Hors concours

Au grand concours de la Bêtise de la semaine, il y a bien sur Benoît Hamon qui a l’air de penser qu’une faute grammaticale et une faute syntaxique sont intrinsèquement différentes. Mais je voudrais ici saluer un sommet, atteint ces derniers jours, en commentaire sur l’affaire Bonnemaison, par un multi-récidiviste, Bernard Kouchner.

Interrogé sur ce qu’il pensait du délicat problème de l’euthanasie, le french doctor ex-PS ex-Sarko-boy s’est exclamé : « « N’employons plus jamais le mot « euthanasie ». D’abord, il y a le mot nazi dedans, ce qui n’est pas très gentil. Et puis on a tout de suite l’impression qu’il y a une agression, qu’on va forcer les gens ». Si ! C’est . Profitez bien de la vidéo.
Hmm… Que je sache, le bon docteur Bonnemaison ne les achevait pas au gaz, mais au curare.

Mais Kouchner tenait à remporter à la fois la palme de la khonnerie hebdomadaire (ou mensuelle, ou peut-être annuelle : avant d’en retrouver une de ce format…) tout en pulvérisant le Point Godwin. Euthanazie ! Sachant que les parents de Kouchner ont été malheureusement déportés à Auschwitz en 1944, qu’aurait pensé Lacan d’un tel mot-valise ?

À noter qu’il donne des idées.

Les lycéens du Bac S dont je parlais dans ma dernière chronique, ceux qui se plaignaient de la trop grande rigueur de l’épreuve de maths, ont sans douté été trop mathisés.

Mon chat, Whisky, a des puces. Lorsque je le passe au peigne fin, irai-je jusqu’à appeler cela un dépucepelage ? Et dysorthographier, est-ce caresser à rebrousse-poils le chat des aiguilles ?
Et pour en rester aux chats, on sait qu’ils abhorrent les enfants. C’est normal, les chats sont des gastronomes à heures fixes, qui répugnent au mou tard. Enfin, Whisky a quelques puces : c’est mieux que la France, qui ne manque pas de polytiques.
Quant à mon ordinateur, il a commencé par des puces, et maintenant il a des bugs : c’est parce que je m’en sers comme d’un pense-petites-bêtes.

Je parlais il y a peu du Petit Fictionnaire illustré d’Alain Finkielkraut, où l’on trouve le « sapotage » — « soupe servie froide intentionnellement ». Bernard Kouchner nous expliquera un jour que cette soupe froide se mitonne sur du gaz pas chaud. Sans rire.

Ou que les sales gosses qui pissent sur les colonnes de fourmis pratiquent la formication — une forme fréquente de sexualité enfantine…

Pour en revenir au curare du docteur Bonnemaison, je m’étonne que ce détail n’ait pas excité la verge — pardon, la verve — de l’ex-ministre. Le cul rare est très apprécié des sodomites — petites bêtes ravageuses des fonds de culottes…

Franchement, qu’un médecin de cette génération (on y faisait encore des études sérieuses, le latin et le grec étaient les langues de référence des carabins d’autrefois) semble ignorer que l’euthanasie, c’est la « bonne mort » (eh oui, il en est des moins goûteuses…), c’est à se taper la tête contre les murs (je précise, dans ce contexte, qu’un fondu enchaîné n’est pas forcément un fou sous camisole). Peut-être est-ce l’âge — « le pourrissement de certaines cellules peu connues », comme disait Boris Vian. Faut-il déjà lui rappeler qu’un ectoplasme n’est pas une plaquette sanguine de 100 grammes ?

La vérité, c’est qu’on ne l’avait pas filmé depuis un certain temps, et que les caméras lui manquaient. On se souvient de son affectation à attendre le soleil d’après-midi pour débarquer du riz en Somalie : c’est à 1mn40, à se passer en boucle.

À l’époque il représentait Mitterrand. Plus tard, il a représenté Sarko. Maintenant qu’il ne représente plus que lui-même, il en est à faire des calembours débiles. Ah, c’est pas bô de vieillir !

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Assez décodé. Signez et faites signer la pétition sur la laïcité lancée à l’initiative de Marianne. C’est rédigé en termes mesurés, mais l’essentiel y est dit. Et il y a dans les signataires plein de beau monde fréquentable — le bon docteur Kouchner n’y est pas, dis !

