Babel

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De l’utilité ou de l’inutilité de l’anglais à l’école primaire…

« Universalité de la langue française », disait Rivarol : j’ai peur que l’utopie du XVIIIème siècle, l’adéquation rêvée des mots aux idées, n’ait vécu. Professeur de français, j’ai, comme nombre de mes collègues, l’impression d’enseigner une langue étrangère.
Que faire ? Je ne traiterais que des textes contemporains, je renoncerais, comme le souhaite Gérard Aschieri (dans Education nationale : un grand corps malade, Canal Plus, septembre 2007), à toute littérature antérieure aux Petits enfants du siècle (1), que ce sentiment d’étrangeté ne serait guère différent. Il faut être Bégaudeau pour s’extasier devant le bredouillage de ses élèves — mais comment peut-on être Bégaudeau ?
Les mots que j’utilise ici-même, mes tournures de phrase, ma syntaxe, ma rhétorique (toutes choses que j’ai apprises en classe) ont une forme, une complexité et des arrangements qui sidèrent des générations instruites dans le borborygme. La vraie déconstruction, elle n’est pas dans ces universités américaines où enseignait Derrida, elle est là, dans ce français rompu, tenaillé, éclaté, que parlent tant de nos élèves.
Tous ? Sans doute quelques villages d’irréductibles puristes résistent-ils encore, sur la Montagne Sainte-Geneviève et ailleurs, à l’envahisseur barbare d’outre-périphérique. Mais je ne me bats pas pour les élèves du lycée Henri IV, qui se défendent bien tout seuls. Non : je me bats pour ces pauvres gosses sommés de parler la langue des gangs sous peine de passer pour des « bouffons ». La langue black-blanc-beur.
Par parenthèse, la hiérarchie au sein des cités les plus ghettoïsées est plutôt black-beur-blanc (mais les danseurs de la troupe B3, inventeurs du sigle, ont sans doute trouvé que « beur-blanc » sonnait d’une façon trop culinaire). Dans Mauvaise langue (Seuil, 2007) Cécile Ladjali cite l’analyse de l’une de ses élèves du 9-3, comme on dit quand on ne sait pas prononcer ou écrire « Seine-Saint-Denis » : « Dans la cité il y a trois clans… En haut de la pyramide, il y a les Blacks, ils sont les plus forts. C’est eux qui parlent et qu’on écoute. Au milieu, il y a les Beurs. Ils suivent le mouvement. En bas, il y a les Blancs, ceux qui ne peuvent pas habiter dans le quartier pavillonnaire. Pour eux c’est très dur. Moi, je parle avec cet « accent black », pour ne pas passer pour une « bouffonne de Blanche ». »
Une langue ? Quelques centaines de mots torturés (à l’écrit comme à l’oral, le SMS remplissant désormais l’espace entre de ces deux pôles traditionnels). Des mots monosyllabiques, pour la plupart. Toute langue réduite correspond à une pensée atrophiée. Le Petit Larousse est entre les mains des Jivaros. Le graffiti (pardon : le graf’) est la trace écrite, le signe jeté sur le mur, de cette langue en lambeaux qui se hurle à tout bout de champ, et à laquelle on substitue les poings dès que le mot manque — tout le temps.
Et c’est bien une langue de la violence, une langue perpétuellement en colère — à laquelle correspond la mimique figée, la grimace hargneuse de ces enfants en déshérence, sourcils froncés, rides crispées. Cette violence, on peut la diriger contre soi (nous avons l’un des plus fort taux de suicide en France chez les moins de 25 ans, en hausse — particulièrement chez les garçons), ou contre autrui — à commencer par ceux que l’on a sous la main, dans son quartier, et dont on va brûler en priorité les voitures : la langue cannibale se fortifie dans l’auto-dévoration… Confinés dans leurs ghettos architecturaux et mentaux, les jeunes n’ont plus besoin de personne pour élever chaque jour plus haut les murs de leur monde carcéral. Les mettre en prison ? Mais ils y sont déjà !
Et on prétend faire étudier précocement une langue étrangère à des gamins qui ne parlent pas même la leur ? Pas de hasard si c’est l’anglais qui est très majoritairement étudié : aucun risque que les barbares le parlent un jour, leur langue à eux est déjà fracassée.
Qui ne sait qu’un enfant maître de sa grammaire n’apprend pas le même anglais (ou allemand, ou russe…) que ses alter ego (très « autres » et fort peu égaux) de la zone ? D’un côté un bon élève dopé aux séjours linguistiques, insérant peu à peu un vocabulaire toujours plus riche dans des structures pré-acquises. De l’autre, un mutilé de la langue qui saupoudre de mots glanés chez Puff Daddy ou Queen Latifah une syntaxe hachée menue. Au final, une disparité encore plus accentuée entre le récitant de Shakespeare et celui d’Eminem.
« Cops », « gun », « black » : nous sommes tous des rappeurs new-yorkais ! Une surabondance de Je, comme si cela pouvait compenser les doutes d’un Moi pris en sandwich entre dérive et délinquance, anéanti dans l’esthétique de la « bande », atome d’un groupe indistinct de matière organique. Un excès de violence. Et des monosyllabes claquant comme de coups de poing.
Parenthèse : il y a deux langues anglaises, dont la somme fait l’anglais. L’une dérivée du normand, l’autre dérivée du saxon. À la première les mots complexes, la pensée et le style, à la seconde les mots courts et pugnaces — langue de barbares germaniques ou danois. C’est cet anglais-là qui est passé dans le rap, mâtiné d’un argot « black » qui n’est même plus celui de Chester Himes. Dans la révolte aussi le niveau baisse.
D’où vient donc cet engouement pour la langue du Notorious BIG ? Cécile Ladjali pense que « la charge érotique contenue dans l’anglo-américain est la conséquence du pouvoir de fascination que cette langue exerce sur les consciences dans nos sociétés. » Et d’ajouter : « Cette langue est celle de la puissance ». Je souscris à cette dernière qualification — à ceci près que la langue parlée par la parodie de la puissance est la langue de l’impuissance, la farce après le drame. Du coup, la charge érotique — dont il ne reste plus que la fascination pour l’argent et ce qu’il permet d’acheter — devient pornographie. L’anglais éructé par les barbares correspond bien à la façon dont ils traitent les filles — deux pas derrière.

