Violence mode d’emploi

C’est entendu : nous vivons dans une société violente, et l’école, partie prenante, n’y échappe pas…

C’est l’exemple-type d’idée reçue qu’il faut d’urgence réexaminer. Si la prémisse est évidente (elle l’est même tellement qu’elle confine au truisme : quelle société n’est pas, ou ne fut pas, violente ?), la conclusion qu’on en tire ces jours-ci n’en découle pas naturellement. Les blousons noirs des années 1960 n’étaient pas des enfants de chœur — mais ils étaient fort respectueux, en classe. Les apaches des années 1930 n’étaient pas tendres — mais ils ne mouftaient pas, en cours, quand ils y allaient. Leurs enfants non plus — ils se seraient d’ailleurs fait corriger doublement par leurs voyous de parents s’ils avaient osé manquer de respect à la maîtresse ou au professeur…

Aujourd’hui, les gosses des familles les plus aisées eux-mêmes, pour ne pas en rester à ceux qui sont entrés en rupture de ban, se sentent fort peu contraints par les règlements intérieurs de nombre d’établissements. Il faut dire que lesdits règlements ne règlent pas grand-chose, tant le laxisme est devenu doctrine d’Etat.

Pas partout cependant : c’est bien la preuve que si l’on veut, on peut, même dans des quartiers réputés difficiles.

Alors, certes, la violence des jeunes est le reflet de celle des adultes…

Est-ce bien sûr ? Les plus extrémistes des pédagogues — les « désobéisseurs », par exemple — postuleraient sans doute que l’institution génère par nature de la violence. Comment ? Vouloir leur faire apprendre par cœur l’alphabet et les tables de multiplication ? Offense impardonnable aux droits imprescriptibles de l’enfant à construire lui-même ses propres savoirs, à être heureux tout de suite, à se développer sans contrainte, comme une mauvaise herbe… S’obstiner à lui faire avaler des savoirs et des savoir-faire, alors qu’il suffit de développer ses savoir-être (et, depuis quelque temps, son savoir-devenir, que Valérie Pécresse voudrait mieux évalué à l’entrée des grandes écoles, officines impitoyables de reproduction sociale, comme chacun sait) pour qu’il grandisse harmonieusement, comme un insecte nuisible, quelle violence ! Quelle barbarie ! Quelle « reproduction », disent les sous-Bourdieu de service…

Vaines plaisanteries : la violence des jeunes diffère de celle des adultes en ceci qu’elle est primitive, et non secondaire. Elle est instinct de prédation — naturelle en quelque sorte , diront les écolos quand ils seront arrivés au pouvoir. La violence adulte peut s’expliquer dans le schéma action / réaction. Celle des jeunes n’a pas besoin de provocation : c’est justement tout l’objectif de l’éducation et de l’instruction de contrarier la nature — de faire des enfants des êtres de culture.

De ce point de vue, on ne les a pas trop malmenés, ces dernières années. Je n’en veux pour preuve que l’état dans lequel ils arrivent, justement, en classes prépas : l’écart entre ce qu’ils sont supposés savoir pour s’adapter à un milieu qui a maintenu grosso modo ses exigences et ce qu’on leur a demandé pour passer le Bac se creuse chaque année. Ils mettaient autrefois trois mois pour se hisser au niveau de ce qu’on leur demande. Aujourd’hui, il leur faut une année entière. Et trois ans, majoritairement, pour parvenir à intégrer une (vraie) grande école.
Hors prépas, comme chacun sait (en fac, par exemple), on s’est contenté de baisser le niveau d’exigence. Ça n’a fait aucun bien aux 50% de nouveaux bacheliers qui s’y risquent — il s’y étalent à grands fracas. 40% en première année, plus de 50% sur deux ans (et 97% quand ils arrivent de Bac pro…). Et encore, chacun sait que les universités forcent les notes pour garder le maximum d’étudiants, puisqu’elles reçoivent une allocation pour chacun d’eux — ils ne sont plus chair à canons, mais fonds de roulement…

Oui, la première violence est institutionnelle. Moins on leur en donne, plus la frustration augmente. Moins ils ont les mots pour le dire, plus le geste part rapidement — ou l’insulte, qui se cantonne dans des marges lexicales étroites, tous les enseignants régulièrement traités de putes ou de fils de pute (variante sophistiquée : « Va niquer ta mère la pute » — voir la Journée de la jupe (1)) peuvent en témoigner. « God damn your bloody eyes », suppose que l’on étudie Shakespeare, et non le Sun. Quant à traiter son prof d’anacoluthe, cela implique que l’on persiste à lire Tintin, et non des mangas muets…

Et qu’on ait appris ce qu’est une anacoluthe.

