Pornographie

Un ami qui dirige — chez François Bourin — une collection de pamphlets m’a demandé d’en écrire un. « D’accord — mais pas sur l’Ecole ! » Il a convenu que ce n’était pas la peine, effectivement : la cause est entendue.

J’ai donc opté pour la pornographie. Remise de texte à la rentrée.
En attendant, et puisque ce sont bientôt les vacances (période de vide dont le sexe est le marronnier de saison) voici, peu ou prou, ce que pourrait être l’introduction (si je puis dire) de ce tour d’horizon des mille et une manières de vendre ce que nous pensions être une liberté, et qui est devenu un commerce.

À vous de me dire si la thèse paradoxale que je défends — la pornographie, c’est l’autre face du conformisme — est tenable ou non. À vous de me suggérer les développements que vous inspire ce sujet.
Ou plutôt, cet objet. Dans la société pornographique, il n’y a justement plus de sujets. 

Il nous a fallu du temps pour comprendre que « liberté sexuelle » était en fait un oxymore. Du moins dans le sens que l’on donne aujourd’hui au terme — une liberté faite de voyeurisme, de vénalité, de répétitions — et, au fond, de conformisme.

Bref, ce que l’on appelle désormais pornographie.

Bien sûr, nous avons des excuses pour nous y être laissé prendre.

Nous arrivions des temps barbares — disons les années 50… — où la libre expression des désirs n’était pas même imaginable. Sans parler de leur représentation. On conservait chez soi ses estampes japonaises — ou ses miniatures persanes. On chinait les curiosa chez les bouquinistes. Les « réclames » suggestives (par exemple pour la lingerie Scandale) étaient dessinées — pas photographiées. À travers une serrure, pour bien marquer que nous n’étions que des voyeurs.

Personne n’aurait imaginé alors que trente ans plus tard, une agence de pub (en l’occurrence l’afficheur Avenir) aurait l’idée de déshabiller une jeune fille, Myriam, en trois semaines, sur des panneaux de quatre mètres sur trois : « Le 2 septembre j’enlève le haut », proclamait la première affiche. Et elle l’ôta effectivement à la date dite, seins glorieux en avant, proclamant cette fois : « Le 4 septembre, j’enlève le bas » — ce qu’elle fit derechef, mais de dos.

Scandale…

Jean-François Jonvelle, le photographe (Myriam Szabo était sa petite amie, et avait remplacé au pied levé le mannequin prévu, qui avait préféré renoncer — douce ingénuité de ces époques archaïques) n’avait rien d’un pornographe. Mais en 1984, trois clichés coquins en grand format parurent d’une indécence outrée à nombre de belles âmes. La « révolution sexuelle » entamée dans les années 1960 avait eu beau pousser ses feux, la tentation de l’ordre moral était encore forte. Que l’on veuille bien se rappeler les provocations qui émaillaient, dix ans auparavant, les meetings de Jean Royer, le rigide (?) maire de Tours candidat à la présidentielle.

L’erreur serait de penser que le déferlement actuel de pornographie n’est que le signe de la victoire finale du camp du Bien (la révolution) contre le Mal (la pudibonderie). Nous l’avons tant aimée, notre libération — mais le jeu est fini, bien fini : la pornographie, c’est Thermidor descendant sur la Révolution. Fin de partie.

La vraie mutation, c’est au cours des années 80 qu’elle s’est accomplie — et les fesses de Myriam en furent le signal ténu. La vraie mutation, c’est la pornographie généralisée, c’est-à-dire la récupération par des intérêts économiques de ce que nous avions cru pouvoir cantonner aux mœurs. Et la diffusion dans l’espace public des audaces que nous pensions réservées à l’espace privé. Sodomie parfois, pourquoi pas ? Sodomie soir et matin, chagrin.

La pornographie est un monstrueux conformisme.

On sait que les effets publics d’une nouvelle législation sont rarement immédiats. Le gouvernement de Jacques Chirac, sommé par son électorat le plus droitier de légiférer pour contenir la déferlante de films érotiques dont Emmanuelle (1974) avait été l’emblème en France, préféra frapper à la caisse, en décembre 1975, les œuvres à contenu pornographique. Le premier ministre hésitant à censurer ce qui lui apparaissait sans doute, en fieffé libertin qu’il était, assez sympathique, on convint d’une taxation particulière, qui étrangla le cinéma X, et le rejeta d’abord dans une semi-clandestinité.

