Elections piège à cons

Le 20 août 2008 était votée une loi dite « de la représentativité syndicale » qui avait pour but, en privilégiant les cinq grandes centrales issues de la Libération (auxquelles fut adjointe ultérieurement la FSU), de laminer les « petits » syndicats, souvent plus empêcheurs de trinquer en rond que les grands « machins », comme aurait dit De Gaulle (1).

Trois ans plus tard, nous voici au seuil des élections professionnelles dans l’enseignement (du 13 au 20 octobre) — les premières depuis le vote de la loi. Grande nouveauté, on ne vote plus seulement par « corps » (agrégés, certifiés, instituteurs, chefs d’établissement…) mais aussi en vrac — non-titulaires et stagiaires compris – pour les nouveaux Comités Techniques. C’est beau, la démocratie — avec une petite idée derrière la tête : si tous les votes se valent, demain, ce seront tous les grades qui se vaudront, hein, Bernadette…

L’objectif est de sauvegarder les intérêts des gros cubes (FSU, FO, SGEN-CFDT, UNSA) et d’évacuer les petites cylindrées — le SNALC, mais aussi bien Sud-Education ou des structures encore plus confidentielles comme le SIAES ou la CFTC, qui les uns et les autres syndiquent bon nombre de personnels dans des secteurs définis, mais pas dans tous. Le SNALC, deuxième syndicat enseignant dans le Second degré, recrute moins parmi les chefs d’établissement, les COPSY — il demande d’ailleurs leur réorganisation —, ou les administratifs.

Bonne nuit, les petits ! En instituant un Comité Technique national émanant directement de ce vote « démocratique », le gouvernement veut tuer petits gêneurs : il n’aura plus que quelques interlocuteurs — et si la CFDT ou l’UNSA sont du nombre, c’est dans la poche.

Dans l’enseignement, c’est la mort programmée de tous les syndicats strictement catégoriels – et l’évolution vers le corps unique — pas vrai, Bernadette ! Les autres organisations — FSU, SGEN, UNSA ou FO — s’en fichent un peu : ils ont derrière eux de grosses machines syndicales qui assurent leurs fins de mois et la permanence de leurs ego. Même que d’aucuns ont cru bon de fuir le SNALC, par exemple, pour négocier ailleurs — à FO, par exemple, comme Bernard Kuntz — la pérennité de leur décharge syndicale. Puisqu’elles ne sont accordées qu’en fonction de la représentativité sortie des urnes…

Deuxième étape : les élections se passaient jadis dans les établissements, souvent sous le contrôle et la pression « amicales » des représentants en place — et je n’accepterai pas de démenti : j’ai trop de témoignages sur les qualificatifs brunâtres dont les nostalgiques du stalinisme et du trotskisme réunis affublent les syndiqués SNALC. Alors qu’en moyenne ledit SNALC a voté dans toutes les instances ministérielles contre des décrets crapuleux qu’approuvaient les autres comme un seul homme — quand ils prennent part aux votes (2). Dans le Primaire, c’est tout juste si le délégué syndical majoritaire ne vous tendait pas votre bulletin avant d’entrer dans le fragile isoloir — comme les Mères supérieures le fourguent aux bonnes Sœurs — et le SNE se contentait des miettes.

Dorénavant, tout se passera par informatique. Vous voterez de chez vous, heureux veinards. Dans l’intimité de votre conscience.

Bonne fille, l’administration installera des isoloirs électroniques dans les établissements, pour ceux qui ne seraient pas équipés.

Quant au déroulé des opérations, je tiens à l’expliquer ici à tous ceux qui, n’étant pas personnels d’Education nationale, échappent de facto à l’une des plus grandes carabistouilles du quinquennat — et je pèse mes mots. La complexité des opérations ne peut avoir qu’une seule finalité : décourager le plus grand nombre de celles et ceux qui ne comprennent rien aux pièges mis en place par Big Brother (3).

