L’école est finie !

Nous n’avions pas encore tout vu.

Article de Marie-Estelle Pech, paru dans le Figaro du mercredi 24 mai — Saint Donatien…

« Est-il besoin pour intéresser les élèves à la littérature de leur faire étudier les autobiographies de Loana, Charlotte Valandrey, Jean-Pierre Pernaud et autres stars du petit écran ? Les futurs professeurs de français en seront peut-être un jour réduits à cette extrémité. Cette année, huit enseignants du renommé lycée Joffre à Montpellier (Hérault) ont décidé de faire un premier pas dans cette direction. Ils ont fait plancher leurs élèves de première sur la récente autobiographie à succès du chanteur Hervé Vilard, L’Âme seule, où ce dernier raconte son passé d’enfant confié à l’assistance publique. Au risque de déconcerter les examinateurs, cet ouvrage sera même présenté à l’oral du bac par les élèves de Joffre dans quelques semaines ! «Ce livre a de vrais qualités littéraires», justifie Patrick Loubatière, le professeur de français à l’origine de cette initiative. L’ancien chanteur de charme des années soixante-dix a été invité à discuter de son oeuvre avec les lycéens, la semaine dernière. (…)
Jeune enseignante de français dans un collège des Yvelines, Laurence ne s’est toujours pas remise des conseils de son inspecteur pédagogique l’an dernier : faire étudier Le Voile noir d’Anny Duperey, dans lequel l’actrice raconte la disparition tragique de ses parents. Les romans à l’eau de rose de Marc Lévy, pourtant régulièrement éreintés par la critique littéraire, ont bonne presse auprès de certains inspecteurs. «On nous encourage à étudier des œuvres de faible niveau. Comme si nous étions là pour faire stagner les élèves», s’agace Laurence.(…)
Au lycée Joffre de Montpellier, Patrick Loubatière se défend de tout nivellement par le bas. Selon lui, celle d’Hervé Vilard illustre parfaitement le thème de l’autobiographie, au programme du bac de français. La plupart des élèves lui ont confié se sentir davantage concernés par ce livre que par les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, «qui leur est tombé des mains», précise-t-il, même dans ce lycée réputé pour ses bons résultats au bac. Il est «plus facile de s’identifier à Hervé Vilard qu’à Montaigne parce qu’il est plus proche de nous, confirme Agathe, élève de première S. Son passé d’orphelin est touchant. C’est un homme très simple, pas intimidant, à qui on a pu poser plein de questions.» »

Retour sur un désastre annoncé.
En 1999-2000, la « commission Viala », du nom du distingué universitaire (Paris-III et Oxford) qui la dirigeait, accouche de nouveaux programmes de Français pour les lycées. Finie la dictature (?) du chronologique et de l’histoire littéraire ! Place à des « notions » — « Argumentation », « Genres », « travail de l’écriture », « Autobiographie », etc.
J’ai, à l’époque, prévenu un membre de cette commission (la seule prof de lycée, par parenthèse — les autres étaient des universitaires ou des administratifs) qu’ils jouaient avec le feu. « Que nenni ! » rétorqua-t-elle en substance. « Enfin ! Prenez l’autobiographie ! Rousseau, Montaigne, Châteaubriand… Des gens incontestables, n’est-ce pas ? »
Mais seul le pire est sûr, comme dit la loi de Murphy (« If something can get wrong, it will », pour les anglicistes).
N’empêche… Fort des assurances de ma collègue, j’ai dirigé, avec un ami, une collection (aux éditions Magnard) qui tentait de tirer le meilleur de ces programmes ineptes. La table des matières du volume consacré au Biographique / Autobiographique propose des textes de Plutarque à Camus, en passant par Commynes, Montaigne, La Rochefoucauld, Retz, Saint-Simon, Rousseau, Châteaubriand, et j’en passe…
Pauvres cloches que nous étions ! Seul le pire est sûr…
L’an passé, à l’écrit du CAPES de Lettres, dans un sujet sur le biographique, les candidats futurs profs parlaient tout uniment de Loana et de Rousseau (dire plutôt « Jean-Jacques » — non par référence à « Rousseau juge de Jean-Jacques », mais parce que ça vous a un petit côté intime, un relent de Steevy…). Et voici que le lycée Joffre, qui est (qui fut, m’affirme une enseignante qui a immédiatement réagi à l’article, que j’ai largement diffusé sur la Toile) cautionne Hervé Vilard.
Capri, c’est fini, l’école aussi.
D’où vient cette confusion, qui amène des enseignants certainement pleins de bonnes intentions, à défaut d’avoir de vraies références, à amener leurs élèves rencontrer le grand homme, has-been des sixties, au CRDP de Montpellier, qui prête une salle pour l’occasion ?
Au passage, cela a permis à Vilard, qui revient de derrière les ombres, de faire un tabac à la « Comédie du Livre », le Salon qu’organise la ville au mois de mai.

