait que des imams se lance dans des prêches incendiaires ! Qui tolère aussi que la suppléante de François Ruffin, Zoé Desbureaux, qualifie l’assassin de ces deux malheureuses filles, à Marseille, de « martyr » — sans être inquiétée !
« Allons, mon Père ! Un bon mouvement ! Relancez la croisade, rallumez les bûchers, revivifiez l’Inquisition ! La Contre-Réforme est sortie des guerres de religion, et elle en est sortie glorieuse !
« Si vous voulez que notre maison vende avec succès votre produit, changez de produit ! Pas de bon message s’il n’y a pas de bon produit !
« Parce qu’enfin… Et cela, je vous le confesse sous le sceau du secret… Nous avons été contactés récemment par un éminent prédicateur suisse, qui a bien besoin d’un coup de neuf… Nous lui avons conseillé de durcir son propos… No more mister nice guy !
« Regardez donc les jeux vidéos : meurtres en série, cascades d’hémoglobine, surenchère de corps éclatés, démembrés, et renaissant sans cesse — comme le Christ ! Quel succès ! Quel merveilleux produit d’appel ! »
Le bon Père m’a regardé avec terreur. Je m’étais levé de ma chaise, les bras étendus comme l’ange du Jugement, les yeux flamboyants. « Satan ! » s’est-il exclamé, « Vade retro ! » Mais c’est lui qui a fui — et nous ne l’avons pas revu.

Jean-Paul Brighelli

PS. L’idée de cette sotie (et non sottise, comme l’ont lu les malheureux formés en méthode globale) m’est venue en discutant récemment dans un TGV avec le curé de Saint-Sauveur, à Aix-en-Provence. Le visage creusé, le corps famélique, les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, c’est lui. Nous avons discuté de comment ramener les jeunes à Dieu, et je lui ai exposé les idées ci-dessus, à peu près dans les mêmes termes. Ma foi (si je puis dire), ça ne l’a pas fait rire — j’espère juste que ça l’a fait réfléchir.260px-Girolamo_Savonarola

 

Harcèlement, drague et séduction

4455860« Plus j’y pense, plus j’apprécie le chic de #balancetonporc : pour toutes celles qui, parmi nous, ont reçu la vulgarité extrême au plus intime de leur corps, et qui en ont intériorisé la honte, y compris à leur esprit défendant, la respiration est plus libre depuis que ce remarquable retour à l’envoyeur a été balancé comme un direct du droit. Par le simple fait de dire que nous avons subi, nous faisons advenir quelque chose de neuf. La honte, peu à peu, change de camp… »
écrit Irène Théry dans le Monde. En tête d’article, elle a pris soin d’identifier ses cibles immédiates : moins les tripatouilleurs du métro, les lourdingues de l’ascenseur, les chefs de rayon insultants, ou les producteurs hollywoodiens adeptes du chantage, qu’Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut. « Le grand délathon a commencé », avait écrit la patronne de Causeur. Péché mortel. Quant à Finkie, qui avait tenté de s’exprimer avec mesure en fustigeant néanmoins « l’enfer de la bien-pensance » : « Avec ce hashtag dont la vulgarité et la brutalité passent l’imagination, c’est, selon lui, la fin de la plus élémentaire présomption d’innocence, tous les hommes brutalement transformés en porcs, cependant que sonne le glas d’une époque révolue, celle de la mixité heureuse et du respect des manières, cœur de la civilisation des mœurs, fierté d’une certaine identité française. » Aberration machiste qui lui a valu cette réplique élégante sur les réseaux sociaux, récemment promus vecteurs du Bien : « La mère de Finkielkraut aurait dû sérieusement penser à l’avortement de ce con ». Sûr que Janka Finkielkraut, qui a vu disparaître son monde et ses parents dans les camps d’extermination, aurait apprécié.

À l’école comme aux Baumettes, les « balances » n’ont pas bonne réputation. La Gestapo finissait par ne plus lire les dizaines de milliers de lettres anonymes que leur envoyaient de courageux Français. Je m’étonne un peu qu’une spécialiste du Droit comme Irène Théry approuve ce qui est quand même une courageuse entreprise de délation anonyme comme on en a déjà vu en France. « Un déferlement assez ignoble », dit Catherine Deneuve, qui connaît pourtant tous les Weinstein du cinéma, depuis presque soixante ans qu’elle joue. Quand quelques hommes incriminés à tort par ce déballage de rancœurs, de règlements de comptes, de souvenirs opportunément remontés à la surface et éventuellement réarrangés selon l’air du temps et les jugements de divorce se seront tiré une balle, on mesurera alors ce qu’il y avait de nauséabond, du strict point de vue légal, dans ces affirmations dont l’accusé doit se justifier — et qui le croira ? — alors que c’est toujours à l’accusation de faire la preuve.
Et si les accusatrices ont la preuve, que ne sont-elles allées en justice… Les flics ne sont pas les monstres que l’on dépeint dans une certaine presse. Ce n’est pas pour décorer que les commissariats ont aussi des personnels féminins.
Et des hystéries de délation, nous avons déjà connu ça — sans remonter à la dernière guerre.Capture d’écran 2017-10-24 à 21.38.05En 2005, Marie-Monique Robin, dont je ne dirai jamais assez qu’elle est une enquêtrice exemplaire (lire le Monde selon Monsanto, par exemple) sort l’Ecole du soupçon, dont elle tirera un reportage télé deux ans plus tard. Elle revient dans ce dossier accablant sur la circulaire signée par Ségolène Royal en 1997, visant à signaler tous les cas de pédophilie supposée à l’école. Les plaintes, qui tournaient jusque là, bon an mal an, autour d’une douzaine dont trois ou quatre arrivaient effectivement en phase judiciaire, se sont alors multipliées par dix. Que croyez-vous qu’il arriva ? Quelques enseignants incriminés — à tort, vous expliqueront les proches, accablés, de Bernard Hanse — se suicidèrent. Et combien de cas furent traités par les tribunaux ? Trois ou quatre, comme les années antérieures : le grand déballage s’appuyait sur des rumeurs, des règlements de comptes pour une mauvaise note, une fixation amoureuse d’une élève sur un prof, une mésinterprétation d’un geste purement pédagogique (un prof de gym accusé de tripoter ses élèves parce qu’il les aidait à bien se recevoir à la sortie d’un cheval d’arçon). Il n’y eut pas dans l’Education Nationale un flot soudain de pervers. Mais la secrétaire d’Etat aux affaires scolaires a feint de le croire, expliquant benoîtement qu’il n’y avait pas de fumée sans feu, et que sans doute on avait fait pression sur les enfants…
C’est pour cette raison, et nulle autre, que j’ai voté Sarkozy en 2007, comme 25% des profs. Jamais je n’aurais contribué à porter au pouvoir une femme qui marchait sur les enseignants pour en faire un piédestal à son ambition.
Quant au harcèlement au quotidien…

Une amie s’est fait agresser il y a trois ans à Marseille parce qu’elle se baladait en short en plein été — un pur scandale… Agressée par deux individus « pas tibulaires, mais presque », qui l’ont traitée de pute et quelque peu malmenée — à quatre heures de l’après-midi près du port dans une rue passante. Comme elle se défendait, elle a été ceinturée par un passant qui lui a jeté : « Mais enfin, mademoiselle ! C’est leur culture… »

À Hambourg ou Cologne aussi, au 31 décembre 2015, c’était leur culture… Et ce n’est pas adhérer aux thèses de la pauvre Marine Le Pen, de plus en plus perdue face aux médias, que de dire cela. Ce sont des faits.