La violence seconde, si l’on veut bien y réfléchir un instant, c’est le laxisme. Les gosses testent les adultes en permanence — dès le berceau. Autorisez-leur le doigt, ils y mettront le poing. Or, que fait l’administration, lorsqu’un enseignant se plaint d’un élève, ou choisit de le renvoyer de cours ? C’est le prof qu’elle met en cause — « vous ne savez pas tenir vos classes, et d’ailleurs, ce que vous faites les intéresse-t-il ? » Que dit l’administration, lorsqu’on veut infliger une sanction ? Qu’il faut discuter, négocier, transiger. Que propose-t-elle, lorsqu’on se retrouve, après une vraie agression (80 000 par an, dernière statistique disponible — après, on a cassé le thermomètre pour éviter d’avoir la fièvre…) devant un conseil de discipline ? Ma foi, elle constitue une majorité toujours laxiste avec ses propres représentants, ceux des élèves et des parents, et Kevin Monchéri est acquitté sous les acclamations. Ou viré trois jours — trois jours de vacances et de petit commerce, qui ont si bon goût que l’heureux bénéficiaire recommencera dès son retour… Quand bien même il serait exclu définitivement, l’obligation faite à l’administration de l’inscrire quelque part l’amène à l’imposer à un autre établissement, qu’il bordélisera avec la même réussite… Il y a ainsi des gosses que l’on se passe comme une patate chaude, d’année en année, de collège en collège (2)…

De temps en temps, ça dérape sérieusement. Un doigt — le bras : on tue, on viole, on massacre. Des éléments incontrôlés entrent comme dans un moulin dans des établissements construits par des architectes utopistes qui ont voulu faire des patios par peur des lycées-casernes —, et démolissent un(e) élève. Ou plusieurs. Médias, affolement, droit de retrait (les enseignants ont raison, mais ça n’arrange rien), gesticulation ministérielle, montée en ligne du recteur qui promet trois postes de surveillant pour surveiller quarante hectares et 2000 élèves…

Et comme dit excellemment Natacha Polony (3) : créer des postes de surveillants n’y fera rien, sur le fond. Que l’on en reste au ratio actuel (un surveillant face à douze équipes de foot, comme elle le rappelle opportunément) ou qu’on le modifie (onze équipes de foot ?…), quelle différence ?

C’est le rapport tout entier aux adultes et à l’institution qu’il faut modifier. Alors, osons quelques propositions de bon sens — la chose au monde la moins partagée — dans l’ordre croissant de complexité :

– Les téléphones portables peuvent servir à enregistrer / diffuser des scènes de violence et de provocation ? Interdisons les portables dans l’enceinte des établissements. En cas d’infraction, confisquons-les, avec obligation aux élèves de se faire accompagner de leurs parents pour les récupérer. C’est déjà le cas dans un certain nombre d’établissements : ce qui est possible là ne le serait pas ailleurs ? Allons donc !

– Les élèves doivent présenter un carnet de correspondance ou une carte à l’entrée des établissements — et l’entrée doit leur être refusée s’ils ne l’ont pas. Dans le même ordre d’idées, des adultes (concierges, surveillant, et surtout personnels de direction) doivent chaque matin être à l’entrée des élèves — ne serait-ce que pour leur faire comprendre qu’ils entrent dans un autre système qui a ses règles et ses pontifes.

– Nous manquons de surveillants ? Embauchons-en — à ceci près que ce ne sont pas des étudiants surmenés et à temps partiel qu’il faut utiliser, ni des « grands frères » dont l’activité principale consistera à imposer l’observance de tel ou tel précepte aux petits. Non ce sont des adultes, des vrais adultes, qu’il faut mettre en face des enfants. Pas des copains. Nous avons pléthore de quinquagénaires en recherche (désespérée, parfois) d’emploi (4) ? Recrutons-les prioritairement, ils seront bien plus à l’aise, face aux jeunes, que… des jeunes.

