Words words words

Le 2 février 2007, Nicolas Sarkozy tenait meeting à Maisons-Alfort (1). Henri Guaino lui avait concocté pour l’occasion un discours « spécial enseignants » qui a tout de même séduit 17% d’un électorat ordinairement classé à gauche (2).

En ces temps de vaccinations aléatoires, j’ai pensé qu’il ne serait pas inutile de procéder à une petite piqûre de rappel — à l’intention des défenseurs de l’Ecole qui seraient tentés de voter UMP aux prochaines élections, régionales ou présidentielles.

2007 est derrière nous, Sainte Ségo aussi : dorénavant, nous pouvons voter pour qui nous voulons, sans avoir à voter contre qui nous ne voulions pas.

Alors, autant se rappeler les promesses — qui n’engagent que ceux qui y croient, comme disait Charles P*** (3) — prodiguées par le tandem Guaino / Sarkozy, dont plusieurs pourraient constituer un programme opératoire pour les candidats de 2012, dans la mesure où elles sont restées inappliquées — voire même contrariées dans les faits par une navigation à (courte) vue en matière d’Education.

(1) Comme seul le prononcé fait foi : http://www.sarkozy.fr/video/index.php?intChannelId=1

(2) Selon un sondage « sortie des urnes » effectué par CSA-Cisco pour le compte de la FSU à l’issue du premier tour en 2002, 41% des enseignants ont voté Royal, 24% Bayrou, 17% Sarkozy, 7% Le Pen, 5% Villiers, 3% Besancenot et 1% Bové.

Et je partage entièrement l’opinion (exprimée ici même) de Natacha Polony selon laquelle les enseignants ne voteront plus PS — ou alors, par pur masochisme (http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/09/08/les-enseignants-et-le-ps.html).

(3) Célèbre (boni)menteur qui a puissamment contribué à faire élire François Mitterrand (ou à faire battre Giscard d’Estaing, ce qui revient au fond au même) en 1981, mais dont la sagacité a été moins performante depuis. Ses analyses du fait électoral restent cependant globalement adéquates.


Les premières lignes ne sont que la captatio benevolentiae d’un auditoire déjà conquis — les militants présents — et d’un auditoire à conquérir — l’Ecole républicaine. D’où, très vite, une première anaphore (Guaino est le spécialiste de l’anaphore — combinée à l’énumération, c’est autant de coups de marteau sur les têtes d’enclumes que nous sommes, pan ! pan ! pan !) sur « l’unité de la France », menacée par « l’exclusion,  les inégalités, les discriminations, les communautés, les bandes, les tribus, le racisme, l’antisémitisme, le fondamentalisme et le fanatisme ».

Comme on voit, il y en a pour tout le monde.

Il y en a pour les salafistes, qui prêchent l’islamisation de la République.
Il y en a pour tous les désobéisseurs qui prétendent que l’on dit, en classe, respecter les cultures plurielles.

Il y en a pour tous les indigènes de la République, qui sifflent la Marseillaise dans les satdes — et ailleurs.

Il y en a même pour Yazid Sabeg, le « commissaire aux inégalités » : que n’a-t-il lu cette splendide énumération avant de plaider pour un recensement exact par communautés et l’instauration de quotas ?

Il y en a aussi pour Richard Descoings, qui aurait dû s’en inspirer avant de réclamer à grands cris 30% de boursiers dans les grandes écoles (ce qui, par parenthèse, en suppose bien davantage en prépas, à moins qu’on ne les prenne que pour les faire réussir, par l’un de ces tours de passe-passe que l’on n’apprend qu’à Sciences-Pô).

(C’est assez facile, d’écrire ainsi. Je n’en abuserai pas).

Avant cela le candidat avait évoqué (pan ! pan ! pan !) un gaulliste (Robert-André Vivien), un centriste (Jean-Marie Poirier) et un résistant communiste (Michel Germa), qui « à eux trois ont incarné cette capacité des hommes de bonne volonté à dépasser les clivages partisans au nom d’une même conception de l’intérêt commun » : Guaino, durant toute cette campagne, s’était fait un florilège de citations et de personnalités de gauche, afin de ratisser large.

Mais quid de l’Education ?

« Ce sont les éducateurs plus que les conquérants qui ont fait la France et la  République. »

Nous y voici.

Pas encore. Il faut d’abord faire l’historique de tous ceux qui ont précédé les « hussards noirs de la République » — « parents, paysans, artisans, Eglise » : pan ! pan ! pan !

« Puis l’école a remplacé l’Eglise et le citoyen est né. »

Ouf ! Il était temps. Un élève me ferait une telle introduction en entonnoir, il se ferait sacquer d’entrée. In medias res, monsieur Guaino ! Dans le vif du sujet !

D’ailleurs, nous ne sommes plus à une parenthèse près. Guaisarkonozy prend le temps de déplorer « la douloureuse séparation de l’Eglise et de l’Etat ». Hmm… Pas pour nous, laïques que nous sommes.

Et de se lancer dans l’énumération des grands ancêtres, de Condorcet à Jules Ferry — nous y sommes.

Et de définir cette école de la République. Un lieu d’apprentissage, certes, mais « bien plus que cela » : crac, nouvelle anaphore. Très longue, celle-là. Toute au passé (« C’était… »). Sans doute pour mieux mettre en valeur les dérives présentes, et le projet futur. Et pour finir, la «  magnifique lettre de Jules Ferry aux instituteurs sur l’enseignement de la morale, écrite en un temps où les circulaires bureaucratiques qui étouffent notre vie administrative n’existaient pas encore ».

Monsieur le Président, vous avez raison : il faut dégraisser d’urgence la rue de Grenelle. Votre porte-parole, Luc Chatel, y est entouré d’une armée mexicaine de conseillers dont la principale obsession est de laisser les portes ouvertes, afin que chacun voie bien qu’ils hantent une maison de verre, en s’abreuvant de Coca light. De travail réel, en revanche, peu de nouvelles : dans le bureau naguère occupé par Mark Sherringham se tenait mardi dernier une réunion de pédagogues italiens (oxymore ?), autour d’un conseiller avachi dans son fauteuil, les pieds sur la table.

