Quatrième Reich

La France (et pas mal d’autres pays européens, surtout ceux du Sud — qui s’en étonnera ?) vient donc de se livrer à un exercice électoral à visée interne, à propos d’un scrutin européen. Ce qui fait dire à ce glorieux imbécile de José Bové que ce scrutin est nul et non avenu — ce qui revient à peu près à mettre la poussière sous le tapis. « Ce n’est pas une élection à valeur nationale, c’est un scrutin européen, et au niveau européen, ce sont les Européanistes qui ont gagné » : tels sont les « éléments de langage » que les états-majors, bien obligés, ont fourni dimanche soir, dans l’urgence, à leurs troupes. Pauvres pignoufs !
Cette élection a pris en France, et un peu partout en Europe, des allures de plébiscite national. La démocratie dont tous ces démocrates se gargarisent n’a pas la possibilité de s’exprimer sous forme officielle de référendum ? Eh bien, le peuple souverain a sauté sur la première occasion de manifester son opposition aux gougnafiers qui nous gouvernent — et le terme inclut pour moi aussi bien le PS, retombé dans les eaux basses du marigot où s’abreuvent les éléphants, que l’UMP, incapable de capitaliser sur l’effondrement du parti au pouvoir, absent de toute la campagne des Européennes, et déchiré de querelles intestines qu’aucun Spasfon idéologique n’apaisera.
À vrai dire, le PS a fait de son mieux pour éliminer préventivement l’UMP du jeu européen, persuadé qu’il était que la stratégie visant à faire croire qu’il est la seule alternative au FN est la bonne pour remporter, à terme, la présidentielle de 2017. On n’a vu ou entendu que des débats PS / FN — et les médias aux ordres ont complaisamment négligé d’inviter l’UMP à ces joutes. C’était une idée d’escrocs, qui ne voyaient plus d’autre stratégie gagnante que cette bipolarisation nouvelle.
Retour de flammes : avant même cette échéance, le peuple vient de lui signifier qu’en cas de duel avec Marine Le Pen, et malgré les plaisanteries nauséabondes de Jean-Marie (qui doivent faire bondir Philippot, à moins qu’il ne pense que ces roulements d’épaules pour bistrot du Commerce ne cristallisent dans leurs convictions la petite portion de fachos qui constitue la vieille garde du parti bleu-marine), Hollande II sera balayé avant même de régner, quoi qu’en pensent les bobos parisiens qui ne passent jamais le périph, et ne vont en province que dans le Luberon.
Le soir même, Jean-Claude Juncker se proclamait déjà élu à la tête de la commission européenne. Les soubresauts français (ou danois, ou espagnols, ou anglais, ou italiens, ou hongrois, ou…) lui importent peu : une grande petite ambition satisfaite le remplit d’aise. Sûr que ça va nous faire aimer l’Europe !
Qui ne voit que si les gouvernants ne tiennent pas immédiatement compte du vote de dimanche, soit en changeant radicalement de politique, et en cessant de nous saigner pour rembourser une dette qui ne peut l’être, soit en démissionnant et en appelant à de nouvelles élections à la proportionnelle, ça va se passer dans la rue ? Qu’aucun gouvernement ne peut tenir encore trois ans sur des bases aussi minces — parce que la popularité s’effrite de façon exponentielle, ils devraient le savoir, une fois que le mouvement est lancé, et que l’on ne remonte pas d’une désaffection : c’est le propre des passions de ne pas réfléchir, et ces imbéciles croient intelligents d’adresser au désespoir des signaux « raisonnables » — moins de petits Français imposés, ce qui signifie évidemment que ce sont les classes moyennes qui paieront pour les autres (et comptez sur le FN pour expliquer posément qui sont les autres). Nous glissons tout doucement vers une guerre civile qui ne dira pas son nom, via des milices d’auto-défense, des pogroms discrets et autres joyeusetés dont l’Allemagne de Weimar pourrissante nous a donné l’exemple. Une guerre civile molle qui engloutira ce qui reste de républicain, et dont nous ne sortirons qu’au prix d’un grand carnage de valeurs.
Pendant ce temps, Merkel sur son petit nuage se fiche pas mal de ce qui se passe chez les voisins. Elle a gagné dans son pays, elle couronnera demain Juncker, son homme-lige, et prétendra gouverner l’Europe comme elle a gouverné la Grèce. Deustchland über alles est de retour — il fallait bien qu’un jour ou l’autre, les Allemands fassent payer le prix de 1945. Le Japon a fait de même en conquérant tranquillement l’Amérique dans les années 1970-1980. C’est de bonne guéguerre.
C’est à ce Quatrième Reich, le Reich des grands intérêts bancaires, du libéralisme pontifiant, que les Français viennent de dire non : additionnez les voix du FN, celles du Front de Gauche, qui n’en pense pas moins, et celles de Dupont-Aignan, et vous avez 40% de révoltés qui crachent sur l’Europe des trusts financiers. Ce Non ne sera pas entendu — parce que le PS croit pouvoir surfer jusqu’en 2017, et que l’UMP, d’ici là, aura éclaté en factions sanguinaires. Il ne sera pas entendu, et c’est dans la rue que ça va se passer.