J’aimerais beaucoup que l’éminente sociologue du droit familial qu’est Irène Théry s’insurge contre ce harcèlement collectif que représentent aujourd’hui les invectives des plus fanatiques des Musulmans. Ce que l’on dit de Harry Weinstein est peut-être vrai — j’attends que la justice américaine, qui ne passe pas pour laxiste, donne une suite judiciaire à la lapidation anticipée du producteur. Ce que l’on a prétendu de Tariq Ramadan, et qui est autrement grave, l’est peut-être également : j’attends que la justice française (dont on sait depuis La Fontaine que « selon que vous serez puissant ou misérable » — vous connaissez la suite) mène à bien l’enquête qu’elle vient d’ouvrir. Mais déjà les mêmes réseaux sociaux, définitivement identifiés comme l’expression du Bien, se déchaînent… contre Henda Ayari. Et mettent dans le même sac celles qui accusent le petit-fils du fondateur des Frères musulmans et ceux qui ont abattu Mohamed Merah. Tous des sionistes !
Est-il curieux — ou non, au fond — que l’antisémitisme vienne très vite en surimpression dans une ambiance de délation ? On appelle ça, en linguistique, les systèmes co-occurrentiels. Dans un contexte donné, sous la plume de tel ou tel scripteur, des mots apparemment hétérogènes se concatènent.

Au-delà de ces polémiques de l’instant, il y a la réalité des rapports homme / femme (ou homme / homme, ou femme / femme, ou ce que voulez qui implique le désir sous toutes ses formes). Irène Théry appelle à « une nouvelle civilité sexuelle ». Ma foi, il me suffirait, moi, que l’on en revienne à l’ancienne civilité, celle des troubadours, où l’on faisait sa cour, celle des Précieux, où les beaux yeux d’une marquise faisaient mourir d’amour. Ou celle des Lumières. Croyez-vous que Madame du Châtelet se fût plainte sur Twitter des amabilités de Voltaire ?

Chère Irène, vous rappelez-vous l’époque où vous bossiez pour entrer à l’ENS, ou quand vous avez travaillé pour l’agrégation de Lettres ? Vous rappelez-vous nos discussions sur les Liaisons dangereuses ? Vous êtes certainement ce que j’ai connu de plus proche de Merteuil, à tous égards — et c’est un immense compliment, dans ma bouche. Mais vous souvenez-vous de la façon dont cette splendide figure du féminisme (voir la lettre LXXXI : je ne crois pas qu’aucune femme ait écrit quelque chose qui arrive à la cheville de Laclos sur ce sujet) traite Prévan — consommé puis jeté aux chiens ? Imaginez-vous ce qu’elle en aurait fait si Twitter avait fonctionné en 1782 ?
Au passage, les mêmes qui dans le roman s’acharnent sur le petit-maître déconfit se retournent contre la belle marquise à la fin : Laclos savait déjà en 1782 le fond que l’on peut faire de l’opinion publique. Il n’avait pas besoin qu’Edgar Morin lui explique mes mécanismes de la rumeur.
Ah, mais c’est que depuis, nous sommes plus intelligents ! D’ailleurs, nombre de féministes modernes dénieraient à Laclos le droit de parler des femmes, puisqu’il n’en était pas une. Sauf qu’il avait plus de génie dans son petit doigt que toutes ces viragos incultes qui plaident pour l’orthographe inclusive et écrivent « noues » lorsqu’elles parlent d’elles. Triste époque.

Il y a le harcèlement, sans doute. Puis il y a la séduction (j’abhorre personnellement le mot « drague », qui m’évoque la vision de matières immondes repêchées de temps à autre par des pelleteuses dans le Vieux-Port). Ou le simple côtoiement, dans une société où désormais hommes et femmes travaillent côte à côte. Faut-il que les hommes renoncent à prendre un ascenseur en même temps que leurs collègues féminines ? Les universitaires doivent-ils laisser définitivement la porte de leur bureau ouverte, comme aux Etats-Unis, de peur qu’on les accuse d’avoir violé un(e) étudiant(e) ?
Après tout un ex-prof de fac (fort brillant, aujourd’hui décédé) de la Sorbonne a bien essayé de me séduire, moi, un soir où j’avais imprudemment accepté une invitation à dîner chez lui… En me promettant un poste à brève échéance dès que j’aurais fini ma thèse sous sa direction attentive… Ça vaut bien une invitation à tourner dans un film… J’ai mis les choses au point avec cette combinaison d’humour et de muscles qu’on appelle un refus poli. Ma foi, je n’ai pas souvenir d’en avoir été traumatisé, et ce n’est certainement pas à cause de cet incident que je n’ai pas fait de thèse. Simplement je n’ai pas l’âme d’un spécialiste confit à vie dans la littérature galante du XVIIIème siècle.

Laquelle est un long défilé de séduction : devons-nous tous nous faire moines — ou alors, comme Dom Bougre ? Et quand un monsieur pénètre le soir dans la chambre d’hôtel d’une dame (ciel ! Weinstein, le retour !), lui interdirez-vous de vous séduire par assaut linguistique de qualité comme dans la Nuit et le moment ? Réhabilitons le libertinage et la galanterie !
Allez, Irène, un test : la façon dont Valmont initie Cécile de Volanges à des secrets « qu’elle mourait d’envie de savoir » (lettre CV), comme le lui dira Merteuil, est-elle un viol, comme le croient mes élèves (dé)formées par vos consœurs ? Lettre XCVII : « Ce que je me reproche le plus, et dont il faut pourtant que je vous parle, c’est que j’ai peur de ne m’être pas défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait : sûrement, je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais. Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui dire toujours que non ; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais ; et ça, c’était comme malgré moi ; et puis aussi, j’étais bien troublée ! S’il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée ! Il est vrai que ce M. de Valmont a des façons de dire, qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre : enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais comme fâchée, et que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il revînt ce soir : ça me désole encore plus que tout le reste. » Je suis bien moins expert que vous dans ce domaine : comment un tribunal apprécierait-il de nos jours ce genre de déclaration avec et sans remords ? Et c’est pourtant ainsi que se passent bien des premières fois.
Sans doute nos Cécile modernes se défouleraient-elles plus tard, bien plus tard, sur Tweeter pour dire qui, et expliquer que… Transfert de culpabilité, n’est-ce pas. Schéma classique.Capture d’écran 2017-11-03 à 04.01.06

Entendons-nous. Une foule de mecs sont d’une vulgarité répugnante, et la plupart des femmes savent comment leur répondre — ou mieux, passer leur chemin : muscles, humour et dédain. Mais enfin, la séduction est un jeu magnifique, auquel tous les adolescents seraient initiés si les programmes scolaires des dernières années ne les avaient condamnés à étudier des « textes argumentatifs » (j’ai dans l’idée que votre article sera bientôt photocopié dans les lycées) au lieu de lire des chefs d’œuvre.
On devrait imposer les Liaisons à toutes les classes de Seconde, au lieu de les faire suer avec les jolis articles de Libé, de Médiapart, ou du Monde.

Last but not least. Dans la surenchère, on trouve toujours plus allumé que soi. Geoffroy de Lagasnerie, dont j’ai déjà épinglé ici la crapulerie majuscule, vient de s’illustrer une fois de plus. C’est le genre de pseudo-philosophe qui a à cœur de prouver que lorsque le fond est atteint, on peut creuser encore. Un zéro qui ne multiplie que parce qu’il habite Paris. Dernier pet de ce censeur des mœurs et de la pensée, une attaque venue d’outre-espace contre Irène Théry justement, accusée tout bonnement d’être, dans le débat lancée par BalanceTonPorc et dans sa tribune du Monde en particulier, « une idéologue de la culture du viol et du harcèlement sexuel. » Tel que. Et d’évoquer ses péchés anciens — entre autres la défense de… la séduction. Ciel ! Ô mânes d’Olympes de Gouges ! Elle pense au fond la même chose que moi…Capture d’écran 2017-10-24 à 21.13.42 Théry a répliqué, bien sûr, sur Facebook : pour l’avoir vue marcher sous un soleil d’enfer dans les gorges de Samaria à une époque où ne s’y prélassaient pas les chenilles processionnaires du tourisme de masse, je sais qu’elle ne lâche rien. Peut-être n’aurait-elle pas dû : Lagasnerie est à traiter selon la formule samouraï du Kiri sute gomen — au figuré, œuf corse… Elle a noté (avec une patience admirable) les allégations mensongères, les distorsions hystérico-historiques de Lagasnerie, qui accuse « la macroniste Irène Théry » « de présenter comme une défense du viol sa référence de 2011 aux plaisirs de la séduction et, comble de l’horreur, au film Baisers volés ». J’avais décidément tort de lui reprocher un certain excès dans sa reconnaissance de la délation généralisée. La voilà débordée sur sa gauche — et pourtant, pour donner des leçons de « gauche » à une ancienne militante de « Révolution », groupuscule ultra-gauche des années 1970, il faut se lever tôt.

