Vous avez dit violence ?

CP, ton monde impitoyable : vers la mi-décembre, Alan commença à frapper ses camarades.

Pourquoi avait-il attendu l’hiver ? Quel climat particulier, en dehors de l’ambiance familiale, rarement au beau fixe, avait suscité cette rage ? Peut-être parce qu’au fond, il s’ennuyait. Qu’avait-il fait depuis septembre ? Si peu de choses qu’elles pouvaient se résumer à rien: la « professeure » avait doctement affirmé, conformément à la Vulgate officielle, que « l’apprentissage de la lecture n’est pas uniquement l’affaire du CP, mais de tout le « cycle II », de la grande section de maternelle au CE1 », — une façon commode de repasser le problème de la lecture à sa collègue de l’année suivante, jusqu’à ce que, de démission en démission, 17% des élèves se retrouvent en Sixième sans savoir lire…
Décembre est le mois fatidique où, chaque année, la librairie Belin commence à vendre quelques dizaines de milliers d’exemplaires de la Méthode Boscher, achetée en urgence par tant de parents et de grands-parents alarmés de ce que font en CP leurs enfants ou leurs petits-enfants — ou, plutôt, ce qu’ils n’y font pas.
La « professeure des écoles » avait donc mollement commencé par une méthode tellement globale que Foucambert ne l’aurait pas désavouée. Que son propre ministre ait commandé l’abandon de cette pratique, au moins au départ, ne l’avait guère interpellée : un coup de fil à sa « formatrice IUFM » l’avait rassurée, elle aurait toujours le soutien des jusquauboutistes du pédagogisme, qui affirment du haut de leur incompétence que la syllabique est élitiste (?) pendant que la globale est prolétarienne…
Alan avait, comme les autres, ingurgité les trente ou quarante mots dont le dessin se reconnaissait sous l’image Mais son énergie n’était guère sollicitée — pas de devoirs, pas de leçons, rien à apprendre et rien à faire. Il tourna en rond quelque temps…
Il commença à frapper Arthur, l’un de ses camarades, en pleine classe. « Voyons, Alan, regagne ta place », dit calmement la « professeure des écoles » qui avait parfaitement vu le garçon se lever, franchir deux rangs et cogner très fort, sur la tête, le petit garçon qu’il avait pris en grippe. Cela ne l’avait guère émue : Alan s’exprimait, probablement…
Puis les agressions gagnèrent la cour de récréation, la cantine, les toilettes. Nul recoin de la petite école de campagne n’était à l’abri de cette rage puérile. Arthur n’était pas le seul bénéficiaire de l’attention musclée d’Alan. Mais il y avait droit plus souvent que les autres : on connaît cette fixation des petits durs des préaux, peut-être Arthur réussissait-il mieux qu’Alan, et les enfants déconstruits par l’école des pédagogues prennent volontiers comme boucs émissaires ceux qui les dépassent.
Après tout, il ne pouvait cogner directement sur la maîtresse…

Les parents d’Arthur s’alarmèrent, quand ils virent leur fils revenir avec un œil au beurre noir. Ils demandèrent à discuter avec l’institutrice, qui affirma avec sa morgue habituelle que rien ne s’était passé sous sa juridiction. Les trois mères désœuvrées qui l’épaulaient en toute circonstance, parce qu’elles avaient reconnu en elle le reflet institutionnel de leur incapacité, accoururent aussitôt. « Mais madame, lancèrent-elles avec une belle unanimité à la maman alarmée, il est normal que les enfants se battent… Et le vôtre n’est pas le dernier à s’y risquer… Au fond, il n’a jamais que ce qu’il mérite… »
Les vexations recommencèrent. Alan, de l’hiver à la fin du printemps, se déchaîna… Tant et si bien que les parents d’Arthur finirent par se plaindre à l’administration de l’Education Nationale… Et à envisager sérieusement de l’inscrire dans le privé… Ainsi meurent les écoles rurales, ainsi meurent les ZEP, quand les parents excédés par la violence ambiante franchissent le pas et ôtent leur enfant d’un environnement délétère.
Scandale dans le Landernau. L’institutrice alarma les parents qu’elle manipulait, et leur suggéra les voies de la riposte : se répandre en calomnies, attaquer la mère du petit garçon à tout propos, inventer des épisodes, affirmer haut et fort qu’Alan n’était pas plus violent qu’un autre, et beaucoup moins qu’Arthur…
Rien que de très habituel. Les pleutres attaquent dans le dos, depuis l’âge des cavernes.
Cela marcha un certain temps. Dans une petite école, il suffit que deux ou trois délégués des parents se plient aux suggestions de tel ou telle, pour que tous les autres croient de bonne foi qu’une cinglée proteste à tort et à travers…
La haute administration, prévenue, décida qu’il était urgent d’attendre. Elle savait fort bien, ladite administration, qu’il ne s’agissait pas seulement d’un petit garçon portée à la castagne, mais du résultat connu d’une pédagogie défaillante… Mais d’ici à envoyer un inspecteur s’informer des méthodes pédagogiques d’une « professeure » si conforme aux Instructions Officielles…

