Plagiaires

Ma devise favorite est une formule de Valéry : « Rien de plus soi que de se nourrir d’autrui. Le lion est fait de mouton assimilé. » Juste derrière, ma seule certitude sur la littérature : « Le plagiat est la base de toutes les littératures, excepté de la première, qui d’ailleurs est inconnue » (Giraudoux).

Autant dire que l’une de mes bibles critiques est le Palimpsestes de Gérard Genette, qui analyse en détail tous les niveaux du sous-texte, depuis la copie (qui n’est jamais l’original, aussi pure soit-elle, Borgès a écrit des choses définitives sur le sujet) jusqu’à l’allusion lointaine, l’écho amorti des mots des autres, en passant par tous les plagiats possibles… Bref, je ne suis pas hostile, loin de là, à ce que les élèves usent, pour leurs travaux scolaires, des ressources des bibliothèques — à commencer par la bibliothèque immatérielle de la Toile. Qu’ils citent ous ‘inspirent. Qu’ils démarquent, même, à la rigueur…

C’est ce que l’on appelait, depuis des lustres, un travail personnel (1)…

Sauf que…

Le Net, c’est la triche à portée de main. Tous les profs (et à tous les niveaux : il y a de plus en plus de « rédacs », en collège, qui arrivent naïvement immaculées, parfaites de la première à la dernière ligne) lisent des copies où ils sentent, en gros ou en détail, qu’il ne s’agit en rien d’un travail personnel (voir plus haut…). Les dissertations sont, de plus en plus, un montage de paragraphes piqués dans les innombrables sites, payants ou non, où se trouvent les corrigés de tous les sujets possibles, recensés par genres — quand on ne trouve pas exactement son sujet, on fait dans l’à-peu-près, c’en est divertissant, parfois. D’ailleurs, un enseignant un tant soit peu éveillé doit d’abord soumettre son sujet au Net, avant de le donner aux élèves — de même qu’il peut chercher, en soumettant quelques phrases de la copie suspecte à son moteur de recherche préféré, d’où l’élève paresseux a tiré sa copie — ou tel fragment d’icelle.

Le plus stupéfiant, c’est le culot des élèves. Non seulement ils nient (c’est de bonne guerre, nous l’avons tous fait, quand nous piquions au Gaffiot tel fragment de latin opportunément traduit), mais en amont, ils n’hésitent pas à piquer — le Net a mis la malhonnêteté à portée de souris, et la tentation est trop forte, dans une civilisation (et, pour certains, une Ecole) du moindre effort. À piquer des pages entières. Des textes entiers. Des devoirs tout faits.

Le correcteur hésite. Il a très envie de mettre zéro — mais neuf fois sur dix, à moins de se lancer dans une recherche au long cours, il n’a pas la preuve du forfait. Il accuse, mais aussi sec, les parents courroucés, éventuellement complices, débarquent bardés d’avocats. Alors, l’enseignant accablé hausse les épaules (c’est le tic physique le plus fréquent, en ce moment, en milieu scolaire), et note la copie de… l’un de ses collègues, probablement.

Oui — pourquoi se fatiguer ? se demandent les élèves… Les mathématiciens s’étaient heurtés au même problème il y a une trentaine d’années, quand ont débarqué les calculatrices — et ils ont changé leur fusil d’épaule, échangeant une exigence de résultat contre une esthétique du raisonnement. Mais en Lettres, que demander exactement ?

La solution la plus simple — ne plus donner de devoirs à la maison, et tout faire en classe — ne tient pas : n’importe quel portable relié à Internet apportera en temps réel les solutions désirées.

Peut-être faut-il partir de l’évolution des technologies, et partir du principe qu’ils ont accès au Net (pas tous, d’ailleurs : l’Ecole à deux vitesses est là aussi). Et leur demander des travaux de synthèse qui les fassent transpirer — sur la Toile.

M6 cherche en ce moment des enseignants capables de témoigner, pièces en main, de cette tendance moderne à la triche informatisée. La chaîne voudrait leur témoignage pour une émission à enregistrer dans la première semaine d’avril. Si vous avez envie de briller sur les ondes, passez un coup de fil à Emmanuelle Ménage, 06 78 59 95 11. Vite !

 

Jean-Paul Brighelli

(1) Cécile Ladjali (voir entre autres Eloge de la transmission et Mauvaise langue) et quelques autres ont suffisamment démontré qu’un travail personnel n’émerge pas tout armé de la cervelle du génial élève, mais qu’il est le fruit d’une longue fréquentation des travaux et des textes des autres. D’une humilité, d’une servitude volontaire. Leur dire autre chose est l’une des escroqueries, parmi tant d’autres, du pédagogisme

Je blogue tu blogues il blogue

Quitte à ouvrir un nouveau fil… quitte à être accusé (comme d’habitude) de narcissisme… quitte à donner vraiment à chacun la parole… autant nous offrir une petite pause auto-réflexive.

(D’aucuns déjà remarquent que ce « nous » hésite entre le pluriel de majesté et le collectivisme… Ce doit être significatif — mais de quoi ?)

À quoi sert un blog ?

