Ces obscurs objets du desir

C’est l’été. Autant se laisser aller, avec le reste de la presse, à un peu de fantaisie déshabillée.

D’autant que l’actualité nous y incite : à l’initiative de 58 députés de tous bords, que je salue, une Commission parlementaire se penche désormais sur la question de savoir s’il faut autoriser en France les horreurs obscures qui réussissent si bien en Afghanistan et au Pakistan.

Ne reculant devant aucun sacrifice, Bonnetdane apporte ici sa contribution au débat qui enflamme déjà les burqas — façon de parler…

« Ô toison moutonnant jusque sur l’encolure !

Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !

Extase ! »

Baudelaire aurait-il voulu mettre Jeanne Duval sous une burqâ ou un niqab ? Pas même un voile, sinon celui dont les peintres de la Renaissance couvrent Sabina Poppea, transparence voluptueuse, robe qui déshabille si bien… « La très-chère était nue… » — et elle l’est restée, pour le plus grand plaisir du cher Charles et des lecteurs des Fleurs du mal.

Voici qu’il est à nouveau question de vêtures islamiques, et nos élus se demandent doctement s’il faut autoriser, dans l’espace civil, ces premières avancées des invasions barbares.

La question est presque inconvenante. Non seulement la réponse est non, mais c’est l’ensemble des signes imposés d’infériorité féminine qu’il faut proscrire.

La loi de 2004 se contentait d’interdire le voile islamique, comme tous les autres signes d’appartenance religieuse, dans les écoles. Pourtant certains, à gauche, s’offusquaient déjà d’une loi qui, selon eux, interférait avec la liberté de conscience. La liberté de conscience d’enfants manipulés ? La liberté de conscience de filles au pouvoir des grands frères ? La liberté de conscience de « croyants » dont la foi n’est faite que d’exclusions, d’obsesssions refoulées et de haine du désir, et se promènent avec un harem dans la tête ?
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : les voiles ont pour objet de cacher les cheveux, les mains, le visage, et le reste du corps, de femmes dont on craint qu’elles inspirent le désir. Sorcières !

C’est en reconnaître, au fond, la toute-puissance — on a toujours craint le corps des femmes, et toute l’histoire contemporaine est l’histoire de leur réappropriation — et en même temps, c’est vouloir l’abolir. Prétention insupportable. Solution d’impuissants qui veulent rester seuls propriétaires de corps qui ne leur appartiennent pas. Là le voile, ici l’excision : c’est le même processus, la même mutilation mentale. Votre corps m’appartient, dit l’Homme, et je suis seul propriétaire du désir qu’il pourrait inspirer.

Raisonnement de barbares. La civilisation n’a pas peur du désir, parce que justement, elle a appris à le polir, à le canaliser. « Toutes les belles ont droit de nous charmer », dit Dom Juan, qui était homme de culture. Trouver une femme belle, le lui dire éventuellement, ce n’est pas l’offenser. L’offense vient de la suspicion. Le désir est un haut fait de civilisation, parce qu’il n’entraîne jamais que des actes de langage — ce qu’on appelle en gros « séduction ». Vouloir le brider, c’est rouvrir la porte à la barbarie. Juguler de force le désir, c’est déjà penser au viol.

Le XVIIIème siècle, dernière époque de haute civilisation, savait déjà quoi penser de ces débats qui n’auraient jamais dû revoir le jour. « Un mari qui voudrait seul posséder sa femme serait regardé comme un perturbateur de la joie publique et comme un insensé qui voudrait jouir de la lumière du soleil à l’exclusion des autres hommes » : c’est ce qu’est bien obligé de constater le Persan de Montesquieu, qui, malgré la belle leçon de civilisation que lui dispensent les Parisiens de la Régence, se vautre néanmoins, à la fin du roman, dans le sang de son harem — Iran, terre de terreur déjà à cette époque.

Vouloir imposer un « vêtement islamique », c’est surtout, comme le rappelle avec autorité Catherine Kintzler (1), dénier aux femmes une quelconque identité. Le voile uniformise — il abolit. Plus de blondes ou de brunes : des silhouettes informelles, des fantômes obscurs, des cages sur pattes. La burqa outrage la notion même d’identité. Mais un simple voile, au fond, en fait autant.

