Requiescat…

Pour Ch***.

J’ai un souvenir personnel lié à Johan Cruyff, qui vient d’accéder au paradis des fumeurs.
C’était début juillet 1974. La Coupe du monde de foot se déroulait en Allemagne, mais les pays-Bas, emmenés par Cruyff, venaient de battre le Brésil. Bref, les derniers rounds s’anonçaient ouverts et passionnants.
Je n’étais déjà pas un supporter de foot bien constant. J’ai choisi de partir en vacances avec deux copains — Italie, Yougoslavie, et Roumanie — le but final étant la Turquie.
Le 4 juillet, nous entrâmes en Roumanie — trois types assez chevelus au volant d’une Coccinelle Volkswagen jaune qui devait rendre l’âme un peu plus tard — but that’s another story.Si ! C’est moi, en 1974 — quelques jours après les faits relatés ci-dessous. À l’ombre de la statue d’Aristote. Le copain qui l’a prise a judicieusement griffonné, au dos : « Quel minus ! »

La Roumanie était alors sous Ceaucescu, que l’on se plaisait à décrire, en Occident, comme un dirigeant démocratico-compatible. Je peux témoigner que Bucarest était un modèle d’architecture stalinienne, que la plupart des routes, non goudronnées, étaient sillonnées par des carrioles à chevaux montées sur des pneus, et que les Tziganes y étaient moins considérées que les rats (sur ce dernier point au moins, il semble que rien n’ait changé).
Nous sommes d’abord montés au nord, à Timisoara — qui devait s’illustrer beaucoup plus tard avec des exhibitions de cadavres bidonnés dont le pseudo-meurtre, attribué aux troupes du dictateur, devait contribuer puissamment à sa chute et à son exécution. Puis nous sommes redescendus vers Orșova — j’avais un souvenir lointain d’un cours de géographie sur les Portes de fer, un défilé étroit où s’engouffrait spectaculairement le Danube.
En fait de spectacle, on avait construit là un grand barrage qui avait noyé la ville basse et ralenti considérablement le cours du fleuve. Le cours de géo était, à revoir.
Nous étions le dimanche 7 juillet. Notre souci premier fut de trouver une télé disponible.
Il y en avait une — en tout et pour tout apparemment — dans une sorte d’hôtel-restaurant où toute la bourgade se retrouva le soir pour assister à la finale — Pays-Bas / Allemagne fédérale, Johan Cruyff et Johnny Rep contre Gerd Müller et Franz Beckenbauer. Cent personnes peut-être agglutinées autour d’un poste en noir et blanc dont la réception était aléatoire.

J’ai repéré une jolie petite blonde, malheureusement affectée d’un colosse barbu. Dans les vingt ans l’un et l’autre. La fille était vraiment mignonne, mince, délicate, sylphide. Son compagnon était l’un de ces barbares prêts à envahir Rome comme l’outre-Danube en a fourni quelques millions vers le Vème siècle.
Pendant ce temps, Gerd Müller, en fin de première mi-temps, réduisait à néant les espoirs hollandais. Cruyff eut beau essayer et essayer encore, tout ce qu’il récolta, ce fut la distinction de meilleur joueur du tournoi — ce qui témoignait d’un sens esthétique certain : oserait-on encore aujourd’hui couronner un perdant ? Mais il débordait de classe…
Pendant ce temps, nous nous rapprochâmes de la belle jeune fille — elle avait les cheveux presque blancs à force de blondeur —, qui à vrai dire faisait de son mieux pour se rapprocher de nous.
Tout nous désignait comme des Occidentaux affreusement capitalistes — nos cheveux longs, nos barbes de hippies, nos jeans, et l’appareil-photo que l’un d’entre nous portait sans cesse en bandoulière. Le contact s’établit vers la fin du match.
Il s’avéra qu’ils étaient Allemands de l’Est en vacances. Obsédés par un seul souci : passer à l’Ouest.
Nous ignorions à peu près l’allemand, ils baragouinaient l’anglais, nous étions jeunes les uns et les autres (j’avais vingt ans et n’en déplaise à Paul Nizan, je ne laisserai personne dire que ce n’est pas le plus bel âge de la vie — comme tous les âges qui suivent, d’ailleurs). « We are slaves », dit le jeune Allemand.
Ils comptaient traverser le Danube à la nage — nous allâmes jusqu’à leur offrir les palmes, les masques et les tubas dont nous étions pourvus, mais ils avaient déjà prévu le coup. Leur problème était d’être réceptionnés de l’autre côté, sur la rive yougoslave (Tito, qui était toujours en vie, jouait habilement les non-alignés et avait placé son pays à cheval sur le rideau de fer).
Qu’à cela ne tienne : nous nous mîmes d’accord, et le lundi matin nous repassâmes la frontière. Les douaniers roumains trouvèrent fort suspecte notre hâte à quitter leur miraculeux pays, et nous fouillèrent, nous et la voiture, avec l’obstination d’un garagiste soucieux de débusquer une panne introuvable.
Nous avons erré sur la rive yougoslave durant toute la journée, et le soir, vers minuit, nous sommes descendus sur la rive du grand lac de tenue, en un point concertés d’avance. Les deux Allemands devaient se mettre à l’eau en amont, et jouer avec le courant pour dériver vers l’aval tout en franchissant la frontière immatérielle au milieu du fleuve. Presque deux kilomètres à nager.
Nous n’avions pas de jumelles, mais l’objectif de 200 mm de l’appareil-photo nous fournit un aperçu très suffisant de ce qui se passait.
Nous avions remarqué tout au fil de la journée le manège des vedettes de surveillance de l’armée roumaine, qui quittaient le barrage et remontaient jusqu’au point où les falaises resserrées des gorges rendaient tout passage impossible. Puis elles redescendaient, pour remonter, de quart d’heure en quart d’heure. Quand on habite un paradis socialiste, on fait de son mieux pour que ses concitoyens — les ingrats ! — ne le quittent pas.