– Un élève perturbe gravement un cours ? C’est à l’administration à le prendre en charge — pour le bien collectif. Un élève perturbe gravement un établissement ? Non seulement il faut le virer, mais ne pas le réinscrire dans un établissement qu’il contaminera tout aussitôt : il faut recréer d’urgence des structures adaptées.

– Des petits morveux crânent en classe parce qu’ils savent que leurs parents interviendront ? Interdisons à nouveau aux parents d’entrer dans les établissements scolaires. Fermons-leur les conseils de classe, de discipline et d’administration (franchement, en quoi y sont-ils compétents ?). Après tout, les parents entrent-ils dans les hôpitaux pour suggérer aux médecins les soins que réclame leur progéniture ?

– Si nécessaire, indexons le comportement des voyous sur les prestations sociales dont bénéficient leurs parents. Le facteur économique étant déterminant en dernière instance…

– Il peut arriver qu’un élève se dissipe (un joli euphémisme, tiens !) parce qu’il a l’impression de ne rien avoir à faire dans un cursus généraliste de longue durée. Eh bien, consentons une fois pour toutes à repenser le collège unique, qui nous fait entretenir des dizaines de milliers de pauvres gosses mal à l’aise dans un enseignement général inadapté — et qui fourniront le gros du bataillon de 140 000 gamins qui sortent du système scolaire fin troisième sans rien dans la tête, ni dans les mains.

– C’est tout l’établissement qui est gangrené par la violence, parce qu’un utopiste fou a pensé intelligent de construire un ghetto scolaire à l’intérieur d’un ghetto social ? Ce n’est certes pas en le repeignant qu’on améliorera la situation. Puisqu’il est financièrement pas plus onéreux de le reconstruire (ailleurs, si possible) que de le réhabiliter, n’hésitons pas — construisons-le ailleurs, et dispersons les mauvais sujets. Et réaménageons l’espace intérieur – une estrade, parfois, cela suffit à faire la différence, tant il est vrai que l’enseignement est un art du spectacle.

– Trop d’enfants ont un rapport déficient à la langue, parce que leur environnement familial n’a pas eu accès lui-même à la langue et à la culture de l’école — c’est-à-dire celles de la bourgeoisie ? Construisons vraiment ces « internats d’excellence » dont parlait jadis un certain candidat à la présidence dont je crois bien qu’il s’appelait Sarkozy. Inutile de nous bercer d’illusions : face au poids familial, face aux contraintes environnementales, l’école ne peut pas tout.

Et de façon générale, instaurons la tolérance zéro.

Dans un second temps, nous nous occuperons des programmes — parce qu’il ne sert à rien de disposer d’un arsenal répressif si nous ne proposons pas, dans le même temps, une vraie formation, une vraie instruction, un vrai apprentissage — une vraie transmission.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Désormais disponible en DVD. Mon avis, notre avis à tous lors de la sortie : http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/03/25/la-journee-de-la-jupe.html. Et bande-annonce sur http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18863048&cfilm=142311.html

 

(2) Claire Mazeron en parle abondamment dans son  Autopsie du Mammouth, qui vient de paraître. Indispensable. Courez le commander.

(3)http://blog.lefigaro.fr/education/2010/02/violences-scolaires-des-postes-et-des-moyens-ne-suffiront-pas.html

(4) J’ai demandé un éclaircissement à ce sujet à un ami qui travaille dans le sein des seins (private joke qu’il sera sans doute seul à comprendre) de l’Agence pour l’emploi et le chômage réunis. Je vous donne sa réponse brute de décoffrage : « Sur une base 100 chômeurs, 35 ont moins de 26 ans et 27 ont 50 ans et plus. Un quart de chômeurs est ou arrive en fin de droit tous âges confondus, mais ce sont les jeunes les plus touchés car leur durée d’indemnisation par l’assurance chômage est plus courte et donc ils arrivent plus vite à la situation de fin de droit. Gros débat d’actualité aujourd’hui. Le plus souvent les jeunes en fin de droit n’ont droit à rien d’autre tant qu’ils n’ont pas atteint l’âge de 26 ans. Pour les plus de 50 ans en fin de droit il peut y avoir le RSA (ex RMI, servi par le Conseil Général) ou l’ASS (Allocation Spécifique de Solidarité) servie par l’Etat. Mais plus d’un quart des plus de 50 ans en fin de droit n’ont plus rien ensuite (estimation officielle pour l’année 2010 : 400 000…). Economiquement parlant c’est le chômage des plus de 50 ans qui pèse le plus (durée d’indemnisation et niveau d’indemnisation plus conséquents) mais humainement et sociologiquement, c’est la jeune génération qui est sacrifiée… »

AI-je tort de dire qu’il y a là un réservoir inépuisable de surveillants qui n’ont pas de raisons d’être moins compétents que de jeunes diplômés qui ont autre chose à faire ?

