Les cendres de Talleyrand

Entre septembre 1814 et juin 1815 se tint à Vienne le Congrès où les grandes puissances se partagèrent les dépouilles de Napoléon, et reconformèrent l’Europe à leur guise.
Je dis « les grandes puissances » parce que certes tout le monde y était convoqué (216 chefs de missions diplomatiques ! Un barnum, comme on ne disait pas encore !), mais seuls comptaient les avis de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Russie et de la Prusse. Et, en dérivé, celui de la France, le pays vaincu mais que l’on ne pouvait pas formellement écraser, puisqu’il retombait entre les pattes des Bourbons.
Au total, cinq délégations, et cinq plénipotentiaires, à la tête desquels Metternich pour l’Autriche et Talleyrand pour la France. Wellington, pour l’Angleterre, était un soldat plus qu’un diplomate, Wilhelm von Humboldt pour la Prusse était un philosophe plus qu’un ambassadeur. Quant à Charles-Robert de Nesselrode pour la Russie, l’Histoire a retenu qu’elle n’en a rien retenu.
Bref, au final, ce fut un duel Metternich-Talleyrand. Peu importe que Chateaubriand ait cru bon d’assassiner le Diable boiteux dans ses Mémoires d’outre-tombe. L’autre s’en fichait pas mal — il faisait ses affaires et celles de la France.
On aurait aimé être petite souris pour voir ferrailler en privé ces deux grandes intelligences, l’Autrichien froid, mais pragmatique, et le Français retors, mais accommodant.
Tout cela pour dire…

Hier vendredi 30 octobre, à Vienne justement, s’est tenue une réunion plénière sur la Syrie. Laurent Fabius a bien tenté de plastronner avant et après en insistant sur la nécessaire (selon lui) démission de Bachar, mais l’Histoire retiendra que ce qui a compté, ce fut la présence simultanée des USA, de la Russie et de l’Iran. Le reste a fait de la figuration — comme Antoine Marie Philippe Asinari de Saint-Marsan, représentant du royaume de Sardaigne, au congrès de 1815.
Le lendemain, Sarko, en quête de reconnaissance comme d’habitude, est allé voir Poutine et lui a lancé, avec ce ton bonne franquette qui lui est habituel : «Tu connais ma conviction: le monde a besoin de la Russie ».
Oui-da — si je puis dire en franco-russe…
Le fait est que la Russie est déjà au centre du jeu. Mieux encore que les Etats-Unis, qui balancent d’un pied sur l’autre depuis trois ans, et qui savent bien qu’ils portent presque à eux seuls l’immense responsabilité d’avoir ouvert en Irak les portes de l’enfer.
De la France, qui avait pourtant joué intelligemment, en refusant de s’engager contre Saddam Hussein, on ne retiendra rien : le capital accumulé par Chirac, dans la droite ligne de la politique gaullienne, a été dissipé en quinze jours en Libye par Sarkozy soi-même. Ce n’était pas bien malin de casser le verrou qui empêchait les fondamentalistes du Machrek de joindre leurs forces aux intégristes du Maghreb.
Jean-Michel Quatrepoint, qui s’y connaît en Empires (1), a esquissé le même parallèle historique, en parlant du « Waterloo de la diplomatie française » — et l’ensemble de son interview dans le Figaro est éclairante. De Talleyrand à Fabius (ou Juppé, qui sous Sarko avait déjà insisté pour que Bachar laisse la place — à qui ? À des égorgeurs d’Alaouites ?), le niveau n’a cessé de monter — c’est comme à l’école.

Oui, la France est hors jeu. La semaine dernière, l’ex-président Jimmy Carter, qui joue depuis presque deux décennies les Monsieur-bons-offices entre les USA et la Syrie, s’est fendu d’une belle tribune dans le New York Times. Sous le titre « A Five-Nations plan to End the Syrian Crisis », il appelait à une conférence à cinq — Russie, USA, Turquie, Iran et Arabie Saoudite.