Mais foin de cette nostalgie quasiment franc-maçonne ! « Il ne faut jamais trop magnifier le passé, et l’idéal de la promotion par l’école a  mis bien longtemps à pénétrer dans toutes les couches de la population. » Quoique de cette nostalgie naît enfin une problématique décente : « Il était bien rare de rencontrer jadis des enfants sortis de l’école vers le début du XXe siècle à l’âge de 12 ans qui ne savaient pas lire, écrire ou compter correctement, ni exprimer de façon compréhensible leurs pensées et leurs sentiments, et qui ne possédaient pas quelques rudiments d’histoire et de géographie. Pourquoi ce qu’alors l’école de la République réussissait à faire, la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans aujourd’hui n’y parvient-elle plus ? »

Et de constater : « Ce ne sont pourtant pas les moyens qui nous manquent. »

Allez dire ça à Gilles Moindrot, qui hier dans la manifestation « unifiée » (la conception de l’union de Moindrot, patron du SNUIpp, c’est lui devant et les autres derrière — et c’est son syndicat qui va dorénavant diriger la FSU) réclamait « des postes » et « des moyens ». Pourtant, je crois vraiment que ‘on pourrait tirer de l’énorme budget de l’Education des résultats meilleurs que ceux d’aujourd’hui, à budget égal. Et sans forcément passer par la case « suppressions de postes ».

Mais je laisse la parole au futur président : « Plus que des moyens et de l’organisation, l’origine de nos difficultés vient de ce que nos politiques éducatives ont cessé de faire référence à une idée de l’homme héritée de l’humanisme des Lumières et qui était le fondement des valeurs de la République. »

Ah, l’humanisme, personne ne peut être contre… Mais voici que nous apprenons que mai 68 a marqué la fin de cette utopie fondatrice (le gauchisme n’était donc pas un humanisme — juste une maladie infantile du capitalisme — ça, c’est Lénine revu par Guaino). Dorénavant, « l’école n’a plus mission de tirer tout le monde vers le haut au nom d’une certaine idée de ce que doit être un homme mais de brader les diplômes pour remplir l’objectif d’amener 80% d’une classe d’âge au baccalauréat. »

Heu… Je n’ai pas entendu dire que cet objectif ait été modifié en quoi que ce soit depuis deux ans, Monsieur le Président. L’année dernière, Luc Chatel a obtenu plus de 83%. Pourquoi ne pas le donner à tous, ça irait plus vite, et on en finirait ainsi avec le bachotage, plaie de l’enseignement…

Sur ce, évocation curieuse d’un élève « auquel on demandait d’imaginer une autre fin au Cid » et qui pouvait légitimement se prendre pour le rival de Corneille ».

J’ai dans l’idée que Guaino s’est rappelé un sujet de rédac sur lequel il avait brillé. Je le suspecte d’avoir eu des institutrices qui lisaient en classe, à voix haute, les devoirs du petit Henri — immense satisfaction qui n’a d’égale que la fabrique de Président.

Et ledit Président de fustiger cet enseignement qui n’enseigne plus la culture générale puisque tout est culturel. « Inutile que le maître cherche à obliger l’élève à apprendre ce qui ne l’intéresse pas si le jugement de l’élève vaut celui du maître. » Fin de l’autorité du Maître, et déliquescence du système : « Le résultat c’est plus d’injustice, plus d’inégalité, moins de promotion sociale. » Crac ! L’ascenseur social est retombé au rez-de-chaussée. « L’émulation scolaire, disait Blum, c’est l’égalité vraie ». Blum ! Qu’est-ce que je disais !

Donc, l’école « tourne le dos à l’exigence et à l’excellence ».

Vous avez raison, monsieur le président : il existe même des rumeurs selon lesquelles on n’entrera plus dans les filières d’excellence que sur critère social. Mais vous me démentirez sans doute.

Nouvelle anaphore opposant le passé au présent : « L’école ne sélectionne plus par l’exigence et par l’excellence. Elle sélectionne sur la capacité des parents à compenser la défaillance de l’école.

L’école n’assure plus la promotion sociale. Elle fabrique de la reproduction sociale.

L’école ne corrige plus les inégalités, elle les aggrave. »

Pan ! Pan ! Pan !

Et d’enfoncer le clou : « On peut toujours essayer de se rassurer avec quelques statistiques montrant que le niveau monte. Elles valent à peu près la même chose que les statistiques de prix qui prétendent démontrer que l’euro n’a pas fait monter les prix. »

Ah ? L’euro a fait monter les prix ?

Agissez, Monsieur le Président ! Si vous saviez ce que coûte une baguette…

Il faut dire que vous ne pouvez le savoir : le pain à l’Elysée est fourni par le meilleur artisan de Paris, et ce n’est pas vous qui le payez. Ni votre épouse.

Il y en a eu une comme ça qui n’en savait pas plus long sur le prix du pain, et qui conseillait naïvement aux femmes affamées de manger de la brioche. Elle pensait aussi que l’affaire du Collier était « pénale, pas politique », comme une vulgaire affaire Clearstream.

On sait où ça l’a menée, le 16 octobre 1793, sur le coup de midi.

Des coupables ! Des têtes !

Halte-là : « Les professeurs, les instituteurs ne sont pas responsables de cette faillite. La plupart d’entre eux font preuve d’une grande compétence et d’un dévouement admirable dans un système qui décourage toute initiative et tout effort. »

Il faudrait dire cela aux parents d’élèves qui protestent dès qu’un enseignant ne met pas la moyenne à leur chérubin, dès qu’il attrape la grippe, dès qu’il monte un peu la barre. Oui, mais les parents d’élèves sont aussi électeurs… C’est bien embêtant.

Anaphore nouvelle — je ne les compte plus — sur notre vision du monde rapportée à notre vision de l’école : « Nous ne bâtirons pas la même société selon que nous déciderons ou non d’inculquer à l’école le goût de l’effort et du travail et de récompenser le mérite. » Pan-pan-pan et bla-bla-bla. Il y en a huit lignes comme ça, mais celle-là me suffit. Oh oui, une école du mérite ! Une école où l’on permettrait à chacun d’aller au plus haut de ses capacités ! Une école sans démagogie, et sans pédagogisme ! Bonne idée — que ne la mettez-vous en pratique, puisque désormais vous avez le pouvoir ?