Sans doute se sont-ils mis à l’eau à l’heure. Sans doute ont-ils nagé conformément au plan. Vers minuit et demi, une vedette qui remontait, tous phares allumés, les saisit dans son faisceau. Il n’y eut pas de sommations : les soldats tirèrent à la mitrailleuse lourde sur les deux Allemands — j’avoue que j’ai longuement cauchemardé, par la suite, à l’idée des dégâts que pouvaient faire des balles de M66 (le nom roumain de la PK) de calibre 7,62 à 650 coups/minute sur l’organisme fragile de ma naïade blonde.
Nous étions figés d’horreur. Nous avons vu les soldats récupérer, à l’épuisette, ce qui restait de nos deux Allemands.
Puis les projos se sont braqués sur nous — forcément, quand quelqu’un traverse, il faut bien que quelqu’un l’attende.
Il y avait des saules étroits et des aulnes sur le bord du lac. Nous ont-ils vus ou non ? Sans doute ne tenaient-ils pas à créer un incident frontalier avec Tito, qui n’était pas toujours aimable. La vedette a fait demi-tour, en ramenant les débris ramassés vers le poste du barrage. Les poissons carnassiers du Danube ont sans doute fait bombance avec ce qu’ils n’avaient pas repêché.

Nous sommes remontés vers la Coccinelle, et sans mettre immédiatement les phares, nous sommes repartis vers le sud, la Macédoine et la Grèce au petit matin.
Plus tard dans ce même été, nous nous sommes retrouvés coincés entre l’armée turque et les chars grecs — l’affaire de Chypre débutait. But that’s another story.
Et pendant ce temps, Cruyff ruminait sa défaite — mais après tout, il avait remporté la Coupe d’Europe des clubs en 1971, 1972 et 1973, la main passait aux Allemands et au Bayern. La réunification était encore lointaine.

Jean-Paul Brighelli

Turqueries

Pacha, ce n’est pas du tout ce que vous croyez.
Vous en étiez restés au pacifique Haroun el-Poussah, calife de Bagdad sans cesse menacé par les menées de l’ignoble vizir Iznogoud. Un pacha débonnaire, enfoncé dans son sopha, plus porté sur la sieste que sur le pal. Mais c’était dans les années 1960, sous la plume conjointe de Tabary et de Goscinny. Des Turcs à l’époque on ne savait pas grand-chose, sinon ce qu’en racontait la tradition scolaire — les « turqueries » sont un genre en vogue entre 1660 et 1750, en gros du Bourgeois gentilhomme aux portraits de la Pompadour puis de la Du Barry en sultanes sous le pinceau de Van Loo, en passant par Montesquieu (les Lettres persanes) et Crébillon (le Sopha).
Evidemment, il y avait eu, longtemps avant (vers 1480), l’extraordinaire portrait de Mehmet II par Bellini. Le peintre vénitien avait parfaitement saisi, en un profil acéré, ce que le sultan suprême avait en lui de cruauté implacable et d’autocratisme pas du tout éclairé.

