Grèce ma rose de raison

Les pays du Nord (Allemagne, Pays-Bas, Finlande, et Luxembourg, ce parangon de toutes les vertus bancaires — bref, la nouvelle bande des Quatre) — veulent mettre la Grèce au ban de l’Europe. Bonne idée, peut-être, tant l’Europe des gens de phynances est loin de ces “’Etats-Unis d’Europe” dont parlait jadis Hugo (mais  Jean-Claude Juncker et ses séides bedonnants ignorent probablement le sens du mot “misérables”). La Grèce est déjà à genoux, ils la veulent à plat ventre. Les pensions ont diminué de 20 % : les femmes retraitées françaises, qui touchent tout juste le SMIC en moyenne, comprennent fort bien ce que cela représenterait, 20% de moins sur 1100 euros. Les salaires ont fondu, les impôts ont augmenté. On appelle cela un plan de rigueur — ou un chantage. Dans tous les cas, une saignée à blanc.

À chaque effort entrepris par les politiciens grecs, qui n’ont rien à envier aux nôtres et ruinent le peuple sans que cela leur coûte trop, à eux, les fourmis du Nord en demandent encore davantage à la cigale hellène. Eh bien dansez maintenant — le sirtaki, sans doute. Zorba forever !

Et à chaque nouvelle exigence, le gouvernement grec, emmené par Loukas Papadimos, ex-directeur de la Banque Centrale Européenne, qui vient de réussir le tour de force de faire rentrer au gouvernement une extrême-droite qui en avait été chassée en 1974, accepte de passer sous des fourches caudines de plus en plus basses — eh bien, rampez, maintenant !

Au passage, il n’est toujours pas question de taxer l’Eglise orthodoxe, le principal propriétaire foncier du pays. Ça, apparemment, ça ne dérange pas trop les démocrates-chrétiens des “pays du Nord” — sainte alliance du portefeuille et du goupillon.

Ni les armateurs. Ni tous ceux qui ont eu le bon goût de faire construire une chapelle sur leurs propriétés. Ni…

Peut-être la Grèce a-t-elle des problèmes financiers, peut-être n’a-t-elle pas toujours eu une gestion bien claire — et Goldmann Sachs, en trafiquant les comptes du pays, ne l’y a guère aidé, tout en se réservant le droit, ultérieurement, de crier au loup. Mais franchement, je m’en fiche. L’Argentine nous a montré que l’on peut redresser un pays sans recourir à l’appauvrissement imposé par le FMI et les autres « machins » internationaux, qui ne sont plus que les courroies de transmission des requins de la finance.

Je voudrais juste dire une chose aux “pays du Nord”…

Vous n’existeriez pas sans la Grèce — ou l’Italie, autre cible de la barbarie comptable. Vous n’auriez pas même le mot “démocratie” — qui est grec, figurez-vous, mais vous ne vous en doutez pas, bande d’ilotes — ilote est un concept grec que vous ignorez aussi, et qui se traduit par ungebildet, schwachsinnig, beschränkt, bekloppte, et quelques autres synonymes — autre mot grec, parce que sont grecs l’ensemble des concepts qui permettent de penser, et particulièrement de penser la langue. Vous n’auriez pas le mot “philosophie” — mais vous n’en avez pas même l’idée, pauvre quarteron de ploutocrates — encore un concept grec pour designer ces grands argentiers qui nous gouvernent, et qui se croient princes.

La Grèce et l’Italie sont la civilisation. Les pays qui veulent aujourd’hui les détruire (parce qu’il s’agit bien de cela) n’existaient pas quand Démosthène, Périclès, Sophocle, Socrate et les autres expliquaient au monde ce qu’est la civilisation — un fait culturel et non une machine économique. La culture est venue de Méditerranée, et les grands hommes du Nord n’ont eu de cesse d’aller au Sud pour y apprendre la mesure, et la démesure — de Dürer à Goethe, qui valent bien Angela Merkel et Jean-Claude Trichet, que je sache. La Grèce a accueilli Chateaubriand, ou Byron. Des hommes intelligents sont venus mourir pour la Grèce. Un ramassis de coyotes prétend aujourd’hui la dépecer. Les Turcs sont de retour — mais ils sont allemands.