Si nous persistons à leur désapprendre à parler (en les sollicitant sans cesse pour qu’ils s’expriment, ce qui est le degré zéro de l’apprentissage d’une langue), si nous persistons à les réduire à l’onomatopée, ne nous plaignons pas de leur violence, de leur machisme,et de leur racisme. On dit souvent que la langue colporte des valeurs : je le crois bien ! Mais ce ne sont pas des valeurs clairement apprises, ce sont des règles enseignées par contrebande. L’ordre suinte d’une langue structurée, la séduction règne dans une syntaxe bien léchée. À rebours, une langue en miettes, Babel éparpillée, n’engendrera jamais que misère, corruption et antagonismes irréductibles. Si nous voulons vraiment que les enfants, dès le Primaire, apprennent une langue étrangère, il faut intensifier leur apprentissage du français. Deux heures, chaque jour, de vocabulaire et de syntaxe, de règles sues par cœur, d’exercices répétés — une langue normée, un apprentissage normatif, et non cette Observation Réfléchie de la Langue qui est aujourd’hui la tarte à la crème de pédants qui se croient linguistes. L’ORL, comme la nomment ces professeurs d’ignorance, consiste à laisser deviner à l’enfant une règle qui ne lui sera jamais expliquée, ni appliquée. Sadisme ou fascisme ? La langue de Big Brother est elle aussi une langue réduite, en nombre et en syllabes. Le rêve totalitaire est celui que des idéologues de la pédagogie tentent d’imposer depuis trente ans — et ils y sont presque parvenus.
Dans un livre un peu bavard mais plein de jolies choses, Daniel Pennac écrit : « Les maux de grammaire se soignent par la grammaire, les fautes d’orthographe par l’exercice de l’orthographe, la peur de lire par la lecture, celle de ne pas comprendre par l’immersion dans le texte, et l’habitude de ne pas réfléchir par le calme renfort d’une raison strictement limitée à l’objet qui nous occupe, ici, maintenant, dans cette classe, pendant cette heure de cours, tant que nous y sommes. » (Chagrin d’école, Gallimard, 2007).
Evidence ! Apprendre à lire, apprendre à écrire, apprendre à parler : rien de naturel dans ces trois opérations — c’est notre grandeur d’hommes de nous épanouir dans l’artificiel. Dans tous les cas, ce sont des codes qu’il faut apprendre, d’unités minimales en unités complexes. Parce que c’est ainsi que la langue et l’esprit se structurent, et les neuro-sciences ‘aujourd’hui confirment les intuitions des linguistes d’hier : la b-a-ba seul abolit Babel, parce que savoir sa langue, c’est, potentiellement en connaître tant d’autres !