Enter Erdogan.
Ce brave garçon massacreur de son propre peuple, négationniste impénitent, acheteur du pétrole vendu par l’Etat islamique, museleur de presse et ami des femmes a compris que le XXIème siècle reformerait les empires : Deng Xiaoping l’avait saisi l’un des premiers, Poutine n’est pas en reste, et Erdogan rêve de remembrer l’ancien domaine ottoman, du Bosphore à Alger en passant par Aqaba et Damas. Les Américains, qui se croyaient maîtres du monde, restent perplexes devant cette résurrection d’entités politiques qui existaient quand les Etats-Unis n’étaient peuplés que d’Indiens et de bisons. Quant aux Européens, ils n’ont jamais été un empire — et je crois profondément que c’est le vice de naissance de l’Europe, qui a refusé d’être politique, pour ne pas contrarier les rêves de grandeur des Prussiens qui remontaient et des Français qui descendaient — les Italiens ont payé pour voir, sous Mussolini, ce que coûtaient les rêves impériaux, et les Espagnols sont hors jeu depuis les Traités de Westphalie (1648) et des Pyrénées (1659) — ça date…
Du coup, quand l’Europe négocie avec un vrai sultan, elle n’y comprend rien et se laisse rouler dans la farine. Nous cédons au chantage d’Erdogan en lui offrant six milliards (« un acte de solidarité », a dit Hollande qui n’en rate jamais une) pour qu’il gère les réfugiés syriens, tout en lui garantissant un prochain succès dans les négociations d’entrée de la Turquie dans l’Europe : si ça se fait, le rêve lointain des pachas, qui s’était brisé à Lépante en 1571 et devant Vienne à plusieurs reprises (1529 et 1683, entre autres) prendra réellement corps, et 75 millions de Turcs accèderont librement à l’UE — l’une des exigences d’Erdogan est la suppression des visas pour ses concitoyens d’ici le mois de juin. Devant une telle invasion, le « grand remplacement » cher à Zemmour nous semblera de la roupette de samsonite — pardon, de la roupie de sansonnet. Avec un peu de chance cela coïncidera avec la mort de Bouteflika, qui amènera en Algérie une instabilité comparable à celle que la mort de Tito a provoquée en ex-Yougoslavie, et un ou deux millions d’Algériens viendront goûter l’hospitalité marseillaise.
Marseille où les Kurdes (enfin, ce qu’il en reste) protestent chaque jour (ci-dessus, à la gare Saint-Charles) contre la terreur instaurée par notre aimable pacha dans son propre pays. Sans compter que sur la question, Erdogan ne manque pas de donner à l’Europe des leçons de respect qui augurent bien de sa future présence à Bruxelles. Heureusement que quelques attentats viennent miraculeusement, à chaque fois, lui donner des motifs d’indignation. Quand je pense que les rumeurs de complot sur le 11 septembre continuent à aller bon train, et qu’il ne se trouve personne en Occident pour suggérer que les attentats d’Istanbul confortent merveilleusement l’intransigeance du calife des califes… Je sais bien que les Kurdes ne sont pas des enfants de chœur, que le PKK est classé « organisation terroriste », etc. — mais ils sont en première ligne contre l’Etat islamique, et contre son allié turc, et cela pour l’instant doit l’emporter sur toute autre considération.
L’Europe n’a rien à faire avec la Turquie d’Erdogan — sinon protéger les populations qu’il bombarde chaque jour avec obstination. Elle n’a pas à embrasser un islamiste assumé — ou bien elle devrait lui envoyer des émissaires féminines, pour voir si notre pacha fondamentaliste leur serre la main, lui. L’Europe n’a pas à payer Erdogan pour qu’il conserve quelques migrants — tout en continuant à forcer la Grèce à en accepter toujours davantage sur son sol. L’Europe doit aider ceux qui se battent contre le fascisme noir de ceux qui se rêvent califes et s’assoient sur la démocratie.
Et nous, nous ne devons pas soutenir l’Europe de Donald Tusk et de Jean-Claude Juncker — ou d’Angela Merkel et de François Hollande. Faire les « Etats-Unis d’Europe » selon le vieux rêve de Hugo, ce n’est pas baisser culotte devant le nouvel impérialisme ottoman — ce n’est jamais une bonne idée devant des empaleurs.

Jean-Paul Brighelli

Immigrant Song

Il y a quelques mois, une petite fille de ma connaissance a vu entrer dans sa classe de CP un monsieur très poli qui passait demander combien d’enfants, parmi les présents, étaient d’origine étrangère — spécifiquement, turcs (ils forment dans la région en question l’essentiel de l’immigration récente).
« Bonne idée », lui dis-je. « Ils viennent d’arriver en France, ils ont besoin d’apprendre le français — ils ont besoin de bien plus de cours de français que toi. »
- Pff, me répondit-elle avec le mépris instinctif des gosses intelligents pour les adultes imbéciles. Pas du tout. Le monsieur passait pour leur faire donner des cours de turc.
- Bon sang, mais c’est bien sûr ! m’écriai-je alors. L’ELCO !
- L’aile quoi ? s’enquit-elle.

