Issei Sagawa passe le Bac : philosophie du cannibalisme

7749063441_issei-sagawaJ’étais chargé de cours à Paris III-Censier en 1981, quand un étudiant japonais qui y faisait ses études, Issei Sagawa, tua et dévora en partie une étudiante hollandaise, Renée Hartevelt. Il était parvenu à la séduire assez pour l’entraîner dans son studio de la rue Erlanger — sous prétexte que l’un de ses professeurs lui avait demandé d’enregistrer des poèmes expressionnistes allemands. La littérature mène à tout, y compris à la consommation d’autrui.
C’était le 11 juin 1981. Mitterrand était sur le trône de France depuis tout juste un mois — mais n’établissons aucun rapport entre ces faits…
En fait de poèmes expressionnistes, Issei réalise effectivement un enregistrement de la voix de Renée récitant de jolis vers morbides de Johannes Robert Becher — puis soudain un coup de feu étouffé : le Japonais vient de tuer la Batave d’une balle de 22 long rifle.
À partir de là commence le festin cannibale, sur lequel nous sommes bien renseignés, car cet aimable anthropologue prit toute une série de photos au fur et à mesure qu’il consommait sa victime, sur laquelle il avait prélevé, et soigneusement mis au frigo, sept kilos de viande.
Le reste du corps est découpé et rangé dans deux valises, qu’il amène en taxi au Bois de Boulogne, et fourre dans un caddie dont il perd le contrôle. Un couple d’amoureux occupé à bien faire remarque qu’un liquide étrange s’échappe des deux colis. Sagawa s’enfuit, mais le commissaire Ange Mancini, chargé de l‘affaire, ne met pas longtemps à retrouver le chauffeur de taxi et le meurtrier.
Il n’y eut pas de procès. Interné en psychiatrie, transféré au Japon, il est libéré en 1985. Consultant dans les affaires de dépeçage humain, il comble son narcissisme en écrivant une douzaine de livres. Il vieillit et comme dit fort bien Wikipedia, citant un directeur de rédaction de magazine, « il n’a plus de valeur marchande en tant que criminel. »

Pourquoi exhumé-je cette sanglante histoire ?
Parce qu’aujourd’hui lundi 17 juin, 38 ans et une semaine après cette séquence d’amour fou, c’est l’épreuve de Philo du Bac. Et que Libé, avec un très beau sens de l’à-propos, a publié ce matin un article en forme de sujet de Bac : « Peut-on considérer le cannibalisme comme une forme d’amour ? »
Vous avez quatre heures…
À vrai dire, le sujet a été proposé par Amanda Lear, qui raconte que Dali lui avait confié qu’il aurait aimé manger Gala, précédemment mise à toutes les sauces par le maître espagnol. Et qu’elle-même habitait rue Erlanger, 40 ans en arrière… C’est elle que Sagawa aurait pu dévorer — mais il y avait sans doute plus à manger dans une Hollandaise bien nourrie que dans une artiste maigrichonne.amanda-lear-4994-3

La problématique se déduit aisément de ce qui précède : le cannibalisme est-il une forme extrême d’amour, ou résulte-t-il d’un excès de narcissisme ? Mange-t-on ce que l’on aime, ou cherche-t-on seulement à magnifier l’image que l’on a de soi, en s’incorporant le corps de l’autre ? Partant, l’amour est-il altruisme, ou égoïsme forcené ? Ou encore : N’y a-t-il d’autre amour que l’amour fou ? Et l’amour conjugal, alors ? Le premier serait-il un pléonasme, et le second un oxymore ?
« Les deux en même temps », dirait le petit Emmanuel, qui a malheureusement toujours pensé que la Troisième partie de la dissert était la somme des deux premières, dont l’addition est forcément nulle, hé, patate…

Bien sûr, rien de très neuf là-dedans. La langue parle très bien d’amour dévorant, Gainsbourg proclamait avec emphase
« Je suis venu pour te voler
Cent millions de baisers
En petites brûlures, en petites morsures, en petites coupures… »

Métaphores, direz-vous… Pas même : nombre de pratiques amoureuses de base consistent à manger l’autre de façon plus ou moins appuyée. Au fond, toute la philosophe sadienne, telle qu’elle s’exprime par exemple dans l’Histoire de Juliette (particulièrement dans l’épisode de l’ermite des Apennins) s’inscrit dans un passage à l’acte qui suppose une levée totale des interdits, une explosion du sur-moi, une pulvérisation des tabous. Philippe Clavell ou Guido Crepax ont illustré le phénomène avec une grande finesse de trait.
Le cannibalisme, en ce sens, est l’heureux résultat d’une auto-psychanalyse menée à son terme — au moment où enfin l’on s’accepte tel que l’on est.
Bien sûr, point n’est besoin d’aller jusqu’à la consommation — nul n’est forcé d’aimer la viande crue. On peut se contenter de découper, comme cette Japonaise, Sada Abe, dont Nagisa Oshima raconta jadis l’histoire dans l’Empire des sens.9311158bfd1d8e4ec6be0494f7188126 L’opinion japonaise ne lui tint jamais rigueur d’avoir découpé le pénis et les testicules de son amant et de s’être promenée dans Tokyo pendant plusieurs jours avec les précieuses reliques au fond de son sac à main. « Excès d’amour », plaida-t-elle à son procès — et la peine en conséquence fut légère.
D’où l’utilisation parfois d’instruments tranchants, ou de bougies — qui symboliquement n’ont d’autre fonction que de cuire à petit feu le corps de l’aimé(e). Quand on n’en arrive pas à marquer au fer rouge les fesses de la bien-aimée, comme dans Histoire d’Ô — un type bien particulier de morsure.Capture d’écran 2019-06-17 à 09.50.58Rappelons — cette chronique est ad usum Delphini, ceux qui passent le Bac bien sûr — que les chapitres 4 et 5 des Kama Soutra sont entièrement consacrés à l’art de la griffure et de la morsure :
« Lorsqu’on trace une ligne courbe sur la poitrine au moyen des cinq ongles, cela s’appelle une patte de paon. On fait cette marque dans le but d’en tirer honneur, car il faut beaucoup d’adresse pour l’exécuter proprement. »
Et
« La morsure qui consiste en plusieurs larges rangées de marques, l’une près de l’autre, et avec des intervalles rouges, s’appelle la morsure du sanglier. On l’imprime sur les seins et sur les épaules. Ces deux derniers modes de morsure sont particuliers aux personnes de passion intense. »
Etc.

Notre Japonais n’a au fond rien inventé — mais il a exécuté le programme, généralement épars dans les pratiques des uns et des autres, avec une rigueur toute nippone.

Cela ne résout pas notre problème — on se rappelle qu’un problème philosophique ne tend pas à être résolu — sinon, pourquoi le poser — mais à être manipulé dans tous les sens, jusqu’à ce que l’incompatibilité des propositions jute au but de la plume du candidat qui leur échappe alors par le haut. Première partie, « Je t’aime, je te tue » — comme disait jadis Morgan Sportès.Scan0013 Deuxième partie, « Je te m’aime » — comme disait Louis Scutenaire. Troisième partie : « Je m’évade de cet amour cannibale en transférant ma passion dévorante sur les calissons d’Aix ou le lièvre à la royale» — ou sur mon psychanalyste : je m’étonne que le mécanisme du transfert n’entraîne pas davantage de ruées sur le corps de l’analyste, dévoré vivant par l’impatient patient.

Mais j’ai peur que les sujets réels, lorsqu’ils seront dévoilés, juste après midi, soient bien plus conventionnels que celui d’Amanda Lear — sur elle grâce et bénédiction.