Jean-Paul Brighelli

PS. Irène Théry est sociologue, certes, mais agrégée de Lettres. C’est ce qui la place très au-dessus de bon nombre de sociologues qui écrivent comme des patagons (et en vérité je vous le dis : si vous écrivez mal, c’est que vous pensez de travers). Elle est passée par l’ENS (de Fontenay-aux-Roses), qu’elle a intégrée après une prépa à Marseille, au lycée Thiers — en même temps que moi, qui ai intégré Saint-Cloud. Je la connais de longue date, même si nos chemins ont fortement divergé : moi, j’aime encore la littérature, et je serai toujours mousquetaire.
Je ne veux pas finir cette chronique sans saluer la mémoire du père d’Irène, Georges Noizet, trop tôt disparu, qui m’a fait découvrir l’Ambassade d’Auvergne (22 rue du Grenier Saint-Lazare : une institution !) et la psycho-linguistique — qui a généré en partie les « sciences cognitives » dont se repaît aujourd’hui Jean-Michel Blanquer. Il nous avait passé la Philosophie du langage, de son ami Jerrold Katz, qui venait de paraître en français — et justement, au programme de philo de l’ENS, en 1972, ce fut le Langage qui tomba. Irène devait réussir — et elle réussit. Je détestais l’idée de la laisser seule à Paris… Et moi, moi qui n’étais pas même admis à khuber, comme on dit dans le langage des khâgnes ; moi qui consacrais trop de temps au handball et au milidillettantisme ; moi qui séchais les cours pour aller au cinéma (c’était l’année de Johnny got his gun, de Play it again, Sam, de Fellini Roma, d’Il était une fois la révolution, d’Orange mécanique, d’Abattoir 5, tout ça l’année du concours, imaginez donc) ; moi qui passais des nuits aussi belles que mes jours dans un certain studio donnant sur les toits rue des Convalescents, à Marseille, eh bien j’ai réussi aussi. Cela nous a permis d’aller ensemble voir en décembre 1972, dans une salle du Quartier latin, le Dernier tango à Paris — où Marlon Brando harcèle un peu Maria Schneider, et pourtant c’est bien lui qui va le plus mal. La psychologie, c’est plus compliqué qu’il n’y paraît.

Jack London dans les mers du Sud

affiche-exposition-jack-london-marseilleLe Snark, c’est bien sûr l’animal imaginaire de Lewis Carroll dans son poème « The hunting of the Snark » :
« « Just the place for a Snark! » the Bellman cried,
As he landed his crew with care;
Supporting each man on the top of the tide
By a finger entwined in his hair. »

Mais le Snark, c’est aussi le nom du bateau que se font construire Jack (1876-1916) et Charmian (1871-1955) London en 1906 pour faire le tour du monde.Snark-leavcing-Hawaii Un voyage qui s’interrompit moins de deux ans plus tard dans l’Océan indien, parce que la santé du pauvre écrivain était ruinée par les soleils du Capricorne. Il vendit le navire, à perte, en Australie, et rentra en Californie pour raconter l’histoire.324px-J_London_writing_1905C’est cette épopée splendide et dérisoire que raconte la très jolie expo montée à la Vieille Charité, à Marseille…Vieille charité… pendant qu’au MUCEM s’est ouvert le grand déballage intitulé Nous sommes foot : le passant de bon goût saura choisir, j’imagine…

Un peu moins de deux ans de la vie de l’écrivain-aventurier, racontés en photos splendides et poignantes — et London est sur chaque photo, qu’il y soit pour de bon6a00d8341c026953ef01b7c91d4fa9970b-600wi ou bien in absentia, puisque c’est lui qui est alors derrière l’appareil. Ou parfois avec Madame…jacklondonaventure_jackphoto14_1907Racontés aussi en manuscrits : par exemple ce début du chapitre IV de la Croisière du Snark,Capture d’écran 2017-10-23 à 17.31.29 où le romancier apprend à se servir d’un sextant, parce qu’il a embauché un peu vite un capitaine qui n’y connaissait rien. « But, our friends objected, how dare you go to sea without a Navigator on board ? » — « Mais, objectaient nos amis, comment diable osez-vous partir en mer sans navigateur ? »
Les vrais héros sont faits du bois et du métal dont on fait les sextants.Capture d’écran 2017-10-23 à 18.26.51Et quelques autres objets ramassés ou apportés dans les îles bienheureuses…jacklondonaventure_jackphoto15_1907 Bienheureuses, ou supposées telles. Parce que dans chaque photo la lumière « suppose d’ombre une morne moitié », comme dit le poète…London 3Photos donc. Les îles d’avant les déferlantes touristiques. Quelque chose, au tournant du siècle, a poussé les artistes vers ces paradis encore à demi-vierges : le sentiment de la fin d’un monde, peut-être — comme aujourd’hui, sauf qu’il n’y a plus d’îles.
London s’y rend douze ans à peine après la mort de Stevenson. Il ira se recueillir, entre grands déjantés, sur le mont Vaea (Samoa), sur la tombe de celui que les indigènes appelaient Tusitala, « le conteur d’histoires ». Trois ans après la mort de Gauguin aux Marquises — et Brel à son tour s’y rendra pour mourir : il y quelque chose de terriblement nostalgique et presque morbide dans ces grandes plages ombragées de palmiers, et curieusement, bon nombre de photos mettent en scène la mort prochaine de London.Capture d’écran 2017-10-22 à 17.50.04 Un club maintenant nous les vendrait pour leur poids de cocotiers et de vahinés gonflées, mais  les photos en noir et blanc de Jack et de Charmian exhalent une odeur lourde de bout et de fin du monde. Même les surfeurs d’Hawaï, loin des excentricités multicolores d’aujourd’hui, semblent glisser vers un au-delà sans au-delà.Capture d’écran 2017-10-22 à 18.16.42

J’ai fait le tour des diverses salles, j’ai fini dans la chapelle construite au centre de la Vieille Charité où sont narrées les aventures post-Snark de Martin Johnson, le seul qui ait accompagné London tout au long du périple : capitalisant sur la renommée du romancier alors décédé, Johnson et sa femme Osa (qu’elle fût jolie faisait partie du show) montèrent des séries de conférences à destination d’Américains avides d’exotisme payant.
Et puis j’ai acheté deux livres — le catalogue, bien sûr, très bien fait, bien réalisé par Michel Viotte et Marianne Pourtal Sourrieu, et les Vies de Jack London (Editions de La Martinière / Arte Editions, 2016), de Michel Viotte encore et Noël Mauberret.
C’est à ce dernier (qui alimente depuis des années le site consacré en français à JL, et qui vient de retraduire et d’éditer, chez Phébus Libretto, toute l’œuvre du romancier de l’Alaska et du Klondike et des bas-fonds — et des îles des vivants et des morts) que j’ai choisi de poser quelques questions essentielles pour vous inciter à aller voir une exposition bien montée et chargée d’émotion.

JPB. Votre premier contact avec Jack London ? Lecture d’enfance ? D’adolescent ? Comment un auteur devient-il le compagnon d’une vie entière ?