Jean-Paul Brighelli

(1) J’ai un léger remords de mêler Christiane Rochefort, qui était un écrivain de valeur, à ces considérations grotesques du lider maximo de la FSU. Mais dans la réalité, nous savons tous que les collégiens n’étudient plus un livre antérieur au Gône du Chaaba.

Par coeur

« Remember ! » cria Charles Ier avant que la hache du bourreau ne sépare sa tête de son corps. « Souvenez-vous » : sans doute n’avait-il pas étudié sous la férule des pédagogues modernes, qui opposent mémorisation et compréhension, arguant que le « par cœur » ne requiert aucune interrogation sur le sens, et qu’il est bien plus habile d’entraîner les enfants à construire eux-mêmes leur savoir que de leur infliger, a priori, le dur exercice de pure mémoire. Pauvre roi Charles — plus personne ne saura donc qu’on l’a décapité le 30 janvier 1649 à Londres. Pas nos élèves en tout cas — pas plus qu’ils ne savent que Charlemagne fut couronné en l’an 800, et la bataille de Marignan gagnée en 1515. Quelle importance, dites-vous ? C’est par une foule de petits détails sans importance que nous construisons notre langue, et notre identification. Théorème de Pythagore, Révocation de l’Edit de Nantes ou le Dormeur du val, tout ce que nous avons appris par cœur nous structure, nous « institue » au sens pur du terme, nous tient debout, pour une vie entière.

La mémoire a mauvaise presse, le « par cœur » est dénigré. Ce qu’il y a de mécanique dans ces apprentissages semble insupportable à ceux qui placent, comme on dit, « l’élève au centre du système » éducatif.
Que mémoire et sens soient concomitants ne paraît pas les effleurer.
Comment l’enfant apprend-il à parler ? En répétant — en apprenant par cœur, et en répétant. Répéter quoi ? Les mots de ses parents d’abord ¬— et nous savons tous qu’il faut éviter les infantilismes et qu’il vaut mieux, dès les premières secondes de la vie, donner au bébé un vocabulaire varié articulé selon une grammaire précise qui forgera les connexions syntaxiques et neuronales…— bref, du sens. Et vers trois ou quatre ans, c’est l’école qui prendra le relais — c’est l’école qui doit continuer d’enfoncer le clou linguistique et culturel. El le maître y parviendra non en nivelant par le bas, en réduisant son vocabulaire, en ne donnant aux élèves que la maigre pitance de livres écrits « pour les jeunes » au présent de narration avec deux cents mots de vocabulaire, mais en les confrontant à ce que la langue a fait de mieux, à ce que la science a imaginé de plus rigoureux. Un mot nouveau, dans un texte, c’est un diamant en gangue.
– Oui, mais quand la langue des parents défaille, ou quand elle est autre… » C’est là qu’intervient la finalité la plus noble du « par cœur » scolaire. « Sans mentir, si votre ramage… » Qui connaîtrait encore ce mot de « ramage » si on n’avait pas appris « le Corbeau et le Renard » — fable essentielle pour assimiler à jamais ce que c’est que la communication ? Les structures linguistiques de ce que nous apprenons s’ancrent et s’encrent en nous par couches successives, au gré d’un feuilletage que j’évoquerai quelque jour, et qui constitue la matrice de ce que nous disons, de ce que nous rédigeons. En parlant, en écrivant, nous lisons le palimpseste sans même nous en apercevoir, et des structures complexes, une rhétorique accomplie, un vocabulaire précis montent à nos lèvres ou nous coulent des doigts. Regardez les comédiens — les grands, ceux qui ont beaucoup donné, particulièrement au théâtre ; dans la conversation de Jouvet, de Noiret, de Bouquet (Michel !) ou de Huppert (Isabelle…), on entend en transparence floue la langue de Giraudoux, de Molière, d’Ibsen ou de Virginia Woolf.
Dès lors, refuser le « par cœur » à des enfants, à des adolescents, pour ne pas prendre le risque de les faire trop travailler, c’est les couper de toute chance d’apprivoiser la langue — et les autres. Le « par cœur » peut seul égaliser les hasards de la naissance. Sans parler du bonheur qu’éprouve un gosse, souvent, à débiter, chez lui, sa récitation du jour, et à la restituer en classe, quitte à rougir ou à transpirer d’angoisse.