Déjà, les bonnes sœurs catholiques se coupent les cheveux et s’enfouissent sous un voile qui les uniformise. À bien y penser, c’est frappant, tout de même, cette haine de la chevelure, dans ces religions moyen-orientales… Heureusement que Marie-Madeleine est là pour relever le niveau du catholicisme, voir au musée de Besançon le tableau d’Elisabetta Sireni, oh oui, donnez-nous chaque jour de telles pécheresses repenties !

Mais ce que je peux encore admettre de professionnelles de la foi, comment le tolérer sur des gamines à peine nubiles — et qui souvent ne le sont même pas ? Au marché Noailles, juste en dessous de mon lycée marseillais, je vois tous les jours des gosses de cinq ou six ans enveloppées dans un voile qui cache leurs cheveux, portant parfois des gants. Qu’est-ce que c’est que cette « civilisation » qui voit dans des enfants des objets de luxure ? Quelle perversion pèse sur ces bien-pensants ?

Est-ce cela, l’Islam ?

Lorsque le pape, il y a deux ans, est allé chercher un texte médiéval pour stigmatiser les sectateurs de Mahomet, on a assisté à une levée de boucliers. Mais non, l’Islam n’avait pas de visées guerrières ! Mais non, ce n’est pas une religion de l’intolérance ! Mais non, les hashishins ne furent jamais qu’une secte, pas un modèle !

D’ailleurs, ajoutaient les bonnes âmes, l’Islam a été un modèle de civilisation — il y a mille ans.

Et ce n’est pas faux — mais reste à s’interroger sur ce qu’est une civilisation. Est-ce le déni d’identité ? Est-ce la suspicion généralisée, qui génère la terreur, la pudeur institutionnelle, qui est le contraire même de la pudeur, l’abolition du corps, qui est l’aliment de toutes les obsessions ?

L’Islam fut une grande civilisation. Après tout, ce sont des Musulmans qui ont écrit les Mille et une nuits, qu’il faut lire dans la traduction de Mardrus, et non dans la version trop policée de Galland. « Elle a un derrière énorme et fastueux qui l’oblige à se rasseoir quand elle se lève, et me met le zob, quand j’y pense, toujours debout ». Si ! L’Islam fut terre de désir – jadis et naguère. Allez, j’en remets une couche, pour le plaisir — parce que seul le principe de plaisir me paraît civilisé. Je l’emprunte cette fois à Boulhoul, un contemporain du calife Haroûn al-Râchid, qui vivait à l’époque de Charlemagne, et passe d’ailleurs dans maints récits des Mille et une nuits :


« Ma seule et folle convoitise / est dans la conjonction d’amour /oui, tout aux femmes, à leur empire /sans hésiter ni ergoter!

« Si pleure leur doucette fente /l’absence de mon instrument /mon coeur me fait amer reproche /et remords sans fin me poursuit

« Tiens, voici l’objet qui se dresse, /vois donc ses formes et son ampleur! /Lui seul éteint la soif ardeur /qui te consume à incendie. »

Voilà ce que civilisation veut dire – un vrai jardin de caresses. Nulle offense aux femmes dans l’érotisme. L’offense, elle vient de l’interdit, qui (re)génére la pornographie.

Quitte à aller plus loin que Catherine Kintzler, je serais partisan d’une interdiction totale, partout, de tout ce qui est une offense au désir. Parce que le désir, l’érotisme, la séduction, sont sociabilité exquise, respect permanent (mais si ! c’est évident !), jeu des intelligences, corps à corps de l’esprit. Et que l’interdiction du désir ne mène, de toute façon, qu’à la faillite de la répression, à l’explosion, à la violence. Il y a une parenté évidente entre les interdits sous lesquels les « grands frères » veulent plier leurs petites sœurs, et le langage ânonné, guttural, monosyllabique, de certaines banlieues. Des enfants à qui on a dénié l’accès à une vraie belle langue — celle de Montesquieu, de Diderot ou de Laclos —, et qui disposent en tout et pour tout de deux cents vocables, dont « fuck you » et « taspé » sont l’alpha et l’oméga, ont forcément du désir une vision monstrueuse, parce qu’ils n’ont pas de mots à mettre sur leurs hormones. Parce que seul le langage est l’habit permanent de la pulsion : qui habite (avec et sans jeu de mots) avec précision sa langue n’a pas besoin de recourir à des burqas, ni à des voiles. Ce ne sont pas les visages des femmes qu’il faut cacher : ce sont les turgescences mâles qu’il convient d’habiller de langage.

