Sourdun internat d’excellence

Quelques « internats d’excellence », sortis de terre depuis deux ans, peuvent-ils camoufler la grande misère de l’enseignement français ? Ou sont-ils, au-delà de l’effet-vitrine, la promesse balbutiante de quelque chose qui pourrait émerger, l’évidence que « c’est possible », et que ce qui est pour le moment localisé dans quelques sites serait, demain, généralisable, au grand dam de tous ceux qui croient que seuls le laisser-aller, la gabegie pédagogique et l’égalitarisme forcé sont l’avenir de l’Education nationale ?

Claire Mazeron, vice-présidente du SNALC, a été invitée à visiter l’internat de Sourdun, en Seine-et-Marne. Elle en a tiré un récit précis, documenté, que je livre ici aux lecteurs de Bonnet d’âne — sans en modifier une ligne. Mais comme je partage, entre autres, ses analyses…

Jean-Paul Brighelli

Internats d’excellence : une « utopie concrète » ?

La Seine-et-Marne : ses betteraves, ses étendues agricoles sans limites, ses brumes légendaires et ses cités à problèmes. Dans cette horizontalité sans bornes, quelque part près de Provins, surgissent au détour d’une route désespérément rectiligne quelques lourds bâtiments aux allures de caserne. Sourdun. Trois dizaines d’hectares militaires hier encore promis, comme tant d’autres, à un abandon certain. Mais ici, la verticalité est avenir. Elle porte un nom, soigneusement indiqué sur un panneau routier flambant neuf : « Internat d’excellence de Sourdun ».

Son proviseur, Jean-François Bourdon, nous félicite : « Vous êtes en avance d’un quart d’heure, c’est la première fois ! D’habitude, les gens se perdent et tournent pendant une demi-heure ». C’est qu’ici la campagne est chez elle, et impose son rythme. Même entre les murs, on reste entre les champs. Seuls dominent le gazouillis des hirondelles qui ont élu domicile sous les fenêtres et les salves régulières des asperseurs – le printemps est sec cette année. Nulle âme qui vive autour des bâtiments, ni dans les vastes espaces découverts qui les entourent. Aucun bruit en provenance de l’intérieur. Une école sans élèves ? « Ils sont en devoir » – nous explique le proviseur. « Ils en ont toutes les semaines. L’essentiel ici, c’est la régularité ». Comme celle de la nature environnante, en effet, bien loin de l’agitation des ZUS, ZEP et autres RAR d’où proviennent plus d’un tiers des élèves. Un rythme immuable : cours du lundi au vendredi, de 8h à 16h, avec 4 heures de devoirs banalisées et des études chaque soir jusqu’à 20h.

Une régularité structurante et réconfortante pour des élèves majoritairement issus de milieux défavorisés. Divorces compliqués, recompositions familiales mal vécues, familles monoparentales dépassées, travail de nuit ou lointain, logements exigus et bruyants… toutes situations qui constituent le premier sésame pour Sourdun. Mais la vocation sociale n’est que l’alpha de l’établissement : l’oméga, c’est le niveau scolaire. Ici ne sont acceptés que des élèves – de la 6ème aux classes préparatoires – possédant une moyenne générale comprise entre 12 et 14/20. « Pas les meilleurs, qui se débrouilleront toujours », précise Jean-François Bourdon, « ni les élèves en grande difficulté scolaire, qui ne relèvent pas de notre compétence ». J’entends déjà les cris d’orfraie de certaines organisations syndicales et parentales bien-pensantes : comment pouvez-vous délaisser les plus exclus des exclus ? Pourquoi consacrer autant de moyens aux « moyens », quand 150 000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans aucun bagage?

Si Sourdun recrute ainsi dans le « ventre mou » des classes, c’est pour combler un manque. Un déficit d’attention systématique de la part de l’Education nationale, qui ne s’intéresse plus guère qu’aux extrêmes, et oublie facilement ceux qui font les gros effectifs de la courbe de Gauss. Des élèves fragiles, qu’un environnement scolaire agité ou une situation familiale difficile font trop souvent basculer du mauvais côté – celui des sorties sans diplôme. « Certains parents viennent me trouver en m’expliquant qu’ils visent Polytechnique. Je leur répond qu’ils se sont trompés d’adresse », rétorque Jean-François Bourdon, avec un brin de malice.