Premier acte : vous recevez par courrier dans votre établissement une lettre contenant votre identifiant — accessible après grattage, comme dans les jeux de bistros. Si vous étiez malades à ce moment-là, le courrier est assez rapidement retourné au rectorat. Mais vous pouvez toujours récupérer un identifiant (jusqu’au 12 octobre, veille de l’ouverture du vote), à condition d’être bien présent sur les listes (si vous n’y êtes pas, vous pouvez toujours vous en inquiéter, mais avant le 3 octobre — c’est passé !).

Second acte : cet identifiant vous permet, en vous connectant sur le site ad hoc du Ministère, de récupérer votre Mot de passe. Pour cela, vous devez aller sur le portail Elections, et entrer votre identifiant et votre NUMEN (le numéro d’identification de chaque agent de l’EN) et une adresse mail — la vôtre, si possible… C’est par mail que vous recevrez le sésame, dont vous ne devrez vous séparer sous aucun prétexte. Dormez avec un post-it sous votre oreiller.

Inutile d’évoquer sur les bugs multiples du système, impossibilité de se connecter, surcharge et coupure du serveur, mauvaise identification qui vous prête une identité autre que la vôtre. Les syndicats ont testé le processus en avril-mai, et rien ne marchait à l’époque. Bien entendu, tout est réparé aujourd’hui, et demain on rase gratis.

Acte trois.  Du jeudi 13 octobre au jeudi 20 octobre, vous pouvez à tout instant (allez-y la nuit, les risques de surchage seront moindres) vous rendre sur le bureau de vote électronique. Là, vous saisirez votre identifiant, votre NUMEN et les 6ème et 7ème caractères du numéro de Sécu (si !), ce qui vous permettra d’arriver sur l’onglet « Je vote » — après quoi vous devrez à nouveau entrer l’identifiant et le mot de passe.

Vous suivez ? À ce stade, 80% de mes collègues, en salle des profs, ont déjà décroché.

Enfin, les listes.

Mais c’est qu’il y a quatre votes à effectuer (pour les CAPN, CAPA, CT de proximité et CT national). À noter que vous pouvez panacher, voter pour les uns près de chez vous, surtout s’il y a un copain sur la liste, pour un autre au niveau national, si vous estimez que tel syndicat, au niveau national, défend mieux vos idées qu’un autre — le vôtre, parfois.

Par exemple… Si vous estimez que le collège unique est une grosse bouse qui tire en arrière les élèves les plus fragiles…

Si vous estimez que la réforme du lycée tend à transformer votre établissement chéri en bouse seconde, qui tirera tous les élèves vers le bas…

Si vous pensez qu’une procédure automatique devrait être engagée en cas de violence verbale envers un personnel, ou un conseil de discipline automatiquement réuni en cas de violence physique — deux propositions avancées par le ministère, et contre lesquelles le SGEN, SUD et le SE-UNSA ont voté…

Si vous croyez vraiment que la note de vie scolaire est une façon déguisée de compenser la baisse de niveau dans les disciplines fondamentales, et que la préférence aujourd’hui donnée aux « compétences » sur les savoirs est une abomination…

Eh bien, ma foi, évitez de voter pour ceux qui ont appuyé ces mesures. Inutile de les nommer à nouveau : bouse, bouse et colegram…

Allons plus loin.