L’origine de la violence est bien rarement le « caractère » de l’enfant — n’en déplaise à ceux qui prétendent repérer dès trois ans les futurs délinquants. La première violence, c’est la société qui l’exerce. Elle peut venir des conditions de vie ou d’emploi, dans les zones rurales comme dans les banlieues-ghettos. Mais elle est souvent générée par l’école elle-même.
Car n’est-ce pas une violence que de refuser, à un enfant qui a envie d’apprendre, l’aliment indispensable ? N’est-ce pas une violence que de mal lui apprendre ? N’est-ce pas une violence que de le pousser à l’ennui, comme on vous pousse à l’eau ?
« Pas de redoublements », clament les Pharisiens. Mais n’est-ce pas une pire violence que de laisser passer un enfant qui ne sait pas, dans une classe où il s’apercevra, fatalement, qu’il est le cancre de service ? Car les enfants se classent, spontanément — ils n’ont pas besoin de notes pour savoir qui est en tête de classe. La vraie violence, n’est-ce pas cette manie de propulser en avant des élèves qui n’en ont ni l’envie ni les moyens ? Chaque enfant progresse à son rythme, et je ne suis pas loin d’approuver certains procédés des écoles Montessori — faire passer par matière, et non pas de façon globale : on peut ainsi être en Sixième en maths, et en Quatrième en Français. L’essentiel, c’est que l’on exige, à un certain moment, un niveau d’ensemble cohérent par rapport à un projet scolaire, à un projet de vie.

Les statisticiens nous disent que la violence des jeunes a augmenté de près de 80% en dix ans — particulièrement chez les plus jeunes. Cela coïncide très exactement avec la montée en puissance des pédagogues, depuis que la loi Jospin de 1989 leur a ouvert en grand les portes de l’école, à commencer par celles de la formation des maîtres. Et vous voudriez que je ne trouve pas curieuse cette coïncidence ? Vous voudriez que je ne pense pas que les IUFM, qui formatent les enseignants d’aujourd’hui, ont une part de responsabilité dans la dégradation du climat scolaire — sans parler de celle du niveau ? Vous voudriez que je ne lie pas les événements furieux de novembre 2005 et les programmes imbéciles qui depuis dix ans affament les élèves ?

Dois-je me laisser aller à la nostalgie, comme on me le reproche trop souvent ? J’ai connu une époque où l’on ne se battait pas en classe, ni même à l’école. On s’attendait à la sortie — car les sanctions pleuvaient dès qu’on levait la main — dès que l’on descendait trop vite un escalier, en bousculant les autres.
Mais la notion même de sanction est sans doute anti-citoyenne. Le résultat de cette démission est la montée de l’anti-citoyenneté. On peut dispenser des milliers d’heures d’instruction civique : dans une école vouée au loisir et à la construction par l’élève de ses propres savoirs, quoi que veuille dire cette formule, cela ne sert à rien. Seul le travail, le travail acharné, l’ouvrage remis cent fois sur le métier, donne une morale.