Les mots sont en effet volontairement trompeurs. L’excellence scolaire n’est pas une fin en soi, mais plutôt un moyen pour atteindre l’estime de soi. Une méthode Coué version scolaire, qui semble porter ses fruits. « J’ai été choisi, je suis à Sourdun, je suis excellent » répètent certains élèves, qui ont à cœur de se montrer « à la hauteur ». Des élèves à qui l’on donne beaucoup, mais dont on exige le maximum aussi : au programme, loisirs « bourgeois » – équitation, tir, escrime, théâtre ou musique, sans compter  des sorties à l’Opéra de Paris ou des voyages au bout du monde – mais aussi ménage des chambres et des parties communes, à tour de rôle. Et pour que les choses soient claires, les tenues acceptées dans l’établissement sont photographiées et affichées dans les couloirs, tout comme l’injonction d’adopter un comportement décent. « Pas assez clair pour certains garçons. L’an prochain ce sera mocassins et rien d’autre » – précise le proviseur, qui avoue que les premiers mois d’adaptation ont été difficiles. « Mais une fois que le pli est pris, ça roule tout seul ! L’essentiel c’est de ne pas céder, tout en faisant preuve de souplesse et en ménageant des plages de liberté, adaptées à l’âge des élèves ».

De fait, les élèves rencontrés sont polis et calmes – ils sortent pourtant d’une matinée de compositions écrites -, tout comme la cantine – généralement terrain de tous les dangers. « Bon appétit, Monsieur » – lance un petit 6ème. « Tiens, il ne vous a pas demandé pour quelle télé vous travaillez », s’amuse Jean-François Bourdon. Depuis son ouverture à la rentrée 2009, l’internat est en en effet – fatalement – sous les feux de la rampe, et élèves comme professeurs sur-jouent un peu. Sourdun, un « village Potemkine » ? Un miroir aux alouettes face à la majorité des établissements en déshérence de l’éducation prioritaire ? 281 élèves accueillis à Sourdun l’an dernier, 20000 places prévues en France au terme du projet – sachant qu’il s’agit surtout de « labellisation » de structures existantes, non de créations ex-nihilo. Statistiquement, les internats d’excellence ne sont qu’une goutte d’eau dans un océan de détresse scolaire et sociale. Mais les élèves de Sourdun ont tous obtenu le brevet des collèges l’an dernier (1), 53% d’entre eux avec mention. Et les moyens supplémentaires accordés en termes de DHG sont de l’ordre de 10%, une sur-dotation correspondante à celle d’un établissement de ZEP.

Pour donner le change aux critiques persistantes sur le coût du projet, Jean-François Bourdon fait dans la récup’, la traque au gaspillage, et la chasse aux partenariats, publics et privés. Le mobilier dépareillé abandonné par les hussards a été réutilisé, les drapeaux récemment découverts orneront la façade du bâtiment principal. « J’espère qu’ils ne portent pas les insignes du 2ème RH ! » plaisante-t-il. Et de s’insurger contre l’installation électrique dernier cri des bâtiments réhabilités : « Impossible d’éteindre les plafonniers, il n’y a pas d’interrupteurs ! » Le partenariat avec l’UCPA permet de rentabiliser le centre équestre, créé dans les anciennes écuries militaires, la salle de spectacle rénovée sera bientôt accessible au public extérieur. La piscine ne sera pas reconstruite, l’entretien annuel se révélant trop onéreux. Et la gratuité de l’internat n’est plus de mise cette année, surtout pour responsabiliser et impliquer les « usagers »(2). Certes, cela ne compense pas les 25 millions de travaux effectués cette année. Mais les internats d’excellence bénéficient des retombées financières de la politique de la ville comme de l’association de différents ministères : dans le cadre du grand emprunt, une partie des 500 millions d’euros prévus par la loi de finances rectificative pour 2010 est consacrée à la création, l’extension et la revitalisation des internats d’excellence. Et depuis 2009, l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (ACSE) verse aux établissements scolaires 2000 euros pour chaque interne issu des territoires de la politique de la ville accueilli.