Pour Viala (dont je ne remets en cause ni le savoir, ni l’ambition), tout fait texte, tout est discours. Pris au pied de la lettre par les demi-habiles, qui sont légion, cela consiste à traiter de la même manière les people et les grands écrivains. Anny Duperey, dont je connais par ailleurs le goût pour les vrais textes, doit être bien sidérée (flattée toutefois, peut-être) d’être devenue une référence littéraire qui supplante Rousseau…
Rousseau « qui leur est tombé des mains » : curieuse pédagogie qui va dans le sens de la pente, alors que les plus belles victoires (et les élèves y sont sensibles) sont celles qui triomphent d’une vraie difficulté. D’ailleurs, pour s’ennuyer à Rousseau, il faut être de mauvaise foi — mais la mauvaise foi a bonne presse, en ce moment.
Quant à Marc Lévy… Il y a toujours eu des best-sellers, avant même que le mot existât. Et vous savez quoi ? Il est très rare qu’on étudie, en classe ou ailleurs, ceux des siècles passés. Il est rarissime qu’on les édite encore. Que reste-t-il de Xavier de Montépin, le plus grand succès du XIXe siècle ? La Porteuse de pain, les Deux orphelines, se vendaient à des centaines de milliers d’exemplaires. Le Rouge et le Noir, moins de 500. Qui aurait l’idée de faire étudier Souvestre et Allain plutôt que Mallarmé ?
Que dites-vous ? On n’étudie plus Mallarmé ? Ni Stendhal ? ET on suggère de lire Germinal en abrégé… Je le sais bien… Pauvre France…
Un dernier point. Quel texte étudie-t-on quand on se penche sur « l’œuvre » d’Hervé Vilard ? Qui l’a écrite ? Pour avoir moi-même donné, ces vingt dernières années, quelques coups de mains à des stars, enfants de stars et hommes politiques, quand je ne rédigeais pas complètement les romans de tel ou tel écrivain confirmé, je sais ce qu’il en est de la « négritude » : le texte final de ces ouvrages est calibré pour un public précis — et il entre pas mal de mépris, dans le milieu éditorial, pour ledit public. Mais on fait ainsi entrer dans les crânes vides des élèves formatés par la télé people, la presse people et maintenant l’école people que tout le monde peut devenir écrivain (ou chanteur, ou acteur), d’un coup de baguette magique.
Eh bien non ! C’est un travail, figurez-vous…
Mais la même commission Viala, réformant aussi l’écrit du Bac, a inventé cette supercherie grandiose, « l’écriture d’invention ». En clair, chaque élève qui choisit ce sujet (près de 50% des bacheliers fin Première, tant on leur a vissé dans le crâne la certitude de leur capacité à écrire — merci, Bégaudeau !) est incité à se faire écrivain, en continuant un texte, en lui répondant, en s’improvisant génie.
Ça ne marche pas comme ça. Rimbaud écrivait peut-être des merveilles à 16 ans, mais il avait travaillé en classe comme un forcené — lisez donc ses rédactions en vers latins.
Alors, bien sûr, les médias nous sortent de leur chapeau, régulièrement, une écrivaine (curieusement, ce sont presque toujours des filles — plus frêles, sans doute, et plus précoces, comme on sait…) qui, à 17 ou 18 ans enthousiasme les chroniqueurs. Pour les plus jeunes, je signale que ça ne date pas d’aujourd’hui, ce genre de coup médiatique. Dans les années 50, on avait sorti Minou Drouet (il en reste quoi ?), et Sagan au début des années 60 — il en restera quoi ? D’autant que c’est à la fois alléchant et désespérant, pour les gamines priées de s’identifier à ces stars en herbe. L’une est fille de député, quelque part dans le Drôme ou le Vaucluse, l’autre fille d’un philosophe spécialiste en jolies chemises — et j’en passe. Modèles si lointains…
(De temps en temps, on nous sort un jeune garçon,. On nous a fait le coup avec Alexandre Jardin, créature inventée par Françoise Verny, qui a si merveilleusement renouvelé son style à son dernier livre… Il a dû changer de stylo).