 

 

Rebelote

Le discours de Nicolas Sarkozy que j’évoquais dans ma Note précédente n’était pas le premier à prendre pour cible le monde de l’Education. Trois mois auparavant, le 1er décembre 2006, c’est à Angers que le candidat de l’UMP avait lancé ses hameçons pour la première fois en direction de l’Ecole (1).

Florilège et commentaires. Encore une fois, les promesses n’engagent — etc.

(1) Comme seul le prononcé fait foi, on pourra suivre l’oral du discours sur

http://www.dailymotion.com/video/x1dl66_discours-dangers-de-nicolas-sarkozy_travel

Et l’écrit complet sur http://sites.univ-provence.fr/~veronis/Discours2007/transcript.php?n=Sarkozy&p=2006-12-01b


Anaphore un jour, anaphore toujours, aime à dire Henri Guaino. Je m’abstiendrai donc de vous dire que ce discours commence par une trop longue captatio benevolentiae qui célèbre la douceur angevine dont parlait le Poète. Ni que la Renaissance est appelée, à son corps défendant, au secours de l’alternance (« cette région, qui pour imposer la Renaissance n’a pas eu peur de rompre avec les codes de son temps »). Puis vient l’appel des présents (François Fillon, Pierre Méhaignerie, Roselyne Bachelot, Pierre-André Périssol, Hervé de Charrette, Marc Laffineur), catalogue dont la fonction essentielle, à cette date, était de draguer les centristes et leur électorat. Mais passons : c’était de bonne guéguerre, vis-à-vis de François Bayrou, dont l’étoile commençait à monter dans un monde enseignant qui lui a finalement accordé plus du quart de ses suffrages.

« Des idées fortes, annonce le candidat. Non, pas tout de suite. Longue énumération des différences entre la gauche (« La gauche n’a qu’un seul objectif / but / intention) et « nous », qui « n’avons qu’une ambition / idéal / volonté. Quand le rythme ternaire le dispute à l’anaphore, tout est possible. On croirait John Lee Hooker : boum-boum-boum-boum (2).

Et de revenir sur ce « besoin de vous » qui est la pure fonction communicante du discours — pour les idées, on attendra encore un peu. Les mots, longuement, caressent dans le sens du poil un électorat angevin qui n’est traditionnellement pas extrémiste… Dans les manifs, on hurlait, à la même époque : « Tous ensemble-tous ensemble… » — le futur président fait de même.

Vieilles recettes…

« Ce soir, je suis venu vous dire que si je suis candidat, c’est pour poser ensemble les fondations d’un nouvel avenir. Un nouvel avenir pour tous, mais d’abord pour ceux qui ont connu des épreuves, se sentent fragiles, ou pensent que rien n’est jamais pour eux. »

Longue périphrase pour désigner les enseignants ? « La rupture que je vous propose, continue-t-il, c’est la rupture avec les archaïsmes et avec les conservatismes. » « Rupture tranquille », ajoute-t-il — Guaino ne s’est pas trop foulé, question adjectifs : il est allé chercher ceux des campagnes de 1981 et 1988. Séguéla, à l’époque, travaillait pour Mitterrand ; c’était avant qu’il découvre que la Rolex est le totem de la modernité, et qu’il se mette au service de Sarkozy — avec les mêmes slogans : créatif, mais pas trop (2).

Enfin, enfin, enfin, nous y sommes : « Ce soir, je suis venu vous proposer un nouvel avenir pour l’école de la République. »

Une « ambition pour l’éducation », lâche Nicolas S***. Oui-da ! Et pour cela, il faut « libérer la parole des enseignants et des chefs d’établissement » — dont on ignorait qu’elle eût été muselée par Fillon (présent sur l’estrade), Ferry / Darcos ou Robien, qui avaient officié sous Raffarin et Villepin depuis 2002. « Je vous propose de dénoncer les faux-semblants, les mensonges, la pensée unique, l’hypocrisie. » Le « parler-vrai », il n’y a que ça…

Et alors, commence l’énumération de tout ce qui n’allait pas en 2006, et qui, forcément, doit mieux aller aujourd’hui, après deux ans et demi d’absolutisme.