Jean-Paul Brighelli

Une sale odeur d’Europe

Fête des Mères aidant, et nonobstant le fait que ce soit une initiative pétainiste, je cherchais un cadeau à faire à la mienne — 80 ans, bon pied bon œil, mais elle ne paraît guère plus âgée que moi, coquette impénitente, fort peu ancrée dans le passé mais cultivant la nostalgie à ses heures — et gâtée par mon père au-delà de l’imaginable, ce qui rend la question des cadeaux toujours délicate.
Alors je me suis rappelé une scène d’enfance — une senteur plutôt. Une fraîcheur — le côté « le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat ». Le parfum de la dame en pied-de-poule — c’était à la mode dans les années 1950. Quand l’Europe en était aux balbutiements, à la Communauté du charbon et de l’acier, au Benelux, aux embrassades De Gaulle-Adenauer, bref, l’Histoire se faisait. Et Balmain (Germaine Cellier, en fait) avait osé, à la Libération, pousser jusqu’à la limite l’usage du garbanum (une racine moyen-orientale, un truc insupportable en l’état), en composition avec de la rose et du jasmin (la rose, mal maniée, a tout du déodorant pour toilettes, mais poussée à son climax cela produit Joy, le parfum-phare de Patou). La fragrance s’appelait Vent Vert. Un délice.
J’ai acquis un flacon et je l’ai offert — par la Poste, avec quelques jours d’avance — à ma génitrice…
Erreur fatale. Coup de fil immédiat — pas pour me morigéner, n’exagérons pas, mais parce que le Vent Vert d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui d’autrefois.
Ah bon ? On peut modifier complètement la texture d’un parfum mythique ? Le N°5 ne serait plus qu’un 5 bis ? Miss Dior serait dépucelée ? Et l’Heure bleue s’est décolorée ?
Eh bien oui — grâce à l’Europe.