Au départ, quand j’ai ouvert Bonnetdane, c’était pour diffuser des idées qui commençaient à être populaires, mais de manière éparse. Il y avait les lecteurs/lectrices lointain(e)s de Milner, les enthousiastes de Michéa, les passionné(e)s de Lurçat. Celles et ceux qui avaient découvert dans les ouvrages de Le Bris ou de Boutonnet ce que l’on faisait au Primaire — et ce que l’on n’y faisait plus. Qui avaient ri (jaune) en parcourant le Petit vocabulaire de la déroute scolaire, de Guy Morel. Ou applaudi Fanny Capel. Ou trouvé en Natacha Polony (Nos enfants gâchés) leur héroïne de la République. Les philosophes professionnels ou d’occasion avaient dévoré Finkielkraut ou Kambouchner. Les masochistes avaient tout lu de Meirieu / Baconnet / Viala / Weinland.

En fait, j’étais tous ceux-là moi-même — masochisme compris. La Fabrique du crétin, dont l’ombre portée plane encore sur ce blog, n’était dans mon esprit que le haut-parleur de ces protestations éparses, et concordantes. Le faisceau des rages bruyantes ou inexprimées. Le concordat des révoltes.

Ça, c’était l’amont. Mais en aval, ce blog avait aussi pour but de rassembler les adeptes de la transmission des savoirs — et du Savoir au centre du système. Fédérer les initiatives et les bonnes idées. Offrir une tribune à tous ceux que la loi Jospin et ses inévitables dérives contrariaient. Il fallait, pensais-je, créer un pôle, une cellule, un laboratoire. J’avais juste assez d’idées moi-même pour savoir qu’elles étaient bien faibles, erratiques, et d’un pragmatisme tout relatif.

Evidemment, le blog a aussi offert une tribune éventuelle aux trolls de toutes farines, aux insulteurs professionnels, et, pire, aux pédagos de passage. J’avais opté dès le début pour une politique dont je me suis aperçu qu’elle était finalement assez rare sur le Net — tout laisser, hors les attaques sur la vie privée, et quelques bavures racistes inévitables dès que l’on offre aux gens, surtout en temps de crise, la garantie de l’anonymat. Au total, en cinq ans, j’ai coupé une vingtaine de commentaires, et « banni », comme on dit, trois ou quatre personnes dont les délires ressortissaient du psychiatre, de la volonté de nuire, et non de la bonne compagnie.

Parce que c’était cela, l’idéal : un espace (je n’oserais dire un salon) où chacun arriverait avec sa bonne ou sa mauvaise foi (parfois la mauvaise foi est plus intéressante que la bonne, tout dépend du talent), ses piques et ses flèches, son humeur de chat ou de chien, ses amitiés et ses inimitiés — y compris à mon égard : un blog épaissit le cuir… En tout cas, un lieu où l’on s’exprimerait dans une langue moins approximative qu’ailleurs, dans une orthographe aussi classique que possible (avec permission de se corriger les uns les autres, ce que je ne vois jamais sur le Net, y compris sur des forums de profs de Lettres où règne une grande inventivité lexicale…). Où l’on se vouvoierait au lieu d’adopter ce tutoiement imposé qui ne signifie rien, entre gens qui ne se connaissent pas, mais qui semble de règle sur le Net, particulièrement dans les forums d’enseignants — comme si nous formions une grande famille… Alors qu’une salle des profs est le plus souvent un creuset de petites haines, de passions brûlantes ou refroidies, de rancœurs rances, de jalousies morbides — et d’amitiés spontanées.

Les années ont passé, dans l’exaltation des projets, des coups donnés et reçus, des perspectives ouvertes – et fermées. Je rassemblerai quelque jour tout ce qui s’est proposé ici — les milliers de recettes/conseils/progressions de l’une, les éructations des autres, les programmes complètement écrits, puis réécrits. Les coups de gueule et les coups de cœur.

Et l’humour, constant chez les uns (je pense à un certain sirénien, mammifère marin en voie d’extinction…), relatif chez les autres. Les obsessions, au gré de l’actualité. Les soucis domestiques — les enfants des uns, les petits-enfants des autres, les agressions professionnelles, les élèves toujours plus durs, l’administration à l’unisson…

Bien sûr, le thème initial rassemblait naturellement des enseignants — mais j’ai vite été convaincu que les non-enseignants apportaient des idées tout aussi intéressantes, tant il est vrai que les professionnels de l’Instruction publique, moi le premier, ont parfois le nez dans le guidon. Même les trolls, inévitables sur un support anonyme et gratuit, ont parfois un goût étrange venu d’ailleurs qui n’est pas toujours désagréable.

Que de rires et de sourires, en cinq ans…

À l’arrivée, ce blog, avec une moyenne de 40 000 connexions par mois, et près d’un millier de post à chaque Note, est le premier en France dans sa catégorie. Comme quoi, il n’est pas nécessaire de faire dans l’érotisme pour créer un espace populaire…

D’autant que j’y interviens peu, en dehors des Notes-prétextes — c’est aussi pour ma relative absence, ma discrétion, la certitude de ne pas être importuné par le maître de maison, que certains viennent ici épancher leurs humeurs, s’apostropher les uns les autres, se défier sur le pré informatique — ou se donner des rendez-vous suspects, vivre parfois des aventures étranges.

Il y a même eu un peu d’amour, de-ci, de-là…

Quant aux vraies raisons qui vous amènent ici, les unes et les autres, ce n’est pas à moi de les dire.