Par exemple : « L’hypocrisie du bac qu’on brade peu à peu, pour mieux sélectionner à l’université dans le secret des examens de fin de deuxième année » : l’examen de fin d’études français arrivait alors à 80% de reçus. Il dépasse aujourd’hui les 83% — sûr qu’on ne brade plus !

Soyons sérieux : on ne reviendra pas à un Bac « sélectif » — ce n’est plus là que se situe désormais la sélection. Autant le donner à tout le monde, en panachant le rite de l’examen (auquel les Français sont attachés, même — ou parce que — il est tout à fait dépourvu de sens) avec un contrôle continu sérieux, et en précisant soigneusement avec quelles notes on sort du Secondaire. Autant laisser la totalité de l’enseignement supérieur décider sur dossier de l’admission dans telle ou telle filière (contre un peu plus de 60% aujourd’hui, si aux grandes écoles, BTS, IUT et autres établissements dérogatoires j’ajoute Médecine, Paris-Dauphine, etc.).

Et de dénoncer « l’hypocrisie des grandes écoles qui accueillent moins d’enfants d’ouvriers et d’employés aujourd’hui que dans les années 50 » : l’idée des quotas avait-elle déjà germé dans la cervelle pré-présidentielle ? Mais si effectivement on n’arrive plus qu’à 4% d’enfants d’ouvriers dans les grandes Ecoles, contre 25% en 1950, à qui la faute sinon à un système qui à grands coups d’idéologie égalitariste a suicidé l’élitisme, seul rempart effectif contre le retour du piston — seul rempart d’une vraie démocratie républicaine ? L’élitisme défend l’égalité, et l’égalitarisme la massacre, voilà ce que trente ans d’expérimentations pédagogiques nous ont appris — un savoir très chèrement payé par deux ou trois générations largement sacrifiées.

Puis l’orateur dénonce « l’hypocrisie des zones d’éducation prioritaire où l’on met les enseignants les plus jeunes et les moins expérimentés, en croyant pouvoir taire leur colère par une prime de 80 euros par mois » : ça, c’est sûr qu’aujourd’hui on y nomme des enseignants expérimentés, et qu’on leur donne une prime mirobolante — qui n’a pas changé depuis 2006, ajustements d’inflation compris. Ce sont les ZEP elles-mêmes qu’il faut repenser de la cave au plafond : rebaptiser « Ambition-Réussite » les Zones d’Exclusion Programmée n’ôte rien à leur capacité de nuisance. J’ai proposé jadis que l’on cesse d’ajouter des ghettos scolaires aux ghettos sociaux. En attendant que l’on détruise toutes les barres HLM, toutes les cités d’urgence, tous les bidonvilles verticaux, on peut déplacer les enfants qui y sont nés, et qui, souvent, n’osent pas même en sortir.

Quant à construire de nouveaux collèges, que l’on veuille bien se rappeler ce qui a été dit ici même : la réussite scolaire est proportionnelle à la qualité du bâtiment. Et je ne crois pas qu’il y ait en France un seul collège ou lycée construit selon les normes du patio généralisé qui sévit depuis les années 70 qui ait des résultats satisfaisants — alors que les lycées de centre ville sont d’authentiques bâtiments XVIIème ou XVIIIème, et ont des murs massifs qui génèrent le Savoir (ou tout au moins le respect). Les derniers « incidents », comme aurait dit SIGNA (3), signalés en banlieue parisienne, au Kremlin-Bicêtre ou à Vitry-sur-Seine, et qui se sont soldés l’un par la mort d’un élève, l’autre par un gentil petit massacre par des voyous entrés pour ça, a révélé au grand jour la fonction létale de ces « structures ouvertes ». En vérité, l’architecte qui a conçu un tel établissement, sous prétexte de l’ouvrir sur la vie, comme on dit chez les imbéciles, a une part de responsabilité dans ce drame. Les profs qui exercent à Adolphe-Chérioux leur « droit de retrait » ont bien raison : c’est la structure même de leur établissement qui génère de la violence. Je suis dans un lycée (un ancien couvent du XVIIIème siècle) qui a en tout et pour tout deux entrées, avec une antichambre qui fait office de sas, une porte énorme à l’extérieur, une porte vitrée à l’intérieur, dans laquelle personne ne peut entrer sans présenter sa carte de lycéen au concierge d’abord, et au personnel de direction qui, tous les matins, se tient là pour renforcer le filtrage. C’est donc si compliqué à mettre en place ailleurs ? Ou bien l’ouverture de l’enseignement vers la Cité, combinée aux restrictions en postes de surveillants, vaut-elle quelques morts par an ?