Tant que Gérard Aschieri, normalien et agrégé, dirigeait la FSU, on pouvait compter sur lui pour défendre les décrets de 1950, l’actuelle répartition des horaires, et accepter l’idée qu’un Certifié ou un Agrégé ne font pas le même travail qu’un Professeur des écoles — ou qu’un prof de classes préparatoires ne soit pas exactement au même niveau de compétences qu’un professeur-documentaliste. Mais foin de ces distinctions ! Le règne de Bernadette (Groison) est arrivé ! Et cela m’étonnerait fort qu’elle ne couve pas un joli projet unitaire — tous les mêmes de la Maternelle à l’Université. Et en vérité je le dis aux gros bataillons du SNES : si demain vous ne voulez pas, dans votre propre syndicat, être les faire-valoir des gros bras du SNUIpp (et j’ai côtoyé récemment Frédérique Rolet qui me semblait, sur la question, sérieusement gênée aux entournures), ne donnez pas tous les pouvoirs à un syndicat unique qui ne vous défendra que pour mieux vous enterrer. Amis du SNES, votez SNES si vous voulez en CAPN et en CAPA. Et Union pour l’Ecole républicaine en CTM et CTA.
Parce que quand il s’agit de défendre l’Ecole et les enseignants… Quels sont les projets éducatifs de la Droite ? Nouveau statut des enseignants, augmentation du temps de présence des profs, autonomie accrue des établissements, primarisation du collège, renforcement du pouvoir des proviseurs et autres directeurs — et une révision des rythmes scolaires qui permettra d’économiser encore sur les postes et surtout sur les contenus. Quels sont les projets (connus) de la Gauche ? Nouveau statut des enseignants, augmentation du temps de présence des profs, autonomie accrue des établissements, primarisation du collège, renforcement du pouvoir des proviseurs et autres directeurs — et une révision des rythmes scolaires qui permettra d’économiser encore sur les postes et surtout sur les contenus — et en sus, alliance oblige, Meirieu ministre. Quel syndicat s’est toujours tenu à distance des uns et des autres, et n’a réellement envisagé que l’intérêt des enseignants et du système éducatif ? Quel syndicat n’est pas suspect de complaisance envers Chatel, ni susceptible d’accepter les horreurs d’une Gauche libérale — au nom de la solidarité, comme en 1981-1986, quand nos salaires ont baissé de 20% et que l’on a décrété qu’il n’y aurait plus de Bac à moins de 80% de reçus ? Hein ? Lequel ? Ma foi, il n’y en a qu’un — je l’ai nommé plus haut.

Le SNALC s’est donc associé à une petite quinzaine d’organisations syndicales et professionnelles pour former, dans le cadre des élections aux Comités Techniques Ministériel et Académiques, l’Union pour l’Ecole Républicaine. Sur les questions pédagogiques, condamnation sans réserve du pédagogisme ou du collège unique, comme sur les questions structurelles (laminage des postes, révision des missions, violences), il est aujourd’hui le seul à avoir une ligne claire. Le seul à ne pas tortiller du croupion, comme le fait régulièrement le SNES, sommé par solidarité d’avaler chaque jour de plus grosses couleuvres. Le seul à ne pas tendre directement au ministère la vaseline et le gravier, comme le fait si bien le SGEN. Le seul, voilà. Et c’est tout.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je fais le faraud, comme ça, mais je n’aurais rien compris à ce processus invraisemblable si l’on n’avait pas pris le temps de m’expliquer — au prix de très sévères engueulades, parce que ce qui est limpide aux yeux de syndicalistes qui baignent là-dedans est tout à fait obscur pour le prof standard que je suis. Grâces soient donc rendues à la patience de mon initiatrice.

(1) Voir http://www.travail-emploi-sante.gouv.fr/espaces,770/travail,771/dossiers,156/representants-du-personnel,1310/representativite-des-syndicats,9180.html : lire attentivement la brochure en pdf.

(2) C’est ainsi que l’UNSA et le SGEN ont mêlé leurs voix à ces grandes instances gauchistes que sont la PEEP et le MEDEF pour a) renforcer le pouvoir des chefs d’établissement b) instaurer le tutorat pour tous, et permettre aux élèves de changer de série ou de voie d’orientation sans l’accord du conseil de classe, organisme répressif s’il en fut jamais c) remplacer les options de détermination par des enseignements d’ « exploration », et réduire les horaires dans 5 disciplines, globaliser les heures et permettre leur gestion locale d) réduire les horaires disciplinaires dans toutes les séries, voter le tronc commun et les classes indifférenciées en Première, et supprimer l’Histoire-Géographie en Terminale S. Bref, faire du « lycée unique » comme ils font du collège unique — au rabais.