Aujourd’hui, les Saxons et les Vikings qui viennent y faire dorer leur graisse s’y rendent avec le complexe de supériorité que donne une bourse pleine, en un temps où l’on confond l’être et l’avoir. Ils devraient se méfier : la dernière fois que leurs grands-parents se sont fourvoyés en Grèce, ils s’y sont fait recevoir à coups de fourche et de mitraillette — et ils ont dégagé bien vite, en laissant derrière eux les débris sanglants d’une Wehrmacht en déroute. Parce que contrairement à bien des pays occupés par les Nazis, la Grèce s’est insurgée en masse, malgré des massacres de masse. Dès 1941, les étudiants ont décroché le drapeau hitlérien qui déshonorait l’Acropole. Merkel, Juncker, Rutte (le très libéral ex-DRH qui dirige aujourd’hui les Pays-Bas) et autres tyrans (tiens, encore un mot grec que les Allemands, incapables de penser politique par eux-mêmes, ont décalqué) de ce que nous nous entêtons à appeler Europe devraient s’en souvenir, s’ils ne veulent pas voir, l’été prochain, les couilles du premier touriste allemand débarquant à Eleftherios Venizelos accrochées au mât qui, sur cette même Acropole, porte le drapeau grec. S’ils ne veulent pas trouver des cendres de Hollandais volant dans les gorges de Samaria.  S’ils ne souhaitent pas trébucher sur du Luxembourgeois explosé dans les rues de Salonique. Les Grecs ont la tête près du chapeau. Dans les manifestations que les télés européennes ont soigneusement évité de trop montrer en détail, ces dernières semaines, de peur de donner des idées à tous ceux qui gémissent sous la botte des grands prêteurs sur gages, c’était le peuple entier de Grèce qui protestait contre la saignée que le Herr Doktor allemand leur impose.

Ce peuple de Grèce dont on exige tant de sacrifices qu’il n’a pas mérités, c’est nous demain. Nous, à qui l’on conseillera d’autres saignées, d’autres mutilations — parce que les sangsues sont insatiables, c’est dans leur nature. Et jusqu’où serons-nous patients ? Accepterons-nous qu’un pays renfloué en 1948 par le plan Marshall nous impose ses rodomontades ? “Nous sommes la vertu”, clament les Allemands. Ma foi, je crois que je préfère le vice grec – quel qu’il soit. Ou le baiser florentin, qui nous a donné l’idée du french kiss : l’Europe pense grâce aux Grecs, et s’embrasse grâce aux Italiens et aux Français. Le cul et la culture sont méditerranéens. Ils ne sont pas nés en mer du Nord, ni en Baltique. Aux uns la langue, l’amour et la pensée, aux autres les harengs.

La bière ne vaudra jamais la retsina ou le lacryma Christi — ou le saint-émilion, parce que nous sommes juste derrière la mire, désormais. Un Germain plein de cervoise ne pensera jamais aussi bien que les Grecs invités par Platon au Banquet.

Jean-Paul Brighelli

Quelques liens pour mesurer les enjeux :

Point de départ : http://www.lemonde.fr/crise-financiere/article/2012/02/13/la-cure-d-austerite-ne-suffira-pas-a-redresser-l-economie-grecque_1642532_1581613.html

Nouvelles exigences de l’UE : http://www.capital.fr/a-la-une/actualites/le-vote-de-l-austerite-grecque-ne-suffit-pas-a-l-union-europeenne-697608 et http://www.lemonde.fr/crise-financiere/article/2012/02/15/la-grece-devra-encore-attendre-pour-l-aide-europeenne_1643428_1581613.html

Les manifs grecques comme les télés européennes ne vous les montrent pas : http://www.lemonde.fr/crise-financiere/article/2012/02/15/la-grece-devra-encore-attendre-pour-l-aide-europeenne_1643428_1581613.html et http://jesuisgrec.blogspot.com/2012/02/deux-temoignages-en-francais-sur-les.html

Les Grecs ont des députés heureux — comme les nôtres : http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2012/02/heureux-qui-comme-un-député-grec-a-touché-le-pactole.html