Mais l’avez-vous ? Non, bien sûr — ni la volonté. Mais ça ne mange pas de pain d’en rajouter une couche : « Contre le nivellement par le bas, contre la dévalorisation des diplômes, contre l’inculture, il n’y a pas d’autre choix que l’excellence. Il n’y a pas d’autre choix qu’une éducation exigeante qui pousse les élèves à se dépasser au lieu de les inciter à la facilité. Il n’y a pas d’autre choix que de restaurer l’autorité du professeur et le respect. »

Cette Ecole nouvelle, à quoi servira-t-elle ? « À apprendre à faire la différence entre Madame Bovary et un bon compte-rendu de fait-divers dans un journal, entre Antigone et Harry Potter. »

Je suis bien content de voir que vous avez des lettres, monsieur le président. De vilaines rumeurs vous soupçonnaient d’entretenir une rancune tenace contre la Princesse de Clèves (1). Vulgaires on-dit auxquels vous adressez un démenti cinglant : « La démocratisation de la culture c’est se donner les moyens de faire comprendre et aimer Sophocle, Shakespeare ou Racine au plus grand nombre. Ce n’est pas les supprimer des programmes pour qu’un plus grand nombre d’élèves puissent suivre plus facilement. Ce n’est pas alléger le programme de mathématiques pour faciliter la vie de ceux qui ne veulent faire aucun effort, c’est faire aimer et comprendre les mathématiques même à ceux qu’elles rebutent. »

On sent en vous le bon élève qui veut faire partager aux générations à venir les joies que vous avez éprouvées en vous frottant aussi bien à la prosodie de la tragédie classique qu’à la poésie des intégrales. D’ailleurs, vous le dites peu après — ou est-ce Henri Guaino ? « Les maîtres qui ont enseigné à ma génération nous ont fait un cadeau dont alors nous n’imaginions pas le prix en nous faisant réciter les fables de La Fontaine et quelques vers de Verlaine ou de Victor Hugo. »

Abrégeons, et entrons dans les propositions pour « l’école du XXIe siècle ».

1. « Liberté pédagogique » : « Qui mieux que l’instituteur peut choisir la bonne méthode pour apprendre à lire à l’enfant qui est en face de lui et qu’il apprend tous les jours à connaître ? Certainement pas en tout cas un bureaucrate parisien enfermé dans son bureau qui ne voit pas un enfant de la journée. »

Le problème, c’est moins la méthode (quoiqu’il y en ait des létales, je n’en veux pour preuve que l’épidémie de dyslexie entretenue par des théories fumeuses) que l’accès des futurs instituteurs à toutes les méthodes.

2. « L’autonomie, elle est une nécessité pour que chaque établissement s’adapte au contexte dans lequel il se trouve et pour que chacun se mobilise autour d’un projet dont il sera partie prenante. »

Oh, ça, ce fut une promesse respectée — ça ne coûtait pas cher. La réforme du lycée, par exemple, c’est l’indépendance des établissements : ; y en aura à remédiation aléatoire, d’autres à Latin-Grec renforcé, Maths en sus, bientôt en Sup. Déjà que les ZEP avaient imaginé un système à deux vitesses — pour les pauvres et pour les riches —, sûr que l’autonomie va nous arranger tout ça !

Vous êtes mal conseillé, Monsieur le Président…

3. L’évaluation : « c’est le corollaire de la liberté pédagogique et de l’autonomie ». Admettons — sauf que je n’aurais pas imposé en janvier une évaluation des CM2… Mais l’invention des « compétences » — un effet de la loi Fillon, devant qui vous prononciez ce discours —, est-ce de l’évaluation ?

4. La modulation des moyens : en gros, donner plus à ceux qui ont moins. Mais c’est du savoir qu’il faut leur donner ! Pas forcément des portiques de sécurité… Pas forcément des cours de remédiation à la violence signés Sébastien Clerc. Des savoirs — pas du « savoir-être »  — parce que l’être découle véritablement de l’avoir — avoir ou ne pas avoir une culture commune de haut niveau.

5. L’orientation : « c’est l’autre condition de l’égalité des chances, parce que sans elle ceux qui viennent des milieux les plus modestes sont incapables de choisir en toute connaissance de cause la formation qui correspond le mieux à leurs aspirations et à leurs aptitudes. Ils s’autocensurent face aux études longues ou ils s’engagent dans des voies sans issue. » En psycho, par exemple ? Mais cela suppose de remettre en cause une politique scolaire qui pousse tout le monde en haut, vers des études générales qui ne conviennent pas à tant d’enfants que ça… Et je n’ai pas le sentiment que vos ministres aient fait grand chose pour réformer cette usine à désespoir précoce qu’on appelle le collège unique.

On en revient alors à l’anaphore. « Si je suis élu… » Pan ! Pas d’opposition entre privé et public : vraiment ? Le privé cette année voit ses postes progresser spectaculairement aux concours de recrutement, pendant que le public stagne ou régresse. Pan ! Harmonie entre parents et enseignants — les premiers ne viendront plus casser la tête et les pieds aux seconds — j’ai cru voir le contraire, ces derniers temps.

S’ensuit un long couplet sur l’enfance, la petite enfance, les mères qu’il faudrait garder plus longtemps dans les maternités (Rachida Dati ?). Puis, plus délicat, une tartine copieuse sur le thème « je souhaite que les instituteurs, les professeurs ne soient plus seulement des enseignants mais aussi des éducateurs. » Vous citiez Condorcet un peu plus haut : que ne l’avez-vous lu ! Si l’on mélange les genres, les parents demanderont de plus en plus aux enseignants de se substituer à eux. D’où la nécessité pour les enseignants, dites-vous, d’être à la fois mathématiciens et psychologues : ça, c’était le couplet nécessaire pour faire illusion auprès des pédagogues qui prétendent connaître quelque chose à la psychologie, ce qui les dispense de connaître les mathématiques — ou les Lettres.

Paroles, paroles, paroles, chantait Dalida. « Je souhaite aussi que les bons élèves issus de familles modestes et qui ne peuvent pas étudier chez eux dans de bonnes conditions puissent être accueillis dans des internats d’excellence. » Bonne idée — mais encore faudrait-il en construire. Ah, c’est que ça dépend des Régions, contrôlées en quasi-totalité par des socialistes. Salauds de socialistes, qui ne veulent pas construire les internats du Président…

À vous donner envie d’en revenir à un vrai système jacobin.

Words, words, words, disait Shakespeare : «  On trahit l’enfant quand on lui fait croire qu’il peut tout avoir sans effort, que même l’effort d’apprendre est inutile, que la vie n’est qu’un jeu. » Mais voilà trente ans que l’on ne cesse d’apprendre à apprendre — sans contenu. Trente ans que l’on forme des enseignants à gesticuler dans le vide — encore heureux qu’il y en ait tant qui se décarcassent pour faire leur boulot : transmettre des connaissances, quitte à « ennuyer », quitte à ce que le plaisir d’apprendre ne soit pas immédiat, mais différé. Parce que c’est cela, l’école : la satisfaction immédiate, le bonheur pour tous, c’est l’idéal des « désobéisseurs », mais c’est aussi celui de la société du spectacle et de la consommation réunis. Et de fustiger le « jouir sans entrave » de 68 — que ne révoquez-vous ceux qui prétendent faire du plaisir l’alpha et l’oméga de leur pédagogie — au lieu de leur offrir des tribunes ?