Jean-Paul Brighelli

PS. Les sujets viennent de tomber. En Série L, « Est-il possible d’échapper au temps ? »;, « À quoi bon expliquer une œuvre d’art ». En ES, « La morale est-elle la meilleure des politiques ? » et « Le travail divise-t-il les hommes ? ». En S, « La pluralité des cultures fait-elle obstacle à l’unité du genre humain ? » ou « Reconnaître ses devoirs, est-ce renoncer à sa liberté ? ». Rien de bien affriolant — du sérieux, certes, mais on sent bien que Souad Ayada est aux commandes…

LREM, ou l’attaque de la moussaka géante

Allons, un peu de littérature et d’Histoire. Fin 1659, deux généraux, Monk et Lambert, se disputent le pouvoir en Angleterre. Monk manœuvre si bien qu’il anéantit l’armée de Lambert sans même la combattre. « À mille désertions par jour, Lambert en avait pour vingt jours ; mais il y a dans les choses qui croulent un tel accroissement du poids et de la vitesse qui se combinent, que cent partirent le premier jour, cinq cents le second, mille le troisième. Monk pensa qu’il avait atteint sa moyenne. Mais de mille la désertion passa vite à deux mille, puis à quatre mille, et huit jours après, Lambert, sentant bien qu’il n’avait plus la possibilité d’accepter la bataille si on la lui offrait, prit le sage parti de décamper pendant la nuit pour retourner à Londres, et prévenir Monk en se reconstruisant une puissance avec les débris du parti militaire. Mais Monk, libre et sans inquiétudes, marcha sur Londres en vainqueur, grossissant son armée de tous les partis flottants sur son passage. » (Dumas, le Vicomte de Bragelonne).

Ainsi LREM, qui fort de son succès (1) laisse venir à lui les petits enfants perdus des Républicains, Indépendants, Centristes et autres ventres flasques de la droite — étant entendu qu’à gauche, Macron a depuis lurette fait le plein de couilles molles. C’est la stratégie de l’Attaque de la moussaka géante, un nanar grec (1999) inspiré du Blob (1958) qui vit apparaître Steve McQueen à l’écran.-5655856533156256796

Affiche

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Et le Blob, chez nous, c’est le Rassemblement National, qui joue de la même stratégie — en attirant à lui tout ce qui, à droite (LR) comme à gauche (LFI) est sur une ligne nationale stricte. Marine Le Pen fait marcher à fond les sirènes d’appel en ce moment. Laissez venir à moi les petits républicains. Stratégie Blob. Monk face à Lambert. Plus vous grossissez, et plus vous attirez à vous.

Entre la moussaka baveuse et la gélatine rouge, nous voici coincés, nous autres souverainistes — nous, le peuple.

Les commentateurs, après les Européennes, ont hésité entre l’attitude arithmétique, qui faisait de Macron un perdant, et l’attitude réaliste, qui en fait le gagnant de la lutte d’influence à droite : ayant siphonné les libéraux-centristes (autrefois appelés hollandistes ou bayrouistes), le Président de la République, dont 2022 est le point de fuite, la ligne de mire et l’obsession quotidienne, devait grignoter les centro-libéraux aisés, tout ce peuple de droite affolé par quelques gilets jaunes ou le feuilleton intelligemment étiré du Brexit, et soucieux de ne pas se mélanger avec les impies qui votent RN. Stratégie moussaka. Avec LR à 8%, on peut juger que c’est fait. 2022 sera donc une réédition de 2017 avec un résultat équivalent, espère-t-on à l’Elysée.

Mais pour cela, il est essentiel que subsiste à droite, entre le FN et LREM, une force assez substantielle pour ne pas s’effriter tout de suite et aller grossir dès cette année les rangs du RN — sinon, effet boule-de-neige garanti, voir plus haut. Macron a besoin d’un bloc LR qui stationne autour de 10-12%. Avec à sa tête un leader improbable qui ne lui fera pas d’ombre — on parle ces jours-ci d’y installer Christian Jacob, quelle merveilleuse idée…
Mitterrand, notre maître à tous en matière de machiavélisme électoral, l’avait bien calculé : dès 1983, il prépare 1988 (il fallait être naïf comme Chirac pour croire que le vieux renard tapi à l’Elysée les mains croisées sur sa prostate respecterait les accords passés en 1981 et laisserait la porte ouverte au RPR), et impose aux médias la re(co)naissance d’un Jean-Marie Le Pen qui n’en demandait pas tant. Voilà le Front National érigé en barrière de la droite et en garantie de réélection pour Mitterrand. Parce que ce n’est pas en faisant une politique de gauche, largement oubliée depuis le « virage de la rigueur » en 1983, que l’on gagne — il n’y avait plus de réservoir de voix à gauche —, c’est en inventant un cordon sanitaire (le FN) entre les libéraux de droite et les apprentis-libéraux de gauche.
Bis repetita. Mitterrand engendra Hollande, qui engendra Macron. D’un côté, via quelques seconds couteaux chargés de porter la perturbation à droite (« Aux municipales, si vous n’êtes pas pour nous, vous serez contre nous »), on confine LR dans des territoires restreints et agricoles, parce qu’il serait tout de même bon pour les macronistes de gagner les villes, en 2020, en prévision du grand choc de 2022. Et d’un autre côté, via des « Républicains » macrono-compatibles (Larcher et quelques autres), on incite LR à se « réinventer » — que c’est beau — en « vrai parti de droite (heu… et LREM est à gauche, peut-être ?) afin de constituer une cloison étanche qui attirera à elle les électeurs (vieux, retraités, fragiles, conservateurs et paysans) qui ont compris ce que Macron leur faisait, et qui seraient tentés de franchir le Rubicon et de se jeter directement dans les bras de Marine.
Marion Maréchal, qui n’est pas exactement naïve, a bien vu que si cette stratégie fonctionne en 2022, Tatie est encore une fois battue. Non parce que subsisterait le fameux « plafond de verre » qui empêcherait les démocrates de sauter le pas — c’est une illusion entretenue par des médias aux ordres, les 24% de gens qui viennent de voter RN sont très loin d’être des extrémistes-racistes-antisémites-apprentis-fachos. Mais parce que, se dit-elle, pour 2022, c’est fichu, et derrière, il y a 2027, et là, ce sera mon tour, à condition que Marine ne s’accroche pas comme le fit jadis Jean-Marie : Macron sera hors jeu, il n’aura laissé subsister — c’est la fatalité des monarques absolus — dans son propre parti aucune tête susceptible de prendre sa succession, la droite « classique » sera réduite comme peau de chagrin, Marine sera plombée par ses échecs successifs, il faudra bien trouver quelqu’un d’autre… Le départ de Pécresse de LR n’a d’autre clé que l’ambition de ramasser la mise LREM en 2027, après avoir remplacé Edouard Philippe en 2022.
Peut-être n’a-t-elle pas cependant pesé l’une des clefs de l’échec de Bellamy aux Européennes. Les 8% de LR correspondent à ce segment très limité de la population qui peut sereinement envisager des restrictions au droit à l’avortement, sur le modèle de ce que les Etats américains les plus conservateurs sont en train d’inventer, ou qui s’indignent que l’on arrête l’acharnement thérapeutique dont « bénéficie » le pauvre Vincent Lambert, otage de tous les extrémistes, à commencer par ses parents. La France ne repartira pas en arrière sur ces questions — ni sur la PMA, comme je l’ai expliqué par ailleurs. Marion Maréchal a des convictions : seront-elles assez lourdes pour entraver une stratégie qui pour l’instant n’est pas bête ? Pour gagner désormais, il faut être souverainiste-national-républicain, progressiste dans les mœurs et méfiant à l’international — à commencer par l’Europe —, décidé à sauver ce qui est encore sauvable de la langue et de la culture françaises, bref coudre un peu de Chevènement dans un programme essentiellement national.
Chevènement, justement, s’est pris à rêver d’un « Républicain des deux rives » (ce garçon a lu Apollinaire, il est bien le seul dans le personnel politique contemporain) qui rassemblerait tout ce qui n’est pas absolument fasciste ni libéralo-dictatorial. Belle idée, que je défends encore sur le papier, mais dont l’absence de leader (non ! Pas Dupont-Aignan, qui est cuit ! Et non, pas Zemmour, qui est cru !) dénonce l’idéalisme. J’imagine que Xavier Bertrand s’y verrait bien, mais il a le charisme d’une huître. Quant à Sarkozy, qui doit toujours y penser le matin en se rasant, et qui avait réussi le coup en 2007, il lui faudrait un second Guaino. En se faisant déborder par sa gauche, Mélenchon, qui en rêvait, a raté le coche — ce que marque le départ de Charlotte Girard, débordée par l’OPA lancée sur les Insoumis par l’extrême-gauche communautariste.
Quant à la gauche « classique »… Elle est descendue bien en dessous de l’étiage (42%) qu’avait fixé Mitterrand comme sa limite absolue de survie. On peut laisser Clémentine Autain ou Raphaël Gluksmann imaginer dans leur coin un grand parti de gauche aussi peu populiste que possible, communautariste et sociétalement avancé, ils auront la même audience que le FN dans les années 1970. Alors, recomposer une ligne autour d’EELV ? Mais à EELV, il y a déjà dix lignes opposées. Jadot est le patron du radeau de la Méduse.