Les ingrédients qui composaient les grands parfums mythiques sont de plus en plus souvent interdits tout bonnement par les règlements européens. Thierry Wasser (responsable des parfums chez Guerlain) s’insurge : « Avec leurs directives, ils vont finir par tuer Nahéma [eau de parfum de Guerlain] car sa teneur en rose est jugée excessive. Ils ont déjà tué Parure [même créateur] de plusieurs coups mortels en interdisant le bouleau pyrogéné, la mousse de chêne et le lyral qui lui donnait sa note de muguet. » Il suffit désormais qu’une Polonaise se plaigne d’irritations, qu’un Slovène ait le nez qui coule dans le cou de sa copine, pour que l’Europe s’insurge et interdise tel ou tel produit — sans compter ceux qui viennent d’espèces animales que les lobbies écolos protègent. La réglementation évolue à toute allure, et interdira bientôt tous les grands parfums français — resteront ces eaux de toilette standardisées, vaguement citronnées, qui envahissent les marchés (et surtout les supermarchés). Abus du dogme du principe de précaution. Une « étude scientifique » pointe du doigt la présence d’éléments allergènes dans Chanel n°5 — et les bonnes âmes s’insurgent que la Commission européenne n’ait pas encore interdit la plus célèbre création de Coco — ou Dior Addict, également dans la ligne de mire. On ne les interdit pas — on les banalise. L’Europe aime les produits pasteurisés, c’est vrai pour les fromages, c’est vrai pour les parfums — deux produits typiquement français, comme c’est bizarre…

Les parfums, formules secrètes nées de quelques nez, ne sont pas déposés, pour mieux protéger leur secret et leur mystère. Chaque marque tire dans son coin, et les grands parfumeurs sont désunis face aux législateurs. Que certains produits interdits dans les parfums soient toujours autorisés dans la nourriture en dit long sur le poids des groupes de pression — et qu’est-ce que cette Europe livrée aux influences des trusts ?
Je dénie aux législateurs le droit d’intervenir sur mes souvenirs d’enfance. Je vais voter contre, contre les partis prêts à voter Joncker ou Schultz, contre l’Europe dénaturée tricotée en trente ans par les eurocrates, contre l’Europe qui m’interdit de voguer sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique— comme disait Baudelaire.
Anecdotique ? Peut-être. Mais significatif. L’Europe de l’UMPS, je ne peux plus la sentir — littéralement. Quitte à parodier Camus : « Si on me donne à choisir entre l’Europe et ma mère, je choisis ma mère ». Désolé pour ma mère, qui a vécu la construction de l’Europe — qu’elle appelait de ses vœux, au sortir de la guerre — et qui s’apprête à voter pour la moins europhile des listes, désolé pour Vent Vert, qui ne sera plus jamais, par la faute de quelques décideurs bruxellois, ni ce que je sentais sur elle, ni ce qu’elle se rappelait.

Jean-Paul Brighelli

Debout, les damnés de la terre !

En janvier ou février 2002, Pierre Mauroy, qui n’avait plus guère qu’une position de grand sage au sein du PS, suggéra à Lionel Jospin de s’adresser au peuple en général et à la classe ouvrière en particulier. Refus hautain de l’intéressé, qui avait choisi, comme l’ensemble des socio-démocrates qui constituent ce que l’on appelle aujourd’hui improprement la Gauche, d’ignorer qu’il restait encore une classe ouvrière (et même une classe moyenne paupérisée qui y ressemblait fort). « La bataille du second tour se joue au centre… » On sait ce qu’il advint de cet homme qui avait choisi de gagner le second tour — et qui s’avéra incapable de se qualifier pour le premier, par la grâce de Christiane Taubira qui lui souffla les 2,32% qui lui firent défaut pour se qualifier face à Chirac. François Hollande, en la choisissant deux fois pour participer au gouvernement, lui a accordé le prix de sa trahison de l’époque — c’est leur problème, pas le mien. Les démêlés des mencheviks ne m’intéressent pas.

Spinoza dit quelque part que le concept de chien ne mord pas. Je me souviens d’une intervention à ce sujet du regretté Althusser, en réponse à un pseudo-socialiste qui expliquait que le concept de prolétariat n’était plus fonctionnel — déjà dans les années 1970. Le pire, c’est que ces imbéciles y croient : à les entendre, il n’y aurait plus que des classes moyennes.
Primo, ils auraient dû lire Camille Peugny, qui s’époumone depuis le Déclassement (2009) à expliquer (après d’autres, convenons-en) que les classes en question sont plutôt « moyen moins », comme on dit dans les conseils de classe où le mot « cancre » est interdit.