C’est de cela, et de quelques autres choses encore que je débattrai, avec d’autres, jeudi prochain à partir de 19h30, à la librairie Palimpsestes, 16 rue Santeuil à Paris (Vème, Métro Censier-Daubenton). Avec quelques autres blogueurs de diverses catégories. Si vous êtes par là, anonymes du blog, qui hantez ces lieux sous des pseudos vraisemblables et invraisemblables, et parfois sous votre nom à vous, ce serait l’occasion de mettre des visages sur des noms — on finit, dans l’univers du Net, par mieux connaître le style de chacun que la couleur de ses yeux (1).

Et ce sera sans doute une fois encore l’occasion de se rassembler, ou de s’opposer.

Venez nombreux — il y aura toujours un verre à boire, avant ou après.

Jean-Paul Brighelli

(1) Signalez votre participation via : http://www.oftt.eu/en-bref/article/cafe-des-idees-blogs-debats-et-decisions-publics

Culinaires

« La France, ton café fout le camp » — et le reste du repas aussi. Après les expérimentations douteuses de la « nouvelle cuisine », qui a eu tant de succès chez les niais et les mannequins abonnées aux régimes de famine, voici la cuisine moléculaire, qui agite conjointement les atomes et les snobs, et a investi depuis quatre ou cinq ans les gargotes à la mode. Et, catastrophe, elle touche aussi certains lycées hôteliers, ces ultimes fleurons de l’Enseignement à la française.

J’en ai fréquenté un bon nombre. On y mange une nourriture toujours décente, globalement standardisée, qui n’impressionne ni les papilles ni les neurones, — mais bien présentée. Qu’est-ce qui en survit dans mon souvenir ? Fugacement, une Forêt noire déstructurée, à Bordeaux… La déconstruction derridienne frappe fort, en cuisine.

C’est la descendance directe de cette cuisine décorative dont parlait jadis Barthes (dans Mythologies) : le culte du nappé, de la sauce envahissante — cela s’appelle l’aurore… — , dont la base est trop souvent la même — ce délicieux mélange de farine, de maïzena et d’épaississant industriel : vous reprendrez bien une louche d’E 406 ou 407 ? Et nous avons pensé à vos allergies, nous évitons l’œuf — tout se fait à l’agar-agar…

Les additifs alimentaires, les gélifiants d’usine, les épaississants à base d’algues rouges, personne ne s’en sert dans le monde de la vraie cuisine. Mais ce que l’on apprend trop souvent à ces mômes, c’est cette cuisine toujours recommencée à l’identique, dont on ne sait jamais très bien si elle désigne ce qui entre ou ce qui sort. Oh combien j’échangerais le magret nappé de brun, le cabillaud vêtu de rose, contre une honnête queue de bœuf aux lentilles du Puy ! Et ça reviendrait moins cher, de surcroît.

Le libéralisme et la mondialisation ont frappé aussi dans l’assiette.

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec cette escroquerie nouvelle dont le chef catalan Ferran Adrià s’est fait l’inlassable propagandiste, le moléculaire prétend fabriquer des saveurs et des textures en transformant chimiquement des produits qui n’ont parfois avec l’alimentation humaine qu’un rapport lointain, tout en nous faisant croire qu’Apicius en faisait autant au Ier siècle — ou Robuchon au XXIème. En fait, il travaille pour l’industrie, avec laquelle il a partie liée. Qui s’en étonnera ?

Le mal vient de plus loin. Dès 1993, Hervé This, gourou de l’éprouvette culinaire, a alimenté le rêve d’une cuisine enfin scientifique, débarrassée de cet aléa agaçant qu’on appelle le tour de main — agaçant parce qu’il renvoie à l’artisanat, voire à l’art tout court, qui sont toujours un peu décourageants pour le cuisinier pressé — oxymore ! De la même manière, on voudrait nous faire croire que l’enseignement est une science exacte, que les IUFM en sont le laboratoire et les Pédagogistes les savants Cosinus, alors que c’est un art d’approximations permanentes, où parfois les sauces se gâtent, pour un rien…

Parenthèse. Dans les années 1920, quand l’invention du reflex a mis la photographie à la portée de toutes les bourses, on est voulu faire croire aux foules extasiées que l’art de Niepce et de Daguerre était, lui aussi, de la pure chimie — photons sur sels d’argent, et aujourd’hui, Photoshop pour toutes les bourses. L’industrialisation a toujours eu besoin d’un gage culturel pour se développer. Certes, n’est pas Man Ray, Brassaï ou Cartier-Bresson qui veut : mais la standardisation du produit a gommé cet aspect délicat, désespérant pour le néophyte, cœur de cible de toute industrie expansionniste.

Il en est de même en cuisine. À travers des émissions de télé (rappelez-vous Côté labo, côté cuisine, sur France 5), par des livres à grande diffusion (les Secrets de la casserole, dès 1993 — mais il est significatif que la plupart des publications culinaro-moléculaires se regroupent sur les cinq dernières années), on est parvenu à faire croire aux gogos que l’essentiel était dans l’éprouvette, et non dans le produit.

Et la dérive, à laquelle tant d’intérêts financiers gigantesques sont attentifs, a fini par atteindre les jeunes en formation.

On peut ne pas en vouloir à This, dont c’est le métier. On ne peut pas excuser des enseignants qui ont, sous la main, partout dans les régions, des produits fabuleux, et qui choisissent trop souvent (pas partout, heureusement) de travailler sur des ersatz. Nous voici revenus aux temps faméliques où Edouard de Pomiane inventait des recettes de survie avec des produits aléatoires — sans même l’excuse de la guerre.