(3) Le ministère affirme que les données recueillies pendant le vote ne seront pas conservées par ses services. Personne n’en doute, n’est-ce pas…

Et je viens de m’apercevoir que n’importe quel prof armé de son identifiant peut désormais obtenir l’adresse de n’importe quel autre — tout est en accès libre. Je connais plein de publicitaires qui seront ravis de l’opportunité — copier en quelque sminutes le fichier total de la profession, avec les coordonnées. Un rêve de publicite — ou de parti politique en quête d’une clientèle ciblée.

Il faut sauver le soldat Meirieu

Philippe Meirieu est aux abois ! Un quarteron de pédagos plus SGEN que nature fustige le prélator des Gaules dans l’une des dernières livraisons du Café pédagogique (1). Sous prétexte que leur leader historique, dans un récent dialogue, non dépourvu d’intérêt, avec Marcel Gauchet (2), est revenu brutalement sur nombre de ses anciennes aberrations. Et — peut-être pour se donner une posture anti-capitaliste qui se vend assez bien chez Europe Ecologie, dont il est une figure éminente —, condamne à la fois la politique de démembrement de l’Ecole entamée jadis par la Gauche et brillamment poursuivie par la Droite, et les pédagogies qui objectivement s’en sont rendues complices, en fournissant la base idéologique libertaire d’une politique abondamment libérale (3).

Bonnetdane, qui défend depuis des années l’Ecole de la République, menacée par les crétins des sciences de l’Education et par l’obéissance aux règles de Bruxelles et de la mondialisation réunies, ne pouvait rester indifférent au sort de l’immortel auteur d’une autobiographie intitulée Frankenstein pédagogue — un premier pas déjà ancien dans la voie de la pénitence, comme le suggère le titre.

Je me permets donc d’adresser à l’ancien directeur de l’IUFM de Lyon une lettre d’encouragement : non, Meirieu, vous n’êtes pas seul à défendre une école de la transmission des savoirs et de la culture face aux gourous des « compétences » et du graffiti. Non, Philippe, d’autres que vous déjà ont fait l’apologie de ces lycées-casernes, de ces lycées-couvents, dont il est devenu évident que l’architecture close est, pour les élèves, un encouragement à s’investir dans le travail au lieu de paresser devant la télévision. Oui, il est possible d’imaginer une autre Ecole que celle qui lentement s’enfonce dans le gouffre que vous avez contribué à creuser — mais à tout pécheur miséricorde, et sachez que je vous appuie dans votre combat, moi qui, en 1968, fréquentais assez peu les Jeunesses Ouvrières Chrétiennes dont vous étiez membre actif avant d’en être l’étalon, comme disaient Marx (Groucho, bien sûr) et Woody Allen (dans Annie Hall). Pour la restauration d’une rigueur pédagogique qui demain donnera aux plus humbles les mêmes armes qu’aux héritiers.

(1)http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2011/09/280911Tribune.aspx

(2) http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/09/02/contre-l-ideologie-de-la-competence-l-education-doit-apprendre-a-penser_1566841_3232.html

(3) http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2011/09/290911Meirieu.aspx

Cher Philippe,

L’année dernière, j’ai pris mon courage à deux mains, et je vous ai proposé de signer avec moi un livre qui dresserait le bilan de l’Ecole que nous dessine Luc Chatel. Après avoir tergiversé, demandé un plan, une table des matières, vous avez finalement refusé : c’est que dans l’Ecole aujourd’hui en voie de démembrement, il y a toute la pollution sclérosante et oxydante des années Lang et Jospin, des stratégies de « l’élève au centre » dont le seul résultat certain est la confiscation effective du Savoir par les héritiers — et vous y avez un peu mis la main, quand même ; c’est que dans l’autonomie réclamée depuis des lustres par certains syndicats qui se prétendent de gauche tout en faisant remarquablement le jeu de l’ultra-libéralisme (le SGEN ou le SE-UNSA, par exemple — et les plus arriérés du SNES, ceux qui font semblant de croire que Bernadette Groison ne rêve pas, elle aussi, d’un corps unique et d’en finir avec les décrets de 1950), il y a en germe l’atomisation du système éducatif, livré aux appétits de caciques locaux désireux de nommer les profs puisqu’ils paient les femmes de ménage et de pédagogues qui tonitruent faute de savoir enseigner.