Je ne sais pas si elle est encore « ouvrière », mais il y a une classe, une classe nombreuse, que le PS ignore parce qu’il ne connaît que les bobos de Paris, de l’île de Ré et du Luberon, une classe qui vit avec trop peu d’argent pour en connaître même la couleur, une classe qui a le pain quotidien relativement hebdomadaire, comme disait Prévert, qui souffre tous les jours et qui va voter FN faute d’avoir été entendue à gauche.

À vrai dire, cela fait les affaires du PS, qui ne tiendrait pas une seconde face à un candidat de droite doté d’un peu de charisme (disons Juppé, ou un ticket Juppé / Bayrou, qui serait la solution intelligente si la Droite n’était pas restée, comme disait De Gaulle, la plus bête du monde), mais qui espère se concocter savamment un 2002 à l’envers — sauf que Marine Le Pen gagnera face au tombeur de ces dames, le capitaine de pédalo, le grand méchant mou — on a les sobriquets que l’on mérite. On désigne donc le FN comme l’adversaire essentiel, on prend — exprès — des décisions qui le radicaliseront et attireront vers lui encore plus de désespérés (sciemment désespérés, à grands coups de restrictions budgétaires, de politiques laxistes, de lois « sociétales » qui ne mettent pas de beurre dans l’assiette, et de « rythmes scolaires destinés à remplacer un enseignement cohérent). On monte en épingle les faits divers les plus susceptibles d’attiser les haines raciales. On ouvre un boulevard à l’extrême-droite, sachant bien que la droite est bien trop occupée à s’étriper pour l’emprunter.

Je pensais à cela l’autre jour en entendant mon ami Gérard Filoche (1) appeler la Gauche à être de gauche — espérance vaine, quand on entend Benoît Hamon (dont il a été proche autrefois) accepter que des femmes voilées encadrent  désormais les sorties scolaires ; quand on entend Valls expliquer pourquoi il est urgent d’offrir 35 milliards d’euros à un patronat qui n’en revient pas et qui du coup en demande davantage — « des esclaves, des esclaves, vite ! » ; quand on nous explique que seule la rigueur est possible pour remettre à flot une France que la rigueur fait couler ; quand on nous serine que le libéralisme est la seule solution au libéralisme — comme le pédagogisme qui coule l’Ecole est la seule solution au pédagogisme.

Alors oui, sans doute, dès les Européennes, ceux qui souffrent, tous ceux qui souffrent, voteront pour les extrêmes. Mais ils ne reviendront jamais à la Gauche — pas plus qu’à la Droite, qui de Fillon en Copé, fait de son mieux pour s’auto-détruire. Ça va se passer aux Européennes, puis ça se passera dans la rue. Hollande, en tentant de créer les conditions de sa réélection, crée les circonstances favorables à l’émeute, à l’auto-défense, aux comités de citoyens et à l’écrasement de la République. Et il en aura tellement fait que même Filoche ne le plaindra pas — il risque même d’y voir, comme d’autres, la condition nécessaire pour que soufflent à nouveau des vents favorables.

Le péché mortel que commet le PS depuis deux ans (en fait, depuis 1983, quand on songe que Hollande aujourd’hui s’inspire du Mitterrand qui poussa la télévision à réinventer Jean-Marie Le Pen), c’est justement de relégitimer le FN, en s’installant dans la pensée de la « fin de l’histoire » — comme si l’histoire s’arrêtait. On connaît la formule de Marx — le grotesque après le tragique —, mais le PS ajoute chaque jour du grotesque au grotesque.

C’est sur l’économie que ça se jouera, parce qu’il n’y a pas d’autre principe déterminant en dernière instance. Et l’économie, pour le moment, c’est juste la souffrance des humbles — parmi eux, bien des gens qui ont voté Hollande parce que Sarkozy, c’était le libéralisme financier (ce capitalisme modern style que Piketty dénonce dans son livre qui marche si bien… aux Etats-Unis), et qui s’aperçoivent chaque jour que Hollande, c’est le capitalisme financier, et que ça va finir dans un bain de sang — ou une « aube dorée », comme ils disent en Grèce, ce laboratoire de toutes les erreurs européennes.