Ce n’est donc pas parce que ce sont des signes religieux qu’il faut interdire tous ces vêtements superflus. Je ne me drape pas dans la laïcité — fort malmenée par ailleurs — pour dire que ces signes extérieurs d’oppression sont intolérables et imbéciles. Une femme voilée qui passe, c’est une femme mutilée — et l’argument selon lequel ce serait une mutilation choisie fait long feu : l’aliénation est toujours consentie par l’esclave, quand celui-ci a intériorisé son infériorité imposée.

Le 4 juin dernier, Barak Obama, au Caire, parce qu’il a un agenda diplomatique spécifique, a défendu le droit des femmes d’être emprisonnées en public. Glapissements des « déçus d’Obama », qui s’aperçoivent brutalement que les Etats-Unis ont leur propre agenda diplomatique. Il fallait être singulièrement aveugle pour croire qu’un leader démocrate américain, qui comme son prédécesseur républicain prête serment sur la Bible, aurait vis-à-vis des religions un comportement différent. En tout état de cause, de telles déclarations doivent alerter tous les francs défenseurs d’une vraie république, où, contrairement à ce que claironnent les imbéciles, les désirs des uns ne devraient pas s’arrêter pas là où commence la censure des autres. Interdire la burqua, le niquab, le voile et tout ce qui offense les Lumières est une mesure de salubrité lubrique — et publique. « Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs », disait encore Baudelaire. Bon appétit aux poètes ! Haut les cœurs, et bas les masques.

Jean-Paul Brighelli

 

(1)http://www.mezetulle.net/article-32952241.html

Autonomie

Je fais confiance aux enseignants », dit le ministre.
J’ai eu une moue dubitative qui se voulait intelligente. Confiance aux enseignants ? Alors que depuis trente ans, tant d’idéologues fous, s’appuyant sur des statistiques manipulées, ont transformé l’Ecole de la République en champ d’expérimentation des pédagogies les plus folles — et les plus destructrices… Tout cela au nom d’un « égalitarisme » qui a creusé plus d’inégalités que jamais l’élitisme républicain n’en forgea jamais…

C’est à peu près ce que je lui ai répondu. Il a secoué les épaules — qu’il a solides.

- Aucun n’enseignant n’est jamais entré en classe en se disant u’il allait baisser sciemment le niveau. Même le pédagogue le plus convaincu tente d’œuvrer pour le bien de ses classes.

- Et alors ?

- Alors, je vais m’appuyer sur les possibilités de la loi Fillon, dont trop de gens ignorent les possibilités. En combinant l’autonomie des établissements et l’assouplissement de la carte scolaire, on doit pouvoir, en douceur, modifier les attitudes… Et faire boule de neige : il suffit de quelques établissements bien inspirés pour faire tache d’huile.

- Ouais… Il suffit d’un réseau d’idéologues fous pour contaminer toute l’école.

 

Deux ans ont passé depuis cette conversation, et d’une certaine manière, le jacobin que j’étais a mis de l’eau dans son vin. Autant je reste convaincu qu’en matière de sécurité et de discipline, le ministère doit instituer des règles fortes (et la mission confiée tout récemment au recteur Philip a pour objet d’arriver à une plate-forme suffisante en la matière — SVP, interdisez l’usage des portables, qui sont de plus en plus des armes par destination), autant j’admets aujourd’hui qu’en matière de pédagogie, l’autonomie des établissements peut inciter les collègues, et les conseils d’établissements, à œuvrer pour le mieux. Et même pour le très bien.

Je n’en veux pour preuve que la prolifération des « sections internationales », ou, dans nombre de lycées, la création de Secondes « Sciences-humanités » qui offrent des cursus intéressants avec des horaires renforcés — et qui sont plébiscités par les parents.