2022 sera donc la copie conforme de 2017. Blob contre moussaka, et victoire de la moussaka, qui parviendra in fine à convaincre les imbéciles que son centrisme totalitaire est un rempart contre le fascisme. Marine Le Pen s’écrasera encore une fois dans un débat inratable, et Marion Maréchal n’aura plus qu’à ramasser les survivants pour tenter d’en faire un parti souverainiste qui tienne la route — pourvu qu’elle fasse silence sur ses convictions idéologiques les plus profondes. Mais l’exemple Bellamy devrait la renseigner sur ce que la France d’en bas est prête à tolérer — ou à refuser.

Jean-Paul Brighelli

(1) Mais oui ! Ce n’est pas parce qu’il est dépassé d’une courte tête que le parti de bric et de broc construit autour de l’image de Macron n’a pas gagné, tactiquement — même si techniquement à peine plus de 10% des électeurs l’ont réellement choisi. C’est ce que l’on appelle, en ce moment, la démocratie.

Parasite

parasite-affiche-finale-1086868La littérature et le cinéma aiment les grottes, les caves, les souterrains. L’en-dessous. Dostoïevski et ses Carnets du sous-sol. William Gaines et ses Contes de la Crypte. Jack London et son Peuple de l’abîme. Sans oublier le grand ancêtre, H.G. Wells et son univers partagé entre Elois, en haut, et Morlocks, en bas, dans la Machine à explorer le temps. Sans oublier tout ce que Lovecraft nous a appris sur les anciens dieux assoiffés qui résident sous le socle hercynien du Maine, et qui remontent de temps à autre violer de belles mortelles. Lire l’Affaire Charles Dexter Ward.
Et maintenant, Parasite. La upper class (qui comme son nom l’indique, vit au soleil — et si j’utilise l’anglais, c’est que les riches Coréens du Sud adorent jouer aux Américains, Indiens d’hier et yuppies d’aujourd’hui) se fait noyauter par une famille qui habite un entresol — l’entresol est le niveau intermédiaire entre la belle lumière de surface et les ombres du vrai sous-sol, construit pour se mettre à l’abri des hypothétiques attaques du Nord. Ce n’est pas divulgâcher quoi que ce soit de ce film absolument admirable que de dire qu’on y retrouve, de l’aveu même de Bong Joon-ho, l’influence de Chabrol (la Cérémonie), les conflits meurtriers des films de Clouzot (les Diaboliques, par exemple) et les rapports de classes de Losey (The Servant). Touillez, ajoutez un souvenir de la Servante, extraordinaire film coréen sur les relations maîtres / serviteurs sorti en 1960 (et refait sans grande utilité en 2010 par Kim Ki-Young), et deux doigts d’Affreux, sales et méchants, le merveilleux film d’Ettore Scola de 1976, et vous avez cette splendide Palme d’or cannoise : un grand film dont les ressorts politiques sont inscrits dans l’espace, dans les déplacements de caméra entre les larges baies vitrées ensoleillées et l’humidité des souterrains, des escaliers secrets et des caves (et quand je dis humidité — mais chut…), et dans les relations entre le tout petit peuple qui sent la misère (au sens littéral : c’est un film violemment olfactif, tout le monde sait que les pauvres ne sentent pas bon…) et une bourgeoisie éclairée qui roule en Mercédès et s’alimente bien. Parce que c’est aussi un film gourmand, entre restes chapardés avalés à la va-vite et dégustation de faux-filet sauce soja. Que ne ferait-on pas pour des prunes au sirop — mais chut à nouveau !
Quand à espérer en sortir, il ne faut pas trop y compter : là-bas comme ici, quand tu es né dans la rue, tu y restes. Je ne sais trop comment on dit « ascenseur social » en coréen, mais on ne peut le dire qu’en pouffant.
Comme ici. Serait-ce qu’ici comme là-bas, le même modèle capitaliste effréné ne marche pas — ou toujours dans le même sens ? Je ne saurais trop vous recommander la lecture du troisième rapport sur les inégalités en France, qui vient de paraître. Si vous êtes trop paresseux pour tout lire, Libé en a fait un résumé à sensations.
En attendant, toujours pas de nouvelles du réalisateur français qui prendra à bras le corps la situation sociale du pays, et en tirera un film de fiction susceptible d’arriver au moins à la cheville du chef d’œuvre de Bong. Si, si, chef d’œuvre n’est pas une hyperbole : c’est prodigieux, prodigieusement joué par des acteurs absolument rodés à tous les genres (Song Kang-ho, l’un des acteurs principaux, a par exemple joué dans le très déjanté le Bon, la Brute et le Cinglé, en 2008, et le très baroque Snowpiercer, précédent tour de force de Bong), et vous ne sentez pas le temps passer, ni se perdre le temps perdu. Et ça, même si ce sont deux heures de plus dans notre vie de chiens, c’est toujours bon à prendre.

Jean-Paul Brighelli

Douleur et gloire

1896822.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxxJ’ai longtemps résisté aux films d’Almodóvar. Trop de couleurs criardes, trop d’hystérie, trop de sexe — même si je sais bien que la revendication érotique, et particulièrement homosexuelle, après quarante ans de franquisme, était avant tout l’affirmation d’une liberté enfin retrouvée : les Américains, qui n’y regardent pas de si près, ont régulièrement classé ses films en X ou RC-17.
Trop de mères, aussi. Et, du coup, trop d’enfance, de curés papouilleurs, d’émois adolescents. Bref, trop de Movida madrileña — même si je sais bien que — voir plus haut.
Mais j’ai vu bon nombre de ses films, quand même : j’y discernais une promesse qui ne se concrétisait jamais tout à fait, mais qui le rendait infiniment supérieur aux grandes machines hollywoodiennes d’un côté, aux films hexagonaux ras du nombril de l’autre.
Et trop de références aussi — Buñuel, Godard, John Waters, Vittorio de Sica, Kazan, Hitchcock, entre autres. Ils se tirent la bourre avec Tarantino à qui étalera le mieux sa cinéphilie.
C’est dire que je suis allé voir Douleur et passion (déjà, me disais-je, un titre quasi décalqué de Visconti…) en traînant un peu les pieds.

Eh bien, Almodóvar a épuré. Du sexe subsistent des souvenirs, des amis enfuis, parfois hostiles. De l’enfance, Almodóvar a gardé l’essentiel : le visage de Penélope Cruz dans les retours en arrière, celui de Julieta Serrano dans le temps présent. Des premiers émois, le corps du maçon à qui le petit garçon apprend à lire et à écrire (en méthode alpha-syllabique !). Du cinéma des autres, il ne reste rien.
Et de la jeunesse enfuie, il reste la vieillesse et la certitude de la mort.
Comme si tous les films précédents étaient des brouillons. Des essais. Et que celui-ci soit le chef d’œuvre, au sens que les Compagnons donnaient jadis au mot.

Il y a des auteurs, en littérature ou en cinéma, qui ont commencé par une œuvre majeure (les Liaisons, le Guépard, Catch 22, le Cœur est un chasseur solitaire, et j’en passe — ou la Nuit du chasseur). Ceux-là, en général, n’ont rien fait d’autre, ayant le sentiment d’avoir tout dit. Mais Almodóvar, de film en film, n’a jamais prétendu faire une œuvre définitive : il tendait vers une création qui serait enfin close sur elle-même. Douleur et gloire n’est pas loin de la perfection : on en sort en se demandant si le metteur en scène s’est senti mourir, pour flirter de si près avec un film total.