Sourdun vitrine ? Certainement. L’établissement n’est-il pas classé – tout comme celui de Montpellier -, « établissement d’Etat », au moment même où autonomie et décentralisation envahissent les discours ministériels ? « Il a fallu que l’Etat réapprenne à aménager un terrain de foot » plaisante Jean-François Bourdon. « Plus personne n’avait parlé béton au Ministère depuis 30 ans ». Un réinvestissement de l’Etat qui en dit long sur sa capacité d’impulsion – quand il veut…

Certes, tout reste encore à construire, dans les murs comme dans les têtes. Symbole tout à la fois du volontarisme institutionnel et du chemin à parcourir, seule une façade du bâtiment principal a été repeinte – celle qui donne sur l’entrée. La plupart des activités sportives se font dans les anciens magasins de fournitures, à peine débarrassés du bric-à-brac militaire. Et il n’y a eu, en raison des travaux, ni chauffage ni eau chaude pendant une bonne partie de l’hiver.

A Sourdun, on est en terre pionnière. Ou plutôt de mission, au regard de l’engagement attendu des personnel. Ici le recrutement (académique) se fait sur profil : disponibilité et capacité à travailler en équipe sont les principales qualités demandées. Les emplois du temps s’organisent obligatoirement sur 4 jours, et l’on attend des professeurs qu’ils prennent en charge une activité sportive ou culturelle après les cours – sans compter les sorties et voyages scolaires, partie intégrante du projet. Les devoirs sont organisés en commun et prévus à l’avance chaque trimestre, par discipline, ce qui suppose une forte concertation en amont.

Nul bénévolat cependant : les activités périscolaires sont intégrées au service ou rémunérées en heures supplémentaires, et les plages de concertation sont libérées par l’externalisation des devoirs hebdomadaires. Chaque professeur « donne » ainsi une demi-heure par classe pour ces travaux, surveillés par des AED.

Pour attirer les candidats, les contreparties sont substantielles : les enseignants disposent de bureaux, se voient remettre un ordinateur portable et peuvent être hébergés sur place, à titre gracieux. Sans compter les conditions de travail, avec élèves choisis et classes à 20 élèves. Et comme le précise Jean-François Bourdon en réponse à mon inquiétude, « la liberté pédagogique est totale. Seul comptent les résultats ». Des dispositions bien différentes de celles qui attendent les professeurs des établissements ECLAIR à la rentrée. Et qui ont surtout l’avantage d’avoir été choisies, quand l’extension du dispositif ECLAIR est imposée en passant outre l’opposition des conseils d’administration. De fait, les candidats ne manquent pas, sauf en classes préparatoires - l’isolement relatif et l’éloignement de Paris restent répulsifs. Mais, comme le reconnaît Jean-François Bourdon, « ils s’investissent tellement qu’ils risquent de s’épuiser ». Contrepartie d’un projet fort, Sourdun peut certainement aussi être pesant pour ses personnels. Une expérience plutôt pour jeunes collègues et esprits militants, mais à conseiller à tous ceux qui peinent aujourd’hui, dans un système éducatif en crise, à transformer en actes leur idéal républicain.

Claire Mazeron

Vice-présidente du SNALC

(1) Sur des effectifs globaux peu nombreux, certes, et avec des élèves qui n’étaient pas en grande difficulté.

(2) Le coût s’échelonne de 500 à 3000 euros annuels, en fonction du revenu familial. Bourses déduites, la participation reste toutefois symbolique.


Le SNALC tient à remercier vivement tous ceux sans qui cette visite n’aurait pas été possible : Christophe Kerrero (conseiller chargé des affaires pédagogiques et de l’égalité des chances au cabinet de Luc Chatel), Jean-Luc Demortier (chargé de mission) et Jean-François Bourdon (proviseur de l’internat d’excellence de Sourdun).