Reste la leçon morale du discours. « Je voudrais que tous les enfants, quand ils seront devenus adultes, aient un jour envie d’écrire à leur instituteur : « Merci de m’avoir rendu curieux de ce qui est beau». » Aviez-vous déjà à l’époque l’idée saugrenue de déplacer Camus au Panthéon ? François Bayrou préfère le laisser au soleil de Lourmarin (2). Voulez-vous vraiment faire œuvre utile, significative ? Ecoutez plutôt Alain Finkielkraut et mettez au Panthéon ce M. Germain à qui Camus doit tant — voilà qui inciterait les enfants d’aujourd’hui à regarder avec respect et admiration leurs maîtres d’aujourd’hui…

Conclusion ? « On a laissé l’école aux gestionnaires, la pédagogie aux experts, les programmes aux spécialistes. On a eu tort. »

Alors, c’est décidé : dans les deux ans qui vous restent, dégommez les gestionnaires (mais peut-être ne savez-vous pas que la politique scolaire se décide à Bercy — on vous cache tout, on ne vous dit rien !) ; faites descendre la pédagogie dans les salles de classe, au lieu de la laisser confinée dans les amphis des IUFM ; et demandez un peu aux enseignants de terrain, qui se collettent chaque jour avec des ilotes programmés, ce qu’il faudrait inscrire au programme pour que ceux qui arrivent en fac ne soient pas éliminés à 40% en première année : ce sont les études supérieures qui doivent induire les programmes antérieurs, et non le contraire. Vous voulez plus de « boursiers » en prépas ? Donnez-leur un aliment intellectuel convenable, au lieu de faire garderie dans les Zones d’Exclusion Programmée. Vous voulez 50% d’une génération au niveau Licence ? Ce serait bien qu’il n’y ait pas, en Sixième, 40% d’enfants en délicatesse avec la lecture, et 150 000 gosses hors système fin Troisième.

Comment ? Monsieur Guaino ne vous a pas dit tout ça ? Monsieur Guéant non plus ?

Virez-les — ce sera plus facile que de sacrifier inutilement, cette année, 16 000 enseignants, dont certains ont peut-être cru, un moment, aux calembredaines ci-dessus.

Et comme vous dites vous-même :

Vive la République !

Vive la France !


Jean-Paul Brighelli

(1) http://www.marianne2.fr/Sarkozy-va-en-bouffer,-de-la-Princesse-de-Cleves_a175240.html

(2) http://www.paperblog.fr/2536665/albert-camus-au-pantheon-bayrou-prefererait-un-cimetiere-ensoleille/

 

Autopsie du Mammouth

Autopsie du Mammouth est le dernier livre paru — aujourd’hui 14 janvier — sur l’Education nationale. Devrais-je dire que ce sera le dernier ? Claire Mazeron, qui l’a écrit avec une verve rare, fait le tour de la question — et de ses environs. Ce qui laisse bien peu à dire — sinon « chapeau bas » !
Ci-dessous mon sentiment sur ce livre exceptionnel (Editions Jean-Claude Gawsewitch).

J’avais pourtant bien prévenu Claire Mazeron : « Il y a parfois une telle concomitance entre ce que vous écrivez et ce que j’ai moi-même tenté de dire, il y a quelques années, que vous allez vous aussi vous faire écharper. Depuis la parution de la Fabrique du crétin, j’ai été traité indifféremment de fasciste, réac, nazi, chemise brune ou noire — voire de sarkozyste, ce que les Pédagogues modernes, qui font pourtant une cour effrénée au chef de l’Etat, prennent pour l’injure suprême. Quand est sorti Fin de récré, j’ai appris enfin que j’étais un darcosien impénitent. Que j’aie pu critiquer, en direct ou ici même, bien des réformes du ministre-agrégé, et, aujourd’hui, en faire de même avec le ministre désagrégé, et à me brouiller définitivement avec lui, ou avec son successeur de la rue Saint-Guillaume, peu leur chaut. Et peu me chaut itou. Cela me glisse sur le dos comme l’eau sur le plumage des cygnes.

« Mais vous ! Supporterez-vous le flot d’insultes ? Parce qu’enfin, vous attaquez toutes les positions établies de l’Education Nationale, depuis les chefs de bureau qui tapent à l’envers les consignes ministérielles jusqu’aux conseillers officiels ou occultes qui soignent leur carrière en s’ingéniant au pire. Sans oublier les ministres successifs — compétents, forcément compétents —, les leaders syndicaux habitués à brouter dans la grande gamelle grenellienne, les pédagogues lyonnais — et les autres —, vos collègues même, et les parents d’élèves — et les élèves. Du passé et du présent faisons table rase, n’est-ce pas ?

« Dites-moi, seriez-vous de gauche ? Mais vous ne passez rien ni à Jospin, ni à Allègre, ni à Lang — ni à Royal. Ni même à Chevènement, dont on devine pourtant qu’il aurait vos faveurs — quoique… Seriez-vous de droite ? Mais Bayrou, Ferry, Fillon ou Darcos ne trouvent pas grâce à vos yeux — ni aux miens, avec quelques réserves : votre politesse compétente est bien plus vache que mes sarcasmes.

« Vilipendée, vous dis-je ! D’autant que vous vous risquez à faire des propositions. Viables et crédibles : on vous pardonnerait des utopies, on ne vous passera pas le pragmatisme. C’est ainsi : proposez du rêve, la réussite et les diplômes pour tous, 100% de réussite au Bac, des concours à bas prix, le grand melting pot au collège unique, un lycée à la carte, la discrimination positive à l’entrée de toutes les Grandes Ecoles, 30% de boursiers à Polytechnique, et des postes, des postes, des postes, — on vous écoutera, les micros se tendront obscènement vers vous, la commission Machin opinera gravement à vos moindres sottises. Mais décrire les dysfonctionnements de la Machine qui les fait tous vivre ; dénoncer les incapables, les planqués, les crétins diplômés, les administratifs véreux, les conseillers occultes — comme les coups de pieds du même nom, qui malheureusement se perdent —, les spécialistes des pseudo-sciences de l’Education, les sociologues auto-proclamés de la banlieue où ils ne sont pas nés et où ils ne mettent jamais les pieds ; et, comble de la provocation, proposer, trois cents pages durant, des solutions concrètes, pratiques, immédiatement applicables — c’est de la provocation, ma chère ! Soyez réalistes, proposez l’impossible ! Là, on vous croira, on vous fêtera, on vous fera une réputation de spécialiste de la chose éducative.