Alors oui, le FN à 26% à l’arrivée (on parie ?), parce que bien des gens ne voudront pas d’une alternative entre ceux qui voteront  Jean-Claude Junker (en gros, l’UMP et ses alliés) et ceux qui voteront Martin Schultz (en gros, le PS et quelques autres). Ni l’un ni l’autre ne sont acceptables. Parce que l’un et l’autre, blanc bonnet bonnet blanc, sont les deux faces de la finance triomphante. Et je n’en voudrai pas à ceux qui ne voteront ni Peillon, ni Muselier (dans le Sud-est) — ni aucun de tous ceux qui lèchent les semelles des banquiers et des actionnaires. L’Europe que l’on nous avait promise n’était pas celle des ploutocrates — des ploutocrates fort peu européens, de surcroît : les gesticulations à propos de l’Ukraine montrent à quel point tous ces gens s’alignent sur les intérêts de l’OTAN, c’est-à-dire ceux des Etats-Unis. Rien d’étonnant d’ailleurs : en s’arcboutant sur un euro fort (qui fait les affaires des banques allemandes, ces grippe-sou du vieux continent, qui ont mis successivement à genoux la Grèce, l’Espagne, le Portugal et l’Italie — et la France, mais il ne faut pas le dire), ils permettent à la livre et au dollar de flotter doucement vers le bas, au gré de la planche à billets activée conjointement à Londres et à Washington, et laissent Anglais et Américains redresser leur économie — à nos frais. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les derniers prix Nobel d’économie américains — Stiglitz et Krugman.

Et vous voudriez réélire des gens qui envisagent sereinement de baisser le SMIC afin que les porcs s’engraissent davantage ?

Jean-Paul Brighelli

(1) Nous avons partagé un même éditeur, Jean-Claude Gawsewitch, et nous étions (mais il n’en sait rien) dans la même manif le 21 juin 1973 — celle qui amena la dissolution de la Ligue Communiste et, à terme, le suicide de Michel Recanati cinq ans plus tard (voir ou revoir Mourir à trente ans, le très beau film de Romain Goupil).

Marseillaise et conséquences

« Karaoké d’opérette », dit-elle : non contente de ne pas chanter l’hymne national en mémoire de l’abolition de l’esclavage, Christiane Taubira avoue ne pas en connaître les paroles. De surcroît, elle a revendiqué son abstention et s’est fendue d’un long plaidoyer pro domo sur Facebook. Ah, pour être moderne, elle l’est — mais elle n’est pas ministre de tous les Français : son attitude exclut tous ceux qui croient que la Marseillaise, née au moment où la Révolution abolissait justement l’esclavage, n’est pas le chant commun de tous les Français.
Même Libé traite l’événement du bout des lèvres — incapables qu’ils sont, rue Béranger, d’appuyer les propos incohérents du ministre (et non de « la » ministre, va apprendre le français, patate !).

Et ce matin, sur BFM.TV, Benoît Hamon (hé, faudrait peut-être donner l’exemple aux mômes !) fait chorus, si je puis dire : «A ce moment-là, je ne la chante pas non plus, comme la plupart des autres ministres. Parce qu’elle est chantée par une soliste et qu’on ne veut pas ajouter notre voix dessus. Dans ces moments-là, la Marseillaise inspire le recueillement. Je ne comprends pas qu’on fasse ce procès à Taubira et pas à moi.»

