Nid de frelons et dépendances

C’est la taille de la bête qui m’a alarmé : quatre fois une guêpe ordinaire. « Tiens, des insectes mutants dans la Drôme », me suis-je murmuré, ma tasse de café à la main, dans le demi-jour du petit matin. Entre chien et loup, qui distinguerait une guêpe d’un frelon ?
C’était bien un frelon — deux frelons, trois frelons, pas mal de frelons. Un nid. Une invasion.

Je suis un garçon prévenu. Je sais que la France, à partir du sud-ouest, est peu à peu envahie de frelons asiatiques tueurs d’abeilles (1) et de vieilles dames — et de quelques-unes moins vieilles (2). Vespa velutina — vroum-vroum ! Et bien qu’asiatiques, on les distingue mal, quand on n’est pas spécialiste, de leurs cousins européens. Ils ne sont pas plus jaunes.

Les rumeurs les plus folles courent sur ce nouveau prédateur. Il se serait introduit en 2005 via le port de Bordeaux (3), où étaient débarquées des poteries chinoises (si !). Ah les salauds ! De la délocalisation à l’envers…

 Bon. Inutile d’en faire tout un fromage, me suis-je dit. Et j’ai composé le 18.

 – Un nid de frelons ? Mais mon pauvre monsieur, m’a dit mon interlocuteur du poste de pompiers de Valence, nous ne faisons plus ça !

– Comment ça ? Mais il y a deux ans déjà…

– Ah, c’était il y a deux ans. Maintenant, c’est fini. Ou alors, très exceptionnellement, si nous avons le temps. Et si nous venons, c’est 137 euros. Oui, oui, vous estimez que vous nous payez déjà, via les impôts. Mais il n’y a pas de petits profits. D’ailleurs, ça ne nous revient pas : ça part direct au Trésor Public.

– Et je fais quoi, moi, avec un bébé qui est peut-être allergique, allez savoir… Deux piqûres de frelons, ça vous fait un choc anaphylactique de toute beauté…

– Je sais, je sais… Mais pourquoi ne le traiteriez-vous pas tout seul ? Il y a des produits efficaces, désormais…

– Mais je n’ai pas d’équipement adéquat, moi !

– Alors, pourquoi ne pas faire appel à une société privée spécialisée ? Il y en a d’excellentes…

 Tous renseignements pris, une directive préfectorale (en fait, une série de directives prises dans divers départements — on sent que l’incitation est partie de haut) intime effectivement aux pompiers l’ordre de déléguer au privé — concurrence oblige, n’est-ce pas… — le traitement des frelons… C’est aussi ça, le libéralisme.

140 euros, m’a annoncé l’entreprise contactée. Le déplacement… La main d’œuvre… La difficulté… Le transport probable d’une échelle… Le prix du produit — une merveille de chez Bayer, à partir d’une molécule — la perméthrine — fabriquée en Chine — la délocalisation, vous dis-je…

Et la vieille dame qui vit avec les 236 euros mensuels (en moyenne — oui !) de sa pension de réversion, elle fait comment ? Elle meurt ? Elle rampe sous les combles avec son pulvérisateur ? Pschitt-pschitt ?

D’ailleurs, la même vieille dame, quand le facteur « oublie » de sonner pour lui remettre son recommandé en main propre, ou le colis que lui envoient ses enfants, elle fait comment ?

Mais vous êtes suspect, vous ! Vous voulez quoi ? En revenir au Moyen Age et au service public ? Et le libéralisme, jeune homme ?

Les Postes sont peu à peu privatisées — restent entre les mains des postiers, très amateurs en ces mois d’été, les lettres que d’ailleurs nous n’écrivons plus. Le reste, le courrier d’entreprise, les objets divers et variés, bref, tout ce qui faisait la rentabilité du Service public, a été passé au privé. Concurrence déloyale. Vous me conjuguerez le verbe « brader » à tous les temps du présent, du passé et du futur.

Quant aux hôpitaux, je ne ferai pas l’injure au lecteur de lui rappeler que les grands patrons ont deux consultations, l’une publique, l’autre privée, et qu’il est bien plus facile d’avoir un rendez-vous privé — avec tarifs à l’avenant — que public. Comment ça, votre cancer ne peut pas attendre ? Mais à votre âge, ma bonne dame, c’est à évolution lente. Revenez dans deux mois. Comment ? Ce n’est pas un cancer ? Ah, la vue… C’était une DMLA ! Une Dégénérescence Maculaire Liée à l’Age ! Trop bête ! Fallait venir à la consultation privée… Après tout, Homère aussi était aveugle… Réécrivez l’Odyssée.

Et pour ce qui est de l’Ecole… Nous savons tous que toutes les mesures prises depuis quatre ans ont pour objectif ultime de brader au privé ce qui fut le meilleur système d’instruction publique au monde. L’autonomie, l’embauche de contractuels, les pédagogies modernes — ou, au contraire, classiques —, les classes prépas, bref, tout passe au privé. La dégradation du système éducatif faisait probablement partie du plan — merci les pédagos ! L’Etat conservera, à terme, la gestion des Zones d’Eradication Populaire. De toute manière, ces gens-là ont-ils besoin de faire des études ?