« Mais disséquer le Mammouth ! Tout dire des dysfonctionnements — et, pire, tout révéler sur les coulisses, les entrailles du pachyderme ! Vous avez le regard, et la compétence — on ne vous ratera pas ! « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté », chantait Guy Béart… »

« Et, cerise sur le gâteau, avoir assez de recul sur le système pour envisager sereinement les solutions qui pourraient ranimer la Bête… »

Ce livre est indispensable. J’ai bien conscience d’en être trop souvent resté à la critique du système, et malgré mon acharnement à proposer, on n’a retenu souvent que ma volupté à flageller. « Trop de sentiment, trop de passion — pas assez de faits ! Tout cela manque de statistiques », me reprochaient les rabat-joie qui auraient bien aimé que j’écrivisse des livres aussi ennuyeux que les leurs…

Il est vrai que je ne suis pas assez bête, ou politique, pour tenir compte de l’avis des demi-habiles. Et j’étais trop en colère pour entendre les suggestions des gens raisonnables. Mais c’est aussi, je l’avoue, que je n’imaginais pas possible la conjonction d’une critique acide, d’un descriptif patient et d’un programme cohérent.

Et ce que je n’imaginais pas, Claire Mazeron l’a réussi. Ce livre — son premier livre — est une autopsie au scalpel de la Bête, un diagnostic impitoyable, et une posologie intelligente, des propositions de cure inédites — et audacieuses.

On appelait « remèdes héroïques », au XVIIème siècle, les traitements proposés aux mourants, quand rien n’avait réussi. Nous en sommes là : nous avons encore deux ou trois ans pour relancer la machine — sinon l’Education en coma dépassé sera à ranger dans le bocal, dans les caves du Musée des cataclysmes. Géographe, Claire Mazeron connaît comme sa poche les coins et recoins de la Machine Education ; elle nous donne à la fois l’historique de la dégradation des paysages, elle en nomme les responsables, et suggère des solutions pratiques pour restaurer l’écologie de l’Enseignement. Mais, Historienne aussi, fascinée par la Révolution Française, elle sait qu’il faut de l’audace, et encore de l’audace, pour sauver ce qui reste à sauver — l’avenir.

Je suis rarement enthousiaste sur les livres — le monceau de livres — qui paraissent chaque année sur l’Education. Trop d’expériences individuelles, de déplorations sans perspectives — ou d’avis intéressés. On a vu une enseignante de banlieue faire des livres pour obtenir une mutation sur Paris, dans un « bon quartier » si possible — et se taire, une fois l’objectif atteint. Et un autre en écrire pour camoufler sa médiocrité sous la fiction — quelle chance qu’Entre les murs ait « marché » ! Bégaudeau n’enseignera plus.

Mais là ! C’est un maître-livre que ce livre-là. Et l’humour, toujours perceptible, le sourire à fleur de texte, est le véhicule d’un raisonnement rigoureux. Assez divertissant pour plaire, assez constructif pour instruire. Quelle pédagogue elle doit être !

Claire Mazeron est vice-présidente d’un syndicat qui, depuis des années, marche sur de la glace très mince, entre un réalisme qu’on qualifie arbitrairement de droitier (la gauche fait donc dans l’idéalisme ? Ça se saurait…) et une exigence doctrinale qui lui fait préférer la qualité — la vraie pédagogie d’abord ! — à la quantité, qui n’a jamais rien résolu — mais augmenté la capacité de recrutement d’organisations qui font du chiffre avant de chercher du sens. À ce titre, elle a participé, ces dernières années, à toutes les commissions-réunions-concertations organisées par le ministère pour faire passer, en douce ou en force, des résolutions létales. Sans faire, cependant, d’opposition systématique — elle est fort capable de dire à un ministre que telle réforme va dans le bon sens, et que telle autre est une grosse carabistouille. De la glace très mince, vous dis-je.
Ce livre est donc le fruit d’une expérience interne. « J’ai vu les mœurs de mon temps et j’ai publié ces lettres », répétait Laclos en exergue des Liaisons dangereuses. Elle a vu les us et coutumes du ministère et de ses dépendances, et de tous ceux qui grouillent autour de lui, qu’ils lui lèchent les pieds ou fassent dans l’opposition ostensible tout en lui téléphonant en douce pour réclamer des faveurs. Elle a assez enseigné, et dans des établissements désespérants, dans ces Zones d’Exclusion Programmée qu’on appelle ZEP, pour savoir ce que l’on fait à des enfants qui auraient pu réussir — et à qui on ne propose aujourd’hui, au compte-gouttes, que de l’assistanat ou des passe-droits — la saison des dames patronnesses est revenue !

Et savoir aussi ce que l’on pourrait faire. Savoir que c’est au collège que l’on gaspille les chances, que l’on bousille les dons. Savoir que les cris d’orfraie des syndicats les plus conservateurs (ai-je nommé le SGEN ? Ou le SE-UNSA ? Ils sont si nombreux à conjuguer le futur au passé simple — très simple) risquent fort de gâcher ce qu’il y a de mieux dans l’héritage de Darcos — la réforme du Primaire. Les appétits privés, qui rêvent de voir un jour prochain s’installer le chèque-éducation, l’enseignement à la carte, la généralisation d’officines douteuses qui se prétendront lieux d’éducation, se conjuguent aujourd’hui aux illusions d’une gauche qui croit que psalmodier « Egalité des chances » comme un mantra peut faire un bien réel à tous les laissés-pour-compte d’un système qui broie aujourd’hui les plus faibles tout en esquintant les meilleurs. Coincé entre ces deux appétits qui ne sont contradictoires qu’en apparence, le Mammouth est à genoux. Moribond. Pré-froid.

« Dégraisser », disait Claude Allègre. Le mot était maladroit, la méthode encore davantage. Mais l’idée n’était pas mauvaise. Encore faut-il savoir ce que l’on met sous un pareil terme — les métaphores sont toujours dangereuses, quand on ne les décrypte pas.

Ce gros livre dit exactement où est la mauvaise graisse. Non dans le nombre de profs — nous allons en manquer, dans les années qui viennent. Non dans des réformes mesquines qui désorganisent le système à coups d’économies de bouts de chandelles. Non dans des réformes démagogiques, qui caressent les parents et leurs rejetons dans le sens du poil pour mieux les endormir.