Nous savions que nous avions globalement un gouvernement de gougnafiers. Mais là…

Qu’on se rappelle.
Le 6 octobre 2001, la rencontre France-Algérie dérapait, dès les hymnes.
Et Chirac, bien inspiré, préférait quitter le Parc des Princes. Même événement lors du France-Tunisie d’octobre 2008. Mais qu’est-ce que nous avons fait à ces Français qui se disent « indigènes de la République » pour qu’ils se croient tout permis ? Qu’est-ce que l’Ecole a négligé de leur enseigner ? « Hé, respecte-moi, toi, le bolos » — mais tu n’es pas respectable, crapule ! Tu es un sous-produit de ce que l’Ecole en déshérence a fait de pire. Et je te dénie le droit de dire quoi que ce soit. Parce que je suis un Républicain, mais pas un ventre mou de démocrate.
Quand je pense que certains pédagogues leur ont donné le droit de s’exprimer…
Alors oui, Taubira démission ! Et vite ! Et tout de suite ! Ce ministre est indigne. Ce gouvernement est indigne.
Mais je parie que ça fera encore un peu jaser dans les gazettes, sans qu’il ne se passe rien — d’ailleurs, il ne se passe rien, sinon que les pauvres sont encore plus pauvres, et que les riches se gavent — pendant que les bobos pensent que Mme Taubira, parce qu’elle a donné des gages au lobby LGBT, est une femme de gauche. Du spectacle, pour la société du même nom. Pas même une tragédie : une farce.
Quand même ! Etre obligé de reconnaître que Jean-François Copé ou Florian Philippot ont eu ce matin des réactions appropriées, quoi qu’on puisse penser d’eux… Il fallait le PS pour donner, chaque jour, plus de crédibilité aux représentants de la droite la plus dure…
Ça va se payer dans les urnes, aux Européennes — comme le reste. J’y reviendrai dans deux ou trois jours.

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Pour une faute bien moindre de Nicolas Sarkozy, la France intellectuelle s’est lancée dans des lectures publiques de la Princesse de Clèves. J’appelle de mes vœux un karaoké géant place Vendôme, pour apprendre au ministre les paroles exactes de la Marseillaise.

PPS. Parmi les innombrables boulots de nègre que j’ai faits, j’ai rédigé un magnifique livre (magnifique par sa mise en page et la richesse des informations) sur la Marseillaise en 1989 — pour le Bicentenaire, signé Frédéric Robert. On y apprend entre autres que Danielle Casanova, pour laquelle j’ai un immense respect (et pas uniquement parce qu’elle était corse ou qu’un bateau porte son nom !) dopait ses co-détenues, à Auschwitz, en leur faisant entonner la Marseillaise, que Pétain avait fait interdire. Rien que pour ça…

Et puis… Le souvenir de Casablanca

Hollande, Hamon et Robespierre

Le tout nouveau président UMP de la communauté urbaine de Marseille Provence Métropole, Guy Teissier, vient d’avoir une idée : il veut débaptiser la Place Robespierre, sise dans le IXème arrondissement de Marseille (à Mazargues, pour ceux qui connaissent) et lui donner le nom des Nazet, amis du félibrige et de la culture provençale. C’est la seconde fois qu’on nous fait le coup — déjà, en 1999…


J’aime bien le félibrige, même si le mouvement a fini par rassembler un grand nombre d’imbéciles heureux. Mais j’aime encore plus Robespierre, sans lequel nous serions retombés dans une monarchie glauque (sans lequel il n’y aurait pas eu Bonaparte ni de Code civil : c’est au passage le frère dudit Robespierre qui a distingué à Toulon le jeune officier d’artillerie).
Horreur et putréfaction ! Signez vite la pétition mise en place par les amis de Robespierre, de la Convention et de la République. Il y a très très peu de rues ou places Robespierre, en France, alors que des rues Danton, l’organisateur des massacres de septembre, on ne sait plus qu’en faire.
Les informations sur l’œuvre exact de Maximilien ne vous sont pas nécessaires, ô mes féaux, mais cela va mieux en le disant :