NB. Premier contact avec London ? Une cousine qui avait émigré en 1920 et tenait une boutique de tailleur à San Francisco revenait chaque année dans son village natal. Voyant que j’aimais lire, elle m’a parlé d’un auteur de sa ville qui devait m’intéresser. J’ai alors lu L’appel sauvage (qui traduit mieux The Call of the Wild que l’Appel de la forêt) et Croc Blanc. Quand je suis allé la voir, des années plus tard, elle m’a emmené sur le quai d’Oakland, au « Cabaret de la dernière chance » (John Barleycorn en version originale) et dans les collines du ranch de London. Par la suite, j’ai rencontré Edmond Mauberret, shériff à Santa Rosa, dans la Sonoma, un autre cousin.
Puis adolescent, j’ai lu Martin Eden et ça a été le choc.
Ensuite, j’ai lu toute l’œuvre, rencontré des chercheurs, publié des articles jusqu’à être élu président de la Jack London Society aux USA (2012-2014). Et j’ai eu la chance de publier toute l’œuvre (Phébus-Libretto).
Jack London me parle encore aujourd’hui car il n’a pas pris une ride — lui.

JPB. Combien de vies a eues cet homme qui a vécu si peu et si intensément ?

NB. Dix vies pour Jack London — plus qu’un chat qui en reste à 9 !
– Enfant des rues, travailleur en usine à 14 ans
– Délinquant, alcoolique, pilleur d’huîtres
– Marin sur une goélette
– Etudiant, lecteur acharné
– Militant politique, conférencier
– Hobo sur les routes et les voies de chemin de fer (séjour en prison)
– Chercheur d’or
– Ecrivain à succès
– Skipper pour un tour du monde — sur le Snark
– Agriculteur d’avant-garde

JPB. Jamais eu la tentation de refaire la croisière du Snark ? Mettre vos pas dans la trace des pas conservée peut-être dans le sable de quelque île oubliée…

NB. Bien sûr que l’on aurait envie de suivre London. Je l’ai suivi en Californie. Le Klondike, c’est encore possible. Mais pour le voyage du Snark, il faut du temps et de l’argent.

JPB. Et si nous n’emportions que trois titres de Jack London pour agrémenter notre croisière dans les îles parfumées… Et pourquoi ceux-là ?

NB. Martin Eden, car tout est dit sur le succès et ses illusions et c’est aussi une vraie vision tragique de la vie des hommes.
Le Dieu rouge : La psychanalyse vue par Jack dans un récit où tout est dit indirectement dans une tension fantastique constante.
L’appel sauvage : Une version simple et complexe à la fois du débat de Hamlet : Etre ou ne pas être. Et où trouver une place si l’on décide d’être. Une belle histoire de chien et une belle métaphore.

JPB. Personnellement, j’y ajouterais le Peuple de l’abîme (heureux lascars que vous êtes, j’ai déniché le début de ce roman terriblement prémonitoire sur YouTube, dit par Kim Schwarck, la belle héroïne de l’Attaque du monstre géant suceur de cerveaux de l’espace — si !)
Allez, bonne visite et longues lectures !

Jean-Paul Brighelli

Jennifer Cagole redécouvre la langue française

le+pilierNe dites plus « grammaire ». « Grammaire », c’est très mal. Dites « langue ».

Mon tuteur est effaré par ma propension à faire de la grammaire. « Mais ils n’ont rien appris en Primaire », lui dis-je. « Pas même le présent de l’indicatif. » Réflexion oiseuse. « Jennifer, me dit-il avec la patience des vrais croyants, faut que tu fasses d’la langue en t’appuyant sur un texte. Tu dois pas enseigner le complément du nom, comme t’as essayé de le faire aujourd’hui, d’une façon abstraite. Tu pars d’un texte, tu le leur fais lire, observer, tu te débrouilles pour que le savoir leur apparaisse… »
Mais enfin ! Je ne peux pas leur apprendre que le complément du nom peut être un adjectif, ou un nom introduit par une préposition, « de » ou « à » par exemple, ou une proposition relative… »
« Pas de façon abstraite. Tu pars d’un texte… »
Ah oui, la « grammaire de texte » opposée à la grammaire de phrase »… L’obsession pédago !
« Mais c’est diablement difficile, de trouver un texte — surtout un texte court — où il y aurait tout ça à la fois et rien que ça… »
« T’as trop l’souci de l’exhaustivité. Z’ont toute leur vie pour apprendre petit à petit en fonction de leurs découvertes. C’est en construisant leurs savoirs qu’ils se construiront eux-mêmes, petit à petit. »
(Là, léger silence, de façon à bien me faire apprécier l’effet-citation de sa phrase, empruntée toute crue à quelque savant colloque de pédagogie moderne…)
« Tu veux leur faire violence… », assène-t-il enfin.

Nous en sommes donc là. Je me suis efforcée depuis la rentrée à leur faire entrer des règles dans la caboche — et puis Dieu le Père est venu m’observer en classe, et j’ai tout faux. « C’est pas comme ça que tu seras titularisée en fin d’année, Jennifer », menace-t-il. Et les cours à l’ESPE ne me disent pas autre chose. « N’enseignez pas le COD. Parlez de prédicat. » « Mais le ministre lui-même… » « Les ministres passent, la Pédagogie reste. »
Des croyants. Qui de surcroît obéissent aveuglément à ce précepte évangélique, « Heureux les simples d’esprit… ». « Fesez bien attention à respecter les consignes », dit la formatrice, prof de fac recrutée parce qu’en didactique, ils se cooptent en gros nullards. Nous n’étions pas loin de 70 stagiaires dans la salle, personne n’a bronché. Ma directrice de thèse n’en décolère pas. « Ils ont asséché toutes les créations de postes dans le Supérieur pour dix ans », constate-t-elle. Mais les élèves écrivent eux aussi « fesaient ». Alors…Capture d’écran 2017-10-20 à 06.20.16La langue mute sous mes yeux.

« Fesez bien attention… » Elle n’est pas la seule, à l’ESPE, à avoir avec la langue des audaces modernes. Vendredi dernier une formatrice nous diffuse un PowerPoint — l’alpha et l’oméga de la formation. Sur les deux premières diapos, l’imagination orthographique est au pouvoir. Première diapo : « les éléments qui composes », « Délimiter le champs est important pour que les lecteur comprenne la situation ». Deuxième diapo : « L’objectif est donc de se poser « les bonnes question ». Un stagiaire lui demande en toute bonne foi si ce sont là des consignes orthographiques nouvelles. Réponse de l’intervenante : « J’ai fait ça à 23h, j’étais vraiment fatiguée, je vous assure, je n’avais pas bu d’alcool… » Hmm… Déculpabilise-t-elle le travail au dernier moment, l’innovation pédagogique ou la prise d’alcool ?
Ou les trois à la fois ?
La même critique férocement Blanquer, arguant de son autorité d’enseignante du Supérieur. Et elle s’appelle Jennyfer comme moi — mais avec un –y-, ça fait plus « staïle », comme disent les mômes…

À noter que ces dérives orthographiques si créatives se généralisent. Un professeur de lycée, à en croire l’excellent site Bescherelletamère, a distribué ça à ses élèves : prof2faut pas avoir honte ! Et il y a pire : une prof que je connais bien, désormais, n’a-t-elle pas distribué à ses élèves un questionnaire dont j’extrais cette question délicieuse :Capture d’écran 2017-10-18 à 16.21.24Cette même semaine, j’ai découvert la notation positive.
En Sixième, ou en Cinquième, pas question de faire une dictée non préparée. Et dans cette dictée, pas question de noter autre chose que les mots spécifiquement préparés. Et pas question que cette dictée fasse plus de cinq lignes. Il ne faut pas décourager les élèves…
Ah ? Ma foi, il m’est arrivé au cours de mes études de me prendre des tôles, je n’en suis pas morte. Mais apparemment, les loupiots d’aujourd’hui ont le cuir moins épais.
Et ils ont une créativité sans bornes. Due peut-être au fait qu’ils écrivent ce qu’ils croient entendre (prononcez-moi croyent, sale bande d’impies ! les élèves le disent, mes « collègues » le disent, mes professeurs de (dés)ESPE le disent !), et comme ils n’écoutent pas vraiment…
Une créativité due aussi au fait qu’ils n’ont rigoureusement rien appris en Primaire. Rien.