C’est dans l’administration elle-même, dans cet entrelacs d’incompétences satisfaites, que l’on peut tailler. C’est dans la pédagogie, et dans la volonté de transmettre, et d’instruire, que l’on peut ranimer la Bête. Ce n’est certainement pas en déléguant aux régions, aux communes, aux établissements, des responsabilités toujours plus lourdes — Mazeron est très claire sur ce point… Un peu d’autonomie ne nuit pas, mais seulement dans un système où l’Etat prend ses responsabilités — dans le recrutement comme dans les programmes ou les méthodes. On l’aura compris : le libéralisme, qu’il soit signé Madelin ou Delanoë, n’est pas sa tasse de thé — tout simplement parce que ça ne marche pas. L’Ecole n’est pas un marché — d’ailleurs, sur le Marché non plus ça ne marche pas.

Ce livre si complet procède pourtant d’un sentiment d’urgence. Il est temps, plus que temps, d’appeler toutes les compétences au chevet d’un animal mourant. Organiser un Grenelle de l’Education — le lieu s’y prête — est une nécessité. Le prochain ministre n’échappera pas à une négociation globale — à moins qu’il ne préfère qu’elle s’organise dans la rue, et dans le désordre. Et ce jour-là, j’espère vraiment que l’on fera appel aux vrais compétences — et non aux appétits de ceux qui se sont déjà servis sur la Bête.

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Je ne suis pas le seul à dire du bien de cet ouvrage. Natacha Polony, qui l’a préfacé avec le talent qu’on lui connaît, n’a pu se retenir d’en parler encore sur son blog  http://blog.lefigaro.fr/education/

La conjuration des imbeciles

« La Sottise ! » disait Flaubert.

Qu’aurait pensé l’imprécateur de Bouvard et Pécuchet du spectacle attendrissant qu’offrent aujourd’hui les duettistes de la discrimination positive, Richard Descoings et Alain Minc ? Ou faut-il dire le trio, tant les idées — le mot est peut-être un peu exagéré — qu’ils défendent semblent l’écho des propositions de Yazid Sabeg, le commissaire à la diversité, à l’égalité des chances et à l’auto-satisfaction.

J’ai eu la chance inouïe d’assister cette année, au lycée Thiers à Marseille, à une visite de Monsieur Sabeg dans ma classe de SPE-IEP (dont je parlais dans une précédente Note). Eh bien, ces élèves qui arrivent tous de ZEP, et sont presque tous « issus de la diversité » pour parler le langage à la mode, se sont sentis — ils l’ont dit et écrit — animaux de zoo visités par quelque touriste nonchalant, soucieux de parler pour ne rien dire et de ne rien écouter. Yazid Sabeg est arrivé entouré d’une cour de dignitaires empressés. Il est reparti, pressé, en homme important qu’il est, au bout de dix minutes, laissant derrière lui un sérieux sentiment d’inachevé et de stupéfaction. Mais le grand petit homme, comme on dit dans Little Big Man, avait certainement tout compris en deux coups d’œil…

D’ailleurs, il avait compris avant même d’entendre. Il a sur la discrimination positive des idées bien arrêtées — les quotas que revendique aujourd’hui Richard Descoings, futur ministre de l’Education, si j’en crois la loi de Murphy et le Principe de Peter, c’est lui. Et de suggérer que l’on dresse un état précis des « communautés » afin de distribuer dorénavant les postes non en fonction du talent, mais de l’appartenance ethnique — si tant est que le terme ait un sens.

Tiens, la dernière fois qu’on a joué à ça, c’était sous Vichy.

Richard Descoings, donc, s’étonne avec ironie (1) de l’opposition de la conférence des Grandes Ecoles à sa proposition de quotas. Les bonnes œuvres ne suffisent plus au fringant directeur de Sciences-Pô : c’est que dans la société du spectacle, toute surenchère en appelle forcément une autre, si l’on veut rester visible. Ce furent d’abord quelques spécimens pêchés dans des banlieues et importés Rue Saint-Guillaume sous l’œil intéressé des caméras. Puis des quotas — 30% de boursiers, cela sonne sérieux. Puis la suggestion de Valérie Pécresse, que j’ai connue mieux inspirée, que l’on transforme les oraux, afin de moins évaluer sur des savoirs, et davantage sur des savoir-être : le livret de compétences qui doit régler le futur Brevet des collèges, si les profs, fort récalcitrants, acceptent de le remplir, s’invite dans les grandes écoles.

Comment s’étonner que les responsables desdites Grandes Ecoles s’émeuvent de ce discours calibré pour plaire… pour plaire à qui, d’ailleurs ? Le Monde ouvre ses colonnes aux chantres de l’affirmative action (2), et les hauts responsables du Figaro ne leur sont pas hostiles, malgré ce qu’en disent avec talent tel ou tel de leurs collaborateurs (3). Touchante unanimité. Les uns et les autres se sont-ils demandé ce qu’en pensent leurs lecteurs ? Ce qu’en pensent les enseignants ? Ce qu’en pensent même les jeunes — y compris ceux que cela semble concerner (4) ? Croient-ils vraiment que tant de parents ou grands-parents d’élèves veuillent voir passer devant leurs enfants ou leurs petits-enfants des gosses qui se sont donné la peine de naître… de l’autre côté du périphérique ?

J’ai souvent expliqué que le titre de la Fabrique du crétin ne visait pas vraiment les élèves, victimes d’un système qui marche sur la tête (comme le prouve jusqu’à la nausée cette Autopsie du Mammouth (5) qui sort cette semaine). Non : les crétins en chef, ce sont les instances dirigeantes, cette galaxie de gredins grenelliens, d’apparatchiks survivants de tous les régimes, de pédagogues fous et autres fournisseurs de débâcle. Cela fait des années qu’une certaine Droite veut briser l’Education nationale, cela fait des années qu’une certaine Gauche fait chorus. Le collège unique, contre lequel s’insurge aujourd’hui Luc Ferry (6), qui l’a pourtant laissé prospérer lorsqu’il était ministre, est l’exemple le plus frappant de cette massification uniformisante dont on espérait une école égalitaire et qui, à force d’égalitarisme, a eu l’effet paradoxal, mais logique, non seulement de ne pas augmenter le nombre d’enfants issus du peuple dans les Grandes Ecoles, mais, souvent, de le diminuer notablement. D’où l’idée loufoque, mais logique pour ces gens-là, de les réinsérer aujourd’hui — par passe-passe, par passe-droit, au lieu de leur donner, en amont, l’aliment intellectuel qu’ils pourraient réclamer. « Pourquoi ne nous l’a-t-on pas appris avant ? » demandent les élèves des classes prépas aux classes prépas dont je parlais dernièrement. Bonne question à laquelle on n’apporte, encore une fois, que de mauvaises réponses.