Sur le rôle de Goldmann Sachs dans le maquillage des comptes de la Grèce : http://www.lemonde.fr/crise-financiere/article/2011/10/31/la-grece-dossier-noir-de-l-ancien-vrp-du-hors-bilan-chez-goldman-sachs_1596412_1581613.html

Et sur le modèle argentin de sortie de crise : http://www.liberation.fr/economie/01012390907-nous-avons-sauve-les-gens-plutot-que-les-banques

Ecole : les propositions se précisent

François Bayrou a énoncé, samedi 4 février, à la Maison de la Chimie à Paris où étaient organisées des tables rondes sur l’Education, trente propositions (1) pour l’Ecole de demain — entendons : au lendemain de son élection triomphale à la Présidence…

Loin de moi d’opiner du chef — ni même de le branler, me souffle, mutine, ma souris. Mais nous ne risquons rien à les examiner dans le détail, à les disséquer, à les enrichir — ou à les répudier.

Après mes dix suggestions pour l’Ecole (2), et les idées originales (?) que François Hollande a tirées de son chapeau jeudi 9 février (3), voici donc Trente propositions cum commento — comme les Pois au lard auxquels fait allusion Alcofribas Nasier…

Bien entendu, mes commentaires, aussi objectifs soient-ils, ne prétendent pas faire le tour des problèmes — et appellent nécessairement les vôtres. Je comparerai parfois avec celles de Hollande, n’évoquerai que pour mémoire celles d’Eva Joly (4), et ne me risquerai pas à prédire celles de l’UMP, qui seront un mélange des suggestions de la FONDAPOL (5), dont nous avons déjà parlé ici, et de l’actuelle politique de Luc Chatel, dont je préfère ne pas dire ce qu’elle m’inspire — restons poli.

 

(1) Le seul reproche sérieux qu’on peut leur faire, c’est, justement, qu’il y en ait trente. Difficile à mémoriser, même pour un spécialiste intéressé par les questions d’éducation. Peut-être faudrait-il les réduire à cinq ou sept — beauté politique des nombres premiers…

(2) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2012/01/20/demandez-le-programme.html

(3) http://francoishollande.fr/actualites/discours-de-francois-hollande-sur-l-ecole-et-la-nation-a-orleans/

(4) http://www.vousnousils.fr/2012/02/10/eva-joly-une-refondation-de-la-formation-et-la-creation-de-20-000-postes-pour-les-enseignants-521355

 

(5) http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2011/12/12/01016-20111212ARTFIG00277-education-les-propositions-chocs-de-la-fondapol.php

 


Des propositions de François Bayrou, j’ai retenu surtout celles qui me paraissent en rupture avec la politique des dernières années. De même, des propositions de François Hollande, j’ai pris celles qui décoiffent le plus — le reste est consensus, et n’a d’autre intérêt que d’affirmer, justement, ce consensus.

 

1- « Il faut un contrat de progrès entre l’école et la nation. Ce contrat doit garantir les moyens existants, et préciser les objectifs que la nation assigne à l’école. Le progrès que nous nous assignons, il doit être vérifiable. C’est pourquoi je fixe un objectif : que dans les cinq ans, l’école française entre dans les dix premiers du classement international pour la compréhension de l’écrit, le calcul, les connaissances scientifiques, et la lutte contre les disparités sociales. »

 

On part de loin. L’Ecole française, l’une des meilleures au monde dans les années 1960/70, quand on ne connaissait pas encore cet aboutissement du génie humain qu’est aujourd’hui PISA, plonge dans les classements internationaux. Les analphabètes, dont on estimait officiellement le nombre, il y a dix ans, à 15% à l’entrée en sixième, sont à présent 19% (1). Il est donc évident que s’il est une grande cause nationale, c’est la remontée du niveau — qui baisse, n’en déplaise à François Dubet.