De la France, aucune nouvelle. De l’Europe entière, aucune nouvelle. Quand on a de stricts soucis budgétaires, quand on s’acharne à faire l’Europe des banquiers et des prêteurs sur gages, on ne prétend pas agiter ses petits bras sur la scène internationale.
Et c’est ce qui va se passer — étant entendu que l’Ukraine de l’Est sera la petite monnaie des futures tractations, parce que Poutine est capable d’avoir plusieurs fers au feu, lui. Une conférence à quatre ou cinq — étant entendu que l’Iran est incontournable, alors même que Fabius a tout fait pour faire capoter les accords sur le nucléaire iranien — ce qui l’a placé à jamais en porte-à-faux.
La troisième guerre mondiale est à nos portes — et ce ne sera pas un choc de civilisations, j’ai déjà eu l’occasion de le dire et de le redire, mais un choc des empires. La politique du Quai d’Orsay, depuis huit ans, sous prétexte de renverser quelque peu les alliances et de se rapprocher d’Israël, qui ne demandait rien, a consisté à mettre la France entre la Russie et les Etats-Unis comme on met son doigt entre l’écorce et l’arbre. Sans compter que cela a permis aux têtes creuses du salafisme d’importer chez nous le terrorisme qu’ils expérimentaient là-bas, et que les premiers à en faire les frais seront les Musulmans européens, auxquels on va finir par demander des comptes alors même qu’ils n’y sont pas pour grand-chose. Talleyrand, reviens, ils sont devenus cons.

Jean-Paul Brighelli

(1) Jean-Michel Quatrepoint, le Choc des empires, le Débat-Gallimard, 2014.

Y a bon Astérix !

Nous avons donc appris cette semaine, grâce à l’Express qui a relayé des critiques éparses dans le Camp du Bien, que le dernier Astérix était raciste.
Et que d’ailleurs tous les Astérix étaient racistes. Le grand philosophe Liliam Thuram (né en 1972 après J.C.) explique dans une vidéo qu’enfant, il s’identifiait à Astérix, et ne parvenait pas à se voir en noir — c’est le principe du héros, hé, banane ! Surtout les Noirs d’Astérix : dans le dernier opus, qui est un pur « à la manière d’Uderzo », ils ont encore de grosses lèvres et un nez épaté. Et les « scribes numides », les auteurs précisent en Note qu’on les appelle aujourd’hui « nègres littéraires ». Il n’est pas mauvais qu’un « nègre » soit numide, afin de ne pas rester sec.
« Ghostwriters », en anglais. Rappelez-vous ce roman de Philip Roth, la Tache, où le héros, prof de fac, se fait virer de son université pour avoir traité de « spooks » — zombies, mais aussi « nègres » en argot — deux étudiants-fantômes, jamais vus en cours — mais qui se trouvent être noirs, ce qu’il ignorait. Insensibilité, protestations de la NAACP, il est viré, détruit — alors qu’il est lui-même d’origine noire ; c’est le final twist du roman. Finkielkraut en a fait une très belle analyse dans Un cœur intelligent (2009). Roth, qui sait un peu ce qu’est le racisme, a écrit là son plus beau livre.
Retour à Astérix. Le Noi’ vigie du bateau pi’ate ne p’ononce pas les R, et de su’c’oît il avoue dans ce de’nier opus qu’il ne sait pas lir’e — pas grand monde au Ier siècle av. J.C.. Cela émeut les anti-racistes proclamés, les mêmes qui exigent, comme Louis-Georges Tin, qui a fait de la revendication antiraciste son fonds de commerce, que Tintin au Congo comporte en Europe comme aux Etats-Unis un insert expliquant qu’il s’agit d’une (vilaine) vision coloniale.
Il est vrai que Tintin au Congo envoyait la dose, surtout dans la première édition — ce qui amène les blogueurs de l’Obs à se demander s’il ne faudrait pas tout bonnement l’interdire. Et les corrections de l’édition couleur sont touchantes, mais tout aussi révélatrices de la pensée coloniale. Tout comme les corrections de Tintin au pays de l’or noir, où Hergé a transformé les stéréotypes du racisme anti-juif en stérétotypes du racisme anti-musulman (en vingt ans, entre la première et la seconde édition, les Arabes ont désappris à lire — un comble !). Et alors ? Tout cela, c’est l’histoire des idées. Bombarder les livres d’avertissements en tous genres ne pourrait que contribuer à l’invention d’un racisme à l’envers, dont on ne voit que trop les manifestations immondes — j’en ai parlé ici même il y a quelques mois.
Quant à savoir ce que vaut ce Papyrus de César, vous trouverez une analyse modérée et compétente ici — et un refus d’affubler un album de BD d’étiquettes qui sont autant de poncifs elles-mêmes, voire les manifestations d’un racisme à rebours. Le Corse que je suis ne s’est jamais offusqué des clichés véhiculés par Astérix en Corse, d’autant qu’ils étaient soulignés comme clichés. Le Corse paresseux, ce n’est jamais qu’un rappel du fait que d’après les Romains, maîtres du langage et de l’idéologie à l’époque, les Corses refusaient d’être esclaves et préféraient mourir que de servir un maître qu’ils ne s’étaient pas choisis. Il en est d’autres, dans d’autres civilisations, qui acceptaient le fait d’autant plus aisément qu’ils avaient été mis en esclavage par leurs frères de couleur ou de religion — but that’s another story.