Sur ce, on inventa les magnétoscopes — le format Betamax en cette même année 1975, le VHS l’année suivante : et ce standard, techniquement le moins satisfaisant, fut finalement adopté parce qu’il avait été choisi par l’industrie pornographique, qui se souciait moins de qualité que de rentabilité, et pour nulle autre raison. Les coûts de fabrication en baisse permirent, à partir du début des années 1980, une diffusion assez rapide en France, malgré l’épisode grotesque, et rapidement abandonné, du dédouanement imposé aux magnétoscopes japonais à Poitiers (1982).

La contre-révolution était là. Pas dans la « liberté » conquise de haute lutte dans les deux décennies précédentes, mais dans la commercialisation de la liberté. La pornographie fut le premier bénéficiaire du libéralisme mondialisé qui se mettait en place. Le cheval de Troie d’une destruction bien plus que d’une conquête.

Il ne s’agissait en rien d’une extension du domaine sexuel, mais d’une marchandisation (en fait, d’une récupération) d’une liberté qui menaçait effectivement l’ordre bourgeois — la famille et la propriété. Les années soixante avaient milité pour l’amour libre. Les années 80 réinventèrent l’amour tarifé. Inutile de rouvrir les bordels : ils sont désormais sur la Toile.

Ce faisant, la pornographie a dégradé le sexe, en jouant sur la confusion avec l’érotisme, qui de tout temps a été une force de contestation. Rien d’étonnant à ce que « libre » ait enfanté « libertinage », et que les libertins aient joué simultanément avec les mœurs et les croyances. Voyez Sade ou Laclos.

Avec la pornographie, nous sommes aux antipodes de cette liberté. Ce n’est pas pour rien que parallèlement à la déferlante porno, un puritanisme nouveau se fasse jour : ce sont les deux faces du nouvel ordre économique et moral, qui toutes deux confinent l’individu dans des attitudes imposées, des figures obligatoires, des stéréotypes pesants — l’exact contraire de la liberté. Et les Etats-Unis, qui hébergent l’industrie pornographique la plus florissante, ont aussi généré les ligues de vertu les plus fascisantes. Aucune contradiction : les uns et les autres participent de la grandeur américaine…

La pornographie est une contrainte, tout comme la vertu — une contrainte qui pèse formidablement sur les corps et les esprits. L’érotisme, dont elle a emprunté les oripeaux les plus outranciers, est libertaire, anarchique parfois, intelligent toujours. Il consacre l’individu — indifféremment hommes et femmes. Rien d’étonnant à ce que le siècle qui l’a le mieux inventé, le mieux peaufiné, soit le XVIIIème, où s’est forgée, contre l’Eglise, la notion même d’individualité. L’homme n’est rien face à Dieu, disent Pascal et Bossuet, réconciliés sur ce coup. La femme et l’homme ne sont rien, dit la pornographie — de pures fonctions corporelles. Des soi-disant individus, réduits à une synecdoque — les parties pour le trou.

Et là commence l’imposture. Au terme de la « révolution sexuelle », nous nous retrouvons plus chosifiés encore qu’au début. Nous sommes passés d’une contrainte forte — la morale — que l’érotisme détournait intelligemment, à un terrorisme impitoyable, sans autre dieu, cette fois, que l’argent. En cela, la pornographie est le révélateur de notre société — son miroir et son paroxysme.

Les jeunes — en particulier les jeunes garçons, grands consommateurs de pornographie — sont désormais sommés d’adopter des comportements stéréotypés, qui poussent des bandes d’adolescents à violer des gamines sur les parvis des gares pendant que leurs copains les filment — et l’insoutenable est double, dans l’acte imposé d’un côté, dans l’obscénité de l’image de l’autre. Spectacle en société. Gang et gang-bang. Parce qu’ils n’ont plus de la sexualité qu’une image médiatique, et qu’ils sont — c’est de leur âge — dans la reproduction bien plus que dans l’autonomie, quoi qu’ils croient.

Or, rien de plus stérilisant qu’un acte forcé. Dans la pornographie, la chair est triste, hélas, parce qu’elle est sans cesse contrainte. La révolution sexuelle avait sans doute facilité le plaisir — bonne idée. La réaction s’est traduite d’abord par une obligation à jouir — et, dans un second temps, par la rétention puritaine de l’orgasme, deux faces d’une même fausse monnaie.

Car la pornographie est le règne du faux, alors même qu’elle prétend — parce qu’elle est image — dire le vrai. Naïfs, les enfants des anciens révolutionnaires, qui n’ont pas appris qu’une image est… juste une image, un masque imposé, la manifestation même de l’artifice.