 

(1)http://media.education.gouv.fr/file/etat20/37/7/EE_2010_difficultes_lecture_6e_160377.pdf

 

 

2- « Au lieu d’être dans la « réformite », il faut un plan de progrès continu, inscrit dans le long terme. Pour vraiment changer les choses, il faut cesser d’aller en fausses « réformes » en fausses « réformes », qui ne changent rien sur le fond, mais déstabilisent perpétuellement l’éducation nationale et le moral, la confiance professionnelle des enseignants et des parents. C’est de la fausse monnaie. »

 

Pas de « loi Bayrou », a prévenu le candidat du MODEM. Mais un plan, pourquoi pas ? Pas de réformes successives, qui n’ont pour objet que de diffracter la colère — des enseignants et des parents. Mais une impulsion. Le problème de tout ministre de l’Education, c’est qu’il est là pour — au mieux — cinq ans. Et qu’il doit penser vingt ans en avant — un exercice auquel les politiques et les DRH, soucieux de présenter un bilan comptable trimestriel, ne sont guère habitués. EN 2012-2017, nous préparerons les années 2030 à 2060. En détruisant l’Ecole, c’est demain que l’on assassine.

 

3- « Refaire de l’école un lieu d’où la violence est exclue et où le respect est la règle. »

 

Qui ne voit que ce n’est pas un hasard si discipline recouvre aussi bien — au singulier — l’ordre nécessaire à la sérénité des études que — au pluriel — les matières enseignées ?  Le jeu de mots n’a pas de rapport qu’avec l’inconscient. Il en a aussi avec la réalité. C’est en remettant au centre la notion de transmission, en redéfinissant des programmes cohérents de la Maternelle à l’Université (et non, comme le voudraient le SE-UNSA, le SGEN et François Hollande, leur dévoué serviteur, en inventant un « corps unique » d’enseignants coulés dans le même moule comme on coule un bronze) que l’on élèvera le niveau, d’un côté, et que l’on redonnera aux enseignants une nouvelle crédibilité, une autre respectabilité.

 

4- « Il faut restaurer la confiance de la nation dans ses enseignants. Je ne suis pas pour qu’on remette en cause le décret des années 50 qui définit le statut des enseignants. La définition du temps de travail est légitime. Il peut être réaménagé sur la base du volontariat, on peut faciliter si on le souhaite une présence plus longue dans l’établissement, par exemple en construisant des bureaux, mais les procès doivent cesser. »

 

Les décrets de 1950 ont défini le temps de travail des enseignants en fonction de la durée légale du travail à l’époque — soit 40 heures, ça n’avait pas changé depuis le Front populaire. Le passage à 39 heures (1982) ou à 35 heures (1998) n’y a rien changé. Et le ministère lui-même, qui comme chacun sait nous prte dans son cœur, calcule que 18 heures de cours, entre préparations et corrections, conseils, concertations et autres fariboles, représente un peu plus de 39 heures de travail effectif. Dont acte.

Quant à ceux qui, au café du Commerce ou rue de Grenelle, pensent que les enseignants n’en fichent pas une rame, je leur ai répondu pour les siècles des siècles, sur RTL, au mois de décembre : http://www.dailymotion.com/video/xlmjqz_pourquoi-le-metier-de-prof-n-attire-plus-le-debat-de-rtl-avec-jean-paul-brighelli-professeur-de-lett_news

 

5- « Les concours de recrutement nationaux sont la voie la plus républicaine et la plus légitime pour sélectionner les enseignants du second degré. Ils sont anonymes, ils sont justes, ils permettent de juger de la qualité d’une génération de candidats. Ils font partie de la fierté des corps d’enseignants en leur garantissant une légitimité. »

 

Des concours non anonymes (et il y en a pléthore — par exemple celui de chef d’établissement) sont et seront toujours des cooptations, entre copinage et recrutement politique. Un recrutement local ne jouera jamais que sur ce mécanisme qui ne s’exerce jamais qu’en cas de pression — j’ai nommé le piston. Encore faut-il que des concours nationaux mesurent effectivement des savoirs profonds et de vraies compétences, et non des connivences avec les lubies de pédagogogues.

Les mutations doivent être gérées comme autrefois (avant l’apocalypse Allègre…) à l’échelon national. De même l’évaluation des enseignants — c’est d’ailleurs ce que prévoit Bayrou à l’article 7 de ses propositions. Donner encore plus de pouvoir aux chefs d’établissement, qui comptent actuellement déjà pour 40% de la note globale, c’est faire juger un prof de maths par un prof de Lettres — ou, demain, par un ex-CPE.