Jean-Paul Brighelli

« Qui est responsable et pourquoi est-il mort ? »

Je suis un Montilien d’occasion.
(Déjà les mines s’allongent. Parions que seuls 10% des lecteurs savent a priori de quel bled étrange débarquent les Montiliens).
À ce titre, je reçois régulièrement des nouvelles locales.
Aujourd’hui, par exemple, j’ai appris qu’Habi était mort.
Et reviennent en mémoire les paroles de la vieille chanson de Graeme Allwright — qui se rappelle Graeme Allwright ? —, réinterprétation de Dylan : « Qui est responsable et pourquoi est-il mort ? » demandait le chanteur. C’était à propos d’un boxeur, Davey Moore de son vrai nom.
Vieille chanson… Allwright va doucement vers ses 90 ans. Il a dû le demander un bon nombre de fois, « pourquoi »…

À vrai dire, je ne connaissais pas Habi.
Il est mort enveloppé dans une couverture, quelque part dans l’ancien collège désaffecté des Alexis — un charmant établissement Pailleron qui avait la fâcheuse habitude d’être sous l’eau à chaque crue du Roubion, la rivière locale qui se jette dans le Rhône, tout près.
Il avait été mis à la porte de son très modeste HLM par un fonctionnaire consciencieux qui a constaté un jour qu’il avait du retard dans le paiement de son loyer.
Je félicite très sincèrement ce fonctionnaire. Ce n’est pas tous les jours que la fonction publique — qu’elle soit d’Etat ou municipale — permet de tuer légalement un homme.

Habi, qui avait la soixantaine, et avait travaillé toute sa vie, au gré des embauches, touchait le RSA.
Le RSA, ce n’est pas grand-chose, vraiment. Qui chantait déjà : « Aujourd’hui, on n’a plus le droit / Ni d’avoir faim ni d’avoir froid… » Ah oui, Coluche et Jean-Jacques Goldman — et pas mal d’autres enfoirés qui soutenaient les Restos du cœur…
Je vais dire les choses comme je les pense : c’est sous la Gauche mitterrandienne que Coluche en a lancé l’initiative. Trente ans plus tard, sous la Gauche toujours, on en est là : 900 000 personnes par an bénéficient de la prise en charge de la carence publique.
Entre-temps, la Droite n’a pas fait grand-chose non plus. Trente ans de gouvernements successifs — pour rien.

Et pendant ce temps-là…
Bernard Cazeneuve promet des milliers de logements pour les « migrants ».
L’Etat dépense en ce moment 1,5 millions d’euros pour transporter de Calais à Toulouse en jet privé des migrants qui reviendront infailliblement par train.
On paie pour ainsi dire les patrons pour embaucher des jeunes. Quant aux vieux, ils peuvent crever. Un demandeur d’emploi sur trois a plus de cinquante ans.
Au RSA, mon vieux !
Et encore, il en est — ainsi l’économiste Pascal Salin, qui a formé les générations de libéraux de Paris-Dauphine, l’université qui apprend à mordre aux jeunes loups — qui s’insurgent contre le RSA, et qui y voient la preuve que la France n’est vraiment pas un pays libéral. Et si on lui arrachait sa chemise, pour l’exemple ?
Ah, mais c’est que les bonnes âmes s’insurgent qu’on s’en prenne à des DRH qui n’auront jamais de problèmes de fins de mois…

Habi est donc mort dans sa couverture. Il commence à faire frais, dans la vallée du Rhône.

Et puis il y a la cerise sur le gâteau.
Des élèves du collège voisin se sont photographiés les uns les autres à côté de son cadavre. Hilares.
J’ai dit ici-même il y a quelques mois ce que je pensais du selfie — de l’immonde narcissisme / repliement sur soi que suggère cette pratique du miroir portatif permanent. J’en reparle dans un livre qui sort dans huit jours, Voltaire ou le jihad : si nous ne sommes plus bons qu’à nous auto-congratuler en souriant à un objectif grand angle, nous sommes morts, face à des gens qui ont des convictions et les kalachnikovs pour les appuyer. Il est temps, plus que temps, de reprendre en main ces enfants perdus des territoires perdus.
Parce que si aujourd’hui ils utilisent leur perche à selfie pour se donner l’air d’exister, demain ils utiliseront le sabre pour se faire croire qu’ils vivent.