Cela ne serait pas bien grave, si cette fausse monnaie ne s’imposait chaque jour davantage, et ne contaminait les attitudes vis-à-vis de la sexualité. Sommé de choisir entre l’abstinence et le tout-à-jouir, l’adolescent ne sait plus à quel sein se vouer. La pornographie exerce une violence qu’il reproduit à l’envi — à moins qu’elle ne l’inhibe.

Dans une société de marché, nous avons mis en place une sexualité de marché, et même de supermarché. Dans une société du bling-bling, nous sommes tentés de confondre l’être (être heureux, par exemple) et l’avoir — la pornographie n’existe que sous le signe du groupe, de la surenchère ou de la surenchair. L’être ne consomme pas assez, sans doute. L’idéologie de l’avoir est bien plus rentable.

Seulement, voilà : la pornographie se paie cash. En traumatismes, violences, et mépris des autres et de soi-même. C’est un Eros qui verse dans Thanatos. Toutes ces petites morts simulées font un grand cadavre — celui de notre civilisation. Sous les projecteurs des studios, on détruit les Lumières.

Cet essai tente de resituer la pornographie dans le cadre de la vulgarité contemporaine. Et de restituer au libertinage ses lettres de noblesse. Double tâche, combat perdu — mais c’est bien plus beau lorsque c’est inutile.

 

Jean-Paul Brighelli

Explication de texte

J’ai suffisamment pris mes distances, jadis et naguère, et quoi qu’il m’en coûtât, avec l’Inspection générale de Lettres, qui genuit Katherine Weinland, qui genuit Jean Jordy, pour m’arroger le droit d’en dire du bien lorsqu’elle en revient à des choses sensées.

Car c’est bien à un retour du (bon) sens que l’on assiste enfin. Après une grosse décennie d’expérimentations pédagogiques létales — quasi-abandon de la dissertation, fétichisme de la technicité pure, dilution de la notion de « littéraire » dans le grand gloubi-boulga des écrits incontrôlés, sans oublier l’inévitable révérence devant l’opinion toujours si lumineuse des apprenants en train de construire leur propre savoir), il semble que l’on reprenne un discours cohérent sur la pratique de l’explication de textes.

Et déjà, première merveille, il n’est plus question que de textes littéraires. Finie, l’époque où l’on faisait du français via les articles de pseudo-sociologie de Libé ou les modes d’emploi d’appareils ménagers, comme le suggérait jadis Meirieu. Fini, l’ostracisme sur le par-cœur.

Mais surtout, dans la mise au point opérée par Patrick Laudet, Inspecteur général de Lettres (1) dans cette spécialité (Cinéma-Théâtre) que géra si bien et si longtemps Pascal Charvet, autre résistant aux modes délétères, un renversement se fait jour qui remet au cœur de l’explication de textes le sens intrinsèque. Les délires formalistes et comptables (les champs lexicaux relevés jusqu’à l’écœurement par des élèves démotivés, la rhétorique étudiée comme une fin en soi, la grammaire déconnectée des effets de sens — et jamais assez maîtrisée pour qu’on puisse l’utiliser de façon intelligente au service de la signification) sont fermement déconseillés dès lors qu’ils seraient un en-soi. Sans être tout à fait répudiés, parce qu’il n’y a pas de raison, en effet, de ne pas étudier la structure d’un texte, mais pas de raison non plus d’arrêter là le dépliage — c’est le sens étymologique d’explication — d’un texte qu’un auteur a écrit avec quelques idées derrière la tête. Pour le détail des bonnes nouvelles, voir son analyse, très fouillée.

Patrick Laudet est un récidiviste. Il y a deux ans, il avait produit, à l’issue d’un séminaire inter-académique sur les nouveaux programmes du collège, une étude sur la place de la littérature (2) qui, dans le rapport final, contrastait sérieusement avec les pauvretés produites par Katherine Weinland sur la grammaire : dans l’ensemble, de quoi encourager Véronique Marchais et son équipe à publier ces excellents livres pour l’apprentissage du français au collège que constitue la collection Terre des Lettres chez Nathan. Que j’aie encouragé Véronique à s’y mettre me vaudra peut-être quelques indulgences au tribunal suprême de l’Education ; que ce soit en ce moment la collection-phare du collège prouve en tout cas que els enseignants de français ne sont pas si tétanisés que cela par trente ans de réformes dont l’objectif unique semblait être de dégoûter les élèves de la lecture. C’est si dangereux, un peuple qui sait lire !