« L’hypocrisie de la carte scolaire qui ne pèse que sur ceux qui n’ont pas les moyens ou pas les relations pour la contourner » : elle a été aménagée, de sorte que l’on conserve dans les ZEP des établissements pédagogiquement purs, si je puis dire — à ceci près qu’au nom des quotas de boursiers et autres amabilités administratives, les bons élèves des quartiers difficiles sont toujours aussi sacrifiés, à vie, sur l’autel d’une « diversité » qui n’existe pas. Et pourtant, plus loin, le candidat n’affirme-t-il pas : « Nous ne pouvons nous résoudre à obliger des enfants méritants, qui n’ont ni les moyens, ni les relations pour s’affranchir de la carte scolaire, à fréquenter des établissements médiocres pour afficher un semblant de mixité sociale et scolaire. » ? Déclarations d’intentions jamais suivies d’action…

Les sections qui se créent pour pallier les ratages des ZEP, à Henri IV, Thiers ou ailleurs, gèrent de leur mieux les discriminations présentes, mais nous savons tous que c’est en amont qu’il faut agir. Quant à l’enseignant qui aujourd’hui, à Marseille, explique à ses élèves de Terminale S de ZEP que « les prépas, ce n’est pas fait pour eux, et qu’ils seront bien plus heureux en fac », j’aimerais assez qu’on me fournisse la corde pour le pendre.

Henri Guaino, qui a lu mes livres en détail, précise sa pensée sur le plan pédagogique, et dénonce « l’hypocrisie de l’école à deux vitesses, celle des beaux quartiers où l’on enseigne les grands auteurs et le raisonnement scientifique, et celle des quartiers populaires où l’on demande aux enseignants de remplacer Les Fleurs du mal par des chansons de rap, les chefs d’oeuvres de la littérature par les films qu’ils ont inspirés, les livres entiers par des morceaux choisis, et l’exercice de rédaction par celui du QCM. » Bravo. Depuis cette époque, nous avons entendu des choses discordantes sur la Princesses de Clèves, et nous allons subir une réforme du lycée où l’enseignement de la littérature, dont l’horaire se rétrécit encore, est ramené à un intitulé « Littérature et société », qui devient « enseignement d’exploration » — lisez : « option » — et doit « mettre en œuvre des démarches co-disciplinaires ouvertes à l’innovation pédagogique » (4). C’est Baudelaire qui va être content.

Dites-moi, Monsieur le Nègre, pensez-vous qu’avec une pédagogie pareille, le petit Guaino Henri serait devenu l’Henri Guaino qui écrit des choses si pertinentes, et si utopiques, sur l’Education ?

Suit une longue apologie des « hussards noirs de la République » — dans les lieux communs sur l’Ecole, il aurait été impensable de se dispenser de celui-là. Ces hussards qui « enseignants des quartiers difficiles, enseignants des zones d’éducation prioritaire, ils résistent à la facilité et à la démagogie des instructions de l’Éducation nationale et des consignes reçues dans les IUFM » et « refusent de changer leurs cours sous prétexte qu’ils sont en ZEP et pas à Henri IV, car ils savent que c’est en choisissant les lectures faciles et les lectures courtes qu’on humilie les enfants des milieux populaires. »

Quand je vous disais qu’il avait épluché en détail la Fabrique du crétin Nègre, pourquoi pas — c’est un métier que je pratique moi-même, à l’occasion —, mais plagiaire ! « En faisant de l’élève l’auteur de son propre savoir, une idéologie folle a mis l’élève à la place du maître » : les mots mêmes sortent de mes livres — je ne les récuse pas, mais le futur président aurait pu citer ses sources !