Jean-Paul Brighelli

En partant pour la Syrie

Rien ne vaut la démonstration sur le terrain. Que deux avions français Super-Etendards, armés de missiles français Exocet, soient parvenus à couler le destroyer anglais HMS Sheffield le 4 mai 1982 durant la guerre des Malouines a plus fait pour l’industrie française d’armement que n’importe quel prospectus publicitaire. Ou n’importe quelle tournée ministérielle ou présidentielle dans l’un ou l’autre des pays dont nous espérons, lubrifiant en main, qu’ils nous achèteront notre quincaillerie afin qu’ils la refourguent immédiatement à des groupes terroristes.
Les Russes, ces temps-ci, font très fort côté publicité. Les Sukhoi SU-34 qui bombardent toutes les forces hostiles à Bachar en Syrie font un travail remarquable, qui permet à Poutine de « faire étalage de sa capacité à conduire des opérations hors de ses frontières et de faire la démonstration publique de ses équipements militaires, de son sens tactique et de sa stratégie », comme dit finement l’International New York Times du 16 octobre dans un article dont je conseille fortement la lecture attentive.
On y apprend entre autres que les missiles tirés de la Caspienne, à 1400 kms de là, « surpassent leurs équivalents américains au niveau technologiques » — à bon entendeur salut, si jamais vous venez me casser les burnes en Ukraine de l’Est… Et que « les avions russes, pour le moment au moins, lancent presque autant de raids quotidiens contre les troupes rebelles opposées à Bachar al-Assad que la coalition emmenée par les Américains en dirige chaque mois contre l’Etat Islamique. »
À noter que dans ces « rebelles » allègrement bombardés par les Russes il faut compter le Front al-Nosra, émanation syrienne d’Al-Qaeda, lourdement subventionné par l’Arabie Saoudite et les Etats du Golfe, et auquel se sont joints les commandos d’opposants formés, équipés et lancés à grands frais par les USA. Ben Laden en Afghanistan ne leur a pas suffi ?
Non que le destin commercial de Dassault m’importe particulièrement… Mais si Hollande et Valls étaient vraiment les VRP qu’ils s’efforcent d’être, ils couvriraient de bombes tout ce qui bouge dans la zone islamiste afin de démontrer en grand que les matériels français sont performants — et incidemment qu’il y a du répondant à l’Ouest en cas de plaisanterie trop poussée à l’Est. On en vendrait peut-être moins aux wahhabites, mais davantage sans doute à tous ceux qui craignent le terrorisme islamique. Ça fait du monde.
Etant entendu que les opérations du Moyen-Orient ne sont que les hors d’œuvre, les violons avant le bal. La troisième guerre mondiale a commencé, et je ne suis pas assez stratège pour savoir où elle se manifestera à plein.
Non seulement cela pourrait ouvrir de nouveaux marchés — ça, c’est le point de vue étroit des anciens d’HEC —, mais cela boosterait la politique étrangère — ça, c’est ce que pourraient penser de vrais diplomates. En sus, ce serait une leçon de choses pour les cours d’EMC — l’Education Morale et Civique dont le ministère fait grand cas, pourvu qu’on n’y apprenne rien de concret. Il est prévu officiellement que les élèves soient initiés aux grands enjeux géo-stratégiques : quoi de mieux que de leur démontrer ce que savent faire les soldats français ? Cela pourrait concurrencer les vidéos fatales de l’Etat islamique qui prouve à l’envi ce que l’on peut faire avec un sabre sur une tête humaine, avec des cailloux sur une femme ou avec des explosifs sur des ruines antiques.Et, incidemment, revivifier le sentiment national. Ce n’est pas forcément une mauvaise idée, à l’orée d’un conflit. Sinon, la guerre ne sera pas même drôle.
Mais les pédagos — les vrais, les purs, les derniers, bref, les « historiens » d’Aggiornamento et autres crapules girondines et menchéviks — s’indignent à cette idée : pour eux, patriotisme = nationalisme. Et l’Etat PS préfère militer pour la disparition a priori de Bachar, ce qui entraînerait trois millions de morts parmi les alaouites, et à terme un conflit réel avec l’Iran. Lequel Iran s’est engagé au sol avec les Russes — et ne proteste même pas lorsque quatre missiles s’égarent par erreur sur ses minarets. Alors couvrons la Syrie rebelle de bombes — et après on s’occupera de Bachar.