 

6- « La reconstruction d’une année de formation, en alternance avec l’exercice dans la classe, est impérative et étroitement liée au contrat de progrès de l’éducation nationale. Il s’agit du moyen de familiariser les enseignants recrutés et débutants avec l’expérience de leurs collègues plus expérimentés et assurés. Il s’agit d’armer les jeunes enseignants et de leur faire gagner des années d’expérience. »

 

Corollaire du précédent. Il faut exploiter les ressources du compagnonnage, compter sur ceux qui savent pour former ceux qui ne savent pas encore. Donner de vrais tuteurs. Et non créer je ne sais quel revival des IUFM, où viendront enseigner, comme autrefois, tous les bras cassés de la pédagogie institutionnelle. On n’apprend qu’avec de l’expérience, pas avec des théories fumeuses. Ô Nathanaël, jeune prof que tu es, jette les livres, surtout ceux de Meirieu, et viens dans ma classe !

 

9- « D’abord les bases et les bases d’abord ! Il n’est aucune chance de réussite pour un élève qui n’a pas la maîtrise des fondamentaux. Je proposerai que tant que cela est nécessaire 50 % du temps scolaire à l’école primaire soit consacré à la maîtrise de l’écrit, comme on dit actif et passif, et à la langue française, en sa beauté à découvrir, à ce qu’elle peut exprimer de nuances, de richesses, en son vocabulaire. C’est un bagage pour la vie. »

 

Evidence qu’on ne répètera jamais assez, et qui a de lourdes conséquences sur les programmes. On a raréfié les horaires de français (des centaines d’heures perdues au collège, des milliers en fin de cursus) pour supprimer des postes, certes, mais en arguant que l’on faisait du français quand on faisait du français ou des maths puisqu’on le faisait en français : illusion d’ilotes, qui croient parler grec alors qu’ils sont restés barbares. Le français s’apprend, comme le reste, et de façon systématique, comme le reste.

D’où mon opposition à l’apprentissage systématique d’une langue étrangère dès le Primaire (entendons, l’anglais, en contexte d’admiration béate devant l’univers anglo-saxon, ses McDo, son Coca, sa télé et son OTAN). Je suis bien persuadé que l’on peut téter une langue étrangère avec le lait de sa mère — après tout, c’est ainsi que Montaigne, qui ne maîtrise pas mal le français, a appris le latin. Mais plus tard, disons à partir de cinq ans, c’est surimposer à des structures mal apprises — celles du français — d’autres structures qui ont toutes les chances de ne pas être comprises.

À noter que les mathématiques sont l’autre grand perdant des pédagogies modernes. Jean-Claude Demailly a raison d’alerter sur le risque que représente la perte du calcul (voir http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2012/02/07/01016-20120207ARTFIG00334-trop-d-ecoliers-buttent-encore-sur-le-calcul-et-les-maths.php — où l’on s’aperçoit que la petite main qui a écrit le titre du lien « butte » elle-même sur l’orthographe : tout se perd, même au Figaro). D’où l’article 13 des propositions de Bayrou : écrire au fronton des collèges « que nul n’entre ici s’il ne sait lire et écrire ».

 

 

12- La question des méthodes pédagogiques doit être tranchée non pas par l’idéologie, mais par l’évaluation des résultats. Ne croyez pas que comme tous les parents et tous les enseignants, je n’ai pas une opinion que je crois solide et nourrie par l’expérience. Par exemple, je pense que la question des méthodes de lecture devrait être tranchée depuis longtemps : en effet le clavier, avec lequel désormais toute personne vit, le clavier ce n’est pas global, c’est lettre par lettre. Et donc du son à la lettre, de la lettre à la syllabe, de la syllabe au mot, cela me paraît devoir être la démarche désormais indiscutable. C’est une opinion personnelle, je la trouve pertinente. Mais ce n’est ni au gouvernement ni au président de la République de trancher des méthodes d’apprentissage. C’est à la classe, aux résultats effectifs, à condition qu’aucune méthode ne se voie exclue pour raisons idéologiques.