Et puis ils réinventent l’orthographe selon des règles qui leur appartiennent. Un sujet pluriel régit une forme verbale en « s », puisque c’est un pluriel. « Les chats miaules ». « Très bien », dit mon tuteur. « Il a saisi qu’il y avait un pluriel. » Oui — mais « les chats miole », je le note comment ? « Dis-moi, Jennifer, en anglais, à la troisième personne du pluriel, la forme du verbe est inchangée, n’est-ce pas… We love, you love, they love… Pourquoi le français persiste-t-il à compliquer les choses, sinon pour perpétuer les différences sociales, chaque classe sociale n’ayant pas le même accès au langage… Si nous voulons créer plus d’égalité parmi nos élèves, nous devons respecter leur choix de simplifier la langue… Tu n’es quand même pas une bourgeoise, si ? » Le vieux tourneur guevariste qui a un jour copulé pour que je vienne au monde a sûrement tressailli dans sa tombe, lui qui a toujours proclamé que le bourgeois s’abattrait à coup de parpaings, certes, mais aussi à coup de menaces grammaticalement justes…
Ah oui — mais c’était du temps où le Parti était assez puissant pour entretenir des Ecoles et des cours du soir…
Mon tuteur m’a fait remarquer que ces règles absurdes qui veulent que le verbe s’accorde avec son sujet amenaient des confusions terribles dans la tête des enfants, qui du coup sur-corrigent leurs propres textes, et rajoutent des –s- aux finales en –ent. « Autant simplifier en supprimant tous ces reliquats », ajoute-t-il.Capture d’écran 2017-10-20 à 09.00.54

[Pour la petite histoire, le texte de la dictée était tiré de l’Homme qui savait la langue des serpents, un magnifique roman estonien d’Andrus Kivirähk que je ne saurais trop vous recommander, c’est drôle (profitez bien de ce joli mot : les pédagos veulent le défigurer parce que le circonflexe, c’est compliqué) et on y trouve, sous la fable, une remarquable analyse de cette modernité frappadingue.]

Mon tuteur œuvre lui-même à réformer l’orthographe. Sur le seul exemple de devoir qu’il m’a donné, il a calmement écrit : « Repérez tous les mots qui, dans le texte, évoque les sentiments du héros ». Tel que. Un sujet pluriel régit un verbe au singulier. C’est du franglais, ou alors il a accordé « évoque » avec « texte », selon un principe de proximité plus ou moins hérité du latin — ou de sa paresse intellectuelle. A brave new world, dirait Huxley.
Et de me mettre sous les yeux une pétition tout récemment signée par son syndicat (le SGEN, pour ne pas le nommer) et lue au Conseil Supérieur de l’Education ce jeudi 19 octobre, qui réclame pour le niveau « bac – 3 », comme ils disent, un « lycée unique » qui regrouperait « les trois actuelles voies du lycée, voies générale, technologique et professionnelle, pour tendre vers un lycée sans filière favorisant les mixités ». Oui. Après le collège unique, le lycée unique. Sûr que le niveau va monter.
Comme si nous ne savions pas que sous cette avalanche de démagogie gît l’obsession ancienne du « corps unique de la Maternelle à l’Université » ! Et l’ambition de fédérer sous leur bannière, en leur faisant miroiter d’hypothétiques augmentations de salaire, tous les enseignants, du Lycée professionnel à l’Université !

Des « féministes radicales » viennent de leur côté de pondre un texte intitulé « Le vagin n’est pas un organe sexuel ». En dehors de délires utérins, on y apprend au passage que désormais le pronom « nous », quand il désigne des femmes, doit s’écrire « noues ». Si ! « Le contexte dans lequel les hommes noues pénètrent est une société sexiste, haineuse des femmes… », « Les risques qu’ils noues font encourir… », « Autant de réquisitions viriles de notre anatomie pour noues faire croire, avec Gallien, que le sexe féminin est un organe en miroir du sexe masculin, le fourreau « fait pour » l’épée… »
D’ailleurs, JPB vient de me mettre sous les yeux quelques-unes de ses copies de prépas. Eux aussi ont une créativité orthographique débordante…Capture d’écran 2017-10-20 à 09.08.29… des connaissances livresques impressionnantes…Capture d’écran 2017-10-20 à 09.09.54Capture d’écran 2017-10-20 à 09.10.51
Il faut dire qu’ils ont de bonnes références…Capture d’écran 2017-10-20 à 06.55.33« C’est le dernier que je m’attendais à trouver ici », écrit (en vert) le malheureux JPB. Encore un suppôt de la culture bourgeoise. « The times they are changin’… »

Des formes simples…
Très bien. Je les ai fait travailler sur le haïku. L’un de mes hobbies. Bashô et Paul Eluard. Dix-sept syllabes. « Comptez sur vos doigts en réalisant vos propres haïkus », dis-je. « Et n’oubliez pas : il faut essayer d’associer une sensation, une notation évoquant la nature, et un sentiment. »
Ma foi, ça n’a pas donné que des horreurs…Capture d’écran 2017-10-20 à 06.27.22Et même :Capture d’écran 2017-10-20 à 06.26.31
Et comme je parle et écris le japonais, je leur ai traduit leurs chefs d’œuvre au tableau en kanji. Ils étaient fiers comme Bar-Tabac, comme dit Bérurier.

Jennifer Cagole

PS. Une rumeur a parcouru la communauté de Bonnet d’Âne (comme on dit « la communauté de l’anneau ») : c’est que Cagole ne serait qu’un prête-nom de Brighelli. Contactée, l’intéressée a ricané douloureusement, et ses relations avec moi n’étant pas toujours au beau fixe, elle s’est fendue d’une double portrait de Cagole et de sa némésis — non sans indiquer ce qu’elle en pense…Capture d’écran 2017-10-20 à 20.53.28

Uber über alles !

GabLa revue Eléments mérite vraiment qu’on en parle. Mieux, elle mérite d’être lue, partagée, et relue. Collectionnée peut-être. Alain de Benoist, le philosophe anarchiste, bon bougre et mauvais coucheur, qui veille sur sa destinée et y produit tous les deux mois des éditos vengeurs et des articles ravageurs (et vice versa), a bien voulu répondre à quelques questions à peine orientées, suscitées par le solide dossier du dernier numéro sur l’ubérisation à marches forcées à laquelle on soumet aujourd’hui la société française mondialisée, et qui nous prépare de jolis lendemains qui chanteront faux.

Jean-Paul Brighelli. Voilà que vous détournez le « grand remplacement » ethnique cher à Renaud Camus par un « grand remplacement » économique : l’ubérisation de l’ensemble des sociétés libérales — française, entre autres. Pouvez-vous expliquer en quoi consiste cette mutation ?

Alain de Benoist. Le « grand remplacement économique », ce n’est pas tant l’ubérisation que le remplacement de l’homme par la machine, voire par l’intelligence artificielle, à laquelle conduit l’évolution même du travail, évolution dont l’ubérisation ne représente qu’un aspect.

« On l’oublie trop souvent : le capitalisme, ce n’est pas seulement le capital, c’est également le salariat. C’est aussi le système qui repose sur la force de travail, base de la valorisation du capital, et la transformation du travail concret en travail abstrait, concomitante de la transformation de la valeur d’usage en valeur d’échange. La transsubstantiation du travail en argent, puis de l’argent en capital, produit l’autovalorisation de la valeur. Le travail au sens moderne est une catégorie capitaliste. La généralisation du salariat fut une révolution silencieuse, mais une mutation énorme. Hier on avait un métier, aujourd’hui on cherche un emploi. Le métier et l’emploi, ce n’est pas la même chose. L’avènement du marché où l’on peut vendre et acheter contre salaire de la force de travail implique à la fois la destruction des anciennes formes sociales et la séparation du travailleur d’avec les moyens de production.