Jean-Paul Brighelli

Saint-Denis frappé à la tête

Le 12 février dernier, Olivier Galzi invitait Jean-Pierre Ravier sur le plateau d’i-télé pour parler des graves dysfonctionnments de l’université de Paris-XIII, et particulièrement celui de son IUT, confisqué pendant des années par une « association » intégriste. Le journaliste en avait profité pour interviewer Samuel Mayol, directeur dudit IUT, agressé, insulté, menacé de mort pour avoir voulu faire respecter la loi dans cet IUT. J’ai évoqué cette histoire dans Liberté Egalité Laïcité — dans les bacs des libraires depuis un mois.
Plus loin dans le même livre, je racontais que fin mai, l’auditoire d’une conférence sur la laïcité, organisée à l’Assemblée Nationale par le Comité Laïcité République, avait fait une ovation debout à Samuel Mayol après son intervention — colloque dont les actes sont disponibles ici, et l’intervention de Samuel Mayol.
Or, Samuel Mayol vient à nouveau d’être agressé — 6 jours d’arrêt quand même — pendant qu’il promenait son chien — et à ce qu’en dit le Parisien, heureusement que le chien était là. Que n’a-t-il arraché les génitoires de l’agresseur !
Najat Vallaud-Belkacem et le Secrétaire d’Etat chargé des universités, Thierry Mandon (qui ça ?) se sont fendus d’un communiqué où ils « tiennent à apporter tout leur soutien au directeur ainsi qu’à ses proches dans cette nouvelle épreuve » et « souhaitent que le coupable de cette agression puisse être identifié dans les plus brefs délais afin que cessent ces agissements répétés. » On n’est pas plus chaleureux.

« Le » coupable ! L’individu — un loup solitaire, probablement — coupable de l’agression ! Et les autres ?
Je me contenterai de recopier la formule de Colomba, dans la nouvelle de Mérimée : « Il me faut la main qui a tiré, l’œil qui a visé, le cœur qui a pensé… »
Parce que « le » coupable, messieurs les Importants de la Rue de Grenelle et de la rue Descartes réunies, c’est l’islamisme, que vous laissez prospérer dans les facs en persistant à autoriser toutes les marques du fanatisme religieux ! C’est le fondamentalisme, que vous laissez se répandre, comme une tache d’encre ou une tache de sang, selon les jours, dans des banlieues (et, à Marseille, en plein centre ville) où quelques poignées de barbus et de militantes voilées terrorisent des milliers de Musulmans ! On protège Houellebecq — pourquoi pas ? Que en protège-t-on efficacement les universitaires qui se dressent contre l’hydre !
Et ce n’est pas en pondant des « communiqués » que ça changera. Il faut réécrire la loi de 1905, et compléter celle de 2004. Il faut traquer la bête immonde, comme disait Brecht. Traquer non seulement ceux qui attaquent, mais tous leurs complices, tout ce « camp du Bien » qui gémit sur l’innocence persécutée et accuse d’islamophobie tous ceux qui ont des yeux et des oreilles — Samuel Mayol était au téléphone quand il a été agressé, et l’ami à qui il téléphonait a entendu toute la scène. Au moins, on ne l’accusera pas de s’être volontairement cogné la tête contre les murs.

Jean-Paul Brighelli

En r’venant d’la manif…

N’écoutez pas les mauvaises langues : il y avait bien 15000 personnes — pas mal pour une profession saignée à blanc, KO debout, lassée d’être l’objet de tant de sollicitudes ministérielles…
Or donc, cela commença vers Port-Royal…

La foule devenait chaque instant plus compacte. Les symboles se mirent en place…

Les premiers slogans fleurissaient…

Sur le trottoir de chez Bullier, juste en face de la Closerie, d’obscurs militants attendaient le moment de se joindre au défilé…

Les officiels se concertaient avec les journalistes — les divers journaux / télé / radios envoient aux manifs enseignantes nombre de bras cassés, qui trouvèrent là l’occasion de faire valoir enfin leurs talents. Le SNES pérorait donc…