Je ne vous en ai pas voulu. Je comprends bien que vous soyez gêné aux entournures. Vous avez nombre d’amis et supporters qui ne sauraient concevoir que nous nous associassions. Pourtant, vous rappelez-vous votre sourire quand, au sortir de l’un des quinze ou seize débats que nous avons animés ensemble, je vous ai demandé comment un homme intelligent acceptait d’être revendiqué par les sieurs Zakartchouk, Frackowiak ou Grandserre — sans parler de ces « désobéisseurs » avec lesquels vous aviez déjà pris vos distances ? Ce sourire, mon cher, valait aveu. Vous savez bien que vous valez mieux que les inconséquences où vos complices d’hier vous engluent. En tout cas, avec des amis pareils, c’est sûr, vous n’avez pas même besoin de moi. Aucun ennemi (le sommes-nous, au fond ?) ne pourrait autant vous nuire.

Pourtant, à en croire la petite horde des jusqu’auboutistes de la Bêtise pédagogique, qui signent dans le « Café péda » une tribune confondante de crétinisme aigu (allez, avouez-le, vous avez été consterné — votre réponse le dit poliment), « le retour en arrière mène dans une impasse ».

Comme nous allons dans le mur, et à grande vitesse, toute rétroaction est bonne à saisir. Non que je sois dans la nostalgie — pas un instant. L’Ecole se construit toujours en avant — mais quelques aperçus sur ce qui s’est fait avant ne sont pas inutiles. C’est ce que l’on appelle la culture, n’est-ce pas…

Votre réponse à ces hérauts de l’apocalypse est assez claire. Je ne revendiquerai pas l’expression si juste de « libéralo-libertaire » que vous m’avez empruntée, mais nous savons bien l’un et l’autre que la politique de suppression de postes, par exemple, s’appuie sur trente ans de programmes sans cesse revus à la baisse ; trente ans de pratiques de groupe qui ont fait de « l’équipe pédagogique » le nec plus ultra de l’enseignement, au mépris de la qualité intrinsèque de l’enseignant ; trois décennies de substitution des « compétences » aux savoirs, de polyvalence réclamée (et obtenue) puisque seul compte le geste éducatif — les disciplines, elles, sont passées aux pertes et profits.

Vous voici donc revenu à de meilleurs sentiments. Vous n’en êtes pas encore à me rendre hommage — je ne vous le demande pas, ma modestie s’en accommodera —, ni à prendre votre carte de Gentil Membre à Reconstruire l’école (1) ou à Sauver les Lettres (2), mais vous y viendrez : la République est de retour, avez-vous remarqué — à tel point que les anti-républicains les plus notoires — Marine Le Pen, en l’occurrence, mais aussi SOS Education (3) — s’en réclament et viennent faire de la retape ici même.
N’avez-vous pas un peu honte, au fond, que vos billevesées aient pu encourager des officines qui pensent brun, comme disait jadis si délicatement Pierre Frackowiak lorsqu’il parlait de moi ? Vous avez été — oh, involontairement, j’en suis sûr — le terreau du populisme le plus abject et des « fondations » les plus décomplexées qui, demain, s’associeront pour imposer le chèque-éducation à des Français qui s’apercevront trop tard que l’on a utilisé la République pour les priver définitivement du droit démocratiquement inaliénable à une école de qualité pour tous. Demain, les chiens, comme disait Simak, et la Fondation pour l’école. Aujourd’hui déjà, les officines d’aide aux devoirs qui substituent des étudiants mal entraînés à des profs que l’on ne parvient plus à recruter. Depuis que vous avez soufflé à Jospin les grandes lignes de sa réforme mortifère, Acadomia a surfé sur l’angoisse née de la baisse de niveau (ne me contestez pas le terme, vous savez qu’il est vrai) et a atteint en 2006 101 millions d’euros de chiffre d’affaires. Eux au moins savent lire, écrire et surtout compter.