L’ELCO (Enseignements de Langue et de Culture d’Origine) est un organisme dépendant du Ministère de l’Education qui le présente sur son site. Il a pour mission, comme son nom l’indique, d’ancrer les enfants étrangers (qui ont l’un ou l’autre de leurs parents d’origine étrangère) dans leurs langue et culture d’origine. Pas de leur apprendre la langue du pays où ils sont, non : celles du pays où ils ne sont plus.
J’entends déjà les réactionnaires, nombreux parmi mes lecteurs, s’écrier : « Encore un truc inventé par les socialos ! »
Pas du tout : l’initiative en revient à Lionel Stoléru, l’un des dangereux gauchistes qui grenouillaient dans l’entourage de Valéry Giscard d’Estaing en 1974 — René Haby, l’homme du « collège unique », en était un autre. Qu’il fût lui-même d’origine roumaine n’avait rien à voir avec cette initiative : il s’agissait à l’époque de préparer lesdits enfants à un retour dans leur pays d’origine. Stoléru fut d’ailleurs à l’initiative du « million » (10 000 francs) offert à tout immigré consentant à rentrer « chez lui ». C’est à ce titre que cet enseignement reçut l’adoubement des autorités européennes en 1977.
Mais voilà : les choses ont légèrement changé depuis la fin des Trente Glorieuses. D’ailleurs, au moment même où Stoléru rêvait d’inciter les immigrés à rentrer chez eux, Giscard, Chirac et Durafour (autres dangereux agitateurs) instituaient le regroupement familial (décret du 29 avril 1976). L’idée que les travailleurs étrangers rentreraient dans leurs mères patries respectives prenait l’eau — bientôt on allait inventer le mot « beur », (1982) puis de jolies expressions comme « immigré de seconde génération », comme s’il s’agissait d’un stigmate à se transmettre (auquel cas je suis un « immigré quatrième génération », quelque chose comme un octavon).
Bref, les immigrants d’aujourd’hui ont vocation à rester ici — on le leur reproche assez, et les élections partielles allemandes n’ont pas manqué de le faire savoir à Angela Merkel. Savoir si c’est ou non une bonne chose n’est pas mon propos — et j’ai dans l’idée que l’analyse serait complexe. Mais au moins, qu’on leur donne les moyens de s’intégrer ! Qu’on leur apprenne le français — à marches forcées s’il le faut ! Qu’on leur explique que la culture française se fonde sur le respect des femmes — qui ne sont pas uniquement destinées par Allah à faire des enfants, comme a bien voulu le rappeler le Pacha ces jours-ci en expliquant que la femme n’est décidément pas l’égale de l’homme ! Qu’on leur enseigne la culture française — Montaigne et l’Humanisme, Voltaire et les Lumières, Maupassant et le scepticisme, Camus et Sartre, Jean Passe et Desmeilleures.
La Révolution en 1791 voulait isoler les enfants de leurs parents, pour leur apprendre plus vite les mœurs républicaines. Ma foi, c’est une idée que l’on pourrait creuser, si l’on veut intégrer les petits immigrants récemment arrivés — et à ceux arrivés depuis lurette, vu l’état de l’Ecole et de l’ELCO : tout le monde avait remarqué, bien sûr, que cet acronyme ressemble beaucoup à un anagramme, même si l’action de cet organisme ressemble fort, aujourd’hui, à de l’intoxication culturelle.
Le défunt Haut Conseil à l’Intégration (qui a été si opportunément été remplacé par l’Observatoire de la laïcité de notre bon ami Jean-Louis Bianco) avait dans ses ultimes soubresauts, avant de succomber aux coups redoublés de Jean Baubérot, l’homme qui aime les congrès de l’UOIF, et de Jean-Loup Salzmann, l’homme qui ne déteste pas les salafistes de Paris-XIII, émis de fortes réserves sur l’activité réelle des enseignants mandatés par l’ELCO. Le JDD, qui s’était procuré la dernière étude du HCI, racontait en mars 2015 que les 92 500 éèves concernés (dont 87 000 dans le Primaire) recevaient, en même temps que des cours d’arabe et de turc, un enseignement fondamentaliste peu en accord avec la laïcité française (ni d’ailleurs avec la laïcité turque, celle sur laquelle s’assoit présentement Erdogan avec la bénédiction des autorités européenne — j’y reviendrai dans une prochaine Chronique). « Susceptibles de renforcer les références communautaires, les Elco peuvent conduire au communautarisme. Certains interlocuteurs craignent même que les Elco deviennent des « catéchismes islamiques » », écrivent les rapporteurs. Les auteurs se sont en effet étonnés du contenu du guide de l’enseignant édité en 2010 par le ministère de l’Éducation turc et en usage auprès de certains enseignants de langue et culture d’origine. « Ainsi le chapitre V de cet ouvrage intitulé « Foi, islam et morale » insiste sur l’importance de croire en Allah, un des principes de la foi, et sur la nécessaire acquisition par les élèves d’une bonne connaissance de la vie du prophète Mahomet dont l’importance doit être mise en valeur. »
Les enseignants de l’ELCO sont sous la responsabilité des instances académiques, mais payés par les ambassades des pays d’origine : vu ce que sont aujourd’hui les gouvernements algériens ou turcs, on se doute que ce n’est pas Kamel Daoud qui est chargé de cours pour l’ELCO.

Autant être clair. Je suis absolument favorable à des cours supplémentaires de Français pour les migrants — de toutes origines. Langue et culture — Ronsard et les rillons de Tours, Pagnol et la bouillabaisse, Maupassant et les huîtres, « mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés », Vigny et le cognac (il en produisait), Montaigne et le foie gras, Dumas et le reste. Mais pas à ce repliement sur soi que constitue cet enseignement de l’ELCO — cette incitation à l’identité communautaire et communautariste, qui a donné si aisément du grain à moudre à des maires FN qui sans ça n’auraient su quoi dire. Ainsi David Rachline s’est déclaré hostile à la mise en place de cours d’arabe dans une école primaire de sa ville pour les enfants issus de l’immigration — une belle occasion pour lui de surfer sur les « principes républicains ». Bruno le Maire de son côté a demandé la suppression de l’ELCO — sans résultat jusqu’à aujourd’hui : on continue à trier dans les écoles les petits migrants auxquels on va donner tous les moyens d’en rester là — à leur place.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’emprunte le titre à une chanson de Led Zeppelin, sans qui le rock en serait resté à be-bop-a-lulla.

Le Maître du double langage

J’aime bien Philippe Meirieu : c’est un instrument utile, une boussole qui n’indique jamais le nord. Utile mais pas forcément précieux, car il n’indique pas toujours le sud, ce qui le rendrait indispensable : il est le grand spécialiste de la pensée contournée, dissimulée, fausse dans son essence mais assez tartuffe dans son expression pour tomber, parfois, presque juste — mettons au nord-est.
Le Causeur du mois de mars (en vente dans tous les kiosques, courez l’acheter) sous un titre de couverture qui m’a alléché d’emblée (« Profs, ne lâchez rien ! ») a donc interviewé cet objet introuvable digne du catalogue de Carelman, qui conformément à sa nature a biaisé, protesté et travesti sa vérité de façon à paraître moins malséant qu’il n’est. Mais voilà : on ne trompe pas les vrais pédagogues.
Toutefois, comme il est parmi mes lecteurs des habitués qui ne sont pas enseignants et ne s’intéressent que de loin aux conditions historiques qui, de Meirieu à Vallaud-Belkacem en passant par Jospin, Fillon, Lang et Chatel, ont rendu possible le désastre, je me suis permis une explication de texte — à partir des affirmations les moins entachées de vergogne, une qualité dont notre Primat des Gaules (gardois d’origine, il est lyonnais d’adoption) se passe aisément.