C’est Robespierre qui pour la première fois, à la mi-décembre 1790, employa la formule « Liberté, Egalité, Fraternité ».
C’est lui qui a donné et proposé la citoyenneté pour les Juifs, qui a proposé l’abolition de l’esclavage, qui a fait voter la reconnaissance des enfants naturels, le premier à défendre le suffrage universel, le premier à aborder le non cumul des mandats, le premier à proposer le contrôle des prix de première nécessité…
Quant à la Terreur qu’on lui attribue…
C’est entendu, la guillotine fut la raison suffisante, comme disait Voltaire, de la mort de 15000 personnes — plus ou moins. C’est entendu, il y eut quelques excès à Lyon ou Nantes. Mais cette violence est peu, comparée à celle exercée pendant des siècles par les Rois de France, qui cautionnaient les pires massacres et les tortures. Et tout adversaire que je sois aujourd’hui de la peine de mort, je recontextualise — en 1793, un certain 21 janvier, qu’en aurais-je pensé ?
D’autant que si l’on cherchait les vrais responsables de la Terreur, il faudrait bien davantage lorgner vers Fouquier-Tinville, Hébert, Vadier ou Barère — l’un des principaux responsables, aussi, de la répression vendéenne, et non Robespierre qui rappela Carrier dès qu’il fut mis au courant des fantaisies de ce dernier, qui faisait violenter les jeunes aristocrates du beau sexe par ses volontaires antillais, au cours d’orgies mémorables — avant de les expédier dans la Loire pour les fameux « mariages républicains ». Bouh le vilain. Même que Robespierre l’a fait guillotiner.
Le plus beau, c’est que la désinformation la plus abjecte règne chez les historiens. Mais les historiens, hein…
Alors, signez et faites signer la pétition !

Tout cela pour dire…
Au même moment, Hollande nous recompose la France du XVIIIème siècle et ses provinces. Sous prétexte que 22 régions, c’est 11 de trop. Efficacité, économies, etc. Faire des régions à échelle européenne, bla-bla-bla. Le modèle allemand, quoi.
Et Benoît Hamon s’est empressé de faire chorus, et s’apprête à territorialiser l’Education Nationale — quand vous serez sous la tutelle exclusive des potentats locaux à la Guy Teissier, vous ne viendrez pas me reprocher de ne pas vous avoir prévenus. Les profs sous la férule des grandes intelligences régionales, recrutement et sélection compris, ce sera intéressant.
C’est pour le coup que l’on multipliera les options régionales au Bac — notez qu’il y a déjà l’option Pétanque en Provence et l’option surf à Biarritz. Des points en plus pour compenser les faiblesses en maths.
Tout cela sent mauvais. Très mauvais. Moi, j’aurais la tête de Louis XVI — ah bon, vous n’aviez pas remarqué ? —, j’y regarderais à deux fois avant de rétablir l’Ancien Régime. Qui sait si un nouveau Robespierre ne traîne pas par là, à Arras ou ailleurs…

Jean-Paul Brighelli

L’anaphore, ultime avatar du politique

On se rappelle les imprécations de Camille, dans Horace :

« Rome, l’unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !
Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore ! »

Autant de coups de marteau dans la tête de son frère Horace, Romain unidimensionnel s’il en fut, qui choisit non sans raison de tuer sa sœur pour la faire taire…
C’est la solution à laquelle je pense chaque fois que j’entends une anaphore politique. Et par les temps qui courent, l’anaphore est devenue l’ultime forme du creux, le degré zéro du raisonnement, la figure fondamentale du rien à dire : comme je n’ai aucun argument, je prends un mot (deux, à la rigueur — ce qui amena Hollande à raccourcir un « Quand je serai président » en un curieux et asyntaxique « Moi, Président » http://www.youtube.com/watch?v=53b-pBPvjmA ) et je le répète ad libitum ou presque, en espérant que ce matraquage fera croire à l’auditeur qu’il y avait du sens dans ce martelage.
Le mal vient de plus loin. Rappelez-vous Zola et son « J’accuse » : l’éloquence politique use de l’anaphore depuis belle lurette. À l’oreille, c’est d’ailleurs à Zola, plus qu’à Hollande, que Valls a tout récemment emprunté son « J’assume » ( http://www.lcp.fr/videos/reportages/159915–j-assume-oui-j-assume-manuel-valls-defend-son-pacte-de-stabilite ).
C’est une figure de fin de discours. Rappelez-vous Sarkozy dans les dernières envolées de son discours de Bercy, en 2007 ( http://www.youtube.com/watch?v=dv2nFlUhLmk ). Guaino, cette année-là, a d’ailleurs usé et abusé de l’anaphore — cela permet de collecter non les arguments, mais la clientèle, dont chaque segment peut prendre pour lui tel ou tel coup de marteau de la série.