Rejoignez donc franchement les vrais défenseurs de l’Ecole. Je ne m’enorgueillirai pas de votre scalp — que je vous laisse, nous arrivons à un âge où chaque cheveu compte. Les élèves de CM2 que vous avez désormais tant de mal à dompter sont les purs produits des dérives — et, je vous l’accorde volontiers, des tentations que le libéralisme met à la portée de tous et de toutes les télécommandes. Mais convenez qu’une mauvaise interprétation de vos écrits de ces trente dernières années — faisons large — a conduit vos disciples à aménager, eux aussi, dans le crâne des enfants, du temps de cerveau disponible pour Coca-Cola. Ce qui s’apprenait par cœur occupait une place qui est désormais libre pour les consoles de jeux, la malbouffe et la certitude d’être quelqu’un dès que l’on a quelque chose. Les élèves viennent en classe comme ils vont au supermarché — et l’enseignant dès lors a intérêt à leur offrir des produits soigneusement soldés, et vite remplacés par d’autres produits chatoyants et aussi creux que possible.

D’où mon enthousiasme lorsque je lis sous votre plume : « L’accès à l’oeuvre, parce qu’elle exige de différer l’instrumentalisation de la connaissance et d’entrer dans une aventure intellectuelle, se heurte à notre frénésie de savoir immédiat. Car les enfants de la modernité veulent savoir. Ils veulent même tout savoir. Mais ils ne veulent pas vraiment apprendre. Ils sont nés dans un monde où le progrès technique est censé nous permettre de savoir sans apprendre (…) C’est pourquoi l’obsession de compétences nous fait faire fausse route. Elle relève du « productivisme scolaire », réduit la transmission à une transaction et oublie que tout apprentissage est une histoire… » Et encore : « Le savoir programmatique est à lui-même sa propre pédagogie, et toute médiation, tout travail sur le désir, relèvent d’un pédagogisme méprisable. » C’est vous qui soulignez.

Vous vous en doutez, nous sommes entièrement d’accord. Les « compétences » auxquelles on veut aujourd’hui réduire les difficiles contraintes, nécessairement conjointes, de l’acquisition des savoirs et de l’exercice de la pensée ne peuvent se résumer à des croix tracées à la va-vite dans la colonne du « en cours d’acquisition ». Et encore, vous n’évoquez pas ces fantasmagories pédagogiques que sont les savoir-être — comme si l’être ne dépendait pas, en grande partie, de ce que l’on a absorbé, mâché et transformé pour le faire sien : des nourritures de qualité forment le goût, le fast food ne comble que la nostalgie des bouillies enfantines. Les enfants de l’école des tristes Grandsire, comme vous le dites si bien, « ne se doutent pas le moins de monde qu’apprendre peut être occasion de jouissance », parce qu’ils sont dans la jouissance de l’immédiateté — comme si l’on résumait l’érotisme à la masturbation.

Franchissez donc une fois pour toutes le Rubicon, et laissez les derniers officiants de votre culte dire leurs messes noires : venez chez nous, il y reste des Lumières — nous sommes même le dernier segment qui n’ait pas encore été gagné par la nuit.

Jean-Paul Brighelli

(1) http://www.r-lecole.fr/

(2) http://www.sauv.net/

(3) http://www.soseducation.com/greve27septembre/ J’ai hésité avant de donner ce lien, tant la propagande de SOS-Education me répugne. Mais il faut que les Républicains de bonne foi sachent comment des organismes puissamment rétrogrades se parent parfois d’un discours lénifiant pour faire passer des thèses immondes — mais il est encore fécond, le ventre — etc.