Le lycée Albert Bayet, à Tours, est l’exemple le plus emblématique de cette mode délétère (1). Les vrais restaurateurs de la région — et ils sont légion — se plaignent désormais qu’ils ne reçoivent que des bras cassés, incapables de faire une honnête béchamel, mais persuadés de la nécessité d’exprimer leur « génie » à travers des « créations originales ». Perles d’alginate, nous voici ! Azote liquide, nous voilà ! On jette la blanquette avec la bonne franquette, et on ne se mouche pas avec le coude.

Les lycées ne font d’ailleurs que répercuter ce qui s’enseigne au niveau universitaire, à l’INRA par exemple (2). En fait, une déplorable confusion des genres s’est établie, entre la science et l’art.

Or, la cuisine, comme l’enseignement, n’est pas réductible à une quelconque science. On peut suivre une recette, y compris une recette de « chef », et ne jamais retrouver la sensation éprouvée un jour dans une gargote perdue, parce que manquera toujours le secret ultime, qui est de l’ordre de la poésie. Proust n’aurait pas retrouvé son enfance dans les madeleines de Commercy fabriquées désormais à la chaîne. Et si tout Marseille fait des navettes, ces biscuits plus ou moins coriaces qui célèbrent la barque mythique de quelques saintes localement réputées, il n’y a qu’un Four des navettes (tout à côté de Saint-Victor, pour les amateurs), et une saveur unique. Non standardisée. Non reproductible.

Et c’est bien la clé du problème. Là comme ailleurs, il ne sert à rien de déplorer si l’on ne mesure pas les énormes enjeux financiers. Toute une industrie se désolait qu’on laissât la cuisine aux mains des chefs — comme on laissait la littérature aux mains des écrivains. Désormais, avec le « kit » tout prêt en vente un peu partout, vous pouvez vous aussi vous lancer dans la chimie amusante qui fabrique du goût avec n’importe quoi, sauf des produits et de la patience. Et quand des chefs cautionnent cette dérive, on arrive vite au bout du rouleau… à pâtisserie.

Entendons-nous : bien sûr qu’il existe une chimie des aliments et de leur transformation ! Le pastis est un bon exemple de « précipité », et je n’ignore pas qu’un peu de sucre dans la sauce casse l’acidité de la tomate. Ou que la réaction de Maillard est un fait majeur de… de quoi, au fait ?

« Chauffer » est du domaine de la chimie. « Cuire », à la rigueur.
Mais rôtir… Mijoter… Braiser… Faire sauter — ou revenir…

La cuisine est un langage, et un art — et une longue, très longue patience. Poésie, vous dis-je.

Evidemment, il est plus expéditif de travailler sur des kits que d’aller au marché flairer la fraîcheur de la sole ou humer le parfum des bouchons de champagne (les jeunes cèpes, on l’avait compris). Le moléculaire est comme le fast food — de l’industrie (3). La vraie cuisine, non.

Le plus saisissant, c’est que l’establishment de la restauration de qualité, qui était justement à vendre, s’est laissé impressionner, ou corrompre, par les apprentis-sorciers du tube à essai — tout comme la haute hiérarchie de l’Education s’est mise au service de la massification, et des théories aberrantes qui l’ont accompagnée. Le Guide Michelin a célébré ces imposteurs dont les tours de passe-passe séduisaient la conjuration des bobos et des gogos. Michelin, c’était à l’origine la chimie du caoutchouc. Eh bien, ils ont retrouvé leurs racines.

Enfin Perico vint — Perico Legasse, bien sûr.

Critique gastronomique est un métier curieux, pour lequel il n’existe pas de filière (les lycées hôteliers n’en forment pas, que je sache — peut-être ont-ils tort). On écrit dans des journaux ou des hebdomadaires, mais on n’est pas forcément journaliste. On est amateur de bonne chère, parfois cuisinier doué, dans l’intimité — mais on n’est pas restaurateur. Les plus célèbres (Grimod de la Reynière, ou Curnonsky) avaient l’humilité de n’être que des gourmands devenus gourmets – et ce n’est pas rien, en ces temps malheureux où les gourmands se contentent d’être goinfres. Certains (à la Libération par exemple) vinrent à la gastronomie parce que des options malheureuses sous l’Occupation les avaient interdits de presse : ainsi Robert Courtine, qui signa longtemps, sous le pseudonyme ambitieux de La Reynière, les chroniques gastronomiques du Monde.

Il fallait un critique, c’est-à-dire un amateur éclairé, un humaniste du nez et de la papille, pour célébrer les vrais professionnels, ceux qui se lèvent tôt le matin pour faire leur marché, qui changent leur carte au gré des saisons, selon les arrivages, et non en fonction des livraisons de surgelés — ceux qui font vivre les vrais paysans, et non les industriels de l’agro-alimentaire — les terroirs contre la Machine.

Je vais encore me faire traiter de réactionnaire…

Je disais plus haut que la Cuisine est, comme la Littérature, un art. Legasse vient donc opportunément de publier son Anthologie à lui, un hors-série de l’hebdomadaire Marianne — dans tous les kiosques, pour 6 dérisoires euros. Natacha Polony (elle n’est pas absolument neutre dans cette affaire, elle l’avoue elle-même) l’évoque sur son blog (4), pour en tirer une quintessence de l’identité française. Mais moi qui n’ai pas d’intérêt sentimental dans la maison, en vérité je vous le dis : ce petit guide est un vade-mecum qui sera précieux à tous les vrais amateurs — et qui devrait l’être aux futurs professionnels.