Carnage

Pauvre Chou passe le Bac, et il n’a pas aimé les maths — ni la physique, au passage. Trop dure, la vie de lycéen de Terminale S ! Comment ! On a osé lui poser des questions inscrites au programme ! Un scandale ! Il a donc protesté sur les réseaux sociaux, qui sont le ventre mou de notre démocratie molle. Puis il a lancé une pétition, qui a recueilli déjà près de 50 000 signatures — une pétition commode où l’on peut revenir, et où l’on ne vous demande pas confirmation de votre vote. Puis il a protesté auprès du ministère, qui pour le moment lui rétorque que tout était dans les clous — et qui en sous main a sans doute déjà donné des instructions pour que l’on corrige tout ça avec la plus grande bienveillance, en survalorisant les questions faciles, ou en notant sur 26, comme certaines années de grand cru.
Pauvre Chou II proteste aussi, sur d’autres réseaux sociaux. Il est prof de maths (est-il de ceux qui ont été recrutés avec 4 de moyenne ? Je ne sais…), membre du SGEN ou du SE-UNSA (qui proteste itou) et, affirme-t-il, c’était infaisable — en tout cas, pas par ses élèves. « Si l’Inspection qui a choisi ces sujets nous surprenait en cours à traiter ainsi nos élèves, qu’est-ce qu’ils nous mettraient ! Ils veulent qu’il n’y ait que 50% de reçus ou quoi ? »
Pour ceux qui ne savent pas, les sujets de Bac sont proposés par des enseignants (pas les mêmes, manifestement), vus et revus par les Inspecteurs Pédagogiques Régionaux et les Inspecteurs Généraux au besoin. Et formulés dans un esprit de grande libéralité — on garde en vue l’objectif de faire mieux, chaque année, que l’année précédente. En 2013, les postulants au Bac S ont réussi à 97% — un score stalinien. Imaginez-vous un instant, au coût moyen du redoublant, que l’on puisse sereinement envisager un score inférieur ?
Ils ont donc cru bien faire, les Inspecteurs qui ont choisi les sujets. Ils ont cru œuvrer dans l’intérêt des candidats. Mais ils n’ont pas tenu compte d’un certain nombre de facteurs essentiels.
D’abord, le niveau ne cesse de monter, comme chacun sait. Ce qui était inscrit hier dans les programmes est devenu irréalisable aujourd’hui — par manque d’heures parfois, d’énergie souvent. De volonté aussi : les lycéens viennent faire leurs emplettes au lycée, comme ils les font dans la vie, ils consentent à butiner quelques heures de cours, moyennant quoi, estiment-ils, ils mériteront bien le Bac, pour avoir fait hommage de leur temps à l’institution. Travailler, eux ? Jamais ! Ou plus exactement, ils croient travailler : quand ils se retrouvent en classes prépas, et qu’on les met effectivement au travail, ça leur fait tout drôle.
Une facilité engendrant une autre facilité, on a choisi, année après année, de proposer des exercices toujours plus simples — du coup, on a cru que c’était un droit acquis, et la moindre difficulté nouvelle paraît attentatoire. Tout le monde sait bien que le Bac n’est plus un examen, mais un Certificat de Vie Scolaire, une Attestation de Fin d’Etudes Secondaires. L’escroquerie, c’est que ce chiffon ouvre encore les portes de l’Université (et ce sont bien les seules : IUT, BTS, Prépas, quelques facs, soit 45% des formations, ne sélectionnent plus sur le Bac, mais sur le niveau). Il est évident qu’un examen incroyablement coûteux (les polémiques vont bon train sur le sujet, 80 € par élève, dit le ministère, 2000, dit le Syndicat des chefs d’établissement — à multiplier par 650 000, et vous penserez à rajouter au total le coût des redoublements, 13% encore l’année dernière, à 12 000 € par élève) n’a pas d’autre sens que d’être le rite de passage le moins exigeant et le plus vain au monde. Les jeunes Sioux qui devaient tuer un aigle à mains nues en bavaient un peu plus… Un rite dont la conclusion est une beuverie d’après match, si je puis dire, et davantage si affinités. Le stress est moins celui des candidats, qui savent bien qu’ils réussiront, on le leur a promis, on le leur doit, c’est la prie à la semi-assiduité en Terminale, que celui des parents qui croient que le Bac est encore celui qu’ils ont passé. Or, Bac est un nom de famille, et celui de la décennie en cours n’a pas grand-chose à voir avec celui de mon grand-père, si je puis ainsi m’exprimer. Autant le supprimer, en laissant les Facs libres de sélectionner sur dossier — comme les autres.
Nous savons tous comment cette grogne finira : 97% au moins des postulants auront le Bac, et les notations seront ce qu’on voudra qu’elles soient. Même pas besoin de faire pression : le système génère sa propre mécanique des fluides.
Nous savons aussi ce qu’il adviendra de ces nouvelles cohortes de bacheliers (au passage, les 50 000 signatures de la pétition représentent à peu près le nombre d’élèves qui ne devraient pas être en S, et qui n’y sont que parce que d’autres sections sont devenues des repoussoirs, et parce que l’on fait passer le plus de gens possible). Ils iront en fac, où ils se planteront à 50%, ou en Médecine, qui les éjectera, au but d’un an, à 80%. Puis ils feront Communication, Psycho, Socio, Pôle emploi. Pas profs, quand même, il y a des limites.
Mon niveau en maths étant ce qu’il est, j’ai demandé à des collègues compétents de juger les sujets. « A force d’infantiliser les gens en leur donnant des sujets prédigérés pour lesquels ils n’ont plus du tout besoin de réfléchir, les sujets ordinaires finissent par paraître difficiles », me dit l’un d’entre eux — un bon.
C’est bien le comble. Le Bac, rite de passage (les équivalents européens sont tous synonymes de Maturité, puisque c’est de cela qu’il s’agit) infantilise ceux qu’il avait pour but de faire passer dans le club des adultes. Mais à bien y penser, notre société tout entière joue l’infantilisation. Pendant ce temps, les petits Chinois qui à 12 ans raflent toutes les premières places aux Olympiades de Maths sont précocement adultes, et précocement guerriers. Ils viendront manger nos lycéens mécontents, et ce sera bien fait pour eux — tant pis pour nous. Les Romains du Bas-Empire ont dû protester, eux aussi, pendant que les Barbares frappaient à leur porte — frappaient pour les enfoncer.