 

C’est l’une des grandes trouvailles de Bayrou, cette histoire de claviers, et il n’en est pas peu fier. Ma foi, je le suivrais presque. Et inutile d’opposer la méthode syllabique à une méthode globale qui, stricto sensu, n’est pas utilisée. En revanche, la méthode (le mot me pèse) idéo-visuelle de Foucambert and co. est utilisée, elle, et à fond.

Peu importent au fond les méthodes. Je qualifierais de bonne celle qui fera des lecteurs et des scripteurs courants fin CP. Voilà, c’est cela la barre. Les « bonnes » méthodes, ce sont celles qui parviennent à cet objectif. Les « bons » instits, ce sont ceux qui savent y parvenir. Point barre. Le GRIP a la solution clés en main. Maintenant, si vous préférez installer une imprimerie dans votre classe, ça ne me dérange pas.

 

14- Pour prévenir les échecs, il faut penser le nombre d’élèves par classe en fonction de la réalité de la classe. À classe difficile, petit nombre d’élèves, à classe équilibrée et de bon niveau, plus grand nombre d’élèves.

 

Vérité d’évidence, mal perçue par certains syndicats qui font de l’uniformisation des moyens le dada de leur pensée — un mot un peu excessif en ce qui concerne l’UNSA et le SGEN. 15 élèves difficiles, cela va encore. 30 élèves faciles, cela se règle. Et non 25 pour chacun — ou 35 comme on voit trop souvent, parce qu’à force d’économiser des postes, il faut bien additionner les tables et les chaises tout en poussant les murs — mais qu’en savent-ils, dans des cabinets ministériels assez spacieux pour héberger leur autisme ?

 

15- Le collège doit être diversifié. Il est normal et juste que la nation veuille garantir un bagage à tous les enfants. Mais ce bagage de connaissances et de méthode ne peut être apporté dans l’uniformité. Pour un certain nombre d’élèves, en situation de rejet de l’école, un « collège hors les murs », avec des pédagogies adaptées, doit permettre une reconstruction et le retour, s’ils le souhaitent, à la voie classique.

 

Sans vouloir jouer sur les paradoxes, le collège unique, il est réalisé déjà dans tous ces collèges où, milieu aidant, on a rassemblé les élèves les plus difficiles, ces ZEP / RAR / CLAIR / ECLAIR, selon cette terminologie ministérielle qui croit avoir résolu un problème dès qu’elle a inventé un nouvel acronyme — et n’ayant rien résolu, en conçoit un autre. Tenir compte des capacités, proposer, peut-être via l’apprentissage et l’alternance, un cursus parallèle au collège, en inventant des ponts, des passerelles de retour, parce que rien n’est jamais gravé dans le marbre.

Quant à ceux qui braient « collège unique, collège unique » parce qu’ils ont tous de l’âne sauf le bonnet, ils devraient venir enseigner dans une quatrième standard pendant quelques heures — ou dans l’un de ces LP où l’on a envoyé trop tard des gosses sélectionnés par l’échec. D’où la proposition 21 de Bayrou — faire « reposer l’enseignement professionnel sur la vocation, non sur l’élimination. » Et sa proposition 22 — permettre une vraie découverte des métiers tout au long du collège — et pas seulement en visitant, comme je l’ai fait jadis, l’abattoir où travaille le père (1)…

 

18- « Les rythmes scolaires doivent être reconstruits. Il n’est pas normal que l’école française soit celle qui concentre le plus d’heures sur le moins de jours de classe. Les horaires des élèves, devoirs compris, ne doivent pas dépasser une charge horaire d’une trentaine d’heures par semaine, ce qui veut dire un allègement des horaires pour un grand nombre d’élèves. Les heures ainsi gagnées seront utiles aux enseignants pour le travail en commun, aux établissements pour des programmes au choix. »

 

Manque à cette proposition quelques précisions. Cette semaine trop concentrée, c’est en Primaire qu’elle est vécue — et je n’ai jamais été favorable à cette semaine de quatre jours qui, pourtant, arrange si fort les parents divorcés et les bobos à maison de campagne. Cette initiative permettait juste de grappiller quelques milliers de postes de plus. Lorsqu’il parle de ces semaines de 30 heures et plus, Bayrou pense en revanche surtout à cette seconde « indifférenciée » qui cumule les prétentions des anciennes secondes sans offrir la possibilité de creuser réellement les questions. Il faut revenir à plus de raison, tenir compte des réalités (un élève de seconde, en ce moment, c’est juste un élève de troisième avec moins d’acné — quoique…), et il n’est pas apte, vu le peu qu’il a appris dans les faits, à encaisser le programme global qu’on lui propose.