Legasse au lycée ! Pour leur apprendre le (bon) goût ! Et le plaisir véritable — celui des sens extasiés. Celui que l’on donne. Celui que l’on reçoit. Libido sentiendi !

Mais j’ai peur que cela ne se produise pas de sitôt. Ayant critiqué les pratiques du lycée hôtelier cité plus haut, il reçut une bordée d’insultes de l’un des enseignants, tant il est vrai que nous sommes les premiers, dans ce métier, à mépriser ou à détruire les fondamentaux de notre profession — le vrai produit ici, la bonne littérature là.

Bien entendu, tout guide irrite celle ou celui qui n’y retrouve pas sa gargote favorite, ou dont le jugement ne coïncide pas avec le sien (5). Un quelconque imbécile, sur le blog de Polony, reproche ainsi à Legasse de célébrer des incontournables — sans dire que nombre de ces établissements sont aimablement contournés par le Guide rouge, qui n’y retrouve pas ses petits, ni ses lubies — ni ses intérêts. Et ce serait déjà bien que chacun fréquente ces incontournables — comme il ne serait pas inutile que tous les lycéens se frottent aux grandes pages, et sachent en apprécier le jus.

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Pour être tout à fait exact, Legasse n’est pas tout à fait seul dans son combat pour les produits du terroir et une plus grande transparence dans les additifs de la cuisine moléculaire. Un journaliste allemand, Jorg Zipprick, a pourfendu Adrià et consorts dans un livre récent, les Dessous peu appétissants de la cuisine moléculaire. Et les Italiens viennent de durcir les règles sur les additifs dans les restaurants de la Péninsule.

 

(1) http://blog.lanouvellerepublique.fr/index.php?2006/05/18/62-cuisine-moderne-ou-malbouffe

 

(2) http://www.inra.fr/la_science_et_vous/apprendre_experimenter/gastronomie_moleculaire : comment rattraper une mayonnaise qui a tourné, vous propose le site dès sa première page. Pendant ce temps, faisant fi de la chimie, Legasse raconte comment la Mère Michel avait un jour lancé à Curnonsky : « Dans la vie, Monsieur, tout se rattrape, sauf le beurre blanc. Quand c’est fichu, c’est fichu ! » — et de vous proposer de goûter celui de Philippe Lempereur à Neuilly.

 

(3) Rappelons l’émergence, depuis quelques années, d’un mouvement contraire, qui a pris un nom anglais pour se moquer. Voir http://www.slowfood.fr/france/

 

(4) http://blog.lefigaro.fr/education/2010/03/le-gout-de-la-france-ou-lidentite-nationale-dans-les-assiettes.html

 

(5) Moi-même je ne suis pas sûr que le Calypso produise la meilleure bouillabaisse marseillaise. Mais j’engage les lecteurs à faire part de leurs trouvailles d’abord sur ce blog, puis directement à l’auteur, qui vous vouera probablement aux gémonies : perico@journal-marianne.com

 

Remplacements

Luc Chatel s’est exprimé hier mardi 9 mars (1) sur la douloureuse question du remplacement des enseignants absents.

En même temps, le ministre reconnaît que nous ne sommes pas plus absents que les autres catégories socio-professionnelles. Contrairement à ce qu’affirme la PEEP, qui lance en même temps sa croisade annuelle de démagogie appliquée, il n’y a pas d’absentéisme enseignant — j’en profite pour expliquer aux apprentis en langue française qu’absence n’est pas absentéisme : l’absence est un fait, l’absentéisme une décision. On est absent dans l’enseignement parce qu’on est malade — ça arrive —, parce qu’on est en sortie scolaire (j’ai déjà dit dans la Fabrique du crétin ce que je pensais de l’abus des sorties pédagogiques — mais peut-être faudrait-il changer de pédagogie), ou parce qu’on est en stage — c’est chronique : on envoie les profs faire une foultitude de stages à droite et à gauche, pour assimiler rapidement de nouveaux programmes, pour apprendre à faire du yoga avec Sébastien Clerc, pour former les formateurs et les futurs formatés, pour écouter les conférences pédagogiques d’inspecteurs pédagogiques régionaux qui n’ont pas forcément quelque chose à dire mais qui doivent bien légitimer leur fonction, et j’en passe.

(Disons-le tout net : si les enseignants ne sont pas plus absents que les autres catégories de travailleurs, cela tient à la fois du miracle et de l’hyper-conscience professionnelle. Dans un métier où les conditions minimales pour enseigner ne sont plus réunies — des élèves techniquement décents, sachant lire, écrire, compter et bavarder discrètement —, où la violence est quotidienne, où l’administration trop souvent tarabuste les enseignants qu’elle devrait soutenir, une profession très majoritairmeent féminine où la tentation du bébé et du cocooning long est à portée de trompes, qu’il n’y ait justement pas plus d’absentéisme qu’ailleurs devrait être salué par le ministre — au lieu d’être stigmatisé)…

Que propose le ministre aux abois ? Délocaliser les TZR (Titulaires sur Zones de Remplacement, je le signale à ceux qui, comme ce journaliste qui m’a appelé hier, ignorent les appellations contrôlées de la cuisine interne du ministère), qui pourront désormais prendre le TGV pour aller effectuer des remplacements dans des provinces éloignées ; suggérer aux « jeunes retraités » de rempiler ; et recruter des Licenciés en Fac — ou, variante, des « mères de famille » (2).