Parce que si l’instruction — la meilleure, la plus sophistiquée possible — est un droit, la réussite, elle, ne l’est pas : c’est peu ou prou comme le droit aux soins, qui n’est pas le droit à la santé. Les élites ne se décrètent pas, tant qu’on leur donne l’occasion d’émerger.
Mais voilà : permettons-nous encore aux enfants, aux adolescents, d’aller au plus haut de leurs compétences ?

Poser la question, bien sûr, c’est y répondre. La politique éducative, tant administrative que pédagogique, n’a jamais eu d’autre but, depuis vingt-cinq ou trente ans, que l’écrasement des différences — ce qui n’a jamais fait de bien aux plus fragiles, et découragé ceux qui auraient pu lever la tête. Si les enfants les plus démunis, culturellement parlant, ont besoin de quelque chose, c’est d’une pédagogie qui leur transmette des connaissances, inlassablement, et, ce faisant, leur donne de l’ambition.

Et on ne donne d’ambition qu’en montant la barre, pas en décrétant, comme le fit jadis Jack Lang, que le zéro est hors-la-loi : c’est ne rien comprendre à la relation maître-élève que de penser que les uns ne peuvent avoir d’autorité que par la grâce du bâton, et que les autres ne fonctionnent qu’à la carotte.

Restait à la Bêtise un dernier bastion à conquérir, les classes préparatoires. Une ultime forteresse à raser, les grandes écoles. Nous y sommes presque. On en reviendra d’ici peu à un système d’« entretiens » faussés et de cooptation vraie, un pseudo « mérite » qui ressemblera fichtrement au piston. Seuls des concours anonymes, de haut niveau, où n’apparaissent ni la couleur de la peau, ni les (in)croyances religieuses, peuvent assurer le renouvellement des cadres et l’éclosion des talents — la vie d’une République. Les propositions d’aujourd’hui, outre leur inconséquence pédagogique, marquent la fin d’une certaine… identité française. Quand le communautarisme frappe à la porte et que les démagogues l’entrouvrent, nous pouvons tout redouter — y compris le Quatrième Reich.

 

Jean-Paul Brighelli

PS. Que cette politique de quotas soit absurde, nous sommes quelques-uns à le dire. Même Luc Ferry, décidément ultra-lucide depuis qu’il n’est plus ministre, s’y est mis ce matin : http://www.france-info.com/chroniques-l-invite-du-matin-2010-01-07-quotas-de-boursiers-l-analyse-est-juste-mais-la-solution-completement-388993-81-188.html

Notes :

(1)http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/01/04/richard-descoings-c-est-la-reaction-antisociale-dans-toute-sa-franchise_1287199_3224.html

(2)http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/01/06/boursiers-la-reticence-des-grandes-ecoles-est-indigne-par-alain-minc-et-francois-pinault_1287909_3224.html

On m’excusera d’utiliser l’anglais pour désigner ces grandes intelligences. Richard Descoings vient de se voir décerner le Prix de la carpette anglaise pour son action en… défaveur du français : http://www.langue-francaise.org/Articles_Dossiers/Carpette_historique.php

(3) http://www.rtl.fr/fiche/5931778443/eric-zemmour-richard-descoings-a-la-fois-fossoyeur-et-idiot-utile-video.html

(4) Le Monde, dans une grande crise d’honnêteté (on ne l’y reprendra pas), a demandé leur avis aux jeunes gens concernés. Et c’est très éclairant : des quotas et des passe-droits, ils n’en veulent pas (http://www.lemonde.fr/societe/article_interactif/2010/01/06/quotas-les-eleves-boursiers-ne-veulent-pas-d-un-passe-droit_1288251_3224.html#ens_id)

(5) De Claire Mazeron. Sortie le 14 janvier. Courez le commander !

(6) Dans le Figaro du 7 janvier.

CPES et autres utopies necessaires

Le Lycée Thiers, à Marseille, est en train de monter (1) une Classe de Préparation à l’Enseignement Scientifique — CPES. Une classe à effectif réduit, réservée aux élèves boursiers de Marseille, du grand Sud, et à terme de tous les horizons, qui, avec un coup de pouce pédagogique, mériteraient de passer en Prépas.

C’est, si l’on veut, de la discrimination positive — horresco referens ! À ceci près qu’au lieu d’opérer en deus ex machina goûtant aux joies de la charité, comme Marie-Chantal de Sainte-Nitouche dans ses bonnes œuvres ou Richard Descoings à Sciences-Pô Paris, il s’agit d’offrir à des élèves qui n’avaient peut-être pas osé en avoir l’ambition une chance d’intégrer à terme une grande école scientifique.

Une classe d’ambitions similaires a été créée en 2005 au lycée Henri IV (2). Avec des moyens tout à fait différents : « H IV », sur son seul nom, a suscité des partenaires-mécènes qui multiplient de façon très significative la dotation initiale. Diverses enquêtes et des documentaires télé, souvent intéressants (en particulier le 13 mai 2007 sur M6, dans le cadre de l’émission « Zone interdite »), ont été réalisés sur cette expérience-pilote. Mais à mon sens ils passent à côté des conclusions qui s’imposent.

Bien sûr, il s’agit d’une propédeutique. Cela existait déjà à la fin des années 1950, quand il a fallu trouver un moyen pour offrir un cursus universitaire à des jeunes (parfois moins jeunes — mon père en a profité) qui n’avaient pas le Bac (3) : aujourd’hui, c‘est une solution pour remettre à flot des élèves qui… ont le Bac.

Et tout est là.

Il y a toujours eu, entre la Terminale et la première année de Classes Préparatoires (scientifique ou littéraire), un hiatus que les trois-quatre premiers mois — ceux où, comme on dit, « on en bave » — visaient à combler. Un premier trimestre où les brillants sujets de Terminale apprennent à relativiser le concept de « bonne note » — au passage, ils y parviennent grâce au déluge de mauvaises notes qui les accable…

Mais l’écart entre les exigences, toujours en baisse, des lycées et celles, maintenues peu ou prou au même niveau, des prépas, fait de ce hiatus un véritable gouffre. Ce n’est plus trois mois qu’il faut pour le franchir — c’est une année entière.