Suit une belle apologie de la « transmission », puis une évocation émue de ces « maîtres qui nous ont marqués », ces « passeurs » qui ont « fait de nous ce que nous sommes ». Comme si nous étions une somme de savoirs et de savoir-faire ! Luc Chatel, qui lance le livret de compétences, sait bien, lui, que ce qui compte, ce sont les « savoir-être » — le dernier mot-valise à la mode à la DGESCO, pure roupette de samsonite, comme aurait dit feu Frédéric Dard. Monsieur Germain, OK — mais Sylvain Grandserre ? Mais Erwann Redon . Mais Alain Refalo ? Mais Pierre Frackowiak ?

Il faut plusieurs cordes, finalement…

Puis le candidat rappelle que ce sont « les parents [qui] sont les premiers responsables de l’éducation de leurs enfants » : chiche ! Et ceux qui faillent à cette tâche, exerçons sur eux de vraies pressions — financières, par exemple.

Evidemment, pour ça, il faut un peu plus de courage que ce qui s’en manifeste ces temps-ci.

Je vous passe l’appel aux statistiques européennes et internationales, qui en matière d’éducation nous mettent peu à peu au ban des pays civilisés. Et j’entre dans le cœur dur du discours — le constat, mille fois posé et reposé ici, que « l’idéologie folle » (le mot a plu, là-haut : Guaino l’a anaphorisé à plaisir) avait marqué la fin de l’égalité des chances — parce que l’égalitarisme engendre plus d’inégalités que l’élitisme le plus exigeant, ça tombe sous le sens — quoique personne au Ministère ne semble s’en soucier : ils devraient relire la Pensée Sarkozy, rue de Grenelle. Et s’apercevoir que ce n’est pas avec la méthode Descoings — saupoudrage et bonnes œuvres — que l’on inversera le processus.

Mais il faut équilibrer. Et voici que notre futur bon maître, comme dit Jean-François Khan, tape cette fois sur ceux qui ont « une vision exclusivement nostalgique de l’école » : « Ce n’est pas en revenant à l’uniforme et à la blouse, ce n’est pas en revenant aux classes de 60 élèves et à l’examen en sixième, ce n’est pas en revenant à la plume Sergent Major, que nous serons fidèles à l’idéal de Condorcet et à celui de Jules Ferry ».

Voire…

Et de se lancer dans une apologie du meden agan — on ne sait jamais, il y a des pédagos intelligents, et des traditionnalistes compréhensifs : « Entre l’école où on ne lit rien de postérieur à 1930 et l’école où ne lit rien d’antérieur à 1980, il y a un juste milieu, celui qui enseigne le respect, mais aussi la différence entre la littérature, quelle que soit son époque, la coupure de presse et la chanson populaire ». Là, on peut décliner à loisir — juste milieu entre le « par cœur » et l’enseignement zéro, juste milieu entre les coups de règle sur les doigts et le tutoiement des maîtresses, entre le « pensionnat de Chavannes » et l’école « ouverte à tous les trafics », entre « l’uniforme et le jean taille basse qui laisse voir trop de choses », etc.

Enfin, le programme. Un Primaire qui veut donner à tous les enfants les bases fondamentales — c’est à peu près la seule promesse que l’on a essayé de tenir, rue de Grenelle. Parce que pour le reste…

Quid du collège qui « se fixe pour objectif de donner aux élèves le goût des grands auteurs, le sens de la rigueur scientifique, les repères indispensables à la compréhension de notre culture et de notre histoire » ? Quid du lycée qui « se donne pour objectif de porter plus d’élèves vers l’enseignement supérieur, plus d’étudiants vers le diplôme, plus de diplômés vers l’emploi » ? Quid de l’université qui « se donne pour objectif de reprendre sa place aux premiers rangs des classements internationaux des établissements d’enseignement supérieur et d’être au centre de l’effort de recherche » ?

Je laisse chacun consulter le détail des bonnes intentions de campagne, et les comparer aux réalités présentes. Mon intention en commençant cette trop longue Note n’était pas d’être sarcastique — c’est trop facile —, mais de mesurer tout le chemin qu’il reste à parcourir, alors qu’aucune mesure récente ne paraît aller dans le bon sens — au contraire. « Une école qui ne donne pas les examens à tout le monde, mais qui donne à chacun la possibilité de les réussir » : plaisanterie ! « Une école plus exigeante avec ceux qui sont plus défavorisés, car l’école est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas » : flagornerie ! « On en apprend autant sur le courage, le civisme et l’amour de la patrie en lisant Daudet et sa Dernière classe, Rouaud et ses Champs d’honneur, Gracq et son Balcon en forêt, qu’en baillant d’ennui au cours d’éducation civique » : poudre aux yeux !