Jean-Paul Brighelli

Pour faire le portrait du FN

Que trouve-t-on dans le chaudron de la Sorcière ?
(Oubliez la bave de crapaud et les testicules de chauve-souris — nous sommes au XXIème siècle, queue diable, pas au début de Macbeth !)

Dans le chaudron de la Sorcière, il y a une bonne pincée de Front de Gauche — tout le discours anti-capitaliste et anti-européen. Une poignée de Mouvement Républicain et Citoyen, les héritiers de Chevènement, qui d’ailleurs touillent parfois eux-mêmes la tambouille, assaisonnée de républicanisme exaspéré et de souverainisme jacobin. Quelques miettes encore de l’ancienne xénophobie, l’ombre de Léon Daudet pour l’anti-judaïsme, et le Café du Commerce pour les couplets sur l’immigration. Presque rien de la Droite traditionnelle, qui sert davantage de repoussoir que de modèle (alors que l’UMP, elle, voulait s’inspirer du FN — encore des gens qui n’ont rien compris, et qui se sont laissé manipuler par un Buisson dont l’objectif évident était de couler la Droite pour renflouer le Front, ses anciennes amours de toujours). À la Gogoche traditionnelle (mais tout le monde sait bien que cette opposition Droite/Gauche est un pur fantasme, un souvenir de grand-papa, rien qui corresponde encore à un état de fait), la Sorcière a pris… la lutte des classes, négligée par ces bobos de centre-ville qui ignorent qu’il se passe quelque chose en dehors du Faubourg Saint-Germain et du Marais : je racontais cela dans un billet précédent. Elle s’est dit que le libéralisme n’était pas la solution, mais le problème : pile le contraire de ce que racontait le Menhir — mais bon, les filles parfois gagnent à tuer papa.
Pour ce qui est de l’Ecole, on trouve dans le chaudron l’état des lieux dressé par tant de polémistes de génie et d’idéologues de premier plan, de Polony à Michéa en passant par Milner. Je ne me compte pas dans le lot, parce que je n’ai pas le talent de tant d’illustres devanciers, même si la Sorcière et ses affidés m’ont emprunté pas mal de formulations ; mais après tout, Rama Yade, il y a trois ou quatre ans, avait sorti un livre émaillé de citations non signalées d’une certaine Autopsie du Mammouth chroniquée ici-même, et si on s’en était moqué,  personne ne lui en avait fait le reproche, sinon celui de plagiat : quand Marine Le Pen en use de même, les faits cesseraient d’être vrais ? Allons donc ! Voici donc la Sorcière se réclamant de l’antipédagogisme, parce qu’elle a remarqué (elle, elle sort dans l’infra-monde où se débattent les électeurs et les mort-de-faim) que les papys, mamies et autres géniteurs au premier et au second degré se désolaient de voir leur progéniture rentrer de l’école plus ignorante qu’elle n’y était entrée, et que les fadaises et turpitudes des Cahiers pédagogiques étaient un admirable terreau pour son mouvement bleu-Marine. Si Meirieu n’avait pas existé, le FN aurait plusieurs millions d’électeurs de moins : les vrais « malgré-nous » de l’extrême-droite, ils sont là, et pas ailleurs. Et c’est moi qu’ils accusent, les gueux !
J’exagère : ils sont aussi dans les médias, qui alimentent merveilleusement le fantasme. À la façade d’un kiosque à journaux de la Canebière, il y a dix minutes, grand panneau célébrant le Nouveau Détective : « T’es blanche, tu manges du porc, on va te violer ». Cent électeurs de plus pour le Front à chaque minute — surtout dans un centre-ville sérieusement basané. À chaque règlement de compte dans les Quartiers Nord marseillais, 100 000 électeurs de plus. Ah oui, mais Marseille, c’est spécial : tu me fais frissonner la peau des roubignolles, pauvre cloche, Marseille est le laboratoire, l’avant-garde, la ville sacrifiée — Marseille, c’est demain. 40% pour la Sorcière dans certains quartiers, 60% demain. Grande bascule. On va se marrer.