Monsieur le Ministre, vous devriez le savoir : à force de fonctionner à flux tendus, à force de supprimer des postes de titulaires, des TZR, il n’y en a plus, ils sont tous déjà en poste annuel instable.

Monsieur le Ministre, vous pourriez le savoir : des étudiants recrutés (par petites annonces souvent) pour remplacer des profs, cela se fait depuis vilaine lurette. Inutile de s’interroger sur le niveau effectif desdits étudiants : il est insuffisant. Je sais bien que la Licence est officiellement « Licence d’enseignement ». Je me rappelle ce que m’avait dit un conseiller de Darcos — « si les facs délivrent des diplômes d’enseignement à des étudiants incompétents, elles n’ont qu’à assumer » : la Licence était jusqu’à cette année la condition nécessaire pour passer les concours de recrutement, mais le simple fait de préparer un concours permet souvent de monter son propre niveau, et de façon notable souvent. Mais jeter des étudiants en pâture à des élèves qui n’en demandaient pas tant, est-ce bien raisonnable ? Confier des enfants à des étudiants, est-ce bien intelligent ?

Monsieur le Ministre, un homme qui comme vous s’efforce de faire des économies de bouts de chandelles ne va pas embaucher des « jeunes retraités » — cela coûte très cher, un retraité, parce que ça se paye sur son dernier taux horaire, ou alors c’est une discrilmnation qui ravira la Halde — au sommet de son grade, en général.

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La réforme du lycée, en supprimant des heures de-ci de-là (3), a fait de son mieux — mais cette solution est exsangue avant même d’avoir servi. Peut-être pourrions-nous envisager la solution américaine : un élu de l’Utah, qui est en cessation de paiements, suggère de supprimer le 12th grade, comme ils disent là-bas — c’est-à-dire la Terminale (4). En voilà une idée qu’elle est bonne !

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Et l’arrivée sur des postes pleins de néo-titulaires dès septembre prochain, dans le cadre du « nouveau CAPES » (mais qui lâcheront leurs classes pendant quelque semaines — il faudra les remplacer — avec qui ?) ne va pas arranger les remontées acides des organisations de parents…

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Vendredi, la plupart des organisations syndicales non scélérates (5) appellent à manifester contre les lubies ministérielles : comment leur donner tort ? Nous en sommes à deux doigts d’un démantèlement global de l’Education Nationale, qui n’aura plus rien de national, et qui n’enseignera plus grand-chose.

Ah, j’allais oublier : les enseignants sont absents parce quils font grève ! Mais Monsieur le Ministre, renoncez à des initiatives malheureuses, ouvrez de vraies discussions, envisagez sérieusement une refonte du système, à commencer par une révision générale des pédagogies, et tout le monde sera enchanté de faire cours — nous sommes là pour ça ! Déjà qu’on s’y crève, donnez-nous des raisons d’espérer, et on s’y décarcassera. Mais abandonnez 900 000 enseignants comme vous êtes en train de le faire, et ça se passera dans la rue — parce que même les syndicats les plus croupions ne parviendront à juguler la colère.

Aucun cataplasme sur jambe de bois ne remplacera une formation rigoureuse (pas une mastérisation à la va-vite, mais un enseignement repensé de la Maternelle à l’Université dans un objectif d’ambition efficiente). Aucun expédient désespéré, aucun remède héroïque, comme on disait autrefois, ne peut se substituer à un recrutement pensé sur plusieurs années. Aucune heure de soutien ou d’accompagnement éducatif ne remplacera les heures supprimées dans nombre de matières — à commencer par le Français (6). Cela coûte cher ? Allons, Monsieur le Ministre, il est bien des manières de faire des économies sans trancher dans la viande ! Pensez un instant au nombre infini d’administratifs haut placés, de toutes farines et de toutes incompétences, que vos services rémunèrent grassement, et depuis des années !

Par exemple… Autant balayer chez soi, et proscrire au moins l’absentéisme des siens : Josette Théophile, l’actuelle DGRH rue de Grenelle, n’était pas présente lundi à la FPMN — Formation Paritaire Mixte Nationale. Oh, ce n’est pas joli-joli de laisser tout seuls des syndicats sans défense !

 

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Eric Zemmour vient d’en faire le sujet de sa chronique sur RTL : http://www.rtl.fr/fiche/5935625958/eric-zemmour-tous-les-parents-beniront-luc-chatel-les-enfants-le-maudiront-video.html

<!–[if !supportEmptyParas]–> <!–[endif]–>

<!–[if !supportEmptyParas]–> <!–[endif]–>(1) http://www.leparisien.fr/societe/le-plan-chatel-pour-mieux-remplacer-les-profs-09-03-2010-841137.php. L’info a été reprise dans le Monde : http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/03/09/luc-chatel-s-attaque-au-non-remplacement-des-enseignants_1316351_3224.html

(2) On ne le sait pas assez : avoir trois enfants donne depuis des années la possibilité d’enseigner dans le Primaire — si ! La compétence est dans les ovaires — ça, ça va faire plaisir à Eric Zemmour !