Le hic, c’est que désormais, certains Bacs valent mieux que d’autres. J’évoquais dans ma Note précédente la baisse de valeur de cet examen bi-centenaire, qui n’est plus que le reflet caricatural, affligeant, dégénéré, de ce qu »il fut autrefois. Mais j’en parlais en moyenne. Dans les faits, il est évident que le Bac de tel ou tel établissement prestigieux, que l’abibac (bac franco-allemand), le bachibac (franco-espagnol), ou le futur esabac (franco-italien — l’accord a été tout récemment signé par Darcos), le bac « section européenne » ici, « option internationale » là, ou « langue orientale » ailleurs, ne jouent pas dans la même cour que le bac option foot ou pétanque. Et les élèves concernés, qui n’étaient que 45 000 en 2002, sont désormais près de 100 000, et près de 40% des lycées possèdent désormais une filière « européenne ». Sur 650 000 bacheliers, peu ou prou. Et les familles se battent, disait récemment Marie-Estelle Puech dans le Figaro, pour accéder à ces formations privilégiées. Sachant parfaitement que Monchéri et Moncœur vont trimer de 36 à 38 heures par semaine (par exemple au lycée international de Saint-Germain-en-Laye).

Bien sûr, les établissements qui proposent, pour l’instant, ces parcours nouveaux sont souvent des lycées prestigieux. Bien sûr, Henri IV, Louis-le-Grand ou Fermat s’assoient tranquillement sur les programmes officiels, et préparent dès la Seconde (voire dès la Sixième) leurs élèves à la vie exigeante des classes préparatoires. Bien sûr, les lycées « européens » ont des exigences sévères — une épreuve d’Histoire-Géo de quatre heures rédigée en langue étrangère, entre autres.

Mais quel immense avantage pour ces lycéens, au moment de s’inscrire dans l’une ou l’autre des formations supérieures qui recrutent sur dossier, et non sur la simple possession d’un diplôme globalement dévalué ! Inutile de réformer le Bac — ce serait le plus sûr moyen de mettre toute la France réactionnaire dans la rue, syndicats enseignants en tête : il suffit de réformer l’amont pour que l’aval vaille enfin, à nouveau, quelque chose.

Dans tel lycée à vocation « internationale », les parents inscrivent volontiers leurs chérubins en russe première langue en Sixième (on n’insistera jamais assez sur le scandale que fut la dissociation collège-lycée, dans les années 60-70…). En clair, un certain nombre de lycées, de plus en plus élevé, sont des « prépas à la prépa » — ou à n’importe quelle formation supérieure.

D’où les Secondes « Sciences-humanités » : ainsi le lycée Turgot à Paris, avec des horaires alourdis en latin et en maths (parce que le latin n’est une langue morte que pour ceux qui, comme Richard Descoings, voudraient tous nous mettre à l’école des cadavres), et des élèves qui choisissent délibérément la difficulté. Ou l’initiative de Fustel-de-Coulanges, à Strasbourg, qui délivre dès la Seconde une initiation à la Philosophie, meilleure garantie à une renaissance des sections littéraires, actuellement exsangues. À l’heure où l’industrie réclame à cor et à cris de vrais littéraires doués d’imagination pour épauler des techniciens qui restent parfois le nez dans leur guidon.
On voit aujourd’hui de plus en plus d’universités, (et de classes prépas, à Henri IV à Paris ou Thiers à Marseille) s’inventer des propédeutiques, sortes de Terminales-bis, pour remettre à niveau des bacheliers arrivant sans rien dans les poches. Orsay fut l’une des premières à instituer un tel système, qui, à dire vrai, sonne le glas des formations secondaires ordinaires. Il y a gros à parier que dans les années à venir, toutes les facs auront recours à des systèmes équivalents — sauf à se résigner à rester les poubelles du Supérieur. On voit dès lors tout l’intérêt que peuvent présenter des Secondaires exigeants — non pas à l’ancienne, comme l’insinuent automatiquement les crétins qui pensent que je ne regarde que dans le rétro, mais en regardant en avant — en avant toute.

Evidemment, il n’y a aucune raison pour en rester aux lycées. Les collèges bénéficient de la même autonomie — de la même capacité de faire revenir l’imagination au pouvoir. Ce serait sans doute le meilleur moyen de contourner l’horreur du collège unique, auquel aucun gouvernement ne s’attaquera de face (il est comme ça des vaches étiques, stériles, mais sacrées, auxquelles on n’ose toucher). Le meilleur moyen, en tout cas, de sauver les bons élèves, sacrifiés par les thuriféraires de la loi Jospin, et d’inciter les autres à les rejoindre, quelque part du côté de l’excellence. Et rien, sinon les lubies mortifères des derniers survivants du SGEN, n’oblige un collège ZEP à préférer l’option « tam-tam » à l’option « langues-o » ou « mathématiques sévères », comme aurait dit Lautréamont.