Mais c’est encore plus dangereux, un peuple qui ne sait pas lire. « Si vous trouvez que l’enseignement coûte trop cher, essayez l’ignorance » — et vous vous retrouverez avec des émeutes qui, cette fois, ne se confineront pas à la banlieue. Il est bien possible d’ailleurs que le système, après avoir favorisé l’émergence d’une population scolaire illettrée, analphabète et si possible analphaconne, ait réalisé qu’il bâtissait sa propre perte, et fasse au moins partiellement machine arrière. Quoi qu’il en soit, tout changement qui va dans le bon sens est bon à prendre.

Qu’est-ce qu’expliquer un texte ? Patrick Laudet le dit fort bien : l’analyse de cette « hésitation prolongée entre le son et le sens » par laquelle Valéry définissait la poésie — et qu’il propose d’élargir à toute la littérature. Cela n’exclut pas de recourir aux outils du formalisme — et pourquoi nous en priverions-nous ? Et de citer Paul Ricœur, partisan comme lui d’une « interpénétration entre compréhension et explication ». On appelait cela autrefois « la forme et le fond », termes ambigus, mais l’explication était justement la tentative de résolution — jamais complètement atteinte, et c’est bien ce qui en fait l’intérêt — de cette ambiguïté. « Tension, inconfortable mais féconde », dit Patrick Laudet fort justement.

Il est significatif que Patrick Laudet ait été enseignant en CPGE : à croire qu’il y a une ligne de fracture entre les responsables grenelliens issus d’une vraie filière d’enseignement, et celles et ceux qui débarquent d’une filière politique, ou strictement universitaire, pour lesquels l’idéologie a pris le pas sur le bon sens, et dont la foi aveugle dans les « sciences de l’éducation » a oblitéré le jugement.

Il était temps qu’une instance habilitée rappelle qu’un texte a en général du sens, et qu’un écrivain n’écrit pas pour rien — ne serait-ce que pour le plaisir. Mais ce sens (en fait, une pluralité de sens comme il y a une pluralité de mondes) n’est en rien un « message » (nous sommes quelques-uns à dégainer le stylo rouge chaque fois que nous lisons qu’un auteur est employé des PTT) : mais des générations de pédagogues pour lesquels « J’accuse » est devenu l’alpha et l’oméga de la « communication », ce fourre-tout qui excuse toutes les fainéantises, ont cru bon, après avoir expliqué à leurs élèves ce qu’était une anaphore, de décider une fois pour toutes que le pamphlet de Zola était la pierre de touche du « littéraire ». Non : le sens d’un texte va un peu plus loin que l’indignation ou la colère — y compris le sens de « J’accuse ».

D’où le grand retour de l’histoire littéraire (ah bon ? Un texte est raccroché à un contexte ? Z’êtes sûr ?), de la biographie et, quoi qu’il en coûte à certains, du psychologique à doses homéopathiques. Et de la confrontation des sources et des lectures (Non ? Un texte est fait de textes, en amont comme en aval de lui ? Vous m’en direz tant…). Bref, nous allons pouvoir recommencer à travailler au grand jour ce que la plupart d’entre nous (enfin, je veux le croire) ne faisaient plus qu’en cachette. Et lorsque votre IPR, qui n’est pas forcément intelligent, lui, vous mettra des bâtons pédagogiques dans les roues, opposez-lui les productions de ses patrons — en espérant que les gauleiters de province se rangent au bon sens des IG.

Jean-Paul Brighelli

En bonus, écoutez la lecture faite par Daniel Mesguisch (3) de textes littéraires sur l’explication — ou qui peuvent lui être rattachés (Barthes et le Plaisir du texte ; Lumières du corps, de Valère Novarina ; La Promesse de l’aube, de Romain Gary ; un passage de Proust tiré du Côté de chez Swann ; un morceau de l’Enfant, de Vallès ; le récit des lectures de Don Quichotte ; et enfin le texte splendide de Borgès, l’Ecriture de Dieu). Une incitation à tous les enseignants à appréhender les textes par la voix d’abord, et à faire passer cela aux élèves : il y a un plaisir musculaire de la diction qui découle directement de la qualité des textes, et engendre un plaisir poétique, comme disait jadis André Spire, poète lui-même et critique avisé.

 

(1) http://media.eduscol.education.fr/file/Francais/09/5/LyceeGT_Ressources_Francais_Explication_Laudet_182095.pdf

 

(2) http://eduscol.education.fr/cid49139/les-nouveaux-programmes-francais-college.html et

http://media.eduscol.education.fr/file/actes/72/5/actes_francais_au_college_124725.pdf

 

(3) http://eduscol.education.fr/pid25134/seminaire-metamorphoses-livre-lecture.html