Au SNALC, le président tournait le dos à l’événement — juste pour comploter avec un individu louche et mal rasé 

 

Puis la foule, les petits, les obscurs, les sans grade, 

Et même quelques poids lourds des Lettres — un mécontemporain remarqué et remarquableune femme de Lettres comme Sainte Najat aimerait en reoncontrer plus souvent

et de la politique  NDA fut quasiment le seul — à l’exception de Pierre Laurent (PC) et de François Cocq (Parti de Gauche) : les autres sont bien trop veules / cauteleux / prudents / timorés / trop contents que le PS fasse le sale boulot à leur place…

Bref, ce fut très réussi. Quant à savoir si l’illustrissima fachina nous entendra…

Jean-Paul Brighelli, qui offre ces photos hand made à qui voudra les utiliser.

 

Du souverainisme comme souveraineté

« La souveraineté nationale appartient au peuple », dit la Constitution. Et le principe de la République est « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».
Nous avons oublié combien, à l’origine, « peuple souverain » était, plus qu’un oxymore, une provocation.
Une provocation contre tous les monarques qui avaient confisqué le pouvoir, depuis des siècles. Toutes les hiérarchies, civiles ou religieuses, qui prétendaient exercer seules le pouvoir — et dominer le peuple.
Le peuple « français », précisait la Constitution de 1946. Il a fallu l’insistance de Guy Mollet et de Jacques Soustelle — jolie association — pour que De Gaulle accepte de supprimer ce « français » qui n’est jamais que sous-entendu — et quel autre peuple pourrait prétendre à diriger la France ?
Le peuple allemand, via une chancelière qui dicte désormais sa marche à l’Europe entière ? Le petit peuple des administratifs bruxellois ? Ou le « vice-chancelier administrateur de la province France », selon le mot de Marine Le Pen à l’Assemblée européenne à Strasbourg ? Un discours particulièrement bien écrit, d’ailleurs — sans doute la raison pour laquelle Florian Philippot se frottait les mains derrière elle…

Dans les années 2000, lorsque Bush est parvenu à entraîner l’Angleterre dans le bourbier irakien, les journaux satiriques anglais puis internationaux ont ironisé sur Tony Blair, « caniche » du président américain.
Et encore, « caniche » rend très imparfaitement compte du mépris absolu du mot anglais, « french poodle » — la connotation « française », au pays du Sun et des News of the world, étant toujours une circonstance aggravante.
Le président de la République « française » vaut-il beaucoup mieux aujourd’hui ? Il pratique l’austérité souhaitée par l’Allemagne, il laisse la Grèce sombrer dans l’ornière creusée par l’Allemagne, il se coule dans les discours contradictoires de « la chancelière » (Hollande ne rajoute jamais « allemande », comme si cela allait de soi) sur les migrations. Merkel qui un jour prétend accueillir tout le monde pour mieux fermer sa frontière le lendemain. Merkel qui gère les futures retraites des Allemands, désormais incapables de se régénérer. Merkel qui dirige un pays dont la première entreprise se croit assez puissante pour trafiquer les moteurs de ses voitures — a-t-on bien mesuré ce que cela révélait de présomption et de certitude d’impunité ? Et le reste de l’Europe persiste à acheter des voitures allemandes, persuadé que les véhicules fourgués par Volkswagen ou Opel sont bâtis comme des chars Tigre…

Alors oui, et dix fois plutôt qu’une : il faut très urgemment revendiquer et rétablir la souveraineté française — et cela s’appelle le souverainisme. C’est le mot autour duquel tournent aujourd’hui les commentateurs, qui croient, ou s’efforcent de croire, comme Hollande, que se dissimulent forcément derrière ce mot des intentions obscures ou nauséabondes.
Un mot que les plus courtisans, à l’exemple de François Hollande lui-même dans sa réponse à l’Assemblée, assimilent au « populisme ». Sans se rendre compte que dans « populisme », il y a justement « peuple », et que tous ces petits marquis européens qui tentent de confisquer la souveraineté du peuple, parce qu’ils se croient seuls légitimes, pourraient bien finir un jour, eux aussi, à la lanterne.