 

Jean-Paul Brighelli

Le Bac approche

Bientôt le Bac. On sent déjà dans les lycées le léger fumet d’angoisse qui caractérise la période. Les magazines interviewent les profs, pour savoir comment y faire face. C’est par excellence le marronnier de fin de printemps.
Et dans les salles des profs, une certaine forme de découragement se fait jour. On a reçu les convocations pour les corrections, on s’interroge sur les lieux exotiques où l’on va sévir  encore que « sévir », en ce qui concerne le Bac, ne soit pas tout à fait le mot… Et on soupire en haussant les épaules.
Pourquoi ? Parce que les délais de correction se resserrent considérablement. Le ministre, et il n’a pas tort, veut « reconquérir le troisième trimestre ». On repousse donc la date de début des épreuves. Un internaute remarquait récemment, ici même : «  Les correcteurs auront autant de copies à digérer que d’habitude, mais en beaucoup moins de temps. Veut-on par là amener tous ces braves gens à avouer que les épreuves écrites sont trop lourdes et donc les réduire ? Sous prétexte de reconquête du troisième trimestre, on contribuerait ainsi, en les poussant à bout, à une future réforme du bac… »

C’est une question insidieuse, bien typique de la paranoïa professorale, mais qu’il n’est pas inutile de poser. Quand on voit des concours prestigieux (l’ENS…) mis à mal parce qu’on a mal rédigé un sujet ici, ou égaré une copie là, et que l’on connaît la terrible tentation qui agite ces temps-ci ces Ecoles pour se transformer en Instituts à l’américaine, qui recruteraient désormais sur dossiers, comme c’est déjà le cas pour les « auditeurs libres », et délivreraient leurs propres diplômes… Un concours intenable est un argument de plus pour les tenants d’une réforme de fond…
Qu’en est-il du Bac ? Cela coûte cher (60 millions d’euros), et désorganise le mois de juin. Ça déborde même sur juillet, ce qui doit mettre en fureur le lobby des loueurs de vacances, beaucoup plus efficace, de tous temps, que celui des profs. Pour un profit modéré : à 83% de réussite, ce n’est plus un examen, c’est une formalité.
Encore que 17%d’échecs, dans un système aussi laxiste que le nôtre, c’est beaucoup. Autant de redoublants qui vont user leurs fonds de culottes et de strings sur les bancs du lycée un an de plus. C’est dispendieux, et est-ce bien nécessaire ?
On voit bien ce qui se profile sournoisement : une augmentation de la part « contrôle continu » du Bac. À terme, la régionalisation d’un examen auquel les Français, sondage après sondage, souhaitent pourtant conserver un caractère national.

Admettons même que ce soit jouable. Cela ne changerait pas grand chose, sinon dans le sens du pire, aux 50% d’échecs en première année d’université.

Il faudrait être cohérent, et reconnaître que le Bac est un examen de fin d’études. La garantie qu’un certain cursus a été accompli. Et cesser d’en faire le premier titre universitaire, donnant automatiquement accès aux études supérieures.
Enfin, quand je dis automatiquement… Déjà plus de 40% des formations supérieures recrutent sur dossiers, et avant le Bac — en fonction des résultats de Première et de Terminale. BTS, IUT et Classes préparatoires, parmi d’autres. Ça ne marche pas si mal que ça. Pourquoi ne pas généraliser ? Pourquoi ne pas laisser chaque université recruter ses étudiants comme elle l’entend ?
Cela aurait entre autres l’intérêt de décharger les universitaires de la présidence des jurys de Bac (avec tous ces examens en souffrance, cette année, ils auront bien autre chose à faire — et au passage, cela supprimerait la tentation, mise en avant par les jusqu’auboutistes du mouvement, de prendre le Bac en otage des mouvements d’humeur du Supérieur). Et d’en finir avec cette hypocrisie sans nom qui confère à tous les Bacs le même pouvoir d’accès au Supérieur, alors même qu’il y a dix Bacs, qui ne se ressemblent que par leur nom de famille.