Par cœur — et certes le cœur y a sa place. « Tu parles comme un livre », soupirait une jeune fille amoureuse à l’oreille d’un certain jeune homme. C’est qu’il en avait lus, le bougre… Et cinquante ans plus tard, malgré les orages, c’est la même langue accomplie, chargée de strates et de sens, qui structure leurs échanges, et même leurs chamailleries. Et vous voudriez que moi, leur fils, je ne célèbre pas le « par cœur », alors qu’ils s’aimaient pour l’amour des mots ?
Alors La Fontaine, bien sûr, Hugo, évidemment, Baudelaire ou Rimbaud, ça va de soi. Mais aussi les tables de multiplication : le « par cœur » fournit des réflexes qu’aucune calculatrice ne remplacera jamais. À noter que les crétins prétendument ivres de sens, qui fustigent les exercices de mémoire, préconisent des machines dont l’usage interdit toute opération de l’esprit… À moins qu’ils ne supposent que pour calculer 3 x 7, l’enfant doive se représenter, à chaque fois, un rectangle de 3 par 7, et compter les petites cases. Quand ils en seront à des multiplications à dix chiffres, ça risque de prendre du temps, de construire son propre savoir (1)…
Dans son dernier livre (2), Cécile Ladjali signale que des malades atteints d’Alzheimer ont souvent tout oublié, jusqu’aux visages de leurs proches, mais qu’ils s’accrochent encore à des récitations apprises des décennies avant. Et que Primo Levi a survécu à Auschwitz en récitant à son ami Picolo des passages entiers de Dante — quel meilleur décor pour se remémorer l’Enfer… « Le texte de l’autre est cousu sur notre peau », dit-elle avec force.
Le « par cœur » n’est pas dépourvu, au fond, d’une dimension politique. On se souvient des héros de Bradbury, dans « Fahrenheit 451 », ces femmes et hommes-livres qui ont fait du par cœur la clé de leur résistance à l’oppression : qui ne comprend que les textes étudiés, que la mémoire sollicitée sont le meilleur rempart contre l’amnésie par surabondance à laquelle nous conduisent aujourd’hui certains médias — et certains politiques ? Le « par cœur » est la dernière ligne de défense face à l’oppression, et face à la bêtise. Miguel Angel Estrella, dans la prison où l’avait confiné la dictature argentine, s’était fabriqué un clavier de papier, sur lequel il jouait , pour ne pas sombrer, les mélodies apprises, encore et encore — un peu de par cœur ne nuit pas non plus en musique. Jean-Paul Kaufman, enlevé au Liban, otage enfermé dans le noir pendant des années, se récitait la liste des grands crus de Bordeaux — on mémorise bien ce qu’on a appris à aimer, et laisser chanter dans sa mémoire Mouton-Rothschild, Margaux, Haut-Brion ou Gruau-Larose était un pied-de-nez plaisant aux islamistes qui le retenaient prisonnier. Amis joggers, je vous le dis, en vérité : quand les jambes sont lourdes, les genoux vacillants, le souffle court, quand l’envie d’arrêter vous tenaille, récitez vos poèmes, faites le tour de la bibliothèque que vos maîtres vous ont patiemment insinuée dans l’esprit —, et vous ne sentirez plus, pour un temps, la fatigue.