 

Internats d’excellence mode d’emploi

Actuellement, 1000 élèves répartis dans 13 internats d’excellence (qui, à terme, vont en accueillir 3300) : Barcelonnette, Cachan, Douai, Langres, Le Havre, Maripasoula-Remire, Marly, Metz, Montpellier, Nice, Noyon, Paris, Sourdun.

Attention ! Tous n’accueillent pas le même public et chaque structure possède son propre projet pédagogique. Seuls 5 internats assurent à la fois l’hébergement et la scolarité, les autres proposant un accueil dans des établissements à proximité assorti d’un accompagnement pédagogique et éducatif après les cours. Des postes d’enseignants ont été affectés par le ministère pour assurer cet accompagnement. Certains internats ne concernent que des étudiants (Paris, Metz), d’autres devraient s’ouvrir prochainement aux élèves de Cours Moyen (Sourdun). Si nombre d’internats mettent l’accent sur les sciences, les langues vivantes, les TICE ou encore les activités culturelles et sportives, d’autres ont des projets « alternatifs » très spécifiques qu’il vaut mieux connaître avant de s’engager : cours le matin (séquences de 45 minutes) et sport l’après-midi à Douai, évaluation « positive » et sports « extrêmes » à Montpellier.

A côté de ces 13 établissements spécifiques, 4300 places ont été labellisées dans 520 internats existants. Elles offrent des conditions de travail améliorées et un accompagnement spécifique aux élèves concernés.

Ø    Pour aller plus loin :

·    Candidater à Sourdun :

http://www.internat-sourdun.fr/_fichiers/profil_prof_recrutement.pdf

·    Liste des internats et places labellisées :

http://www.education.gouv.fr/cid52781/les-internats-d-excellence-et-les-etablissements-labellises.html

·    Cahier des charges des internats d’excellence :

http://media.education.gouv.fr/file/29/95/3/internat_excellence_cahier_des_charges_149953.pdf

Vincennes

Bruno Tessarech vient de publier Vincennes aux éditions NiL, un petit volume qui stimule agréablement l’intelligence et la nostalgie.
De quoi s’agit-il ? D’agiter quelques souvenirs de ce que fut la fac de Vincennes, construite au milieu du Bois du même nom en 1969 à l’initiative d’Edgar Faure, qui pensait fabriquer un abcès de fixation pour gauchistes — et détruite en 1980 par Alice Saunier-Seité, ministre de l’Enseignement Supérieur qui rasa jusqu’aux fondations une université qui était devenue un laboratoire d’idées subversives. Où, comme le dit très bien l’auteur, le dedans était devenu le dehors, et vice versa — tant les échanges y étaient incessants, et prolifiques, l’intelligence aiguë et sa contamination rapide.
Delenda est Vincennes, dit la ministre — et je défie aujourd’hui quiconque de retrouver l’emplacement de la fac, effacée aussi bien que Carthage. Né en 1947, Tessarch a dû comprendre ce jour-là — comme moi, son cadet de six ans — que c’en était fini de son adolescence.

Il ne nous restait plus qu’à rester éternellement jeunes.

En sombrant corps et biens, Vincennes a échappé au pire : « Tu n’es jamais devenue une vieillarde gâteuse, lui lance Tessarech, un corps en décomposition, la ruine pathétique sur laquelle d’aucuns auraient pu lancer des crachats — ou à qui rendre un vibrant hommage, ce qui revient au même. Tu as donc échappé au pire. Philippe Sollers ne viendra jamais délirer entre tes murs, prôner la jeunesse éternelle des fils de Casanova et de Venise. Michel Houellebecq ne ricanera pas sur tes ruines. Arte ne tournera pas d’émission commémorative à l’occasion de ton demi-siècle. »

Et c’est tant mieux. Tous les révolutionnaires devraient disparaître jeunes. Rimbaud for ever !

Tessarech fut longtemps prof de Lettres en région parisienne. Puis il s’est mis à écrire — contrairement à d’autres, il a séparé les deux fonctions. Depuis la Machine à écrire (le Dilettante, 1996) il a commis des romans, des essais (Pour Malaparte, Buchet-Chastel, 2007) — et aujourd’hui cette lettre (c’est le style imposé de la collection « les Affranchis ») qu’il adresse à Vincennes soi-même appelée ici « camarade » — un mot, note-t-il d’emblée, « qui fleure bon les manifs, la lutte finale et le Grand Soir ; autant dire des espérances passées de mode ».