Pratiquement, les cursus des classes prépas, théoriquement conçus sur deux ans (Maths Sup / Maths Spé, Hypokhâgne / Khâgne, etc.), se déroulent désormais très majoritairement sur trois ans. Certes, il a existé de tout temps des « Cinq demis » ou des « Cubes » — quand on n’intégrait pas en « Trois demis » ou en « Carré ». Mais bien peu d’élèves décrochent la lune au bout de deux ans, quelle que soit la lune qu’ils visent, Polytechnique, l’ENS, HEC ou telle ou telle école d’ingénieur. Sciences-Pô, qui se passe en théorie juste après le Bac, est tenté de plus en plus souvent à Bac + 1 — voire Bac + 2. Le lycée Thiers a d’ailleurs créé il y a huit ans une section (SPE-IEP) réservée aux élèves des trois lycées ZEP de Marseille, pour leur permettre de rattraper, en un an intensif, le niveau de…

De qui ? De quoi ? « M’sieur, me lança un jour l’une de ces élèves, pourquoi ne nous a-t-on pas enseigné tout cela avant ? » Mais quel élève (ou « combien d’élèves ») de Terminale sort du Lycée et du Bac avec de vraies connaissances ? Ne serait-ce qu’avec les connaissances exigées par le Supérieur qui n’a pas encore abdiqué — c’est-à-dire les prépas, que le ministère de l’enseignement supérieur s’apprête à liquider en les intégrant aux facs qui n’y voient qu’un fromage, un adjuvant économique qui ira se perdre dans le gouffre sans fond de l’Université française (4)… Après tout, comme c’est à peu près tout ce qui marche encore bien dans l’Enseignement français, pourquoi se gêner pour le détruire ?

Ces propédeutiques, au fond, inversent un processus qui s’est donc déjà mis en place. Des élèves « ordinaires » réussissent en doublant la seconde année. La propédeutique consiste, au fond, à doubler par avance la première année : avec un peu de chance, ça fera trois partout. C’est là le vœu de l’institution — et des profs qui ont décidé de jouer le jeu.

L’existence même de ces sections, SPE-IEP ou CPES, pose le constat de faillite des ZEP en particulier et de tout le système éducatif français en général. On a prétendu réformer le lycée afin de mieux préparer les élèves à leur devenir d’étudiants — en les « autonomisant », pardon pour le néologisme, il n’est pas de moi. Sans vouloir voir que le seul moyen de préparer effectivement les élèves, c’est de leur transmettre des contenus disciplinaires forts — et en maintenant dans le Supérieur des exigences sévères. On a jadis accusé la Gauche de laxisme. On peut désormais accuser la Droite de gabegie. Un partout, balle et élève au centre.

Nous voici donc amenés à proposer à des élèves qui ne demandaient pas mieux que de travailler des cours de maths, de Physique-Chimie, de SVT, d’Histoire, de Philo, de Français, de langues — l’état linguistique des lycéens est à la hauteur de leur niveau en Français — globalement pitoyable : étonnant, non, dans un pays où l’on a imposé l’anglais en Primaire… Amenés à leur refaire, en accéléré (et ils peuvent absorber en neuf mois un programme sévère — je n’en veux pour preuve que leur réussite, là où l’expérience est déjà en cours) ce qu’ils auraient dû apprendre depuis… depuis quand, au fait ? Depuis le lycée ? Mais le lycée est malheureusement tributaire de ce qui se fait au collège, qui est tributaire de ce qui se fait en primaire, qui est tributaire d’Erwan Redon et des autres « désobéisseurs »… Pas la faute des profs, qui font avec ce qu’on leur envoie, et dans les conditions qu’on leur octroie. Pas la faute à Voltaire, pas la faute à Rousseau.

La faute à des programmes et à des ambitions revus constamment à la baisse. La faute à des pédagogies qui, à force de bons sentiments, et la philosophie de la misère, flirtent sans cesse avec l’absurde, et la misère de la philosophie (et du français, et des Maths, et des…). La faute à un système qui, de la tête (rue de Grenelle) aux pieds (cette nébuleuse d’administratifs qui veillent, dans les rectorats, à ce que tout se passe mal) vise à son auto-destruction — pour enrichir le Privé ou par bêtise pure (5). La faute à un système qui a oublié depuis longtemps que l’objectif d’une Instruction publique de qualité, c’est d’amener chacun à son plus haut point de compétence — mais ne sommes-nous pas censés dire que tous les élèves ont d’égales capacités ?

Alors, CPES ou SPE-IEP, pensez-en ce que vous voulez, mais en attendant l’hypothétique Grand Soir pédagogique où les programmes et les méthodes changeront pour le mieux, et non plus pour le pire, nous bricolons en aval, puisqu’il ne se passe rien en amont — sinon pour le pire. Nous colmatons. Profs ou chefs d’établissements, nous colmatons comme nous pouvons, pendant que le ministre et ses conseillers, certains syndicats, les associations de parents d’élèves (mais pas les parents d’élèves, qui souhaitent toujours le mieux pour leurs enfants, et c’est bien normal) et les coordinations lycéennes, UNL et FIDL mêlées, font de leur mieux pour couler le navire. Parce que c’est notre travail — colmater et transmettre, et recommencer.

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Dans le cadre de la loi d’orientation 2005-380 du 23 avril 2005 (article 34).

(2) http://innovalo.scola.ac-paris.fr/cpes.htm. On trouvera sur ce site le programme complet de la classe, et une évaluation bien faite de l’expérience.

(3) Profitons-en pour constater que le Bac est toujours le sésame indispensable du Supérieur, à ceci près que le Bac 1950 était passé par une poignée de jeunes Français, et qu’aujourd’hui c’est 65% d’une classe d’âge qui le décroche : même nom de famille, mais un contenu, et une identité, radicalement différents. Persister à faire du Bac — ce qu’est devenu l’examen-couperet d’autrefois — la clé du Supérieur, c’est baisser volontairement le niveau de tout le Supérieur. Un Bac des années 50 permettait d’être directement instit — il faut actuellement un Bac + 5. Cela seul suffit à donner une idée de l’inflation scolaire, et de la dévaluation du diplôme. Il est impératif que tout l’enseignement supérieur (actuellement, c’est 40 % — prépas, IUT, BTS ? etc.) puisse déterminer les conditions d’entrée dans ses filières.

(4) C’est pour tout bientôt, me certifient mes antennes de la rue Descartes. Ça fera plaisir à ces mêmes syndicats qui ont voté la réforme du lycée et exigé qu’il n’y ait vraiment pas d’Histoire-Géo en Terminale S — il y en a même un qui s’est abstenu, lors du vote final, parce qu’on a maintenu la possibilité pour les élèves de prendre ces matières en option : haro sur l’élitisme — qui pourtant ne leur a jamais rien fait, il n’y a qu’à les regarder…

(5) Un livre qui sort cette semaine, Autopsie du Mammouth, signé Claire Mazeron (Jean-Claude Gawsewitch éditeur), analyse en détail, avec un humour désespéré, tout en proposant des solutions viables, les dysfonctionnements de la Bête : j’en parlerai à loisir dans ma prochaine Note.