Et La Fontaine ou Hugo mieux que Maurice Carême : autant apprendre dès l’enfance des choses admirables (elles le sont, à bien y regarder, par une alchimie particulière de formes et de sens qu’on appelle ordinairement le génie). Ainsi entrent dans la tête les mots et les structures, que l’on reproduira sa vie durant. Occasion en même temps de confronter précocement les enfants aux siècles passés, à cette mémoire accumulée qu’on appelle une culture. À faire comprendre au petit Ben Jelloun, tout marocain qu’il soit, qu’il participe à cette culture et que ses professeurs du lycée français de Tanger l’ont consacré héritier d’une lignée d’enchanteurs qui commence avant Villon et qui se continue après Char. « Le petit Tahar, vous êtes sûr ? » Absolument. Relisez « les Amandiers sont morts de leurs blessures », plus encore que « l’Enfant de sable » ou « la Nuit sacrée », et vous y repérerez un lyrisme tout rimbaldien — un écho d’échos. Et ces formes apprises, cette langue assénée par ses maîtres, lui ont justement permis de ne pas oublier l’arabe. Les « Mille et une nuits » renaissent, dans la mémoire enfouie, au contact d’« Une saison en enfer ». Loin de gommer la mémoire des cultures parallèles, le « par cœur », parce qu’il instaure des mécanismes d’absorption et de restitution, est bien plus respectueux de la diversité culturelle que la sollicitude post-coloniale que décrit Gaston Kelman : imposer La Fontaine au fils ou à la fille d’immigré, c’est lui ouvrir la porte, ici, et ne pas la lui fermer, là-bas.

Jean-Paul Brighelli

(1) Voir sur http://www.nychold.com/raimi-mem02.html le raisonnement convaincant de Ralph Raimi, membre du département de mathématiques de l’université de Rochester, N.Y. Merci à MD de me l’avoir communiqué.
(2) Cécile Ladjali, Mauvaise langue, Seuil, 2007.

Eloge de la transmission

Une fois n’est pas coutume : je voudrais aujourd’hui parler d’un livre qui n’est pas l’un des miens.
(Déjà certain(e)s s’offusquent de cet égocentrisme déguisé en altruisme… Mais peut-être fallait-il voir malice dans la phrase précédente…)
Je viens, avec un certain retard (1), de terminer « Eloge de la transmission », un dialogue entre George Steiner (2) et Cécile Ladjali (3). C’est un grand petit livre tout à fait remarquable, et j’aimerais m’effacer derrière quelques phrases, quelques idées, pour donner une idée de sa force et de son contenu.
Situons cependant. Cécile Ladjali avait au l’idée de confronter des élèves de Première au mythe de la Chute, dans un premier temps en les abreuvant de textes, dans un second en leur demandant d’écrire des sonnets (si !) sur ce même thème. On reconnaît là ce que pourrait être un traitement cohérent du « sujet d’invention » du Bac que condamne si fort Sauver les Lettres — ou plutôt, ce qu’aurait pu être un traitement cohérent de l’Invention, si quelques pédagogues ne se l’étaient annexée en la spécialisant dans le « texte argumentatif », sous-mouture d’un « J’accuse » devenu au fil du temps le texte-phare des imbéciles (4). Les sonnets réalisés avaient été édités sous le titre « Murmures » (5), et George Steiner, contacté, a bien voulu donner une préface (6) à ce recueil d’exercices qui confinaient justement à la poésie. À la vérité, Ladjali précise, dans l’entretien, que le premier jet de ses élèves était d’une médiocrité accablante — ou plutôt inévitable —, qu’il faut être crétin pour croire que des adolescents acculturés peuvent produire une œuvre forte avec de bonnes intentions, et que, comme dit Valéry à propos du Cimetière marin, une fois défini le but, « un assez long travail s’ensuivit… ».
Cécile Ladjali ne dit pas autre chose : « Nous avons tous énormément travaillé. Il faut perdre cet angélisme à l’égard de la valeur et des promesses du premier jet. Le premier jet est catastrophique. Le plus souvent, des écrins de poncifs, des platitudes à pleurer. »
On dirait qu’elle parle d’une première fois — et c’en était une. « L’écriture de l’adolescent, lorsqu’il s’épanche un peu, est très décevante. La difficulté pour moi a été de le dire aux élèves sans les vexer. Ils étaient d’accord pour entrer dans l’aventure poétique, mais ils se mettaient à nu. Croyez-moi, un adolescent qui se met à nu est un spectacle peu attrayant… » La métaphore est si bien filée que mon hypothèse de lecture, somme toute, doit se tenir : les « premières fois », si nous sommes honnêtes, n’ont que des charmes relatifs. Pour se mettre vraiment à nu sans être grotesque, il faut être costumé de technique, caparaçonné de références — il faut, pour oser le palimpseste, se risquer à l’imitation, avoir bien digéré une ou deux cultures. « Rien de plus soi que de se nourrir d’autrui. Le lion est fait de mouton assimilé » (Valéry, encore).
A l’arrivée « des textes presque miraculeux », dit Steiner. « C’est un recueil époustouflant, si l’on songe à la route qui a mené vos élèves jusque là ». Et d’évoquer des origines sociales ou linguistiques très mêlées, et le devoir du prof de Lettres d’amener les enfants, quels qu’ils soient, à ce que la littérature peut offrir de plus haut, de plus rare. Que pense Steiner de ces enseignants qui, à bout de démagogie, étudient le rap pour atteindre leurs élèves — et, en fait, les éloignent à jamais de la beauté ? Ou de ce leader syndical (7) qui précisait, dans « Education Nationale : Un grand corps malade », que la langue du XVIIème siècle étant pour eux inatteignable, il fallait se résoudre à ne plus « faire » que des textes contemporains…