« La contradiction principale à laquelle se heurte aujourd’hui le capitalisme est directement liée à l’évolution de la productivité. Cette contradiction est la suivante. D’un côté, le capital recherche en permanence des gains de productivité lui permettant de faire face à la concurrence, ce qui entraîne des suppressions d’emploi et une diminution du temps de travail global (on produit de plus en plus de choses avec de moins en moins d’hommes). De l’autre, il pose le temps de travail comme seule source et seule mesure de la valeur. La contradiction tient au fait que les gains de productivité aboutissent à supprimer des emplois, alors que c’est justement la forme « emploi » qui a permis au travail d’être le moteur de l’expansion du capital. La contradiction entre le marché actuel du travail et la production réelle de survaleur fait que le système capitaliste est aujourd’hui menacé, non pas seulement d’une baisse tendancielle du taux de profit, mais d’une dévalorisation généralisée de la valeur.

« Avec la révolution informatique et le développement de la robotique, la production de richesses se découple par ailleurs toujours davantage de la force de travail humaine, et pour la première fois on supprime davantage de travail qu’on ne peut en réabsorber par l’extension des marchés.

« L’argument libéral classique est de dire que tout cela n’a rien de nouveau, que le progrès technique a toujours détruit des emplois, mais qu’il en a créé d’autres. On cite l’exemple de la révolte des canuts lyonnais contre les métiers à tisser, celui des luddites anglais ou celui des tisserands silésiens de 1844. On rappelle aussi la façon dont les emplois du secteur tertiaire ont remplacé ceux des secteurs primaire et secondaire. C’est oublier qu’aujourd’hui tous les emplois ne sont pas substituables, et qu’ils le sont même de moins en moins compte tenu de l’importance prise par les connaissances et de l’inégale distribution des capacités cognitives. Si dans le passé un paysan a pu se reconvertir en ouvrier sans grand problème, un ouvrier du bâtiment aura beaucoup plus de mal à se reconvertir en programmateur informatique. C’est pourquoi la robotique détruit aujourd’hui plus d’emplois qu’elle n’en crée.

« Mais c’est oublier surtout que nous sommes en train de sortir de l’époque où les machines faisaient les choses aussi bien que l’homme pour entrer dans celle où les machines font beaucoup mieux. Cela change tout, car cela signifie que les machines peuvent désormais entrer en compétition avec des fonctions qui ne sont plus seulement manuelles ou répétitives, ce qui pose le problème de la décision : la machine est mieux placée pour décider puisqu’elle peut traiter mieux qu’un humain les informations dont elle dispose. C’est ce qu’avaient déjà biens vu Hannah Arendt et Günther Anders. Voilà pour le « grand remplacement » !

JPB. Vous reprenez le terme de « précariat », introduit en économie alternative par des alter-mondialistes et des anarchistes (italiens à l’origine) à la fin des années 1970 — quelques années à peine après le départ de la crise structurelle dont se nourrit depuis cette époque le libéralisme. En quoi consiste-t-il ?

AdB. La précarité, aujourd’hui, tout le monde la constate autour de soi. Face à la montée d’un chômage devenu structurel (et non plus seulement conjoncturel), la tendance actuelle, parallèlement au remplacement des activités productives par des emplois inutiles, qui sont en dernière analyse des emplois de contrôle, destinés à désamorcer les velléités de révolte sociale, est de chercher à diminuer le chômage en augmentant la précarité. C’est la mise en application du principe libéral : « Mieux vaut un mauvais travail que pas de travail du tout ». D’où l’idée de « flexi-sécurité », qu’il faut comprendre ainsi : la flexibilité c’est pour tout de suite, pour la sécurité on verra plus tard. Le refrain mille fois répété par le Medef est bien connu : plus on pourra licencier facilement, moins on hésitera à embaucher. Mais comment expliquer alors que la précarité ait constamment progressé en même temps que le chômage ?

« C’est cette montée de la précarité qui a abouti en Angleterre à la multiplication des « travailleurs pauvres » (working poors) et aux contrats « à zéro heure » (on en compte aujourd’hui plus de 1, 4 million), et en Allemagne, depuis les réformes Harz, aux « minijobs » (450 euros sans cotisations et sans couverture sociale) qui, en 2013, concernaient 7 millions de travailleurs, soit près de 20% de la population allemande active, parmi lesquels un grand nombre de retraités.

« Mais la précarisation, c’est aussi de façon beaucoup plus générale la destruction de tout ce qui dans le passé était solide et durable, et se trouve aujourd’hui remplacé par de l’éphémère et du transitoire. Dans ce que Zygmunt Bauman a très justement appelé la société liquide, tout est à la fois liquéfié et liquidé. Que ce soit dans le domaine professionnel, sentimental, sexuel, éducatif, politique, social ou autre, nous vivons à l’ère du zapping : on « zappe » d’un partenaire à l’autre, d’un métier à l’autre, d’un parti politique à l’autre, comme on « zappe » d’une chaîne de télévision à une autre. Et dans tous les cas, le changement n’aboutit qu’à donner le spectacle du même. On est toujours déçu parce que, sous diverses guises, c’est toujours le même chose qui se donne à voir. L’idéologie du progrès joue évidemment son rôle : avant, par définition, c’était moins bien. Le politiquement correct (qu’il vaudrait mieux appeler l’idéologiquement conforme) joue le sien : en transformant les mots, la « novlangue » transforme les pensées. L’individualisme ambiant fait le reste.

JPB. Un chauffeur de taxi « ubérisé » gagne fort mal sa vie, en moyenne. Serait-ce là l’un de ces « bullshit jobs » nommés pour la première fois par David Graeber pour désigner des « boulots à la con » dans la sphère administrative (privée ou publique) et désormais étendus à l’ensemble de la sphère économique ? À une époque où les employés des grandes surfaces ne sont plus jamais embauchés à temps plein, afin de les tenir en laisse en les faisant vivre avec 800 euros par mois, où un prof débutant touche après 5 à 6 ans d’études 1400 euros par mois, en quoi la précarité concertée est-elle la solution la plus adaptée trouvée par le néo-libéralisme contemporain ?

AdB. Les promesses du « travail indépendant » (l’« ubérisation » de la société) sont de leur côté trompeuses, car la précarité y est la règle plus encore que dans le salariat. Dans le monde post-industriel, qui privilégie les connaissances plus que les machines, chacun se voit convié à « devenir sa propre entreprise » (à être « entrepreneur de soi-même ») pour valoriser ses « actifs incorporels », quitte pour les anciens salariés à devenir des travailleurs multitâches, courant d’une activité à l’autre, cherchant de nouveaux clients tout en s’improvisant juristes ou comptables. L’ubérisation n’est alors qu’un nouveau nom de la parcellisation et de l’atomisation du travail. La précarité devient la règle, car les résultats recherchés se situent sur un horizon de temps de plus en plus court. Plus que jamais, on perd sa vie en tentant de la gagner.
« Sous couvert de « flexibilité » on recherche des hommes taillables et corvéables à merci, qui doivent sans cesse s’adapter aux exigences d’une économie dont on estime qu’ils doivent être les serviteurs, sinon les esclaves. La généralisation de la précarité, c’est l’avènement de l’homme substituable, interchangeable, flexible, mobile, jetable. C’est l’entière réduction de la personne à sa force de travail, c’est-à-dire à cette part de lui-même qui peut être traitée comme une marchandise. C’est la soumission à l’impératif de rendement, la vente de soi s’étendant à tous les aspects de l’existence.