Vous en voulez encore ? À chaque connivence médiatico-politique, cent mille électeurs de plus. À chaque discours de Hollande (avez-vous entendu sa performance pour le 6 juin ? Ils n’ont pas un historien capable de singer Malraux, au PS ? Et tous les connards d’Aggiornamento, qui me vomissent sur les pompes — crac ! 100 000 électeurs de plus, à chaque dégueulis de la Pensée Unique ! —, pourquoi ne volent-ils pas au secours du grand homme, eux qui se prétendent historiens ?), un million de voix de plus. Pris dans le métro du FN. Un métro de sensations, pas un raisonnement construit, juste du passionnel. C’est ça qui marche, surtout en temps de crise. Et la Crise, ça fait bientôt quarante ans.
Et ça ne s’arrêtera pas là. Ce qui est beau dans les mouvements populaires, c’est qu’ils vont de l’avant — ils ne se retournent jamais, ou alors après coup. Soit Marine est élue en 2017, et ça va faire mal, soit elle ne l’est pas, et ça va faire mal — parce que la Gauche méprise le peuple, et que le peuple a commencé à se venger. Ça sent mauvais, le peuple. Ça pue des pieds, à force de faire la queue à Pôle Emploi. Ça vocifère sur les bougnouls, tout en n’étant pas vraiment raciste, parce qu’ils l’ont sous les yeux, eux, l’Arabe du quartier. Ce n’est certainement pas à lui qu’ils feront mal, quand ça tournera au vinaigre : c’est aux intellos qui les ont trahis, aux profs qui ne les éduquent plus, aux flics qui ne les protègent plus — z’ont trop à faire à se protéger eux-mêmes. Ségolène Royal, qui a tous les défauts du monde mais qui ne manque pas d’intuition, proposait jadis d’envoyer l’armée dans les quartiers : trop tard, il fallait le faire il y a dix ans. À vous tous qui regardez vos petites menottes bien blanches, vos mains qui jamais ne se saliraient à aller voir de quoi la boue est faite, ils arracheront les yeux. Et ce sera justice.
Pour rire, pour voir les réactions des sycophantes, je me fends donc d’un article sur les propositions (pleines de bon sens, nous disons tous cela dans les salles de profs — tous, y compris ceux qui me cherchent des poux dans le slip) du FN en matière d’éducation. Et j’entends aussitôt le chœur des indignés, des profs à colliers de barbe, inscrits au SGEN, conscience pure, intellect en jachère — mais l’envie de me pendre par les pieds, pour voir ce que j’ai sous mes jupes. Le Point Godwin à portée de menotte, et le trouillomètre à zéro. Eux aussi, ils la voient arriver au pouvoir gros comme une maison, la Sorcière. Un délicieux soupçon leur hante le scrotum.
Et alors on établira les responsabilités, les complicités actives et passives — et la première chose à faire, ce sera de se débarrasser de ces foies jaunes, les petites mains de la protestation molle, les agités de la pensarde. Vous vous croyez intelligents ? Mais les sorcières ont oublié d’être stupides ! À part des anathèmes (crac ! 100 000 voix de plus chaque fois qu’un média la taquine !), que savez-vous faire ? Est-ce que vous irez vous battre dans la rue, quand on en sera là — dans trois ans, peut-être avant ? Combien d’entre vous se sont déjà affrontés à des nervis bien entraînés ? Combien le feraient ?
Crapules, va ! Petites crapules ! Pédagos !
Vous voulez changer l’Ecole ? Eh bien, demandez-vous sérieusement quel est le chat capable d’attraper des souris, comme disait le vieux Deng !