(3) http://pascettereformdeslycees.org/

(4) http://washington.blogs.liberation.fr/great_america/2010/02/comment-d%C3%A9penser-moins-supprimer-la-terminale.html

(5)Et je regrette que Luc Cedelle, dans le Monde, obnubilé par la défense tous azimuts des pédagogistes et de ceux qui les soutiennent, en arrive à applaudir la réforme Chatel, et à critiquer, in fine, le SNES et le SNALC qui s’y opposent, contrairement au SGEN et au SE-UNSA qui ont décidé d’aller à la soupe : http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/03/09/lycee-pas-de-revolution-juste-une-reforme-de-fond_1316487_3224.html#ens_id=1229424

(6) Autant le redire encore et encore : la massification tant célébrée par les pédagos de tout poil a desservi prioritairement les plus  humbles, les plus démunis, ceux qui justement ne trouvent pas chez eux un aliment culturel que l’école pour tous, comme ils disent, ne leur fournit plus non plus.

Pour un master de seduction

En ces temps où la mastérisation tombe dru rue de Grenelle, où les uns voudraient que l’on mettre l’accent sur les disciplines, les savoirs et les vraies compétences, pendant que les autres entonnent le grand air de la professionnalisation et autres billevesées pédagogistes, j’ai pensé qu’il ne serait pas inutile de nous pencher sur ce qui fait l’essence de ce métier, et qui est déplorablement négligé par les crânes d’œuf qui nous lisent — je veux parler, bien sûr, de la capacité de séduction.

Qu’est-ce qu’un bon enseignant, de la Maternelle à l’Université ? C’est quelqu’un qui non seulement obtient des élèves ou des étudiants qu’ils restent, des heures durant, assis sans trop bouger sur une chaise (une situation largement anti-physiologique, et anti-psychologique, je n’en veux pour preuve que l’attrait des récrés, et ces millions de coups d’œil jetés en douce sur les montres), mais qui de surcroît parvient à leur imposer un travail, parfois même une souffrance, pour un bénéfice qui est très rarement immédiat : travaillez, prenez de la peine, vous en tirerez (peut-être) un bénéfice — plus tard. L’Ecole est le lieu du bonheur différé.

Alors, comment l’Enseignant arrive-t-il, dans un contexte aussi défavorable a priori, à obtenir le silence, l’attention, et même la soumission, jour après jour, semaine après semaine ? Corollaire : pourquoi, trop souvent, ne l’obtient-il pas ? Pourquoi, comme Adjani dans la Journée de la jupe, rêve-t-il de braquer un Glock sur la tête de ses élèves récalcitrants pour leur faire assimiler, une bonne fois pour toutes, que Molière s’appelait Poquelin, ou que le carré de l’hypoténuse…


Séduire, dit-elle…

Tout est là : quand on y réfléchit cinq secondes, les « bons profs » que nous avons eus, dans le temps (1), étaient tous de grands séducteurs, d’impitoyables séductrices. Pourtant, la séduction qui est à l’œuvre en cours n’a pas pour objet une satisfaction immédiate, contrairement à la séduction érotique — et même si c’est une dimension qui n’est pas tout à fait absente dans une salle de classe, voir ce que disaient Platon et ses contemporains sur la relation pédagogique entre l’éraste et l’éromène : Eros emprunte bien des visages, dont le sexe n’est pas forcément le plus significatif — et parfois même le plus vain.

Oui, mais comment les séduire ? Et comment apprendre à le faire ?

Il y a bien sûr la part du charisme personnel, qui, comme tout charme, tient à la magie. Mais si nous imposons aux futurs enseignants d’avoir tous du charisme (et cela se sent, quand on fait passer un concours de recrutement — tout comme son absence se détecte immédiatement), aurons-nous encore des candidats, alors même que nous en manquons ?

J’ai souvent commencé l’année en analysant le Corbeau et le Renard — modèle définitif de la séduction heureuse. Que fait le Renard ? Il parle — il est même un maître de la langue. Il possède complètement son sujet (et si l’on veut bien y prêter attention, comme tous les grands séducteurs, il ne parle pas de lui, ou si peu). Et il obtient ce qu’il veut. L’enseignement, comme la séduction, est un art de la vente.

Et il, faut, d’abord, maîtriser le langage — puisqu’au fond, c’est cette maîtrise même que nous vendons d’abord : l’art de la séduction pédagogique, c’est aussi l’art d’apprendre la séduction (2). Et comment transmettrions-nous ce goût et cette capacité si nous ne les possédons pas nous-mêmes — à fond ?

Mais un langage ne peut pas tourner à vide : seule la compétence le soutient — et non une compétence de surface (le CAPES nouveau, qui vient d’arriver, voudrait limiter le savoir professoral aux programmes que sont censés avaler les élèves — alors que nous savons tous que l’on ne fait passer le moins qu’avec le plus, le b-a-ba avec l’Encyclopédie et les équations du second degré avec la maîtrise des intégrales). Un enseignant doit être remarquable au moins, admirable si possible. Pas forcément aimé, en revanche : il, y a dans toute séduction une certaine cruauté, au fond — on peut aimer les élèves et ne jamais le leur montrer : en général, ils ne s’y trompent pas.

Inutile en revanche de monter sur ses grands chevaux et de les humilier systématiquement (même si, à petites doses…). On ne se grandit pas en rapetissant les autres — bien au contraire. Inutile aussi de favoriser telle ou tel : l’éromène, c’est toute la classe. Et la séduction opère aussi bien au positif qu’au négatif — on peut paraître caressant aux uns, odieux aux autres, l’essentiel est que l’on ait l’air d’y mettre du sentiment, quand en fait on y fait passer de la technique : séduire s’apprend.