Ce qui me ramène au stress. « Bac » est un patronyme. Mais le Bac 2009 ressemble peu au Bac 1909 — pour ne rien dire du Bac 1809. Il y avait bien un Brighelli à cette époque, quelque part en Toscane. Mais qu’ai-je à voir avec cet ancêtre ?
Ce sont les parents qui sont les plus grands générateurs d’angoisse, en ce mois de juin. Parce qu’au mot « Bac », ils revoient celui qu’ils ont passé, il y a 25 ou 30 ans, en moyenne : c’est-à-dire à l’époque où Darcos ou moi les abreuvions en manuels — quand je vois ce que nous leur proposions, et ce que leurs enfants ont aujourd’hui en mains, on mesure l’écart. Et l’idée (fausse) que Moncœur va connaître les mêmes affres les affole — rien ne se transmet plus aisément que le stress. Mais « Bac » 1969 — ou 1970, le mien —, ou Bac 1984 (celui des heureux « géniteurs d’apprenants ») n’ont aucun rapport avec le Bac d’aujourd’hui — sinon le nom de famille.

D’ailleurs, quelle est la valeur marchande du Bac ? Il y a quarante ans, il permettait de passer le concours d’entrée des Ecoles Normales — on n’avait pas encore inventé ces monuments de la civilisation avancée que sont les IUFM. Ou d’être recruté comme facteur, ou employé de banque. Aujourd’hui, on n’achète rien avec le Bac. L’inflation des diplômes l’a rejeté dans l’arrière-cour de l’ANPE. C’est la seule mesure réelle de ce qu’on appelle parfois trop vite la baisse de niveau.

Je ne sais pas si les lycéens d’aujourd’hui savent ou non plus ou moins de choses que leurs parents à leur âge. Des choses différentes, certainement. Des choses qui leur seront peut-être utiles — mais pas pour suivre en fac : le Supérieur a toujours les mêmes codes, et sélectionne sur les mêmes critères qu’autrefois — même s’il les a détendus quelque peu.

Alors, un examen de fin d’études, oui. Donné à peu près à tous ceux qui auront suivi en Terminale. Que l’on épaulera au besoin, par stages intensifs, pour qu’ils suivent — à peu près. Un examen noté, chiffré, qui ne vaudra que ce que vaut le Bac — pas grand chose. Mais la certitude en tout cas d’en avoir fini avec le Secondaire. Economisons le stress, économisons sur les épreuves. On reconquerra vraiment le mois de juin, parce que les élèves de Terminale, comme les autres, iront en classe jusqu’au bout. Après tout, parmi les 17% de recalés, qui sait combien s’en seraient sortis, avec un mois de cours de plus ? Les profs sont faits pour être devant les élèves, leur transmettre le plus grand nombre possibles de savoirs, et non pour pédaler à Pétaouchnok pour y faire passer un examen dévalué. Cessons de nous voiler la face : on ne redonnera pas au Bac son lustre d’antan. D’abandons en abandons, nous avons si bien perverti le système qu’il est plus que temps d’en changer. Et les universités recruteraient selon leurs propres critères — ça ne signifierait pas forcément que des populations entières resteraient à la porte des facs : on trouve toujours chaussure à son pied. En tout cas, ce serait cohérent avec l’autonomie des universités…

Mais voilà : quel ministère prendra le risque de se mettre à dos cette population qui persiste à vouloir faire du Bac un sésame, afin d’avoir le droit de se planter en Fac ?

Jean-Paul Brighelli

PS. Bien sûr, j’aurais pu faire une Note sur le rapport Descoings, qui vient de tomber. Mais il n’y a rien à en dire. C’est un vide intersidéral. Revaloriser le Technique. Ne plus traumatiser Monchéri en lui refusant l’entrée dans une voie générale déjà surchargée. Faire, tant que se peut, un lycée unique comme il y a un collège unique. Confier l’orientation à tout le monde, et surtout pas aux conseillers d’orientation (la seule suggestion qui me paraît globalement sensée). Penser la réforme dudit lycée en ne regardant qu’en aval — les études supérieures — sans se demander ce qui cloche en amont. Et suggérer de revoir l’orientation — si peu de gens intègrent les classes préparatoires et les grandes écoles… Faire un peu de social, ne pas oublier le coup de brosse aux syndicats majoritaires, en suggérant de réduire uniformément (ah, l’égalité, la sainte égalité !) d’une ou deux unités le nombre d’élèves par classe : sûr que tout le monde se sentira mieux avec deux loupiots de moins. Tant de temps et de consultations pour en arriver là : il aurait aussi bien pu pondre les 85 pages dudit rapport tout seul au bistro du coin. Ou chez Lipp, qui est à deux pas de Sciences-Pô. Ça n’y changerait rien, ce serait toujours 85 pages de brèves de comptoir.