Jean-Paul Brighelli

Dictionnaire amoureux de la Laïcité

L’éléphant a le coït furtif : c’est ce qu’affirme saint François de Sales, et que nous répète, non sans une certaine malice, Henri Pena-Ruiz, au détour de son tout récent et excellent Dictionnaire amoureux de la laïcité (Plon).
Baiser sobre, manger pour se nourrir. Tels sont les préceptes de la vie dévote, tout inspirés de Saint Paul (autre entrée, si je puis dire, du dit Dictionnaire) et de Saint Augustin (autre voie du même). L’auteur des Confessions pensait que l’Homme est une double postulation simultanée, vers la Grâce (sa verticalité) et vers Satan (qui nous courbe vers la terre). L’autre auteur des Confessions (Rousseau, sur lequel Pena-Ruiz écrit des pages pénétrantes…) devait penser de même, lui qui faisait peu de cas des courbes de Thérèse (qui les prodiguait par ailleurs, voir Boswell : « Yesterday morning had gone to bed very early, and had done it once: thirteen in all. Was really affectionate to her. », 12 février 1766). Mais l’auteur du Contrat social a commencé à penser la laïcité moderne, séparant enfin personne publique et personne privée, qui jusque là se confondaient toutes deux dans cet être soumis à Dieu et au Roi (confondus) que l’on appelait non sans ironie un sujet.
Lui d’abord, Condorcet ensuite : Pena-Ruiz consacre un long développement à l’auteur des trois mémoires sur l’éducation, dont mon excellente amie Catherine Kintzler a fourni (chez Garnier-Flammarion) une édition inestimable. Voir et entendre CK ici dans ses œuvres.