Je disais plus haut : humilier légèrement… Je pensais moins à la vanne tueuse, qui n’a de sens que face à une agression majuscule, qu’à l’accablement qui saisit parfois les élèves devant la tâche qu’on leur fixe, devant l’étendue de leur ignorance (mais déjà, mesurer cette ignorance, c’est la circonscrire, ce que ne peut faire le crétin qui croit savoir). Il y a dans la compétence telle que je l’entends — telle que j’ai vu autrefois Barthes la manifester dans ses cours (3) — quelque chose d’écrasant. Mais l’élève séduit doit admettre cet écrasement, tout comme la personne que l’on veut charmer doit se rendre à l’autre, — comme une ville assiégée, dit Dom Juan.

Je voudrais être clair : la sympathie naît de la reconnaissance du savoir, et non l’inverse. Inutile d’être « gentil » a priori : le charme peut tenir dans une violence sans cesse retenue, contenue, mais sous-jacente, dans l’art d’une phrase innocemment perfide, d’une plaisanterie légèrement mortelle. Le langage est une main qui sait caresser et gifler à la fois — inutile dès lors d’aller jusqu’à la gifle effective.

Second point : la séduction est une gestuelle. S’il est une formation que je voudrais institutionnaliser pour les futurs maîtres, c’est la formation théâtrale (4). Cela suppose de penser la coupe de l’habit (les élèves sont tous arbitres des élégances, et peuvent commenter à l’infini la forme des chaussures ou la ligne du pantalon — ou vos fesses, quand vous leur tournez le dos), le masque (regardez-vous dans la glace en train de hurler : « Taisez-vous ! », et demandez-vous pourquoi ils continuent à parler). Cela suppose de savoir user de son corps dans l’espace — il faut occuper l’espace. Le physique n’a aucune importance, pourvu qu’on le maîtrise, qu’on le déploie, qu’on l’impose. Il n’y a pas de beaux ou de vilains maîtres : il y a des enseignants charmants, ou indifférents — et parfois exécrables.

On apprendrait aussi, au théâtre, à poser et maîtriser sa voix et ses gestes. L’acoustique de la plupart des salles de classe est exécrable, et un prof sort de six heures de cours à moitié aphone s’il ne sait pas exactement comment poser sa voix, où aller la chercher — s’il ne sait pas que, comme au théâtre, ce n’est pas en hurlant qu’on se fait le mieux entendre. Enregistrez-vous écoutez-vous : la voix de l’adulte a des inflexions particulières, un enfant ou un adolescent y entend des signes particuliers — autorité, énervement, sarcasme, impuissance.

Dernier point : la séduction est comme la mer — toujours recommencée. Sans cesse il faut récupérer l’Autre, aller le chercher là où il est — encore essoufflé de la récréation, encore tout plein des câlins de son amoureux / euse, tout déçu de la note obtenue au cours précédent, inquiet du divorce de ses parents (ou de leur non-divorce, allez savoir), préoccupé par son futur – à court ou moyen terme. La séduction ne s’arrête pas avec le cours : il faut savoir dire une phrase, ou parfois tenir tout un discours, à un élève dont on sent confusément la demande inexprimée, le besoin sans objet de parler cinq minutes avec un adulte qui ne soit pas son père ou sa mère – et qui sache parfois lui parler comme à un adulte, sans l’épargner, sans l’accabler. Juste en miroir.

Quand je pense que le ministère, si j’ai bien compris, prétend institutionnaliser deux heures d’accompagnement pédagogique… Mais, mon cher monsieur L*** (avant que vous partiez sous d’autres cieux de la République), ne savez-vous pas qu’on accompagne un élève toute l’année, à chaque minute, même quand il n’est pas là ? Qu’on se préoccupe de lui, qu’on y pense, qu’on élabore des stratégies pour lui faire gober la table des 7 ou l’essence de la tragédie ? Vous savez bien, pourtant, mon cher L***, que la séduction est un métier au long cours — que l’on flatte du regard, encourage de la voix, que l’on s’oppose parfois, et qu’on n’escompte jamais de résultat immédiat — séducteur un jour, séducteur toujours : c’est ce qui fait de ce métier une vocation, une contrainte, et, parfois, un plaisir.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Voir sur ce sujet la très jolie chronique que Natacha Polony a récemment consacrée au sujet sur son blog : http://blog.lefigaro.fr/education/2009/12/hommage-aux-maitres.html et http://blog.lefigaro.fr/education/2010/01/hommage-aux-maitres-suite.html

(2) Comme je ne suis plus à une outrecuidance près, j’aurai celle de me citer moi-même : http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2008/11/24/art-de-la-drague.html

(3) Barthes n’était pas beau, mais il était la séduction même, parce qu’il vous rendait intelligent — il donnait aux pauvres corbeaux que nous étions les plumes du phénix. On sortait de sa voix — il en usait avec un art délicieux — en se disant que, ma foi, oui, c’était exactement ce que l’on pensait de Goethe ou de Racine, mais que voilà, lui, il l’avait formulé, et si exactement… Si jamais les notions d’éraste et d’éromène avaient un sens (y compris sexuel, dans cette forêt de micros qui se tendaient vers lui, comme autant de promesses d’éternité et de phallus stylisés), ce fut bien là.

(4) Et rendez à tous (et à toutes — la profession s’est féminisée largement, la taille de l’enseignant moyen s’est donc réduite, et les tableaux sont restés haut perchés, trop souvent) les estrades qui permettaient autrefois à tous les enseignants d’être les bateleurs qu’ils sont effectivement.