Quant au travail en commun, il se fait de toute façon — informellement. Et il faut sacrément avoir confiance dans les hommes (Bayrou est comme ça) pour penser que des établissements feront du quota à leur disposition quelque chose d’utile, en moyenne.

 

19- Les devoirs doivent être faits dans le cadre de l’établissement, sous la surveillance de tuteurs, les enseignants de l’établissement s’ils le souhaitent, des enseignants à la retraite, des étudiants qui recevront une bourse pour se familiariser ainsi avec l’enseignement et servir de « grands frères », de tuteurs et d’appui aux élèves plus jeunes. Ces bourses de tutorat doivent être offertes à coût réduit, aisément accessibles. Elles pourront être offertes, en complément de leur retraite, à des enseignants qui voudront encore servir. Elles accroîtront la présence des adultes dans les établissements.

 

No comment. C’est l’évidence même — quitte à réinventer les pions de notre enfance. Allez, syndicalistes, appuyez donc cette proposition : cela vus fera de nouveaux adhérents à racoler.

 

29- Réflexion générale sur l’éducation numérique. Très importante pour l’avenir. Il n’y a pas d’éducation entièrement dématérialisée, et déshumanisée, mais les ressources du e-learning sont pour l’avenir un immense enrichissement des possibilités de formation et de découverte.

 

Chers François (au pluriel, car Bayrou comme Hollande semblent y tenir, au e-learning — c’est tellement beau qu’on n’a pas trouvé de mot français pour exprimer ce con/cept), je ne crois pas que l’informatique ait une place particulière à l’école. Ils n’ont pas besoin de nous pour apprendre à se servir d’un joystick, ni pour naviguer entre grosnichons.com (qui mériterait d’exister) et redtube (qui existe malheureusement). J’utilise volontiers les ressources informatiques avec mes élèves post-Bac, mais les profs de maths assurent tous qu’ils se passeraient bien de calculatrices, et tous les enseignants déplorent la dépersonnalisation de devoirs pêchés sur Wikipedia. Alors, inutile d’abonder dans le sens (voir Hollande) de ceux qui désirent favoriser le petit commerce en imposant aux Régions d’équiper en ordinateurs tous les élèves (et tous les profs ? Non, ils sont si bien payés qu’ils n’ont pas de mal, eux, à s’offrir un i-Mac…). Les départements qui s’y sont risqués, celui des Landes, par exemple (2), s’en sont mordu les doigts — financièrement et pédagogiquement.

 

Voilà. C’était l’essentiel.

Je m’aperçois que si j’ai bien évoqué Hollande, je n’ai rien dit de Joly. C’est qu’il n’y a rien à en dire. Philippe Meirieu l’a-t-il inspirée ? Il aurait dû — je ne peux croire que des pauvretés pareilles soient sorties du cerveau du plus-grand-pédagogue-de-France…

Enfin, je n’ai rien dit de Nicolas Dupont-Aignan, dont je partage quasiment, cette fois, toutes les analyses (3). C’est qu’il se trompe de combat, cette fois, et qu’il ne fera pas entendre la voix de la République en atteignant 1% des Français, mais en se ralliant, dès à présent, aux stratégies qui lui permettront, demain, d’exister pleinement.

 Jean-Paul Brighelli

(1) Salut amical au passage à celles et ceux qui m’ont jadis connu, bibliquement ou non, au collège du Neubourg, dans l’Eure — riante cité connue pour ses abattoirs, parmi les plus grands de France, et dont je ressortais avec l’impression de sentir le sang pour la soirée.

(2) Lire le bilan sur http://profgeek.fr/lordinateur-au-college-dans-les-landes-un-premier-bilan/

(3) Voir http://debout-la-republique.fr/une-republique-des-devoirs-des-droits