Chez Meirieu (il a coupé sa moustache il y a quelques années, comme un que je connais — nous sommes l’un à l’autre des Némésis impitoyables en miroir), c’est l’appropriation des mots qui est l’élément le plus remarquable. Prenez « pédagogie du chef d’œuvre », expression empruntée à la geste du compagnonnage : qui se douterait que cette expression hautement recommandale est revendiquée comme source des Travaux Personnels Encadrés, cette plaisanterie qui permet aux élèves, en recopiant la copie du copain qui a recopié Wikipédia, d’obtenir à coup sûr une excellente note qui gonflera leur moyenne, et dont notre augure affirme être le père ?
Ce n’est pas un point de détail : les TPE sont l’ultime manifestation de cette idéologie constructiviste (l’élève construit lui-même ses propres savoirs, comme Pascal a retrouvé par lui-même les douze premiers principes d’Euclide — mais voilà, tous les « apprenants » ne s’appellent pas Blaise) qui mit jadis, quand Jospin nous a pondu sa loi (juillet 1989), « l’élève au centre du système » et Meirieu en gloire à l’IUFM de Lyon, par la grâce du ministre qui n’avait rien à refuser à son inspirateur.
Le constructivisme, c’est ce rousseauisme de bazar qui jadis inspira Joseph Jacotot (1770-1840), ancêtre de tous les pédagos modernes, l’homme qui voulait des maîtres ignorants qui ne gâcheraient pas par leur savoir arbitraire l’excellence spirituelle d’Emile — pour les pédagos tous les élèves s’appellent Emile, même ceux qui se prénomment Kevin. L’ignorance du maître est émancipatrice — qui l’eût cru, Lustucru ? Et l’apprenant ne construit que sur nos ruines — alors que nous pensions prendre le nain qu’il est sur nos épaules de géants, selon la belle expression de Bernard de Chartres rapportée par Jean de Salisbury (voilà, je suis un maître à l’ancienne, je ne répugne pas à la transmission des savoirs, pouah !).
« J’ai toujours promu une pédagogie de l’excellence contre une pédagogie de l’élitisme, qui réserve l’excellence à quelques-uns », dit le prophète : ah oui, quand je pense à la liste des pédagogues qui se réclament de leur maître vénéré, de Frackowiak — encore un qui m’adore — à Zakartchouk (l’un des maîtres à penser des nouveaux programmes du collège), sûr que l’excellence parle, et parle haut ! Mais Meirieu a réponse à tout : « Vous ne pouvez pas empêcher quelqu’un de se réclamer de vous approximativement… » Prenez-vous ça dans les dents, imitateurs qui occupez depuis si longtemps la rue de Grenelle : sans doute les réformes que vous avez lancées en pensant rendre hommage au Maître le défrisent, au fond. L’excellence ! Quand je pense qu’il a essayé de me dégommer chaque fois que j’ai assigné à l’Ecole la tâche d’amener chacun au plus haut de ses capacités !
Mais voilà, sous Meirieu pointe la figure tutélaire de Bourdieu. Elisabeth Levy a beau jeu de rappeler à son interlocuteur qu’il a affirmé récemment que « les classes bilangues et les heures de latin profitent aux meilleurs élèves, souvent issus des milieux favorisés : les supprimer ou les réduire pour augmenter les heures d’accompagnement personnalisé, qui diminuent l’échec scolaire d’élèves souvent issus de familles défavorisées, est une mesure de justice sociale ». Meirieu nous refait le débat de 1791-93 entre Condorcet (chantre de l’école de l’excellence) et Le Peletier de Saint-Fargeau, que soutenait Robespierre et qui voulait écraser les mieux lotis au plan intellectuel pour donner aux moins aptes le temps de les rattraper, comme le raconte Franck Lepage dans un sketch hilarant sur les rapports de l’Ecole et du parapente. Meirieu, c’est la pensée jivaro revenue d’entre les morts — le genre d’égalitarisme dont raffolait la Révolution, qui étêtait volontiers, comme on sait. Meirieu, ancien des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes et qui ne les a jamais reniées, au point de se rendre régulièrement chez les parpaillots de Dieulefit pour y faire des conférences pleines d’onction pédagogique, a toujours plaidé pour la mise à niveau — au plus bas, si possible — de tous les élèves.
Je ne chercherai pas à savoir la part de complexe dans une telle attitude — je m’en fiche qu’il ait raté tel ou tel concours, ce ne sont que des étiquettes. Mais ce que je sais, c’est que dans un monde hautement concurrentiel, nier la compétition sous prétexte d’égaliser les conditions intellectuelles n’est pas d’une habileté confondante.
Mais Tartuffe plaide le blanc et le noir avec un culot d’enfer, il est le maître du double langage : « L’égalitarisme est condamnable quand il aboutit à un nivellement par le bas ». Comment faire pour égaliser par le haut ? « Le socle commun de connaissances, de compétences et de culture constitue un progrès… »
J’en connais qui frémissent en lisant ces lignes… Certains pour lesquels l’idéologie des « compétences » (décidée sous Lang, promulguée par Fillon, tant les ministres de droite comme de gauche sont inféodés aux lubies pédagos, dont le dernier avatar dirige aujourd’hui la DGESCO, comme le raconte Causeur dans un beau portrait de l’inénarrable Florence Robine) fut le dernier clou vissé sur le cercueil de l’école. Parce que les compétences (toujours « en cours d’acquisition », il ne faut désespérer ni Billancourt ni Saint-Denis) ne sont pas des savoirs, mais devraient être des pré-requis. Des capacités à maîtriser fin CP, et qui permettraient d’accéder aux savoirs complexes. Mais nous n’en sommes plus là : la division s’apprend en CM2, et 18% des élèves de Sixième ne savent pour ainsi dire pas déchiffrer. Du coup, on conseille depuis quelques années aux enseignants de ne pas faire lire les élèves à voix haute, « afin de ne pas les humilier ». Sûr que les 150 000 mômes de la génération Meirieu qui sortent du système scolaire chaque année fin Troisième auront appris à lire et à écrire par la magie du Saint-Esprit — même que c’est pour ça qu’on les embauche dans les abattoirs du Neubourg et d’ailleurs. Et qu’importe s’il y a quatre ans ce même Meirieu s’emportait contre « l’idéologie de la compétence » !
« Et je découvre aujourd’hui, à l’université, des étudiants dont le français est… assez catastrophique », avoue notre professeur es sciences de l’éducation. Responsabilité zéro : « Si l’école ne nourrit pas l’imaginaire des jeunes avec de beaux textes, il ne faut pas s’étonner que ceux-ci se nourrissent de la culture à bas prix que leur propose le marché ». Il a oublié que Rousseau déconseillait La Fontaine. Il a surtout oublié qu’il a conseillé, lui, d’apprendre à lire dans les modes d’emplois d’appareils ménagers — il l’a si bien conseillé qu’il feignait de s’en vouloir, en 1999, dans une interview au Figaro. Mais trop tard, trop tard pour que ses « disciples » redressent la barre et en reviennent à la méthode alpha-syllabique au lieu de se ruer sur l’idéo-visuelle de Foucambert et d’Eveline Charmeux — improprement appelée « méthode globale » alors qu’elle est juste a License to kill.
Dernier point — vous découvrirez le reste par vous-mêmes : la question de la notation. D’un côté il est « scandaleux » que l’on « mette 5/20 à une copie bâclée et qu’on en reste là » — mais par ailleurs, « les notes permettent toutes les manipulations » : « Je suis donc pour une évaluation par modules dans laquelle il faudrait acquérir tous les modules sans exception » — outre que c’est une invraisemblable usine à gaz, je sens que certains vont stationner longtemps en Sixième dans telle ou telle matière…
Allez, je cesse de m’esbaudir. Achetez Causeur — pas pour Meirieu, qui est un épiphénomène dont il ne restera rien dans dix ans, mais pour l’ensemble du dossier Ecole qui est très sérieux (voir la belle interview de l’ancien recteur Alain Morvan), pondéré et assez bien informé — même si le « lycée unique » est déjà là, mis en place par Chatel, que Vallaud-Belkacem a voulu rattraper par le bas — et elle y est arrivée, ça, c’est bô, et égalitariste !