Il n’est pas trop tard pour changer d’orientation — et pour donner au moins aux enfants les nourritures intellectuelles qui alimenteront leur fringale, au lieu de les considérer comme des petits princes et de les excuser lorsqu’ils rançonnent leurs petits camarades, qu’ils leur cassent la figure ou qu’ils les séquestrent dans des caves, à Bagneux ou ailleurs, pour les torturer à leur aise. Il n’est pas trop tard pour comprendre que restaurer les disciplines, c’est restaurer la discipline. La vraie tolérance commence à l’intolérance de la bêtise — à commencer par celle de l’institution.

Jean Paul Brighelli

Haro sur le Bac !

Les médias, curieusement, se mobilisent tous en même temps. Journaux, radios et télés s’interrogent sur la nécessité d’un examen si lourd et si peu sélectif, puisqu’au terme de deux ans d’essai, 95% des candidats sont reçus. Le Nouvel Observateur en rajoute une couche. Le Monde sort un dossier qui critique l’épreuve de philosophie (une curiosité française) – tout en insérant trois colonnes sur les « ateliers philo » de l’école primaire, bizarre coïncidence…

Une telle coïncidence ne peut pas être le fruit du hasard. Les journalistes ont certainement reçu de mains délicatement attentionnées un dossier sur l’impossible gestion du Bac, ses particularismes si français et si peu européens, ses « inégalités » si peu « citoyennes »…

Ne nous y trompons pas. Pour Bercy, supprimer le Bac en tant qu’examen terminal est un vieux rêve comptable : rien de plus lourd et de plus dispendieux qu’un examen pour 640 000 candidats. Et Bercy n’a pas d’étiquette politique : quelques énarques ou sous-énarques y décident calmement du droit de vie ou de mort de tout ce qui coûte cher et n’est pas le Clémenceau. La Rue de Grenelle, sensible à tout ce qui remonte des organisations de parents d’élèves, se demande depuis des lustres comment éradiquer un examen qui désorganise durablement la vie scolaire, et fait du troisième trimestre, ponts compris, une peau de chagrin. Certains syndicats – le SGEN, pour ne pas le nommer – militent pour remplacer le Bac par un contrôle continu qui donnera tout pouvoir à ceux qui ne veulent surtout pas traumatiser les élèves – 100% garantis.

Depuis que les ministres successifs ont trouvé que « Monsieur 80% » était un surnom enviable, le Bac était en sursis. Depuis que les programmes ont autorisé les TPE, ces monuments dédiés au copier-coller, la notion même d’examen anonyme était menacée. Les nouveaux pédagogues, tout en protestant en surfaéce, ne sont pas opposés à l’éradication du Bac tel que nous le connaissons, qui reste, il faut l’avouer, quelque peu élitiste. 80% soit – mais avec des smentions qui créent une hiérarchie insupportable alors que tous les élèves ont droit à l’égalité de traitement, corollaire obligé de la sacro-sainte égalité des chances.

Que la suppression du Bac, ou sa caricature en contrôle continu, ouvre la voie à des examens d’entrée en fac (qui existent déjà, sous une forme ou une autre, en BTS, IUT et classes prépas, sans compter nombre de centres universitaires qui s’arrangent depuis des lustres avec la loi), rien de plus évident. Et c’est pour le coup que l’égalitarisme va montrer son vrai visage, celui d’une sélection arbitraire et sauvage. J’imagine que l’on compte déjà réserver quelques facs à ces bacheliers d’un nouveau type – des réserves d’Indiens, au sens propre, les ghettos universitaires continuant les ghettos scolaires…

Une seule solution immédiatement aménageable : cesser de claironner que le niveau monte, que les bacheliers d’aujourd’hui sont supérieurs à ceux d’hier, que les programmes sont conçus au mieux des Lumières… Et repenser tout de suite l’acquisition du savoir, de la Maternelle à la Terminale, afin d’ôter à ceux qui réclament déjà un examen d’entrée en fac (Monsieur Pitte à Paris IV, par exemple) le plus beau de leurs arguments : le décalage effrayant, maintes fois constaté, entre le diplôme et les compétences. Redonnons au « niveau Bac » ses lettres de noblesse, et nous sauverons ce qui peut encore l’être – la démocratie moins la démagogie.

Jean-Paul Brighelli