J’en reviens à « l’invention », l’un des thèmes récurrents de ce livre, qui analyse jusqu’à l’os les concepts les plus ardus. Savoir écrire, c’est d’abord lire — et mémoriser. Gérard Genette ne disait pas autre chose dans Palimpsestes (Seuil, 1982).
Steiner se lance dans un bel éloge du « par cœur », cette hantise des pédagogues, qui ne seront jamais des écrivains. « Oui, je crois profondément que lorsqu’on abandonne l’apprentissage par cœur — et l’enfant peut apprendre très vite,, admirablement —, si on néglige la mémoire, si on ne l’entretient pas à la manière de l’athlète qui exerce ses muscles, alors elle dépérit. Notre scolarité, aujourd’hui, c’est de l’amnésie planifiée. »
Steiner a de quoi comparer : cet Autrichien de naissance, aujourd’hui Américain enseignant en Angleterre, a fait ses études à Paris — à Jeanson-de-Sailly.
Et d’expliquer que ce que les « pédagogues » estiment une grande victoire — la fin du « par cœur » — est en fait tout le contraire : ils deviennent des voyageurs sans bagages. « Barbarie de l’innovation creuse » — je suis jaloux d’une telle formule.

Je ne veux pas déflorer tout le livre — achetez-le (8). Analysant successivement la Grammaire, le Professeur, les Maîtres, les Classiques et le travail dans la classe, Steiner et sa complice en idées fortes explorent, défrichent, et ensemencent le champ entier de la vraie pédagogie. Une splendide leçon.

Jean-Paul Brighelli

(1) L’édition originale remonte à 2003 (Albin Michel), et m’avait échappé. J’ai entre les mains aujourd’hui la reprise de « l’Eloge » en poche, collection Pluriel, Hachette, février 2007.

(2) Qui ignore tout de Steiner peut consulter http://fr.wikipedia.org/wiki/George_Steiner, ou, plus révélateur, http://passouline.blog.lemonde.fr/?name=2005_06_une_salle_archi. Ou lire ses œuvres — « Après Babel » (Albin Michel, 1975) est la plus connue, mais j’ai une tendresse particulière pour « Dans le château de Barbe-Bleue », Gallimard, 1991.

(3) Cécile Ladjali est enseignante, au lycée Evariste Galois de Drancy. Elle a publié (chez Actes-Sud) quelques romans que je n’ai pas lus, faute de les avoir trouvés chez mon libraire habituel (et pourtant, hein, Sauramps…), et « Mauvaise langue » (Seuil, 2007), un essai qui traite au fond de l’un des sujets que j’évoquais moi-même au début d’« Une école sous influence » — cette fiction de la « langue des banlieues » dont on voudrait nous faire croire qu’elle constitue, qu’elle peut constituer je ne sais quelle « contre-culture ».