Almodóvar a toujours eu une direction d’acteurs exemplaire. Cette fois, cela confine au dédoublement, tant Antonio Banderas, Penélope Cruz et Cecilia Roth (des habitués de sa filmographie) sont stupéfiants. Ils ne jouent pas — ils sont de l’autre côté du miroir, là où l’acteur est le personnage, et où le personnage est à chaque fois un double de l’auteur. Cannes a donné une palme à Banderas — c’était le moins que le jury pouvait faire. Il est à la hauteur du Burt Lancaster de Violence et passion, que j’évoquais plus haut.0830269Je suis sorti de la salle en état de catharsis

lacrymale (la mort de la madre est racontée avec l’économie de moyens, le lyrisme tenu de Cohen dans le Livre de ma mère), en me disant que Parasite, le film de Bong Joon-ho, Palme d’or cette année, a vraiment intérêt à être bon, pour que je n’en sorte pas, la semaine prochaine, en criant à l’injustice…

Et puis il y a le concernement — le hasard qui vous fait prendre pour vous une réplique ou une scène.
C’est sans doute un effet de l’âge : mes étudiants, dont le passé remonte tout au plus, dans leur mémoire, à la semaine dernière, n’apprécieront sans doute pas le film d’ Almodóvar de la même façon que moi. Mais ce cinéaste vieillissant, qui se sent stérilisé, incapable d’un pas ou d’une ligne de plus, et déchiré par la conscience de n’avoir pas tout dit, ou pas bien, a parlé à ce que je suis, glissant sur la pente savonnée par les Parques, incapable d’écrire encore un livre publiable, acculé à la retraite, d’ici un an, en constatant l’échec de tous les combats que j’ai menés, incapable de m’en remettre aux paradis artificiels où se plonge le héros du film, désespérément lucide sur le peu que je suis dans un monde livré à la Bêtise et à l’auto-satisfaction. Si vous vous sentez quelque peu déphasé par rapport à votre propre histoire, Douleur et gloire est fait pour vous — même si comme moi vous n’en retenez que la douleur.

Jean-Paul Brighelli

Philippe Muray l’incorrect

ob_51b8e8_13950733-philippe-muray-genial-et-inacJe crois qu’il n’existe pas de photo de Philippe Muray, jeune ou vieux, sans cigarette au bec. Alors Valérie Toranian, qui sort un numéro spécial (format album, belle mise en pages, 18 € chez votre libraire) sur les « écrits de combat » que de février 1998 à février 2000 il a livrés à la Revue des Deux Mondes lui a laissé sa cigarette.
Couverture-Hors-Serie-MurayUn scandale — d’autant qu’il en est mort, Muray, de la cigarette. Un bel exemple pour les ados qui ne le lisent pas — et qui en sont bien incapables. La loi Evin doit y trouver à redire, au nom de laquelle la Poste a supprimé celle de Malraux en 1996, et sans demander son avis à Gisèle Freund, auteur du cliché originel…
Et nombre de pisse-froids, de sodomisateurs de diptères, de bien-pensants, de faux rebelles, doivent eux aussi trouver à redire aux imprécations de Muray. Parce que cette charnière 1998-2000, cohabitation Chirac / Jospin, Zidane héros de la décennie, Jack Lang revenu d’entre les morts de fête, a marqué notre entrée dans ces temps barbares qui constituent notre modernité. Ce n’est pas le terrorisme islamique qui nous a fait entrer dans un siècle incertain : c’est Homo Festivus qui a marqué — avec la Fête de la musique et Paris-plage, parmi tant d’événements — la vraie fin de l’Histoire dont causait alors Francis Fukuyama. Comme dit fort bien Valérie Toranian en introduction à ces 136 pages de perles de culture, « on imagine sans peine le torpillage que Philippe Muray aurait réservé à notre XXIe siècle si « murayen », qui communie dans la religion transhumaniste, le PowerPoint et la trottinette. »
Oh oui, Muray nous manque — mais il nous a montré la voie.

Il n’a pas été tout à fait le seul. Sébastien Lapaque, qui préface le volume, note que On ferme, le grand texte de Muray sur l’impuissance de la littérature contemporaine, « n’en reste pas moins l’un des plus majestueux romans de langue française publié à la fin du XXe siècle — tandis que paraissaient Gaieté parisienne de Benoît Duteurtre, Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq, Monnaie bleue de Jérôme Leroy et Des hommes qui s’éloignent de François Taillandier ». Tous fréquentés dans le cadre de la revue l’Atelier du roman, à qui Muray a donné de si belles pages, que vous retrouverez dans les indispensables Essais publiés en 2010 aux Belles Lettres. Un quarteron de mousquetaires désabusés, désabusants, désespérés, désespérants.bm_9782251443935

C’est que l’avènement de la Bêtise à front de taureau prophétisée par Flaubert, la plus belle entreprise de cette époque glauque que Muray a si bien décrite dans le XIXe siècle à travers les âges (1984), donne aujourd’hui ses fruits blets — et les donne en continu. « L’univers hyperfestif est très précisément celui où il n’y a plus de jours de fête », écrit Muray. « Celui où toute plaisanterie est plus que jamais guettée par le gendarme vertueux. » Que l’on ait besoin désormais de marquer, d’un double crochet des doigts, les mots que nous mettons entre guillemets à l’oral, de peur d’être incompris de l’imbécile d’en face, en dit long sur le triomphe de Monsieur Homais.

Homais sur lequel Muray écrit des choses passionnantes : « Dans Madame Bovary, c’est au nom du progrès que le pharmacien Homais, vers la fin du livre, exerce son droit d’ingérence, et au nom des Lumières qu’on le voit se transformer en groupe de pression. » Un héros tout à fait moderne, le prototype de ces empêcheurs-de-penser-hors-des-sentiers-battus qui désormais écrivent dans Libé (souvent cité par Muray, qui y recense, comme dans le Monde ou dans l’Obs, les marqueurs de la démocratie totalitaire qu’est la nôtre). « Il n’y a plus de différence entre le discours des artistes, celui de l’élite éclairée et ceux de la classe politique. Ici aussi la fusion s’est opérée, les discriminants ont disparu, tout est noyé dans une interminable homélie. »

À propos d’homélie, j’ai bien ri aux mésaventures de la ville de Meaux. Un « touristographe » du Monde, à l’été 1998, se promène dans cette cité dont Bossuet, rappelez-vous, fut « l’aigle » — « Bossuet sur la falsification duquel la ville ne parvient pas à bâtir le mensonge crédible d’un quelconque festival. « C’est que ça résiste Bossuet. « Ça ne marche pas, Bossuet. Ça n’entre pas dans la broyeuse festiviste. Ça coince. C’est trop gros. Ça n’a rien de rigolo. » Et de conclure : « Il n’y aura pas de Bossuetland. »
Applaudissons — les occasions de se réjouir se font rares. Oui, Bossuet et Muray sont irrécupérables. Comme tous les grands écrivains. Pas de Sadeland à La Coste, pas de Laclosland à Amiens, pas de Stendhalland à Grenoble. Ni de « Parc Céline » à Courbevoie.

On connaît Muray, même quand on ne le connaît pas, pour quelques formules qui firent mouche. Le « nettoyage éthique » par exemple, à propos de la guerre que l’OTAN mena au Kosovo, pilant la Serbie sous les bombes au nom des droits de l’homme. On reconnaît les vrais écrivains à cette capacité de faire du neuf avec un déplacement minuscule du sens — de l’envie de pénis à « l’envie de pénal », si caractéristique de notre époque de plaideurs et de bonnes consciences outrées. Comme Prévert et sa façon de dire « Elle a pris ses jambes à mon cou ». Un placement d’univers dans une mutation phonétique minuscule. Un vrai écrivain.
Pas comme ces 31 écrivains convoqués par le Monde (toujours lui) en 1998 pour dénoncer un monde « où la folie rôde », 31 écrivains « face à la haine » (il s’agit alors de dénoncer le discours du FN version Jean-Marie). « On installe trente et un écrivains face à cette haine. On les place devant. On les assoit là. Comme les vacanciers des tableaux de Boudin en face de la mer. » Face à la haine ? « C’est comme si on mettait la littérature en face de la vie. Comme si Dostoïevski, Sade, Lautréamont, Céline, Balzac, Bloy, Bataille, Faulkner et cinquante autres n’avaient jamais cessé d’explorer ces territoires noirs. Explorer. Ils ne sont pas restés en face. Ils s’y sont compromis. » Mais bon, vous avez compris, il y eut jadis Dostoïevski ou Sade ou Céline, nous avons Didier Eribon et Edouard Louis. Sans doute les avons-nous mérités.