Variante : vous reprenez le terme fondamental par un pronom. Hollande nous a fait ça (les sources concordantes attribuent à l’homme aux pompes bien cirées, Aquilino Morelle, la trouvaille de cette série-là) avec « mon adversaire, mon véritable adversaire », réduit à un « il » anonyme (comme une société de même style), finalement glosé par « le monde de la finance », qui vient en apothéose de la série. On a commencé au marteau, on finit à la masse — et les applaudissements de crépiter : http://www.youtube.com/watch?v=lh2JVxt6Ga8. À qui prendra une minute pour écouter cette belle envolée, je recommande, à l’extrême fin, le regard qu’Aurélie Filipetti (ENS et agrégation de Lettres) jette à Laurent Fabius (ENS et agrégation de Lettres) : entre amateurs de belles-lettres, on ne saurait être complices en rhétorique avec plus d’éloquence muette.
François Hollande, qui de discours en discours semble se pasticher lui-même, a excité la verve des rhéteurs — les vrais. Voyez par exemple http://www.lepoint.fr/editos-du-point/michel-richard/l-anaphore-de-francois-hollande-version-2014-02-05-2014-1818383_54.php#xtor=EPR-6-%5BNewsletter-Matinale%5D-20140502. Et ce n’est pas bien que l’on se moque d’un chef d’Etat — cela signifie en clair que c’est de cet Etat que l’on se moque.
Tiens, un chiasme. C’est moins fréquent…

Ce que montre particulièrement cette surabondance d’anaphores, c’est le vide du discours politique. Quand on n’a rien à dire, on fait du bruit — et l’anaphore est une figure qui fait du bruit, elle n’est même là que pour ça, c’est parce qu’il en avait mal à la tête qu’Horace tire son épée pour faire taire sa frangine.
C’est le problème avec les figures du discours. Un jour, quelqu’un — bien oublié —inventa tel ou tel trope, puis quelqu’un d’autre le reprit, jusqu’à popularisation, jusqu’à saturation. On a cessé de comparer les jeunes filles aux roses peu après Ronsard (1500 ans après Ovide, qui avait déjà donné sans être forcément le premier) qui avait épuisé le sujet — il faudra attendre Françoise Hardy pour qu’on ose à nouveau la métaphore. On ne saurait s’en emparer aujourd’hui sans passer pour un ringard total — ou un plaisantin tenté par la parodie.

La politique en est là : faute de fond, elle en est à outrer ses formes. De « J’accuse » à « J’assume », on frise le pastiche, et il faut être inculte comme le sont en général les journalistes pour s’en repaître…

Ou plutôt, cet inlassable assénement de l’anaphore (qui est en soi figure de ressassement) témoigne de la vacuité du discours politique en ces temps de société du spectacle — et d’un spectacle sans exigence. L’anaphore, c’est de l’esthétique TF1. Si César, qui ne parlait pas mal, ou Jaurès, qui se débrouillait aussi, avaient été aussi nuls, on n’aurait même pas pris la peine de les faire taire.
Et nous, nous les supportons ?

Nous sommes bien cons bons.

Jean-Paul Brighelli