(4) Pourquoi ne pas « faire » « J’accuse » en classe ? Oui — mais faites donc parallèlement des extraits significatifs de « l’Argent », et vous éviterez de répéter de grosses bêtises sur le philosétisme supposé de Zola et l’antisémitisme fantasmé de Maupassant — entre autres. Les catégories simples sont toujours simplistes. Steiner, peu suspect d’antisémitisme, note que Lucien Rebatet est un sublime écrivain pour les Deux étendards — et que le même a écrit les Décombres. Ou que Sartre, dans les derniers temps, prédisait que le seul écrivain du XXème siècle qui restera, ce sera Céline — Mort à crédit dans la main droite, et Bagatelles pour un massacre dans la gauche. Qui a jamais dit que les choses étaient simples, et que tous les salauds allaient en enfer ?

(5) L’Esprit des péninsules, 2000.

(6) Reprise dans la préface d’Eloge de la transmission.

(7) Gérard Aschieri, pour ne pas le nommer.

(8) Sur la FNAC (mais si vous préférez Amazon, ou votre libraire…) : http://www3.fnac.com/search/quick.do?text=eloge+de+la+transmission&category=book&SID=eb6186de-3337-e9c6-b887-3e0f6fdae6c6&UID=146A71F85-C018-E22D-6702-1AD3EB1E84FA&AID=&Origin=FnacAff&OrderInSession=1&TTL=111020071604&bl=HGACrera&submitbtn=Ok

Demain

Alors, comme ça, Sauver Les Lettres et quelques autres n’aiment pas que Xavier Darcos supprime les heures du samedi matin dans le Primaire…
C’est une logique comptable, chère aux syndicats les plus bornés, qu’il faudrait peut-être reconsidérer.
Admettons un instant que l’Education se prête aux raisonnements commerciaux. Dans toute opération,on regarde ce que l’on paie, et ce que l’on a en échange. Trois heures de moins pour tout le monde, côté débit. Mais deux heures de plus pour tous les élèves en vraie difficulté (et une réforme à terme des RASED), huit heures de français pour tout le monde, l’abolition des « cycles » dans le Primaire (on fixera désormais des objectifs précis à chaque classe, et chaque instituteur devra y parvenir, sans plus pouvoir passer le bâton souillé à celui de l’année suivante, « tiens, mes CP ne savent pas vraiment lire en juin, débrouille-toi avec eux en CE1… »), et l’abandon de l’Observation Réfléchie de la langue.
Comment ? Vous n’avez pas encore vu tout cela noir sur blanc ? Eh bien croyez-moi c’est dans les tuyaux.
Bref, on remet les élèves au travail.
Du coup, on peut sans doute alléger leur semaine, parce qu’elle sera bien plus intense. Là encore, une logique qualitative doit l’emporter sur le « raisonnement » quantitatif des demi-habiles, Aschieri et consorts. Dans une école où pas une demi-heure n’est perdue, dans une école où on en a fini avec les « koa-2-9 » des freinétistes enragés, dans une école où on bâtit des progressions régulières, dans une école où les chères têtes blondes ou brunes n’ont pas trois minutes à elles pour dériver (1), et où on aura supprimé ces enseignements accessoires et futiles qui mangent aujurd’hui tant de temps, y a-t-il encore matière à exiger des heures, encore des heures, toujours plus d’heures ? Mais vous voulez donc qu’ils crèvent ?
Moi, j’aimerais qu’ils rêvent.
Que ce soit en Primaire ou en Secondaire, tout ce qui n’est pas essentiel est mortel. D’aucuns l’ont dit ici même, et fort éloquemment : les élèves, au fond, ne sont guère friands de ces sorties, débats, TPE et autres fariboles qui ont patiemment, deuis quinze ou vingt ans, désorganisé les cours et la transmission verticale des savoirs. Les élèves aspirent à plus de tenue, et à tous les niveaux. C’est cela l’objectif de Darcos — je l’affirme ici, et je vous promets que ce n’est pas une vue de l’esprit : cet homme a une vraie ambition pour l’école, l’ambition de restaurer la volupté d’apprendre, et il y parviendra, par des voies parfois obscures, parce qu’il connaît la maison et ses traquenards — et qu’il a lu Machiavel, peuchère… Alors on fait semblant de donner des gages même à l’ennemi, qui prend ses désirs pour des réalités : Darcos propose à Gaby Cohn-Bendit d’imaginer un (un seul !) établissement hors système dans quelque lieu pédagogiquement misérable, et le Café pédagogique se croit en mesure d’affirmer qu’il faut des armées de volontaires pour aller évangéliser les banlieues — et le plus beau, c’est qu’il y a ici même des gens intelligents pour le croire ! Mais bon sang, vous n’avez jamais fait de politique ?
Sans doute certaines décisions surprendront. Sans doute certains arbitrages éconoiques décevront. Il est peu de bonheur sans mélange. Mais il faut savoir, parfois, jouir de ce que l’on vous donne, sans exiger la lune, que personne ne vous aurait donnée.