S’il s’agissait seulement de nostalgie, j’aurais apprécié le livre — après tout, j’ai fréquenté Vincennes, de façon épisodique, dans ces années-là —, mais sans penser à en tirer un enseignement. Mais voilà : ce qui s’est joué dans cette fac d’avant-garde, entre 69 (année érotique…) et 81 (décès des illusions, quoi qu’on veuille aujourd’hui nous faire croire, parlez-en aux ex-communistes…), c’est à la fois la fin du gauchisme, la théorisation de ce post-modernisme qui coïncida avec la mise au rancart des idéologies les plus encombrantes, l’expression parfois virulente des sexualités marginales, la croyance à la spontanéité dans la réflexion qui colla tout de suite au pédagogisme constructiviste, et en même temps une nouvelle approche du cours magistral. Vincennes fut un carrefour d’idées, et je ne lui reprocherais jamais d’en avoir enfanté autant de débiles que de remarquables — le seul problème, c’est que les débiles, après, ont pris le pouvoir.

Reprenons dans l’ordre.
– Fin du gauchisme : les cheveux se portaient longs, les jeans étaient sales, la fac couverte de dazibaos (comme l’était aussi Censier, à la même époque, et, un cran en dessous, Jussieu).  Mais comme le note Tessarech, « je t’écris après le règne mitterrandien, ses hésitations, ses compromissions, ses cohabitations, après la longue somnolence du chiraquisme, après le retour en triomphe d’une droite dure et cynique, après l’effritement des luttes sociales face à un monde marchandisé et financiarisé ». « La société du spectacle est devenue triomphante au-delà des pires cauchemars situationnistes » — et Libé, journal sale de la rue Cristiani, engendra Libération, journal bobo de la rue Bérenger. Et Tessarech de rappeler le mot de Jouhandeau lancé aux révolutionnaires de 1968 : « Vous finirez tous notaires ! »

- Théorisation du post-modernisme : Tessarech brosse de Jean-François Lyotard, qui inventa le mot, un portrait savoureux — et très exact. « Je ne pouvais m’arracher àl’impression, écrit-il, que Lyotard ne faisait qu’attendre le dividende de son coup de génie fracassant, l’invention du concept de postmodernité. » Lyotard ou jamais. « Deleuze avait toujours été immense, sa voix et ses bras étendus couvraient tout, alors que Jean-François Lyotard s’était si longtemps bercé du désir de devenir grandiose qu’il semblait ne pas en revenir d’y être enfin parvenu. » Lyotard à la crème.

- Expression des sexualités : le récit de la manière dont René Schérer et ses étudiants se font rembarrer par les gouines rouges du MLF vincennois est hilarante. Ne disait-on pas, à l’époque, dans les rangs féministes : « Une femme a besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette » ? L’époque du FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire), où René Schérer, Guy Hocquenghem ou Gabriel Matzneff, parmi tant d’autres, défendaient la pédophilie, parmi toutes les déviances dont les années 70 se firent le chantre…

- Spontanéité de la réflexion — si féconde dans le contexte de Vincennes, quand ceux qui s’exprimaient étaient les élèves de Deleuze, Foucault ou Châtelet, si mortelle lorsque, copiés par ceux qui n’y étaient pas, tout cela a fini par engendrer, des années plus tard, les aberrations constructivistes et l’élève qui construit lui-même ses propres savoirs… Noëlle Châtelet y donnait des cours de gourmandise en odorama — « reniflez-vous les uns les autres » —, cela n’excuse en rien la loi que son frère, Lionel Jospin, fit passer en 1989. Au fond, Vincennes fut la quintessence de ces années folles où la linguistique, entre autres, traversa les sciences humaines en boulet de canon, amenant une foule de suggestions stimulantes au niveau de la recherche, sans se douter qu’on en ferait l’axe central de l’enseignement du Français dans les petites classes. De même, Tessarech raconte comment Schérer, entre ruse et ironie, suggérait à l’étudiant qui s’estimait mal noté de « modifier sa note pour celle qui lui semblait mieux adaptée ». Dans ce foutoir général, on était encore dans l’étude — loin, très loin d’Antibi et de sa « constante macabre ». Ces années de débauche intellectuelle (et, il faut bien le dire, de débauche tout court — tout comme le libertinage de mœurs se conjugue au libertinage intellectuel) furent « un vrai bonheur ». Mais voilà, on commence la sociologie avec Georges Lapassade, qui était le premier parti travailler « sur le motif », et on finit avec Dubet. Sic transit.