Mais nous n’avions pas mérité de perdre Muray. Pas à 60 ans. Je ne sais ce qu’en pense Elisabeth Levy, qui le connaissait bien et avait tiré de sa fréquentation Festivus festivus (Fayard, 2005). Mais je me rappelle fort bien avoir pensé, à sa disparition, que la mort était vraiment chienne, qui prenait Muray et nous laissait Christine Angot. Ou tel ou telle autre. Un seul être nous manque et tout est repeuplé par des minables.
Je m’en veux d’être passé longtemps à côté de Muray. J’avais lu son remarquable livre sur Céline, en 1981, puis j’ai laissé flotter, je ne suis revenu à lui que peu de temps avant sa disparition — quand l’abominable XXIe siècle a fait sentir son poids, alors même qu’il était dans les limbes. A l’articulation de ces années 1998-2000, quand il écrivait pour la Revue des Deux Mondes. Mais ce bel album est la session de rattrapage de celles et ceux qui l’ont raté de son vivant, et qui, à le lire, constateront que lui, il ne ratait personne. Ne faisons pas de prisonniers — et buvons frais et du meilleur, comme disait Rabelais.

Jean-Paul Brighelli

Si vis pacem, parabellum !

imagesIl est rare, en cinéma comme ailleurs, que le culte soit immédiat. Même les Tontons flingueurs ne furent pas bien accueillis à leur sortie. Et Mahomet ne fut pas prophète en son pays…
Il est d’autant plus intéressant de voir un film — et même, en l’occurrence, une série — entrer dans le registre du cultissime dès son apparition. En quelques répliques, John Wick est passé tout vivant dans la légende du 7ème art. Qu’on en juge — dès le numéro 1 de la série :
« He is not Babayaga. He’s the man who kills the fucking Babayaga ! »
« He killed three men with a fucking pencil ! »
« … for a car and a fucking puppy ! »

Vous avez compris : prenez une phrase en soi anodine (quoi de plus ordinaire que de tuer trois personnes avec un crayon ?), rajoutez « fucking » devant le mot le plus anodin, et vous avez le cœur du dialogue des films de Chad Stahelski.

Chad Stahelski, ancien cascadeur, puis réalisateur, doublait déjà Keanu Reeves dans la saga Matrix, et il le double encore dans les films qu’il lui fait tourner. Je suis resté par curiosité jusqu’à la fin du générique final, pour visionner la liste des « stunts » utilisés pour John Wick Parabellum : elle est impressionnante. On se demande d’ailleurs par quel miracle quelques petites croix, apposées devant les noms, ne signalent pas les « casualties of film » d’un long métrage aussi percutant.

Cela dit, et c’est l’essentiel, j’ai passé 130 minutes de pur bonheur. On sort de là comme Aristote devait sortir des tragédies de Sophocle : épuré. Catharsis est le second prénom de Wick. Un peu d’Air Wick, et le fond de la conscience est plus pur !
D’autant que si les décès sont innombrables (après la première centaine, vous ne comptez plus, ce n’est que du bonheur), ils sont si magnifiquement stylisés, l’hémoglobine agrémente si bien les éclairages hyper-réalistes, les reflets multiples — on se croirait dans certaines toiles de Richard Estes ou de Don Eddy —, que l’intention est manifeste : il s’agit de style, et non de boucherie.

Il s’agit aussi du jeu (discret — on n’est pas chez Tarantino) des références. John Wick se fabrique un Colt Frontière à partir de plusieurs modèles — empruntant à l’un son barillet, à l’autre son percuteur, remontant le tout sur le canon d’un troisième, etc. Une scène que les vrais amateurs ont reconnue : Eli Wallach faisait de même dans le Bon, la Brute et le truand. Sans compter une longue scène à cheval dans New York, tout droit revenue de True Lies, où Schwarzenegger chevauchait pareillement à travers Washington. Et on ne sacrifie pas seulement aux codes du film d’action : Anjelica Huston (oui ! Elle ! Inchangée à 68 ans — dans le genre terrifiant)72f8e787a43c4b116b4df4c28bb68ae99cc2dd52 officie dans un théâtre baptisé Tarkovski. Comme Andreï.

Les féministes qui ne fréquentent pas ce blog (elles ont tort, ça les rendrait plus intelligentes) pensent-elles qu’il s’agit là encore d’un déluge de testostérone et autres hormones mâles ? Pas même : Halle Berry (oui ! Elle ! Inchangée à 53 ans — dans le genre plus belle femme du monde)17-john-wick-3-halle-berry-lede.w700.h700 flingue son lot de méchants en tous genres. Elle est, comme jadis Hécate, accompagnée de chiens. Quand on vous dit que c’est hyper-culturel…

Keanu Reeves, que l’on a pu croire à certaines époques un peu monolithique, arrive à des sommets d’émotion : depuis l’Opus 1, il pleure son épouse disparue — et il la pleure vraiment, au milieu des ecchymoses les plus variées et des raccommodages de bidoche les plus improvisés._07956f40-77c4-11e9-9073-657a85982e73J’expliquais récemment à des étudiants comment un acteur formé à l’Actor’s Studio allait chercher dans son histoire personnelle de quoi faire remonter les émotions adéquates pour le rôle à interpréter. Eh bien, la compagne de Reeves en 1999 a donné naissance à une petite fille mort-née (« the fucking puppy / pupil / child ») et s’est tuée en voiture un an plus tard : voilà comment on fait les grands acteurs, les grands artistes, les grands romanciers. Le complexe d’Orphée, c’est comme ça que je l’appelle. Je vous en parlerai un jour.
Comparez le Reeves des Liaisons dangereuses en 1988 (dans le film de Frears, c’était lui, Danceny) ou même celui de Speed en 1994 et l’acteur génial de Matrix (de 1999 à 2003) et de John Wick (depuis 2014) : quelque chose a déchiré l’armure de ce garçon. Pour notre plus grand plaisir. Sa souffrance fait notre bonheur.

Sans compter l‘intelligence du scénario, qui offre un père de substitution à Reeves (qui n’a pour ainsi dire pas connu le sien). Un père qui dans les films précédents restait sur l’expectative, et qui met enfin sa puissance au service de rejeton. Comme si Arthur se réconciliait avec Mordred. Comme si Rostam se réconciliait avec Sohrab — au lieu de le tuer. Voilà ce que ça donne, me souffle Jennifer Cagole, dont c’est la spécialité, lorsque le mythe consent à rallier l’Histoire.

Allons, je n’ai rien divulgâché (décidément, j’adore ce mot qui vient d’entrer au Petit Larousse). Courez-y, puis offrez-vous les deux volets qui précèdent, si vous ne les avez déjà, en attendant le quatrième, prévu pour 2021 : le culte n’attend pas.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’ai vu également Long Shot, avec Charlize Theron — un titre traduit en français par Séduis-moi si tu peux… C’est à hurler de rire. Courez-y aussi.images-1

Europe et les chiens

1439580-1Photo Nice-Matin. La calvitie du type large d’épaules habillé en rouge est la mienne.

Il pleuvait hier samedi 18 mai sur la baie des Anges, on se serait cru sur une plage belge,

Comme à Ostende
Et comm’partout
Quand sur la ville
Tombe la pluie
Et qu’on s’demande
Si c’est utile
Et puis surtout
Si ça vaut l’coup
Si ça vaut l’coup
D’vivre sa vie !…

Des Gilets Jaunes occupaient pacifiquement la Promenade des Anglais, ce qui a donné à Christian Estrosi un bon prétexte pour ne pas participer au débat sur l’Europe monté sur le coup de 15h30 par Marianne et Nice-Matin. Tant mieux pour lui, il se serait fait alpaguer par une dame blonde venue tout exprès pour l’invectiver. C’est son adjoint, qui le remplaçait, qui a encaissé pour son patron. Avec stoïcisme, je dois dire.