Jean-Paul Brighelli

La France (peau de) chagrin

« L’idéologie, écrivait Hannah Arendt, est un système d’explication de la vie et du monde qui se flatte de rendre compte de tout événement passé ou futur sans faire autrement référence à l’expérience réelle », rappelle Alain Finkielkraut dans un récent entretien avec Elisabeth Lévy sur RCJ — entretien repris dans Causeur ce mois-ci, mais je m’abstiendrai de conseiller aux fervents de ces chroniques de se plonger dans un magazine où Philippe Meirieu explique qu’il a toujours défendu la culture et la pédagogie de l’excellence…
Elisabeth Lévy y avoue toutefois son « pincement de jalousie » à l’endroit de ses confrères du Point qui avaient eu l’idée de leur titre sur « la gauche Finkielkraut ». Oxymore ? se demande le lecteur pressé. Pas même : dans le délitement de l’opposition Droite/Gauche, il y a bien une vraie gauche dans ce pays, même si il lui arrive de voter ailleurs, parce que le vote ne signifie plus rien : quand le temps est au gris et que les gens au café tiennent des propos excessifs, je pense pour me réconforter à la tête que font aujourd’hui tous ces gens qui ont voté Hollande en 2012 — et je ris, je ris, je ris…
Prenons un exemple : où se situe le « Comité Orwell », qui rassemble tant de signatures diverses — sauf qu’elles s’accordent sur l’ambition exprimée par l’auteur de 1984 : « Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ». Quelqu’un croit-il sincèrement que Jean-Claude Michéa, longuement interviewé par le site, est de droite ? Quelqu’un doute-t-il de l’engagement à gauche de Natacha Polony, ex-candidate chevènementiste en 2002 ? Qui peut croire que Caroline Fourest, parce qu’elle dit des choses justes sur l’Islam salafiste, est frontiste ?
Autant penser que Finkielkraut est subtilement antisémite…
Si quelqu’un croit que ma présence à Béziers le 16 mars prochain est en contradiction avec ma pensée profonde, qu’il me le fasse savoir, je rectifierai ses propos sur le pré — hélas, on ne peut plus le faire, et nombre de courageux anonymes se déchaînent donc çà et là contre moi — et contre Finkielkraut, Polony, Michéa et consorts. « On ne va pas à Béziers », s’exclament ces belles consciences. Comme on ne va pas à Orange, ni à Hénin-Beaumont, ni à Fréjus, ni à Hayange.
Ni bientôt à Marseille, quand Jean-Claude Gaudin, qui n’est pas bien vaillant, aura laissé sa place à… à qui, à votre avis ?
J’étais à Ajaccio il y a huit jours : on ne m’a rien dit, que je sache, et pourtant j’y ai tenu le langage de la vérité — celle qui est inaudible aux belles consciences des bobos. Ajaccio on peut (c’est limite, notez bien, depuis que certains Corses se livrent à des ratonnades que j’ai fustigées sans ménagement, et deux fois plutôt qu’une), et Béziers on ne peut pas ! Mais j’irais dans une municipalité hollandiste aussi bien, expliquer les impasses de la réforme du collège et les mensonges de la laïcité aménagée ! J’irais en Tunisie ou en Algérie expliquer que le fondamentalisme religieux est une hérésie ! Quelqu’un croit-il que je puisse avoir peur ?