Inutile d’aller plus loin. Je suis sans doute un dinosaure, mais je me battrai jusqu’au bout pour que les enfants de toutes les conditions aient le droit d’accéder aux plus belles pages de la littérature. Nous sommes quelques-uns qui partageons les mêmes ambitions. Après nous le déluge.
D’ici là, Patrick Loubatière, le fan d’Hervé Vilard, sera professeur en IUFM — à Montpellier, par exemple : ça fera monter le niveau. Je ne sais pas si Capri, c’est fini. Mais pour rester dans les années soixante, je sais au moins que « l’école est finie, l’école est finie, l’école est finie… »
Ad libitum.

Jean-Paul Brighelli

Reddition en rase campagne

Chers tous, l’Inspection générale vient de me téléphoner — longuement. « Tout cela n’était qu’un malentendu, apaisons les esprits. » Le président du jury a suivi, par mail : réintégration immédiate.
Ceux qui voulaient ma peau et avaient pétitionné pour mon éviction doivent manger leur chapeau.
C’était une manière de me tester, et surtout de tester mes amis, la presse, et sans doute le ministre, dont les services ont réagi avec une célérité inattendue, en disant le droit — sans commentaires.
Mille mercis à toutes celles et tous ceux qui m’ont soutenu, sur ce blog et ailleurs. Et nous le savons désormais, si nous l’avions oublié : en cas d’attaque, seule une riposte massive peut décourager l’agresseur. Hasta la victoria siempre !
JPB

Règlements de comptes

Je viens, aujourd’hui 10 mai, de me faire débarquer du CAPES de Lettres Modernes – pour délit d’opinion.
Le président du jury, Alain Pagès, flanqué du vice-président, l’Inspecteur Général Jean Jordy, m’a interrompu au milieu du classement des copies que nous venions de ramener à Tours, centre de concours. Il y avait apparemment urgence… Il m’a expliqué que depuis septembre dernier, juste après la parution de la Fabrique du crétin, plusieurs membres du jury, particulièrement ceux de l’épreuve de didactique (dite pudiquement  »épreuve sur dossier ») avaient exprimé leur difficulté à siéger désormais dans un concours qui m’hébergeait. Une pétition a commencé à circuler entre ces honorables enseignants, pour la plupart IPR ou chargés de cours en IUFM. Le mouvement s’est accentué après la parution de A bonne école, où j’ai le malheur d’interroger le bien-fondé de la part de plus en plus grande de la didactique dans les concours de recrutement – cette avancée sournoise de la pensée unique pédagogiste. Désormais, m’a-t-on expliqué, je ne pouvais plus être présent à l’oral – ni à l’écrit, alors même qu’après enquête (!), je donnais toute satisfaction à ce niveau, cette année comme l’année dernière.

Mon cas personnel est peu de chose. Mais il faut être attentif à un point : je suis viré pour délit d’opinion – et c’est tout. Cette fois, c’est moi. La prochaine fois, tel autre membre qui aura eu la naïveté de mettre en avant les savoirs fondamentaux dans la matière que l’on est censé enseigner, et non l’art délicat de l’enseigner conformément à la Vulgate des IUFM, fera les frais de la hargne de ses colistiers. Quand les universitaires ou les profs de prépas seront priés de rester eux-aussi au vestiaire, le ménage sera fait. Et les néo-certifiés seront calibrés au plus juste des ambitions de la sacro-sainte pédagogie…

Bonne chance à tous les résistants du moment. Je ne perds pas courage. Ce n’est qu’un début…

 

JPB