Je soulignais ici-même la semaine dernière que ce sont là des mots qui fâchent. Le peuple, ce sont tous les obscurs pour lesquels Vallaud-Belkacem fabrique en ce moment le collège de niveau zéro. Tous les sans-grade pour lesquels Emmanuel Macron ré-invente un libéralisme débridé. Le peuple est capable d’arracher la chemise d’énarques insouciants et grassement payés pour lesquels quelques milliers d’emplois sont une ligne à rayer sur un livre de comptabilité. Le peuple est capable de renvoyer tous ces grands nuisibles à leurs chères études — samedi prochain en défilant à Paris contre la réforme du collège, en décembre en exerçant sa souveraineté et en votant pour des souverainistes, et en 2017 en éradiquant la caste qui lui a confisqué le pouvoir. Le peuple est capable de récupérer le pouvoir que de grands inutiles exercent en son nom et dans leur intérêt.
Sinon, ça se passera dans la rue — et on va en arracher, des chemises !

Jean-Paul Brighelli

Molière était-il Charlie ?

Rappelez-vous :

DOM JUAN.- Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins ; ah, ah, je m’en vais te donner un Louis d’or tout à l’heure[, pourvu que tu veuilles jurer.
LE PAUVRE.- Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
DOM JUAN.- Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un Louis d’or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.
LE PAUVRE.- Monsieur.
SGANARELLE.- Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal.
DOM JUAN.- Prends, le voilà, prends te dis-je, mais jure donc.
LE PAUVRE.- Non Monsieur, j’aime mieux mourir de faim.]
DOM JUAN.- Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité…

(Dom Juan, Acte III, scène 2).

C’est une scène à la fois centrale et emblématique, et à ce titre, je crois que je l’ai évoquée chaque année depuis quarante ans que je fais ce métier. En expliquant à chaque fois ce que signifiait en 1665 ce mot de « jurer » — jurer le nom de Dieu, blasphémer.
Avec des succès divers, et que je ne peux imputer ni à mon incompétence (qui est globalement restée la même, en tout cas en ce qui concerne l’enseignement de la littérature) ni à une difficulté particulière du texte, qui n’a pas varié. Ni même à l’évolution du savoir des élèves, quoi que l’on ait fait pour le réduire à ce « socle commun » qui ressemble à de la culture comme mon dos ressemble à la lune.
En fait, tout a tenu à chaque fois à la culture acquise des élèves (celle qui ne s’enseigne pas, celle avec laquelle ils arrivent à l’école, par opposition à la culture apprise).

En Normandie, à la fin des années 1970, personne ne comprenait vraiment cette obstination du pauvre à refuser un louis d’or (une somme invraisemblablement élevée, expliquais-je, et un objet — une pièce d’or — qu’un pauvre avait vraisemblablement aucune occasion de voir dans sa vie, sinon de loin). À Versailles, au début des années 1980, le blasphème était ressenti, mais d’assez loin : les cathos même intégristes ne s’offusquent guère d’un juron bien senti, et cela fait des lustres que « nom de Dieu ! » n’est plus un péché mortel. Lorsque je leur expliquais que passée la première représentation Molière (et surtout, abusivement, sa veuve) coupa quasiment toute cette scène, ils haussèrent les épaules : leur foi, lorsqu’elle subsistait autrement que comme grimace versaillaise, ne s’arrêtait pas à de semblables peccadilles. Qu’Armande ait fait réécrire toute la pièce en vers par Thomas Corneille ; que ce fût cette version sans intérêt que l’on ait jouée jusqu’au milieu du XIXème siècle ; que des coupes frileuses (voir par exemple ce que j’ai mis ci-dessus entre crochets, dont la suppression vide la scène de tout son sens) subsistassent dans toutes les éditions jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale — Saint Pétain, priez pour nous ! —, tout cela leur paraissait quelque peu caricatural : c’étaient des chrétiens modernes.
Puis j’enseignai douze ou treize ans dans les banlieues déshéritées de la couronne parisienne — aux Ulis, à Montgeron, à Corbeil. À des classes qui rassemblaient divers partisans déclarés du GIA et du FIS (c’étaient pendant les années de plomb de l’Algérie), en tout cas une majorité de Musulmans — que j’ai retrouvés ensuite à Montpellier (au lycée Mermoz plus qu’au lycée Joffre, selon une ségrégation habile) et bien sûr à Marseille.
Et là, je peux le dire, « jurer » au sens de « blasphémer » n’était pas pris à la légère. La scène condamnait Dom Juan — et Molière — aux yeux de ces jeunes imbéciles.