Que les courbes soient attirantes, et même alléchantes (j’adore cet adjectif, qui semble être un mot-valise composé de chatte et de lécher), nous n’en disconviendrons pas. Que la Laïcité nous fasse tenir droit (nous institue, diraient les Latins) tout en nous permettant d’aimer les courbes — les aimer à perdre la raison —, et même de prendre Cupidon à l’envers, voilà qui est plus original, et pour tout dire très tentant. SI vous n’êtes pas laïques par Raison, vous le serez par passion : c’est ce que j’ai retenu de la lecture de ces 900 pages, butinées dans l’esprit du papillon qui flirte avec les corolles où il plonge sa trompe. Cet aimable pétale superfétatoire, comme disait Ponge, est décidément beaucoup moins con que l’éléphant de saint François. Qu’importe le flacon, pourvu que j’aie l’ivresse. Boire jusqu’à la lie, jusqu’à l’hallali. Enivrez-vous, disent Rabelais, Baudelaire et Monsieur Nicolas.
Pena-Ruiz doit savoir lever le coude : il y a au chapitre Abstinence des protestations polies mais fermes devant les inconséquences anti-gastronomiques de toutes les religions qui nous interdisent le cochon (lire absolument la République et le cochon, de Pierre Birnbaum, paru l’année dernière au Seuil) ou prétendent nous faire jeûner — voire nous interdire de boire par temps chaud, et nous abstenir de lutiner les courbes sous prétexte qu’un cercle caressé est forcément vicieux. Notre philosophe doit aussi vénérer (le mot vient de Vénus, nous pouvons l’employer sans que l’on nous reproche nos génuflexions devant le temple…) les pleins et les déliés des créatures célestes d’ici-bas, me dit mon petit doigt. Ce qu’il écrit sur Excision témoigne de la pureté de ses mœurs républicaines : « En plaçant une loi commune fondée sur les droits humains au-dessus de tout particularisme religieux ou coutumier, la laïcité fournit un levier d’émancipation à toutes les personnes victimes de l’oppression religieuse ou coutumière. Hélas, ce levier peut parfois être brisé par la pression communautariste… » Je ne le lui fais pas dire — sans compter que de belles âmes de gauche sont prêtes à excuser au nom de la coutume ce qui n’est qu’une mutilation gravissime : 10 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende.

Je ne voudrais pas faire trop long : ce Dictionnaire amoureux (qui décidément porte bien son titre, aimer la laïcité, c’est aussi aimer les laïques, et même celles et ceux qui ne le sont pas encore, et qu’il est bien doux de convertir — encore un mot aimable ! — en les mettant à genoux pour mieux les relever ensuite) est le complément indispensable de votre maillot de bain, le pavé qui vous attirera les grâces des agnostiques en vacances, les foudres des culs-bénits (mais en est-il tant qu’on n’y a pas plongé son goupilllon ?) et des intégristes qui se baignent en burka, et la considération des enseignants en vacances — pléonasme, bien sûr, dit l’imbécile du Café du Commerce et de la Plage réunis.

Jean-Paul Brighelli

Le hollandisme, maladie infantile du socialisme

Jean-Pierre le Goff, dont le petit doigt est à lui seul plus cultivé, politiquement parlant, que l’ensemble du gouvernement, s’est récemment fendu d’une analyse de la politique « sociétale » du gouvernement dont je ne saurais trop recommander la lecture aux gens intelligents qui viennent faire un tour sur Bonnetdane. Voir