Les Etats-Unis ont délégué leurs opérations de guerre au privé — n’est-ce pas, Xe (4)… Les banques autrefois nationales sont désormais privées, et avec quel succès ! Et les gouvernements de gauche, à partir de 1988, se sont désengagés aussi vite que les gouvernements de droite.

Alors, soyons clair. J’attends d’un(e) futur(e) candidat(e) à la présidence de la République la promesse de remettre l’Ecole, les Postes, la Santé sur les rails. Entre les mains d’un Etat responsable. D’une république forte — qui pour le moment sert essentiellement à payer la note lorsque les banques (vous ne voudriez pas qu’elles fassent faillite, quand même ?) sont dans le rouge. Ce sera ça, la ligne de partage des eaux. Et pas autre chose.

Pour que les pompiers, si admirés jadis, viennent traiter gratuitement les nids de frelons des vieilles dames, et, au besoin, aillent chercher leurs chats perdus sur les gouttières.

Et j’espère fort que cet article fera le buzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz…

Mince, il en restait un ! Sale bête, va !

Jean-Paul Brighelli

(1) http://www.beekeeping.com/sante-de-labeille/articles/vespa_velutina.htm

(2) http://www.sudouest.fr/2011/06/25/la-premiere-victime-du-frelon-asiatique-435623-2780.php et http://www.lepoint.fr/societe/ces-frelons-asiatiques-qui-sement-la-panique-dans-le-sud-ouest-06-07-2011-1349970_23.php

(3) http://abeille-reine-essaim.over-blog.com/categorie-11617084.html

(4) Je vois que vous ne connaissez pas Xe (prononcez « Xi »), le nouveau nom de Blackwater. Tous renseignements sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Xe

Sainte Josette

Qui veut encore se faire prof ? Peu de monde, malgré le caractère attractif du salaire (1350 euros net en débutant à Bac + 5), le caractère reposant du métier, la considération universelle qu’il inspire, à une époque où, comme chacun sait, l’être l’emporte toujours sur l’avoir et la Bibliothèque de France sur le Fouquet’s…

Cette année, la carence de candidats a amené à l’oral, dans certaines matières, moins de postulants qu’il n’y avait de postes. Aucune raison que ces survivants-là fussent globalement meilleurs que ceux des années précédentes. Il a donc fallu des tours de passe-passe, des notes relevées à la louche, l’indulgence des jurys et parfois une cécité volontaire pour qualifier les nouveaux Certifiés — en dehors de ceux qui le méritaient vraiment.

Du coup, bon nombre de jurys ont refusé de remplir la totalité des postes mis au concours (1). Au total, un petit millier sont laissés en jachère. La gabegie, oui, la chienlit, non.

 Résultat, certains des refusés menacent de porter plainte, oubliant qu’aucun règlement n’a jamais stipulé que les jurys devaient affecter tous les postes mis au concours. Dans les années 60-70, la défense du niveau amenait souvent les jurys à qualifier moins d’entrants que de postes. Mais ce sont sans doute les mêmes qui prônent 100% de réussite au Bac, et qui trouvent que 86% est une infamie hyper-sélective. Egalitarisme bien compris commence par soi-même.

Le SNES, jamais en retard d’une démagogie, proteste hautement (2) et voudrait que l’on fasse profs des malheureux dépourvus de toute compétence — chair à canon pour le recrutement syndical, probablement. Au lieu de s’indigner, comme le fait par ailleurs le SNALC (3), du double bind, la double contrainte des jurys : accepter le plus grand nombre, quitte à descendre le niveau de recrutement plus bas que les pâquerettes, ou refuser cette mascarade, et autoriser du coup le ministère à nommer à la rentrée aux postes non pourvus des vacataires exfiltrés de Pôle Emploi, compétents par inadvertance, mais lâchés comme les autres dans la cage aux fauves. Avec en poche une Licence qui ne vaut pas tripette — grâces soient rendues aux universitaires qui persistent, sous prétexte qu’ils font de la Recherche, à ne pas former décemment les étudiants qui voudraient exercer le plus beau métier du monde… Oui, honte à eux, qui n’ont pas voulu comprendre, depuis quinze ans, que la perte de substance au collège et au lycée, qui est le fait de programmes irréalistes et d’une idéologie pédagogique mortifère, leur promettait des générations d’étudiants en échec permanent. Et que la perte de substance dans les trois premières années de fac, qui est cette fois de leur fait exclusif, nous garantit, à nous, et à nos enfants, une pleine génération de frustrés, que l’on aura menés au bord de l’eau sans les laisser boire, titulaires de diplômes dont la reconnaissance sera aléatoire, et des enseignants qui, sauf miracle individuel, seront à la peine ou à la ramasse…