« Pour comprendre Guernica, il faut connaître la guerre d’Espagne. Pour apprécier Les Justes, il faut savoir ce qu’était la misère sous la Russie des Tsars » : commençons par supprimer l’Histoire en Terminale S, rabotons les horaires, on y verra sans doute plus clair…

« Je vous propose de sortir de l’impasse du collège unique par l’individualisation des parcours » : Chiche ! « Le collège unique ne doit plus être un collège inique » : celle-là, nous sommes plusieurs à l’avoir écrite — le discours d’Angers vire au digest anti-pédagogique — tout en reconnaissant à chaque enseignant le droit d’utiliser la méthode de son choix — et les vaches seront bien gardées…

Ce qui se profilait déjà dans ce discours, c’était la mastérisation (pourquoi pas ? Mais pas sur les bases actuelles !), l’autonomie des établissements, qui amènera à terme la concurrence entre les établissements, et le démantèlement de l’Education nationale que nous connaissons – à quand le chèque-éducation et les diktats de spécialistes auto-proclamés dans les Régions et les Conseils généraux ? Déjà que les « établissements privés sous contrat » faisaient l’objet d’une attention particulière du candidat-ministre… Quand un présidentiable propose de « permettre aux établissements privés de réorganiser leurs implantations pour répondre à la demande là où elle se trouve, en particulier dans les quartiers populaires », on ne s’étonne plus que cette année, le nombre de postes offerts dans le privé soit en augmentation sensible.

Et de proposer, pêle-mêle, de « diviser par deux immédiatement les effectifs des établissements scolaires les plus dégradés, en répartissant les élèves en surnombre dans les établissements avoisinants » — on attend toujours. De « garantir dans les établissements sensibles « le plus de sorties culturelles et des séjours linguistiques » — Oh yeah ! Ou « de créer des internats de réussite éducative en ville pour tous les enfants qui veulent réussir, mais qui n’ont pas de bonnes conditions de travail chez eux » — comme ça dépend de régions globalement tenues par la Gauche, ça ne mange pas de pain.

« C’est par l’éducation que nous éviterons le communautarisme » : je suis au moins sûr d’une chose, ce n’est pas Yazid Sabeg qui a inspiré cette phrase — le saint homme n’avait pas encore été nommé « commissaire à la diversité ». « C’est par l’éducation que nous sauverons la méritocratie » — comme aurait dit le Prince Jean.

Il nous faut d’ores et déjà élaborer un nouveau programme, et demander aux futurs présidentiables ce qu’ils en pensent. Mais tant que le gouvernement actuel persistera dans des calculs d’apothicaire, et inventera des réformes pour la seule joie d’économiser des postes ; tant que le PS confiera les clés de sa pensée éducative à Bruno Julliard, qui n’a pas proposé quoi que ce soit depuis deux ans qu’il occupe ce poste honorifique ; tant que les Verts se gargariseront d’école citoyenne et autres balivernes ; tant que le MoDem ne s’exprimera pas de façon nette sur les sujets qui fâchent ; tant que le NPA sélectionnera des femmes voilées pour le représenter, ce qui témoigne de son sens aigu de la laïcité — et du respect des femmes non voilées — eh bien, jusqu’à ce que les uns et les autres veuillent bien réfléchir, s’asseoir autour d’une table et proposer de vraies assises de l’Education, qui réuniront aussi bien l’administration ou les syndicats que les vrais spécialistes — jusque là, l’apocalypse molle continuera — et je persisterai, et signerai

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Je l’écoutais en écrivant cette Note, je ne voudrais pas vous en priver : http://www.youtube.com/watch?v=rOyj4ciJk34

(2) Très bonne analyse des slogans électoraux des cinquante dernières années sur http://www.politique.net/2007041604-les-slogans-presidentiels-depuis-1965.htm

(3) Du nom du logiciel qui permettait de signaler les « incivilités » diverses — 80 000 atteintes par an aux personnes, auxquelles vous voudrez bien rajouter les insultes —, et qui a été désactivé en 2007, sous l’ère Sarkozy, selon le principe, bien connu dans l’EN, du thermomètre que l’on casse pour supprimer la fièvre…

(4)http://media.eduscol.education.fr/file/consultation/67/4/seconde_projet_prog_2010_exploration_Litterature-Societe_135674.pdf