JPB. Sur l’ensemble du dossier présenté par votre revue, je vous trouve terriblement marxiste — « le facteur économique est bien déterminant en dernière instance ». Peut-on cependant tisser un lien entre la réalité économique à laquelle on est en train de convertir l’ensemble de l’économie mondialisée, et l’homo festivus inventé par Philippe Muray ? Ou si vous préférez, dans quelle mesure l’ubérisation tous azimuts se conforte-t-elle de la société du spectacle — et vice versa ?

AdB. Pas du tout marxiste, mais marxien pourquoi pas ! Deux cents ans après sa naissance, il serait peut-être temps de lire Marx en étant capable de faire le tri entre les nombreuses facettes de sa pensée – en oubliant les « marxismes » et les « antimarxismes » qui n’ont fait qu’accumuler les contresens sur son œuvre. La philosophie de l’histoire de Marx est assez faible, mais il n’y a pas besoin d’être marxiste pour constater, avec lui, que notre époque est tout entière plongée dans les « eaux glacées du calcul égoïste ». Marx est à la fois l’héritier d’Aristote et celui de Hegel. Il a tort de ramener toute l’histoire humaine aux lutte de classes, mais il décrit à merveille celles de son temps. Ce qu’il écrit sur le fétichisme de la marchandise, sur la « réification » des rapports sociaux, sur l’essence de la logique du Capital (sa propension à l’illimitation, au « toujours plus », qui n’est pas sans évoquer le Gestell heideggérien), sur la théorie de la valeur, va très au-delà de ce qu’on a généralement retenu chez lui.

« L’homo festivus dont parlait le cher Philippe Muray est en effet comme un poisson dans l’eau dans l’économie libérale aujourd’hui déployée à l’échelle mondiale. L’homo festivus ne cherche pas seulement à faire la fête tout en aspirant à se vider le crâne (il ne faut pas se prendre la tête !) grâce aux mille formes de distraction contemporaine, au sens pascalien du terme. Il est aussi celui qui a remplacé le désir de révolution par la révolution du désir, et qui pense que les pouvoirs publics doivent faire droit, y compris institutionnellement, à toute forme de désir, car c’est en manifestant ses désirs, quels qu’ils soient, que l’homme manifeste pleinement sa nature.

« Cela s’accorde parfaitement à l’idéologie libérale, qui conçoit l’homme comme un être présocial, cherchant à maximiser en permanence son seul intérêt personnel et privé. Comme l’a si bien montré Jean-Claude Michéa, c’est parce que le libéralisme économique et le libéralisme « sociétal » (ou libertaire) sont issus du même socle anthropologique qu’ils ne peuvent à un moment donné que se rejoindre. La société du spectacle, où le vrai n’est plus qu’un moment du faux et où l’être s’efface totalement derrière le paraître, est le cadre idéal de cette rencontre. C’est la société de l’aliénation volontaire, qui croit que les rapports sociaux peuvent être régulés seulement par le contrat juridique et l’échange marchand, mais qui ne débouche que sur la guerre de tous contre tous, c’est-à-dire sur le chaos.

JPB. Vous notez qu’Emmanuel Macron est le chantre de cette ubérisation généralisée. Mais comment diable l’a-t-on élu ? Par un malentendu ? Grâce à l’écran de fumée médiatique ? Par un désir profond d’en arriver à un salaire universel garanti (le seul candidat qui le proposait était Benoît Hamon : un hasard ?) qui permettrait de vivoter dans la précarité sans plus poser de problème à un capitalisme financiarisé qui pourrait alors s’épanouir ? Mais alors, qui achètera les merveilleux produits fabriqués demain par les quelques travailleurs encore en exercice et une noria de machines « intelligentes » ? Bref, l’ubérisation serait-elle le premier pas vers la fin du libéralisme — l’ultime contradiction interne du système ?

AdB. Dans une démocratie devenue elle aussi liquide, Macron a su instrumentaliser à son profit l’épuisement du clivage droite-gauche et l’aspiration au « dégagisme » d’un électorat qui ne supportait plus la vieille classe politique. Il a également compris que l’alternance des deux anciens grands partis de gouvernement ne mettait plus en présence que des différences cosmétiques, et que l’heure était venue de les réunir en un seul. C’est ce qui lui a permis de l’emporter avec au premier tour moins d’un quart des suffrages exprimés.

« Macron est avant tout un contre-populiste au tempérament autoritaire et à l’ego hypertrophié. Il reprend à son compte le clivage « conservateurs » contre « progressistes », mais c’est pour choisir la seconde branche de l’alternative : réunir les partisans de l’« ouverture » (en clair : les élites libérales de tous bords) contre les tenants de la « fermeture » (en clair : ceux qui s’opposent, instinctivement ou intellectuellement, à l’idéologie dominante). Contre ceux « d’en bas », il est le représentant de la Caste « d’en haut ». On voit bien aujourd’hui qu’il ne supporte pas qu’on lui résiste, qu’il n’aime pas les corps intermédiaires, qu’il est insensible aux aspirations populaires, qu’il n’a rien à dire à la France qui va mal. A un moment où les classes moyennes, menacées de déclassement et de paupérisation, sont en train de rejoindre les classes populaires, il démontre ainsi son intention de construire une « start up nation », en parfaite conformité avec une religion économique qui exige l’absorption du politique par la gouvernance. Cela augure plutôt mal de l’avenir. »

Alain de Benoist et Jean-Paul Brighelli

Florian Philippot, l’épine dans le pied du FN

Capture d’écran 2017-09-30 à 10.27.00Le Tireur d’épine, Musée du Capitole, Rome.

« Le départ de Florian Philippot nous a retiré une épine du pied », a dit Marine Le Pen, de retour au Conseil régional du Nord (dont Philippot est réellement originaire, lui). Bien. J’ai donc repris mon stylo de pèlerin et je suis parti interviewer l’épine…
Nous nous sommes retrouvés dans un bar du VIème arrondissement de Paris qui lui sert de QG depuis longtemps. À deux mètres de nous, une bande d’octogénaires absolument déchaînées fêtaient le veuvage de l’une d’entre elles — champagne pour tout le monde. C’est au milieu de ce vacarme joyeux que nous avons évoqué le passé — un peu — et surtout le futur.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.04.56

JPB. Alors, ce divorce ? Attendu ? Par consentement mutuel ? Aux torts partagés — ou comme autrefois, « pour faute » ?

FPh. L’état-major du FN, aujourd’hui mégrétiste…

JPB. Mince alors ! Quelqu’un se souvient donc de Mégret ?

FPh. Certainement — à commencer par Philippe Olivier, le beau-frère de Marine, qui est revenu en force entre les deux tours, avec ses amis.
Mais je ne veux pas en faire une querelle de personnes.

JPB. Revenus — revenus quand ?

FPh. Ça a commencé pendant la campagne présidentielle, et ça s’est accéléré après le second tour.
Pendant le débat, j’étais resté dans les loges — il n’y avait que les deux candidats et les journalistes, sur le plateau. Et j’ai à peine croisé Marine quand elle est revenue. Je n’ai pas trouvé l’énergie pour aller jusqu’au siège du FN ensuite.
A posteriori, et je ne parle pas de Marine Le Pen quand je dis cela, je ne peux pas m’empêcher de penser que la défaite en arrangeait plus d’un — qui l’ont d’ailleurs sur-exagérée. Parce qu’enfin, 11 millions de voix malgré les déchaînements de médias tous acquis à Macron, c’était beau !
Il y a eu un moment d’attente — les flingues étaient sortis, essentiellement pointés vers moi…

JPB. Un « mexican stand-off »…1352240857771mexican-standoff-photo1

FPh. En quelque sorte. Puis ça a commencé à tirer — et ça n’a plus arrêté.