Il n’en fallait pas plus pour que Josette Théophile (4), Directrice des Ressources Humaines des deux ministères de l’Education et de l’Enseignement Supérieur, pavoise. Et avoue, avec la naïveté et l’arrogance qui sont, depuis quelques années, l’apanage des grandes incompétences de la rue de Grenelle, que tout va très bien, Madame la Marquise. Le nombre de postes, dit-elle, excédait les besoins : « Nous avions anticipé les choses et surcalibré le nombre de postes offerts : sur les 978, environ 300 ne correspondent pas à des besoins des académies ». Admirable prévoyance ! Avec 16 000 suppressions de postes par an depuis trois ans et une architecture du « nouveau lycée » qui sacrifie hardiment les savoirs sur l’autel de la rigueur budgétaire, je veux bien croire qu’on ait de moins en moins besoin de profs — contre toute logique, et toute évidence. En tout état de cause on compensera les manques avec des vacataires, qui ont une Licence attribuée par les universitaires (voir plus haut…) et sont donc en mesure d’enseigner : à cette aune, qu’avons-nous encore besoin de concours ?

D’ailleurs, c’est prévu. Le CAPES interne n’est déjà plus disciplinaire, c’est une Validation des Acquis de l’Expérience. Vous avez été Gentil Animateur au Club Med ? Qualifié comme prof de maths — ou de Lettres, au choix. L’agrégation est une survivance d’un passé discriminant — supprimons-la, nous ferons plaisir au SGEN et aux comptables, pseudo-libertaires et vrais libéraux main dans la main — ou pire. Les concours nationaux sont impossibles à gérer — d’ailleurs, les incidents se multiplient, par pur hasard bien sûr, depuis quelques années : autant les supprimer, comme le suggère le rapport Grosperrin (5), et permettre aux chefs d’établissement, bons juges en toutes matières, de recruter eux-mêmes leurs enseignants sur des « postes à profil »… Il ne sera plus nécessaire d’être compétent dans une quelconque discipline, mais on aura le petit doigt sur la couture du pantalon pédagogique. L’ignorance, c’est la force, et l’enseignement de l’ignorance, ça ne date pas d’hier, comme disaient Orwell, Jean-Claude Michéa — et ma pomme.

La Poste ne marche plus : en vingt ans de libéralisation forcée, on a détruit un outil performant qu’on avait mis cinq siècles — depuis François Ier — à mettre au point. L’hôpital prend l’eau — nous avions le meilleur système de santé du monde, nous serons bientôt aussi mal en point que les Américains. L’Ecole était une réussite, et permettait à de nombreux enfants déshérités de devenir à leur tour héritiers : elle a été vidée de son contenu, mise à l’encan, livrée dans un premier temps aux pédagos, qui ont été les soutiers des bouchers libéraux — mais les uns et les autres mettront leurs enfants dans les quelques établissements, privés ou publics, que l’on gardera comme fabriques d’élites auto-reproduites. Nous nous sommes battus contre tous ceux, de droite et de gauche, qui sous les prétextes les plus divers ont ruiné le système français. Un combat perdu (6), sauf si nous arrivons à faire comprendre aux candidats crédibles à la future élection que leur avenir électoral passe par une remise en forme d’un Etat centralisé, seul capable de s’opposer aux forces centrifuges qui aujourd’hui épuisent les forces de la France — et sa patience.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/07/12/des-centaines-de-postes-d-enseignant-vacants-faute-de-candidats_1547747_3224.html

(2) http://www.snes.edu/petitions/?petition=22

(3) http://www.snalc.fr/affiche_article.php?actu=1&id=626&id_rep=281

(4) Voir son portrait par Natacha Polony il y a deux ans, lors de sa nomination : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2009/12/15/01016-20091215ARTFIG00027-quand-l-education-nationale-gere-ses-ressources-humaines-.php La même dame a ouvert le chantier de l’évaluation et de la réorientation des enseignants malheureux dans leur fonction, et a traité 44 demandes sur les 80 000 qui se sont manifestées. (http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2011/02/080211-theophile.aspx). Bravo. Elle a en outre permis au ministère de dépenser 6,02 millions d’euros en communication en 2010, dont 350 000 pour la conférence sur les rythmes scolaires, et 120 000 pour les « états généraux » sur la sécurité à l’Ecole. Des frais indispensables en cette époque de vaches maigres. Encore bravo.

(5) http://www.vousnousils.fr/2011/06/29/une-mission-parlementaire-propose-de-supprimer-les-concours-denseignants-508868 Bien sûr, ledit rapport a été immédiatement récusé par le ministère. Et les enseignants, tout contents d’avoir — sans batailler — remporté une telle victoire, accepteront plus facilement une refonte complète des concours, dans le sens d’une évaluation des capacités pédagogiques et lèche-cultistes, si essentielles dans l’Ecole de demain mise en place aujourd’hui.

(6) Ce que constatent conjointement Sauver les Lettres et Reconstruire l’école, en montrant la continuité d’une même pensée, de la loi Haby aux réformes Chatel : http://www.sauv.net/tractdecent.php