J’assistais donc hier samedi à un débat sur l’Europe, au Centre Universitaire Méditerranéen, le CUM. « Campagne atone », a dit Polony — vêtue et accueillie en rock star, comme d’habitude —, qui présidait aux échanges avec sa pertinence et sa patience ordinaires. Alain Léauthier (« Qu’est-ce qu’il a grossi, Léo », a soupiré ma voisine qui le connaît de longue date —« et, a-t-elle ajouté en toute impartialité, vous lui rendez des points en ce moment, mon cher ») jouait Monsieur Loyal entre les divers intervenants, puis face à la salle, conviée dans un second temps à prendre la parole.
Peut-être me suis-je demandé ce que venait faire là Pierre Larrouturou, rescapé du PS et n°5 sur la liste emmenée par Raphaël Glucksmann, l’homme qui invite Vallaud-Belkacem pour fêter la résurrection du Magazine Littéraire, l’homme qui a mis Claire Nouvian, la harpie qui veut la peau de Pascal Praud, en deuxième position sur sa liste — et j’espère bien qu’ils n’atteindront pas les 5% qui leur permettraient d’avoir un élu… Plus je vieillis et moins je me sens porté vers le fair-play et l’éventail des opinions. Lorsque l’on pense bien (et Polony pense bien), pourquoi s’encombrer d’une petite pointure qui pense courbe ?

Spinoza dit quelque part que le concept de chien ne mord pas — mais le vrai chien, en revanche… Le concept d’Europe, tel qu’il a été agité hier par certains comme une muleta devant le mufle de l’électeur stupéfié, ne signifie rien non plus — mais l’Europe, la vraie, celle des trusts, des lobbies, et de cette Commission européenne qui prend des décisions par-dessus la tête des Etats, elle, elle existe. Et quoi que disent les uns et les autres, c’est pour la pérenniser que nous sommes conviés à voter…
Parce que les uns et les autres peuvent protester, jurer leurs grands dieux qu’ils veulent les « Etats-Unis d’Europe », selon la formule de Hugo (même si les Etats-Unis, en 1848, ce n’était pas grand-chose) puis par Mendès France en 1930 (La Banque internationale, contribution à l’étude du problème des États-Unis d’Europe). L’année même, comme l’a rappelé l’un des intervenants, où paraissait Malaise dans la civilisation — qui est en fait Malaise dans la culture, Freud refusant d’opposer les deux termes.

Et c’est bien dans la culture que réside le nœud du problème. Et personne ne s’en est soucié, sauf Polony qui a évoqué — un peu vite — ce Protocole de Lisbonne qui en 1999-2000 a sonné le glas de l’Ecole des Savoirs et a sommé tous les systèmes éducatifs européens de définir un « socle commun » (assez bas pour que tous s’y hissent) et de s’en remettre aux « compétences ». Par exemple ce « vivre ensemble » qui a permis depuis vingt ans la juxtaposition de communautés antagonistes, au lieu de favoriser leur insertion et leur assimilation dans une culture commune.
Et personnellement, je n’ai aucune envie de « vivre avec » — avec un poignard suspendu au-dessus de ma tête, avec des burkas invitées aux sorties scolaires, et avec des élus qui proposent que l’arabe devienne la seconde langue officielle du pays. Pas envie de vivre avec une langue et une culture « européennes » aussi indifférenciées que ses billets de banque. Je veux Montaigne, et Racine, et Laclos, Flaubert ou Valéry. Pas avec les œuvres complètes de Jean Monnet, qui haïssait les nations autant qu’il détestait De Gaulle.

L’Europe, c’est, depuis vingt ans, la descente aux Enfers d’une école déjà gravement menacée par les lubies pédagogistes, auxquels Bruxelles a donné les pleins pouvoirs. Polony le sait bien — mais elle a horreur de se mettre en avant et de rappeler qu’avec Nos enfants gâchés, elle avait en 2005 sonné l’alarme. Il est là, le débat, et nulle part ailleurs. Le reste — l’économie — est au fond accessoire. Le vrai problème est politique : voulons-nous ou non nous faire dicter définitivement notre culture par les Hyperboréens, comme disait Renan, de Prusse et de Hollande — ceux mêmes qui au nom des droits inaliénables des barbares, ont fait de leur mieux pour anéantir la Grèce ?
Parce qu’en descendant de la gare vers le centre via l’avenue Jean Médecin, je suis tombé en arrêt devant une plaque rappelant ce qu’a fait, à Nice, la culture allemande :SL372259

Alors, la dette… On s’en fiche : celle de la France, en 1789, était abyssale. Quatre ans plus tard, on n’en parlait plus. Et le Congrès de Vienne en 1815 l’a définitivement effacée, pour ne pas gêner les Bourbons provisoirement revenus sur le trône.
Je ne suis pas bien sûr d’aller voter la semaine prochaine — sinon dans le cadre mensonger d’une élection européenne devenue ici référendum national —, parce que ce n’est pas avec des bulletins et des urnes que l’on prend la Bastille, ni que l’on abreuve nos sillons.
Et Bruxelles est une Bastille à démanteler.

On donna ensuite la parole au public. In fine, un Gilet jaune, visiblement très peu au fait des jolis discours de l’intelligentsia, qu’il avait toutefois suivis avec patience, a levé poliment la main et posé la question qui tue, comme le rappelle Nice-Matin aujourd’hui : « Sommes-nous vraiment en démocratie ? répondez-moi par oui ou non ! Parce que je crois, moi, que nous sommes en oligarchie… »
Les manifestations qui durent ont ceci de bon qu’elles font progresser très vite la conscience politique…

« La Démocratie » est au programme (officiel) des classes prépas scientifiques l’année prochaine. Si jamais Polony me lit, et qu’elle passe à Marseille entre septembre et juin, je serais enchanté de la recevoir deux heures pour qu’elle explique à mes élèves en quoi le « concept », comme aurait dit Spinoza, est problématique, dès lors qu’on le confronte aux faits. La démocratie ne mord pas, sur le papier — mais l’oligarchie, oui. Et l’Europe aussi.

Jean-Paul Brighelli

L’humanité en péril, Claire Nouvian et Caligula

J’ai une sainte horreur des ayatollahs.
Même au temps de ma folle jeunesse, j’avais du mal à encaisser l’apologie de Pol Pot à laquelle se livraient certains de mes beaux amis. Et ma détestation des islamistes prend son origine dans cette haine passionnée de tout ce qui veut m’enrégimenter sans passer par la case Raison.
Alors arriva Claire Nouvian.
Je ne reviendrai pas sur l’émission de Pascal Praud qui a déclenché sa feinte colère et sa vraie manipulation. Elisabeth Levy l’a racontée en détail. Marianne a patiemment vérifié les faits. Même Libé s’y est mis : la vidéo sur laquelle s’appuie la seconde de liste de Raphaël Gluksmann (vous vous souvenez sans doute, c’est l’homme qui a massacré le nouveau Magazine littéraire que nous évoquâmes jadis, l’homme qui a soutenu ce grand démocrate géorgien, Mikheil Saakatchvili, l’homme qui pense avoir trouvé l’alternative libérale au libéralisme, bref, l’homme qui a chaussé les pantoufles du PS pour les élections européennes et la satisfaction de son ambition germanopratine) est un montage digne des périodes les plus sombres de l’Histoire.
Dorénavant nous le savons : ces écolos-là au pouvoir, c’est Big Brother dans le jardin. Claire Nouvian a d’ailleurs lancé une pétition pour que le CSA — saisi par une centaine de ses supporters inconditionnels — interdise dorénavant tout propos climato-sceptique. On voit bien le schéma : le négationnisme historique est interdit, interdisons le négationnisme climatique. L’heure est grave, protégeons les bancs de harengs comme on protège les Juifs — et vu ce qui arrive aux Juifs dans certaines banlieues, j’ai peur pour les harengs.

Cela fait cinquante ans que des écolos vrais — dont certains, comme Cabu ou Wolinski, ont payé dans leur chair leur liberté de parole — ont co-fondé avec Pierre Fournier la Gueule ouverte,ob_2dbd78_cc-118544 le premier grand canard écolo qui vous apprenait à fabriquer votre propre éolienne ou votre propre énergie solaire, de façon à ne plus vous laver qu’à l’eau tiède. Cinquante ans, et les écolos à la Nouvian éclosent aujourd’hui ? L’écologie a été l’un des combats essentiels de ma génération — et des morveuses médiatiques voudraient nous faire croire qu’elles sont les premières à s’en soucier ?
Je vous le dis franchement : pas une voix pour ces inquisiteurs de pacotille.