Ça me rappelle les années 1960, quand on interdisait aux belles consciences d’aller en vacances dans l’Espagne franquiste ou en Grèce colonelle — ni en Afrique du Sud apartheid, ni en Israël sioniste, ni aux Etats-Unis impérialistes, ni-ni. Europe parcellaire, et univers à trous. Comment d’ailleurs pouvions-nous subsister dans une France aussi désespérément gaulliste ?
Mais justement — je vais y revenir.
La France de ces belles consciences est une France de plus en plus mitée. Une France qui se racornit à quelques prés carrés. Où diable iront-ils bientôt, tous ces beaux donneurs de leçons ? À qui serreront-ils la main ? Le FN, c’est au minimum 30% des voix : je leur conseille de demander à leur boulanger un certificat de bonne vie et mœurs de gauche avant de lui acheter une baguette.
Je dis « de gauche », mais en même temps, ils vilipendent la politique pour laquelle ils ont voté. Faudrait savoir, les mecs : cocus et pas contents ? Ah bon, vous n’aviez pas voté pour la réforme du collège, ni pour les lois sur le travail, ni pour l’aberrante politique étrangère de l’actuel gouvernement, ni pour… Ni-ni est le petit frère de Oui-Oui !

Faisons comme le conseillait Hannah Arendt, et revenons-en au réel.
Dans les années 1960, le réel, c’était De Gaulle. Je l’ai suffisamment combattu, à l’époque, pour ne pas avoir à fournir de certificat de gauchisme. Mais je l’ai combattu pour de bonnes raisons — l’incapacité à parler aux enfants du baby-boom, le simplisme de croire qu’un plongeon dans la piscine de Nanterre allait régler les questions que posait le Mouvement du 22 mars, ou de penser qu’une réforme suffirait pour apaiser la chienlit. Je n’ai pas combattu la vision d’une France forte, qui savait se tenir face aux Soviétiques et face aux Américains, une France qui avait su liquider la question algérienne sans s’illusionner sur une victoire qui ne réglait rien (parce que l’armée avait gagné la guerre, mais n’aurait pas gagné la paix), une France du France et du Concorde, une Nation et non le petit tas de gelée tremblotante que les politiques successives d’aplatissement devant Bruxelles et Berlin ont fait de nous. Tout comme j’ai combattu la vraie extrême-droite, les vrais fachos — le 21 juin 1973, par exemple. Où étaient-ils, à l’époque, les donneurs de leçons d’aujourd’hui ? Dans quel trou de rat — ou de lapin ? Robert Ménard, à l’époque, était à la LCR. Les hollandistes d’aujourd’hui, les belles consciences donneuses de leçons, devraient se demander pourquoi tant d’anciens gauchistes se prononcent aujourd’hui pour la France — contre leur France.

Il faut restaurer une France forte (toute allusion à un slogan sarkozyste est indépendante de ma volonté), une France qui donnera un idéal à des jeunes que nous ne savons plus intégrer, et auxquels nous apprendrons des savoirs au lieu de les noyer sous les compétences — parce que les savoirs savamment distillés suffisent à créer ce « vivre-ensemble » dont on nous parle tant depuis qu’il est devenu si difficile à vivre. Une France laïque où les religions auront toute leur place — à la maison. Une France unifiée, et non une France truffée de zones blanches sous prétexte que çà et là des citoyens français votent mal.
Alors oui, je vais à Béziers comme je vais partout où l’on m’invite — parce que je ne m’interdis rien de cette France actuelle qui est mienne, qui est nôtre — et ceux qui voudraient me donner des leçons peuvent se les carrer dans l’hémisphère sud — par où ils pensent.

Jean-Paul Brighelli

Quand on sonne les cloches à Richard Millet, ce n’est pas l’angélus !