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article4281

L’auteur de La Barbarie douce (1999 — remarquable analyse de ce qu’une certaine gauche pédago a fait de l’école, sous prétexte de faire réussir tout le monde à l’occasion de la semaine des quatre jeudis) y dissipe avec une grande rigueur le rideau de fumée qu’un parti social-démocrate — le PS et ses alliés —, qui a renoncé à tout vrai principe de gauche, a développé pour camoufler le fait qu’il a renoncé à toute intervention crédible dans le domaine économique — le seul susceptible de faire bouillir la marmite des damnés de la terre — et classes moyennes comprises, cela finit par faire du monde.
Résumons : les lois sur le mariage gay, par exemple, sont des manifestations typiques de ce gauchisme culturel que dénonçait Lénine en 1920 — une déviation qui sous prétexte de « pureté » révolutionnaire, feint d’oublier que le facteur économique est déterminant en dernière instance — et pas l’autorisation de passer ou non devant un maire (et, in fine, devant un juge aux Affaires familiales), ou l’affirmation un peu péremptoire qu’un double cunni peut engendrer des bébés (ou en donne l’autorisation, ce qui revient au même). Ce qui aurait été vraiment révolutionnaire (un terme incompatible avec les libéraux au pouvoir, nous sommes bien d’accord), c’eût été de proclamer la non-nécessité du mariage bourgeois, et l’égalité des droits pour tous : le prolétariat, qui n’avait pas les moyens de s’offrir une dot, a inventé l’union libre de fait bien avant que les pseudo-libertaires ne s’en emparent.
Le Goff ou moi — question de génération — avons expérimenté jusqu’au dégoût les impasses du gauchisme culturel, qui à se vouloir pur et sans compromission avec les « partis bourgeois » (c’est tout le sens de la diatribe de Lénine) a fini par sombrer dans la collaboration de classe la plus honteuse : on évite de s’allier au P »C »F, comme on écrivait à l’époque, on critique le Programme commun, on se croit révolutionnaire parce qu’on lit le Monde et on finit suceur de barreau de chaise à Libé ou publiciste chez… Publicis. Ou prof sur le Net, jusqu’auboutiste des causes les plus variées et les plus avariées qui n’ont jamais qu’un seul objet (et la plupart de leurs thuriféraires ont si peu de conscience politique qu’ils ne s’en aperçoivent pas) : défendre l’état des choses, la répartition actuelle du capital, la « rigueur budgétaire » et l’Europe de Juncker-Schultz.
Quitte à paraître plus léniniste que Vladimir Ilitch, je voudrais le répéter encore et encore : le seul problème, c’est de donner à manger à ceux qui ont faim. Et cela fait du monde, en France même : on s’occupera du reste du monde ultérieurement, l’alter-mondialisme est une déviation majeure qui permet de se préoccuper des « étrangers », des primo-arrivants, des manouches et de ceux qui croient que Yannick Noah est un artiste, au lieu d’imposer une politique qui redonne au moins l’espoir de grignoter un peu de l’immense fortune française — la redistribution oui, les réformes Taubira (la femme qui ne sait pas chanter la Marseillaise, et encore moins l’Internationale) non.
Evidemment, il est plus simple d’amuser le peuple, via des journalistes incompétents et / ou complices, avec des écrans de fumée, en espérant que cela vous donnera une chance en 2017, qu’avec une réduction visible des inégalités.

Au passage je préfère être dans ma peau que dans celle de Thomas Piketty, qui s’est décarcassé à prouver à ses anciens amis qu’une autre politique économique est nécessaire (et possible), et qui est le plus grand cocu de l’arrivée de la « Gauche » au pouvoir et qui a bien compris, en allant vendre sa salade aux USA, qu’il est possible de travailler avec des capitalistes intelligents, en attendant de prendre le pouvoir pour de bon, mais pas avec des « socialistes » français obsédés par les sondages, aveuglés d’ambitions minuscules et de mauvaise foi — définitivement disqualifiés.
Mélenchon a raté le coche : à faire du Parti de Gauche le véhicule d’une ambition personnelle, il n’est pas parvenu à présenter ses propositions économiques comme une solution aux difficultés croissantes des Français. La seule qui a capitalisé sur le sentiment intense de frustration, c’est Marine Le Pen. Calcul ou retournement, le FN tient ces temps-ci un discours anti-capitaliste très drôle à entendre, pour qui se rappelle ses prises de position ultra-libérales d’il y a quelques années. De même, il (ou le Comité Racine qui théorise pour lui) a sur l’Ecole des positions que 90% des profs approuvent, en le disant ou sans le dire — et les 10% qui restent sont juste les hommes-liges du PS et des Verts, ceux qui ont ou qui espèrent des positions compatibles avec leur petitesse conceptuelle, pas avec le bien public, et certainement pas avec celui des élèves.
Alors soyons tout à fait clair : si demain je pense qu’une alliance tactique avec des partis de droite (un ticket Juppé-Bayrou, mais aussi bien un infléchissement du Bleu-Marine) peut faire avancer la cause de ceux qui souffrent réellement, victimes des dégraissages des grandes entreprises, de la politique de déflation systématique, ou des prétextes démagogico-pédagogiques qui théorisent le succès de tous afin de réaliser la réussite des mêmes, eh bien je m’allierai, et sans un battement de cils. Parce que toute alliance avec le PS est devenue impossible (et depuis plusieurs années, depuis l’ère Jospin en fait), et que persister à se vouloir « de gauche » avec les guignols sanglants qui nous gouvernent est une entreprise illusoire : la Droite est aujourd’hui — parce que les uns sont en crise, et que les autres ont faim de pouvoir — le véhicule le plus commode des ambitions réellement révolutionnaires.

Jean-Paul Brighelli