JPB. Revenons au présent. Votre club, les Patriotes, est à compter d’aujourd’hui un parti. Cette mutation ne légitime-t-elle pas, a posteriori, la mauvaise opinion des caciques du FN et l’accusation de faire bande à part avec vos « potes », comme dit Marine ?Capture d’écran 2017-09-30 à 10.04.18

FPh. C’est juridiquement un parti — mais c’est surtout un point de ralliement. Ralliement des Français qui ont la France à cœur. Un parti qui n’exclut pas que l’on soit aussi membre d’un autre parti, d’un syndicat, d’une association — de gauche ou de droite. Je n’ai depuis toujours — et comme Jean-Pierre Chevènement — qu’une seule ligne et une seule obsession : la France. Avez-vous écouté le discours de Macron à la Sorbonne l’autre jour ? Il a clairement dit qu’il pensait l’Europe contre le nationalisme, l’identitarisme, le protectionnisme, le « souverainisme de repli ». Les « passions tristes » de l’Europe !
Il y a quelque chose que je ne saurais enlever à l’actuel chef de l’Etat : l’intuition de ce qui lui est préjudiciable. L’intuition que c’est bien le patriotisme qui constitue pour lui la plus grande menace. Et que la solution est une Europe « refondée ». « L’Europe seule peut assurer une souveraineté réelle », a-t-il dit — ou quelque chose de ce genre. « Il y a une souveraineté européenne à construire, et il y a la nécessité de la construire », a-t-il ajouté. Et de proposer une force de défense européenne — ce qui est dangereux et désarmera logiquement l’armée française : mais nous le savions déjà, la polémique de cet été avec le général Pierre de Villiers était très parlante sur ce point.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.04.39Intégration de la défense dans l’Europe. Intégration économique aussi — et la façon dont en trois jours la France a cédé Alstom aux Allemands de Siemens et STX aux Italiens de Ficantieri est une reddition en rase campagne. Qu’en pensent les ouvriers des chantiers de l’Atlantique ? Un grand bravo à Bruno Le Maire !
Dans l’Europe que l’on nous concocte, et que les Français ont systématiquement rejetée, de votes en référendum, la France jouera le rôle du petit actionnaire minoritaire qui de temps en temps élève la voix pour faire croire qu’il est toujours vivant. On pourrait pourtant faire autrement et tellement mieux !Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.08Je veux dire que Macron est absolument fidèle à ses promesses : voilà un politicien qui ne ment pas ! Il sert les intérêts supra-nationaux, allemands, européens et américains. Et rien d’autre. Il feint de contrarier les Polonais, mais ne demande pas d’amender la « directive détachement des travailleurs ».

JPB. Il ne réussit pas mal, pour l’instant, au niveau Education…

FPh. Mon père était directeur d’école, ma mère était institutrice. J’ai baigné là-dedans, j’y suis peut-être plus sensible qu’un autre. Et je reste méfiant à l’égard de Blanquer — après tout, il était déjà là, sous Chatel, et je ne crois pas que les enseignants aient gardé un souvenir enthousiaste de la politique de Chatel, de la RGPP en particulier, qui a abouti à la suppression de tant de postes… On souhaite ardemment l’inverse, mais les mesures annoncées aujourd’hui par Blanquer ne sont-elles pas surtout de l’agitation de surface ? De l’enfumage, au fond ? à terme, ce qui se profile derrière la politique d’autonomie déclarée des établissements, n’est-ce pas une privatisation concertée ? Bien sûr, Blanquer a un discours très supérieur à celui de Najat Vallaud Belkacem — et il a bénéficié de la moue de l’ex-ministre lors de la passation des pouvoirs : il est apparu d’un coup comme l’anti-Belkacem ! Mais au fond, il y a continuité et cohérence entre les politiques éducatives des dix dernières années.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.21Pour que Blanquer se démarque vraiment et fasse repartir l’Ecole de la République, il faudrait clairement condamner le pédagogisme, remettre le français et l’Histoire de France au centre et qu’il se désolidarise du processus de Lisbonne, qui a asservi l’école aux intérêts économiques, et instauré cette idéologie des « compétences » au détriment de la transmission des savoirs ; Mais cela, il ne le fera pas — parce qu’il est cohérent avec la politique globale du gouvernement.

JPB. Alors, pour en revenir aux Patriotes…

FPh. Les Patriotes sont déjà plus de 3000 — à jour de cotisations j’entends, je ne parle pas juste de « clics » comme d’autres. Je vais entamer très prochainement un tour de France des initiatives locales, pour aller à la rencontre de celles et ceux qui espèrent un sursaut de la France — ceux qui travaillent, qui ne désespèrent pas encore, qui ne sont ni « fainéants » ni attentistes. La France, quoi !Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.39

À ce moment deux jeunes gens, qui se présentèrent comme Guillaume et Paul — étudiants de la fac de Droit toute proche — sont venus s’immiscer dans notre conversation. Pour féliciter Philippot pour ses Patriotes ; le féliciter « bien qu’il ne soit plus au FN, et peut-être même parce qu’il n’était plus au FN ; parce qu’il répondait à leurs aspirations profondes — lutter contre l’oligarchie au pouvoir, que ce soit dans la finance ou dans les médias. Pace qu’il était du peuple et pour le peuple — et pas pour une nomenklatura repliée sur elle-même et auto-satisfaite. Philippot les a invités à le contacter via son compte Facebook — lui aussi utilise les nouvelles technologies de la communication.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.51

JPB. Que restera-t-il du FN dans un an ? Un nom ?

FPh. Je ne sais pas. Marine va consulter le parti sur la question, toujours pendante, du changement de nom…

JPB. Vous ne pouviez pas y penser avant ?

FPh. Oui certainement ! Dès 2012 — et même avant. Ce nom au fond c’est comme le sparadrap du capitaine Haddock : l’étiquette vous colle aux doigts, au détriment des idées. Et ces derniers mois devant des évolutions inquiétantes, je me suis mis à penser que la « refondation » annoncée par Marine Le Pen pourrait en fait cacher un retour aux sources — le FN refondant sa fondation, en 1972. Ce n’est pour moi pas un hasard si Jean-Marie Le Pen demande sa réintégration dans le parti qu’il a fondé à cette époque. Une façon d’effacer les dernières années — et de repartir de l’arrière.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.06.02

JPB. Vous disiez plus haut que Macron respecte en tous point ses promesses…

FPh. Oui — mais je voudrais revenir sur une question importante, qui est la tonalité de son discours — parce qu’il y a beaucoup à apprendre sur la société française de 2017. Macron pendant la campagne a joué franc jeu, mais dans un discours sans cesse positif. Il a compris que les Français en avaient assez des professeurs de désespoir. Il vend du rêve — et bien sûr les médias l’aident puissamment dans son entreprise.
C’est amusant, quand on écoute soigneusement : Macron et Mélenchon ont quasiment la même rhétorique enthousiasmante. Certes, Mélenchon est plus âgé, plus cultivé, plus rodé. Mais l’un et l’autre adorent les fresques historiques, et les grands développements manichéens. L’un et l’autre, ils sont le Bien !
Mais les Français sont en train de gratter derrière la com’ et ils voient un projet qui ne leur convient pas du tout. C’est significatif, d’ailleurs : avec des sondages d’opinion pourtant à peu près équivalents dans leurs pays respectifs, on arrive à nous présenter Macron comme adoré et Trump comme détesté…
Bien sûr, pas question de vendre du rêve. Mais je crois que le patriotisme doit parler positivement. Il doit parler du désir réel des Français.

JPB. Et avoir une tête d’affiche, non ?

FPh.. Les Français sortent d’une pleine année électorale. Ils en ont jusque là, des perspectives électorales et électoralistes ! Les européennes, les municipales, les présidentielles de 2022, tout ça, c’est loin. C’est abstrait. Ce n’est pas le désir présent.
Le désir présent, c’est de créer un souffle d’espoir, avec une plate-forme susceptible d’accueillir tous ceux qui ne reconnaissent pas la France dans le macronisme. De droite et de gauche — si tant est que cela signifie encore quelque chose. Oui, je crois qu’il y a dans ce « vieux pays », comme disait De Gaulle, un désir de France encore intact. Et c’est à ce désir que nous allons parler.

Jean-Paul Brighelli

Photos © JPB