De Richard Millet, je ne sais pas grand-chose. Nous fîmes une émission ensemble chez Ardisson en 2005, je venais de sortir la Fabrique du crétin, et lui le Goût des femmes laides — un joli roman fort bien écrit sur un sujet somme toute assez peu labouré, sinon par Brassens dans une chanson moins connue que d’autres.
Puis il a disparu de mon radar jusqu’en 2012. Cette année-là, il publiait Langue fantôme, un pamphlet sur l’état assez peu littéraire de la langue littéraire actuellement en usage en France, suivi d’un (très court) Eloge d’Anders Breivik, éloge paradoxal qui lui servait de prétexte à fustiger cette Europe ouverte à toutes les migrations. Et non, comme ont voulu le croire tous ceux qui ne l’avaient pas lu, à célébrer le tueur norvégien.
Emoi dans Boboland ! Annie Ernaux se fendit aussitôt dans le Monde d’une tribune-pétition, co-signée par une foule d’écrivains connus (Le Clézio, dont Millet cultive une sainte horreur depuis vilaine lurette) et inconnus (tous les autres) réclamant la tête de l’imprécateur de ce vivre-ensemble que la rue de Grenelle, à la même époque, érigeait opportunément en totem de l’Education. Millet, qui vivait essentiellement d’un poste de lecteur chez Gallimard (à qui il a tout de même permis d’obtenir le Goncourt au moins en deux occasions, pour les Bienveillantes et pour l’Art français de la guerre) se trouva fragilisé, marginalisé, et confiné dans une léproserie. En attendant le prochain faux-pas qui permettrait de lui coller douze balles dans la peau et la tête dans la lunette de la Veuve.
Du coup, je m’étais intéressé aux écrits polémiques de ce garçon un peu trop chrétien pour moi, qui se la joue « hanté pénultième » selon le joli mot d’un critique, mais qui dit des choses justes sur l’état actuel de la littérature française (pas très loin de ce qu’avaient asséné en leur temps Pierre Jourde dans la Littérature sans estomac et Jourde & Naulleau dans leur Précis de littérature du XXIème siècle) et l’apocalypse molle dans laquelle on engloutit la langue, littéraire ou non — dans une déconstruction dont j’ai moi-même analysé la chronologie, les intentions et les effets dans Voltaire ou le jihad.
Sur ce, Millet, briguant manifestement la palme du martyre, a accumulé aux éditions Pierre-Guillaume de Roux ou Fata Morgana les petits essais assassins. Evidemment, la Bien-pensance Unique ne l’avait pas lâché, et il ne l’a pas lâchée. Ainsi, quand notre homme, dans un article publié dans la Revue littéraire et intitulé « Pourquoi la littérature française est nulle », a récemment tiré à vue le dernier livre de Maylis de Kerangal (qui ça ?), ex-signataire de la pétition Ernaud — une dame très bien du tout-Paris qui compte —, le petit peuple des écrivains en cour a supplié Antoine Gallimard de se débarrasser enfin du trublion… Tous (BHL en tête, qui ne s’en serait douté ?) ou presque tous — Sollers par exemple a intelligemment continué à dialoguer avec Millet, expliquant que « Richard Millet a eu un tort, celui de mêler à ses considérations sur la littérature des idées politiques, et des idées politiquement incorrectes. Elles ont permis à l’opinion, surtout l’opinion militante, se voulant extrêmement engagée, de l’accuser, avec des mots injurieux, d’être révisionniste et d’avoir écrit une immondice ; allant jusqu’à s’en prendre aux éditions Gallimard en s’exclamant : « Comment avez-vous pu publier une chose pareille ?! » Cette immédiateté de la réaction inquisitoriale, et je dirais même stalinienne, m’amène à dire que désormais, n’importe quelle interprétation peut avoir lieu sur des motifs « politiques » – je mets des guillemets – où on accuse d’emblée l’autre de racisme, d’ antisémitisme, etc., et je trouve que ça commence à bien faire. Pas vraiment parce que ça m’indigne « personne ne ment davantage qu’un homme indigné », a dit Nietzsche – mais parce qu’il y a une volonté d’éviter le débat de fond, c’est-à-dire ce que Richard Millet voit comme un désenchantement, un effondrement, une dévastation de la littérature, et sur quoi je suis en partie d’accord.»Pour avoir écrit ces lignes, il sera beaucoup pardonné à Sollers.
Comme nous l’avons vu avec Kamel Daoud, la pétition-indignée-fatwa est l’actuel substitut du couteau de boucher dans le Nouveau Totalitarisme de l’Impensée-Unique. Antoine Gallimard, qui a un côté anarchiste bourgeois, avait longtemps fait le gros dos devant les hurlements des pintades. Mais bon, Mme de Kerangal est un auteur-maison, il y avait comme une déloyauté à pointer sa vacuité tout en travaillant pour la rue Sébastien-Bottin — désormais rue Gaston Gallimard…
Aux dernières nouvelles, rapportées par Jérôme Béglé dans le Point, Millet prend la porte. Pas content, le bougre.

Qu’on me comprenne bien.
Comme Pierre Jourde qui a écrit sur le sujet des choses sensibles et définitives, je suis très loin de co-signer toutes les déclarations de Millet. Mais qu’un quarteron de littérateurs s’arroge le droit de demander sa tête me révulse. Que le trio infernal Louis / Lagasnerie / Eribon pense avoir le droit de dire qui doit vivre (les homos de gauche ?) et qui doit mourir (les hétéros de droite ?) me paraît symptomatique d’une époque qui faute de savoir se colleter au réel s’en remet encore une fois à l’idéologie : c’est vrai en littérature, en Education et en Economie, sans parler des Affaires étrangères. La question n’est même pas de savoir si Millet a raison de dénoncer comme il le fait l’emprise de l’Islam et le métissage — il y a dix mille manières de le dire. Le problème est qu’on lui interdise de parler — quoi qu’il dise. Qu’on lui interdise de vivre — quoi qu’il fasse. Que les petits marquis de la Gauche (je reviendrai quelque jour sur ce que le Point, il y a peu, appelait finement « la gauche Finkielkraut ») profitent bien des micro-particules de pouvoir qu’ils pensent aujourd’hui posséder. Le retour de bâton pourrait être terrible, et je ne lèverai pas le petit doigt pour leur épargner la géhenne — comme dirait Millet qui pense Bible en main, Belzébuth m’en préserve !

Jean-Paul Brighelli