Bien sûr que le climat se réchauffe — il n’est jamais venu à l’idée de Pascal Praud, d’Elisabeth Levy ou de quiconque, hormis Trump, de le nier. Mais s’il n’est plus possible d’argumenter sur la part de l’homme dans ce réchauffement ; s’il n’est plus possible d’expliquer que la Terre est depuis toujours passée par des phases de réchauffement et de glaciation ; s’il est désormais interdit de se moquer des Allemands, qui pour avoir renoncé aux centrales atomiques ont remis en marche les centrales classiques et polluent deux fois davantage tout en détruisant l’environnement à grande échelle ; si certains mots (« hystérique » en l’occurrence) sont à présent proscrits parce qu’il ne faut pas faire de peine à ces femmes que régentent leurs hormones, leur désir de médias et leur envie de pénal — alors oui, le fascisme vert est une réalité de terrain.

La liberté de parole est manifestement climaticide, comme le rappelle Laurent Alexandre avec un humour légèrement angoissé — parce que ces gens vont être élus à Bruxelles. Elus par les bobos gogos qui les financent et les plébiscitent.

Je ne comptais pas parler de Claire Nouvian : j’avais l’intention de faire un compte-rendu honnête du livre de Fred Vargas que je venais de lire, l’Humanité en péril,c22bac3c-92d2-4cec-a4ca-d4ea2f709cfd et qui est d’un côté bien écrit, de l’autre plein de renseignements utiles sur ce qui doit trôner sur vos prochains sushis. La question alimentaire est au cœur de l’ouvrage — et sachez-le, si nous devons, comme le conseille Vargas, éliminer tous les produits de consommation courante dont la production fait dangereusement baisser les réserves en eau, nous cesserons de rire. Rien de bien neuf, Orsenna nous avait déjà fait comprendre en 2008 dans l’Avenir de l’eau que l’une des prochaines guerres mondiales sera une guerre de la soif.
J’avais aussi l’intention de vous parler du dernier numéro de la Revue des Deux mondes,Couv-Revue-des-Deux-Mondes-Mai-2019 qui analyse dans le détail la main-mise, sous couvert de « décolonialisme » et autres fariboles « genrées », des islamistes sur l’Université française. Là, il y a des combats immédiats, que racontent Isabelle Barbéris sur la « propagande » idéologique ou François Dosse sur le « structuralo-marxisme » au sein de l’université. Une reprise intelligente du livre de Roger Scruton, l’Erreur et l’orgueil,51YQLZ9KoDL._SX316_BO1,204,203,200_ qui analyse en détail les diverses idéologies auxquelles les Français se sont ralliés depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Mais j’en avais fait autant, quoique de façon moins systématique, dans Voltaire ou le jihad
On y apprend aussi — dans un article hilarant de Joseph Magne — que prononcer le nom de Philippe Muray (ou de Christophe Guilluy, ou d’Alain Finkielkraut ou de — les listes de proscription s’allongent chaque jour) est passible désormais d’ostracisme universitaire. Après tout, on hésite à la Sorbonne à faire de la marquise de Merteuil une grande féministe, puisqu’elle a bien peu d’empathie pour les deux gourdes victimes de Valmont et de leur propre bêtise.

Je ne suis pas sanguinaire — pas plus que Robespierre, dont le cœur saignait à chaque exécution. Mais quand j’entends les écolos geindre en élevant leurs mains vers Claire Nouvian, il me revient en mémoire ce vœu inaccompli de Caligula : qu’ils aient tous une seule tête pour qu’on puisse la couper d’un coup. Après tout, les Florentins, après une courte folie, se sont remis à raisonner et ont fait comprendre à Savonarole ce qu’ils pensaient de ses excès. La Revue des Deux mondes a raconté l’histoire en détail il y a deux ans. En vérité je vous le dis, sans vouloir divulgâcher la fin, ça a fait mal au moine fou : ainsi finissent les extrémistes.Capture d’écran 2019-05-14 à 06.05.45

Jean-Paul Brighelli

Juges en Corse

92ac1c6_cV-1KifvUxyOxRR1DkP62MnJ« … vous ne trouverez pas, en cherchant dans nos quatre-vingt-cinq départements, je dis quatre vingt-cinq départements, car, bien entendu, j’excepte la Corse de la France… » (Dumas, le Comte de Monte-Cristo, chap..XL)

Faut-il encore excepter la Corse de la France ? On le penserait presque, après avoir fini Juges en Corse, le curieux ouvrage, très fouillé et plein de silences, que Jean-Michel Verne, journaliste spécialisé dans la grande criminalité, que ce soit l’Affaire Yann Piat ou les comptes de l’OM, vient de consacrer à la justice en Corse, de 1991 à nos jours. Presque trois décennies, et en termes de bilan comptable, une foule de meurtres pour quelques condamnations.

C’est que la Corse est un pays singulier. Le taux d’élucidation des homicides, en France continentale, est de 90-95%. Dans l’île natale de Napoléon et d’Antoine Guerini, il ne dépasse pas 10%. La différence est à chercher d’un côté dans l’omertà qui est ici une seconde nature, et d’un autre côté dans l’extrême professionnalisation du crime. Neuf fois sur dix, on trouve l’assassin parce qu’il a des liens avec la victime. Mais lorsque l’on a affaire à un tueur professionnel, parfois même venu tout exprès sur l’île pour remplir un contrat…

Jean-Michel Verne a eu l’idée d’interviewer les magistrats chargés, durant ces deux décennies, de représenter en Corse la justice française. Et de les faire parler à la première personne : l’ouvrage est ainsi un recueil de témoignages d’hommes de l’art. Je dis « hommes » parce qu’il n’y a pas une femme parmi ces neuf grands témoins. Un hasard, sans doute.
Il n’y a pas non plus de Corses. Par un décret datant de Napoléon, l’Etat évite de nommer dans l’île, à haut niveau, des gens qui pourraient y avoir des attaches, et seraient donc susceptibles d’être influencés par une parentèle tentaculaire. Inspecteurs des impôts, hauts gradés de la police, procureurs, recteurs et préfets sont invariablement choisis parmi les Continentaux. Et de hauts fonctionnaires corses qui ont fait sur le Continent l’essentiel de leur carrière, et aspirent, à quelques années de la retraite, à rentrer au pays, doivent patienter jusqu’à la fin : dans la haute fonction publique, le Corse est persona non grata en Corse. Jean-Jacques Fagni, brièvement procureur à Bastia, est en fait catalan d’origine — et s’est retrouvé logiquement à Perpignan en 2016 — ce qui, dans les Pyrénées-Orientales, ne gêne personne. Mais en Corse…

Ce qui explique le retard à l’allumage des juristes convoqués par Jean-Michel Verne. Ils mettent invariablement une bonne année à comprendre la structure de la société corse — sans compter qu’aucun d’eux ne parle la langue corse : on se croit revenu aux temps lointains où elle était, entre truands, un code bien pratique pour ne pas être compris des flics continentaux. Comme l’a été par la suite le pataouète, — et aujourd’hui l’arabe.

Seconde cécité moins compréhensible : ces hauts magistrats se focalisent sur le grand banditisme — la défunte bande de la Brise de mer, où opéraient certains de mes copains d’enfance, les frères Guazzeli de La Porta, ou celle du Petit Bar, toujours active, et dont un ami proche, Antony Perrino, a récemment repris la compagnie Corsica Linea (l’ex-SNCM), tout en gérant un empire immobilier et 35% du quotidien Corse-Matin. Une belle réussite comme on aimerait en voir plus souvent
Et ils laissent soigneusement de côté les morts des milieux nationalistes.