- C’est d’autant plus paradoxal que Vincennes, qui était anti-mandarinal au possible, savait reconnaître les vrais génies, et écoutait religieusement les cours de Deleuze, par exemple :  « Sa parole tenait du magnétisme. Je l’écoutais avec une délectation sans mélange, il était comme le conteur d’une pensée dont il m’eût fait suivre les circonvolutions sous une plaque de laboratoire. Parfois quelqu’un l’interrompait pour jeter en pâture une idée pertinente ou incongrue, que Deleuze n’écartait jamais. Il marquait un court temps d’arrêt avant de rebondir sur l’assertion pour construire un développement où passaient Kafka, Nietzsche ou Jean-Luc Godard. Il y avait chez lui quelque chose d’un magicien habité, toujours en concentration sur lui-même mais captant l’alentour. » Comment diable faisait-il, lui qui n’avait pas eu la chance d’apprendre à apprendre dans un IUFM ? Et que préférez-vous, « tous Deleuze » ou « tous Meirieu » ?

Les apprentis-philosophes de l’époque (Tessarech, à ce que l’on comprend, hésita longtemps entre philosophie et littérature) suivaient avec ferveur les exposés patiemment savants de François Châtelet, tout dévoué à expliquer Platon ou Aristote — et à hausser les épaules devant Pascal, qu’il trouvait « plat ». Pour répliquer à Châtelet, il fallait avoir d’abord avalé tous les pré-socratiques — et les autres. Vincennes, lieu de débauche verbale, était aussi une fac où l’on savait se taire. Quant à Foucault, Tessarech, comme tant d’autres — moi compris — resta à la porte de l’amphi pris d’assaut. Tant pis — nous nous consolions en allant écouter Barthes à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, rue de Tournon. Encore un qui n’avait pas eu besoin de l’IUFM.

Ce livre in memoriam est aussi une nécrologie. De Vincennes, rien ne reste — mais comme dit Tessarech, « le massacre t’a permis d’accéder au statut d’immortelle ». Et d’ajouter que le mot le plus en usage dans cette fac hors normes était le mot « cadavre » — dans le sens que les surréalistes avaient donné au terme lorsqu’ils l’avaient jeté à la face d’Anatole France : « Le cadavre en décomposition de la société, le cadavre du dernier stalinien ou du dernier social-traître, le cadavre de l’université bourgeoise, celui du dernier journaliste ou du dernier mandarin, et j’en passe ». Ces cadavres-là sont encore vivaces, malgré ce que nous en pensions. Et c’est Vincennes qui est morte. Morts aussi Deleuze, Foucault, Châtelet, Lyotard et les autres — Schérer, à qui est dédié le livre, est nonagénaire, quelque part. On croirait la fin du Vicomte de Bragelonne. Mais franchement, ces morts-là ne sont-ils pas plus vivants que tous les autres, et que tout le reste ? « Inguérissable nostalgie », écrit Tessarech. Ma foi, il est des blessures qui donnent envie de vivre, et même de regarder en avant — « forward », disait D’Artagnan.

Et René Schérer pour finir : « L’histoire n’est pas seulement élimination et effacement, il se peut qu’elle soit également répétition constitutive. Le désir surnage, frémit et vibre en dépit de tout, il agit par un effet en retour lorsque l’identification après coup donne existence et consistance à ce qui n’était d’abord que l’ombre d’un rêve. »

Jean-Paul Brighelli