Après le Primaire, les autres. Vous voudriez que tout se fasse en même temps ? Mais quelle idée vous faites-vous du pouvoir d’un ministre ? Richelieu a mis vingt ans à bâtir un Etat, et encore en coupant son lot de têtes. Il faut au moins cinq ans au ministre pour réformer ce que les autres ont mis vingt ans à installer. Le Primaire est une priorité, parce que ce que l’on a fait à deux générations déjà ressemble fort à un crime, et qu’il est hors de question de le laisser se perpétuer. Le Secondaire, c’est une autre paire de manches, parce qu’il faut dans un premier temps gérer l’existant, comme on dit. On ne peut pas rétablir la dissertation dans son ancienne splendeur avec des élèves qui ne savent plus écrire. On ne peut pas rétablir le calcul mental pour des élèves dont la calculatrice est devenue l’appendice indispensable pour les opérations de base — et à qui on a pratiquement interdit d’apprendre par cœur quoi que ce soit, à commencer par les tables de multiplication Le Collège et le Lycée doivent être l’objet de réformes successives, à petites touches — tant pis si le but final est connu du seul artisan responsable.
Et vous voudriez que tout se passe en même temps ! Et ceux d’entre vous qui se sont abstenus de voter pour Ségolène (2) sont déjà des déçus du sarkozysme (par parenthèse, je ne suis pas bien sûr qu’il existe quelque chose que l’on puisse identifier comme « sarkozysme », et en tout cas je suis bien persuadé que la politique de Darcos ne mérite pas ce qualificatif). Mais qui mesure vraiment les résistances de l’appareil grenellien à toute modification — à toute fonte des glaces ?
La raison d’être de ce blog est d’attirer ceux qui ont des propositions, des suggestions, des témoignages. Rouspéter n’est pas une attitude très constructive, même si elle est assez typiquement française. Alors, ne soyez pas si pressés. Pour le moment, il faut déconstruire le constructivisme, avant de rebâtir. Ça prendra du temps. Les bonnes idées ne viendront pas des commissions que le ministre a installées parce qu’il faut bien donner un os à ronger à tout un tas d’incapables (3), qui sinon deviendraient hargneux. Les bonnes idées viendront de nous.

Jean-Paul Brighelli

(1) Voilà que je pratique l’anaphore, comme un quelconque Guaino — je devrais me faire embaucher pour écrire les discours de qui vous savez…

(2) Pour qui n’aurait pas pris le temps d’analyser les causes de la déroute de la Gauche, je ne saurais trop recommander « En quête de gauche », le dernier ouvrage signé Jean-Luc Mélenchon (chez Balland). Une analyse magistrale de l’impasse dans laquelle la social-démocratie jospinienne ou le modèle démocrate américain (mâtiné d’interventions papales — savez-vous que « l’ordre juste » a été emprunté par Ségolène au cardinal Ratzinger, aujourd’hui Benoît XVI ?) ont entraîné le peuple de gauche.

(3) J’ai reçu un témoignage accablant d’une audition de la commission Pouchard, sur la revalorisation du métier d’enseignant. Qu’on se fie à ma parole : ces gens nous prennent pour des zozos — mais pas le ministre, je peux le certifier.