Prenez par exemple Bernard Legras. Il est nommé dans l’île en juin 1998, peu après l’assassinat du préfet Erignac, et il y restera jusqu’à l’été 2001. Nommé par un gouvernement socialiste, qui s’appuie sur le FLNC Canal habituel (et le Grand Orient) pour circonvenir (ça, c’est un euphémisme !) les nationalistes du Canal Historique et de la Grande Loge, interlocuteurs traditionnels de la Droite en général et de Pasqua en particulier.
Du coup, notre honnête magistrat ne s’intéresse aucunement à l’exécution, par un commando qui a joui de complicités curieuses, de Jean-Michel Rossi, en août 2000 à Ile-Rousse. Il avait écrit avec François Santoni (avec lequel il dirigeait Armata corsa, scission du FLNC après l’assassinat d’Erignac, que tous deux condamnaient, et qui sera également assassiné par des tueurs particulièrement bien entrainés en août 2001) un livre intitulé Pour solde de tout compte41TYK3PF6FL._SX292_BO1,204,203,200_ — co-rédigé par mon ami Guy Benhamou, alors journaliste à Libération. Santoni, effaré de l’impunité des tueurs de Rossi, écrivit juste après son exécution Contre-enquête sur trois assassinats, un livre dont il savait qu’il entrainerait son élimination. Le ivre a reparu, avc des préfaces inédites de Christel Baldocchi, alors compagne de Santoni, et de Lelia Rossi, la sœur du leader assassiné.511ZNS0E01L._SX298_BO1,204,203,200_

Des informations toutes recoupées, publiées dans cette enquête, aucune n’a ému notre magistrat. Il avait tant à faire avec le grand banditisme — alors même que Rossi et Santoni dénonçaient le « national-affairisme » et la façon par exemple dont l’immobilier, en Corse, servait de lessiveuse géante à des intérêts insulaires et continentaux.
Mais de tout cela, j’ai parlé dans Pur Porc, en 2003, et dans Main basse sur une île, le téléfilm qu’Antoine Santana et moi en avons tiré en 2011.main_basse_sur_une_ile_ce_soir_sur_arte_full_actu Pures fictions, bien sûr…

En fait, l’intrication du grand banditisme et du nationalisme est si étroite qu’il faudrait bien autre chose que quelques magistrats qui se posent sur l’île le temps d’en faire une piste d’envol pour la suite de leur carrière. Il faudrait un juge nommé avec des pouvoirs spéciaux, affranchi des règles ordinaires, doté de pleins pouvoirs qui lui permettraient de passer par dessus la tête des avocats (qui se sont émus du livre de Verne, les pauvrets) et autres défenseurs des droits des truands, et indépendant du pouvoir politique. Quelqu’un qui aurait pour mission de démanteler la mafia, dont la majeure partie de l’empire est aujourd’hui légalisé, grâce à des années d’errements (ah, Broussard !) où l’on a cru pouvoir utiliser des gangsters contre les nationalistes. Comme Elliot Ness a démantelé l’empire de Capone. Rêvons, mes amis, rêvons.

Alors, bien sûr, un livre a toujours des limites. Et celui-ci est, à sa façon, très corse — même si Jean-Michel Verne ne l’est pas : il se lit à deux niveaux — dans ce qui y est imprimé, et dans les blancs, dans les manques, dans les sous-entendus. Dans le non-dit, qui est l’une des grandes spécialités insulaires, avec le lonzu, l’eau d’Orezza et le GR20.

Jean-Paul Brighelli

Ethiopie : l’école des confins

Un ami cher, et qui me supporte depuis une bonne cinquantaine d’années, a la curieuse manie de faire collection de sites improbables et désolés. Sud algérien ou tunisien, Mauritanie, Egypte, Namibie, depuis une quinzaine d’années il ne s’est pas privé de déserts. Rétrospectivement, nos balades sur le GR10 ou le GR20, pour sportives qu’elles fussent, doivent lui paraître bien conventionnelles.
Il part le plus souvent avec un groupe de copains, souvent toubibs comme lui — et par les bons soins d’une agence sise dans les Pyrénées, la Balaguere — qu’il recommande à Bonnet d’âne et à ses lecteurs. Un minimum de confort (mais du confort quand même : il m’a un jour fait saliver au récit d’un pommard ou d’un château-laffitte, je ne sais plus, opportunément sorti des sacoches d’un dromadaire pour accompagner l’agneau au charbon de bois quelque part au sud de Tataouine), de longues marches toujours stoppées à la limite inférieure du harassement, des paysages brûlés et des autochtones à l’unisson. Et des images plein les yeux — et, accessoirement, plein le Nikon.

En février dernier, via Francfort et Addis-Abeba, sur ces Ethiopan Airlines dont les Boeing s’écrasent de temps en temps sans qu’il en aille de leur faute, il est parvenu au nord-Ethiopie, Lalibela d’abord, ce sanctuaire millénaire connu pour ses églises enfouies dans la rocheCapture d’écran 2019-04-28 à 11.27.29Puis plus au nord encore, vers le Tigré (qui faillit faire sécession à la fin des années 1970, quand le régime de Mengistu massacrait allègrement des milliers d’écoliers) et ses hautes solitudes. Même si dans un pays de plus de 100 millions d’habitants, on n’est jamais trop seul : les routes sont pleines, m’a-t-il dit, de gens qui marchent, sur des dizaines de kilomètres, pur vaquer à leurs affaires — ou pour aller en classe.
Et c’est là que je voulais en venir. Quelque part au milieu de nulle part, non loin de la frontière de l’Erythrée, le petit groupe est tombé sur un village où avait été construite une école, et où officiait une toute jeune institutrice : l’Ethiopie, qui n’est pas un pays aussi civilisé que le nôtre, ignore la notion de « professeur des écoles » et la bénédiction des ESPE ; les enseignants, « engineers of mind », disent-ilsCapture d’écran 2019-04-28 à 11.34.16se contentent de transmettre à leurs élèves (les ignorants ! Ils ne disent pas « apprenants » !) des savoirs aussi savants que possible, qu’ils font répéter inlassablement. Parce que, comme il est écrit sur les murs de la classe,Capture d’écran 2019-04-28 à 11.35.03

C’est cette façon de les transmettre qui m’a intéressé. Ils ne sont pas civilisés comme nous, ils n’inondent pas les « apprenants » de tablettes et d’écrans portables, ils osent même le par-cœur et le psittacisme, bête noire des pédagos bien de chez nous.
Et ils dessinent les leçons sur les murs. Par exemple le système sanguinCapture d’écran 2019-04-28 à 11.30.52Ou les trompes de FallopeCapture d’écran 2019-04-28 à 11.29.12un ventre en coupe de future parturienteCapture d’écran 2019-04-28 à 11.29.28le mécanisme de la visionCapture d’écran 2019-04-28 à 11.31.48ou les valves cardiaques :Capture d’écran 2019-04-28 à 11.33.31

Ou, tout aussi bien, la géographie. Autant apprendre que l’on est une nation entourée d’autres nations — qui ne sont pas nécessairement amies, ni laïques comme l’est l’Ethiopie.Capture d’écran 2019-04-28 à 11.33.56Et qui pourraient bien venir un jour expliquer aux chrétiens du Tigré de quel bois se chauffe la charia.

Sans compter que ces primitifs, qui n’ont pu bénéficier des conseils du couple Foucambert / Charmeux et de la sublimité de la méthode idéo-visuelle, rebaptisée « semi-gobale » dans les ESPE où on l’enseigne, apprennent à lire selon une technique alpha-syllabique, de A comme Abstinence à C comme Condom — si !Capture d’écran 2019-04-28 à 11.31.24

Les murs de la classe — terre battue, pupitres en bois creusé par les années et les coudes qui s’y sont usés —sont ainsi décorés des éléments-clés du programme. Et éventuellement d’un rappel imagé de la cellule de baseCapture d’écran 2019-04-28 à 11.33.09(Bien sûr, je déplore tout comme vous, chers lecteurs, que ces ignorants en soient restés à la famille traditionnelle, sans s’ouvrir davantage aux beautés des couples de même sexe gérant un enfant né sous PMA / GPA).

Evidemment, c’est très loin, ce sont des sauvages, ils ignorent les bienfaits de la civilisation avancée, l’enseignement de l’ignorance, la fabrique du crétin, les IUFM et les ESPE, les séminaires « racisés » de SUD-Education, et autres belles trouvailles de la civilisation perfectionnée.
Je me demande parfois si nous n’avons pas des soucis de riches — scolaires et autres. Les Ethiopiens, à force de marcher, ne font pas de mauvaise graisse, et leurs écoles, dans le plus grand dénuement, grâce à la bonne volonté de maîtres inflexibles et bien plus mal payés que les nôtres, font avancer un pays tout entier.

Jean-Paul Brighelli