Quand des dessinateurs ou des intellectuels défendent le droit au blasphème, ils ne parlent pas de la même chose que les apprentis djihadistes qui les tuent parce qu’ils ont blasphémé. Je pourrais proférer — et cela m’est fréquemment arrivé en classe, pour tester les élèves — des imprécations monstrueuses qui ne me paraissent pas telles puisque pour moi, ce sont juste des suites de mots sans autre signification que celle du dictionnaire — « bordel à cul de vierge enceinte » ou « Mahomet poil au vier », comme on dit à Marseille. Regards outrés des unes et des autres — stupéfaction de ma part devant des réactions qui me paraissent hors de saison.
Je préfère ne pas imaginer la réaction des futurs petits Syriens balancés dans les classes françaises à qui on va expliquer Molière…
C’en est d’ailleurs touchant, de constater combien des populations encore enfouies dans le fanatisme comprennent les intentions de Molière mieux que nos modernes incroyants « de souche », pour parler comme les épigones du FN. Et leur réaction, en retour, me permet à moi de saisir à plein l’audace de Molière, balançant à des spectateurs effarés cette incongruité majeure — et risquant tout simplement sa peau : il y eut dès 1665 bien des bonnes âmes pour réclamer pour lui le bûcher — et ce n’était pas une métaphore, Louis XIV venait de faire brûler Claude Le Petit, un jeune poète (après étranglement, quand même) pour quelques vers licencieux.

Cette scène met en lumière, à mon sens, le problème majeur qui hante aujourd’hui l’actualité.
Par « respect » pour les superstitions de tel ou telle, dois-je cesser de parler de Molière, ¬ comme certains collègues ne parlent plus de Corneille sous prétexte que l’on tue des Maures dans le Cid, ce qui contriste certains de leurs élèves ? Mais alors, jusqu’où déplacer le curseur ? Ne plus faire lire Montesquieu ou Voltaire, parce qu’ils utilisent le mot « nègre » ? Ne plus parler de toute cette littérature où des messieurs très bien évoquent les « objets » de leurs amours ? Dès que l’on prend en compte les revendications du politiquement correct et les critères du Camp du Bien, on ne s’en sort pas. On s’assoit sur la culture. On la nie. On l’éradique.
Reste la seconde hypothèse. Je suis en France, je suis un prof français, je suis spécialiste de littérature française, et c’est aux élèves, tous les élèves, de venir dans mon champ culturel. Parce que je suis la culture dominante, et que mon boulot, c’est justement de leur apprendre — à tous — les règles d’une société gréco-latino-judéo-chrétienne et largement agnostique. Et que je n’ai pas à « respecter » les superstitions des uns et des autres dans le contexte étroit d’un enseignement laïque — ni, à vrai dire, si j’avais un quelconque pouvoir, dans le contexte plus large d’une rue elle aussi laïque. Oui, c’est aux élèves de laisser leurs croyances à la porte du lycée comme les filles y laissent leurs voiles, c’est à eux d’apprendre, comme le dit très bien Isabelle Adjani dans la Journée de la jupe, flingue au point, que Molière s’appelait Poquelin, et que ce n’est pas tout à fait un hasard si à la fin de la scène Dom Juan donne quand même son louis au Pauvre — « pour l’amour de l’humanité » et non pour l’amour de Dieu : dans quel monde vivons-nous pour qu’une transgression du XVIIème siècle qui se résolvait en acte d’humanité soit encore vécue, au XXIème, comme un blasphème susceptible d’excuser des actes de barbarie ?
Et si cela continue à choquer les élèves, ma foi, tant pis ou tant mieux. L’enseignement ne se nourrit pas d’eau tiède.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je travaille en ce moment sur le Voyage au bout de la nuit. Parce que Céline est un formidable écrivain, que Philippe Muray a écrit sur lui des pages saisissantes (par exemple ici), et que le ministre (Frédéric Mitterrand) qui crut bon de déprogrammer les manifestations qui devaient célébrer le cinquantenaire de la mort de Louis-Ferdinand Destouches est un bélître — comme aurait dit Molière. Et pour leur faire comprendre que malgré Bagatelles, Céline était peut-être moins antisémite que Zola.
À ce propos, très belle BD sur le Céline d’Un château l’autre — la fuite à Baden-Baden et Berlin dans les décombres de la Collaboration. Ça s’intitule la Cavale du docteur Destouches, c’est scénarisé par le comédien Christophe Malavoy, et dessiné par Paul et Gaétan Brizzi. Un très beau graphisme, et une utilisation intelligente des imprécations céliniennes. Chez Futuropolis.