Marie Madeleine, la passion révélée — abbaye de Brou

« “Once a woman washed my feet with tears, and wiped them with her hair, and poured on precious ointment.” » (D.H. Lawrence, The escaped cock / The man who died, 1929).

Tout le monde connaît l’histoire de Marie Madeleine (sans tiret, parce que c’est la traduction de Marie la Magdaléenne, et non l’addition de deux prénoms comme en français aujourd’hui), courtisane qui tomba aux pieds du Christ, et les lui lava avec des parfums — d’où le flacon de myrrhe avec lequel on la représente souvent. Puis elle les essuya de ses cheveux, qu’elle avait abondants — et d’une couleur fauve, ce qui renvoie au caractère assez peu sacré de sa profession initiale. Les peintres ont donc choisi de nous la montrer rouquine et ambiguë, entre la mystique de la nouvelle convertie, associée le plus souvent à un Memento mori symbolisé par un crâne, comme dans les Vanités, et la permanence du péché de chair — bref, la volupté et la mort.

Tout cela pour vous dire que j’ai pris le train jusqu’à Bourg-en-Bresse où, dans le cadre exceptionnel de l’abbaye de Brou, se tint jusqu’à la mi-février une très belle exposition sur « Marie Madeleine, la passion révélée », où sont présentées quelques-unes des innombrables représentations de la sainte pécheresse — qui est à mes yeux un prototype de la dualité indissociable de l’ange et de la bête (version Pascal) ou de Jekyll et Hyde, version Stevenson.L’abbaye de Brou est un joyau gothique bâti au début du XVIème siècle par Marguerite d’Autriche, qui voulut en faire l’écrin du tombeau de son époux trop tôt décédé, Philibert le Beau. C’est son Taj Mahal à elle.Un peintre anonyme a d’ailleurs représenté Marguerite en Marie Madeleine — ce qui permet de diviniser le défunt. Le signe extérieur de péché et de sainteté, ce sont les cheveux, la « toison moutonnant jusque sur l’encolure » chère à Baudelaire, et sculptée dans le marbre du monument funéraire de l’épouse consacrée à Dieu-Philibert — et sur le monument de l’époux, c’est la Sibylle d’Agrippa qui reprend le même thème :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Souvenir d’une escapade à la Sainte-Baume, cette quasi montagne qui surplombe Marseille, où tout en haut se trouve la grotte où Marie Madeleine vint finir ses jours dans la macération et la prière. D’en haut, le point de vue sur la Provence est magnifique. C’était l’hiver, il n’y avait personne, et quelque diable me tentant…

Retour à Marie Madeleine. Elle est l’une des trois Marie qui dans une barque miraculeuse (que symbolisent désormais les navettes cuites au fameux four juste au-dessus de chez moi) voguèrent de Palestine jusqu’en Camargue — d’où les Saintes-Maries-de-la-mer. Mais elle a été souvent confondue avec Marie l’Egyptienne, née au Vème siècle, elle aussi prostituée (elle navigua d’Alexandrie à Jérusalem en payant son billet de ses charmes), elle aussi touchée par la grâce — et qui, de belle quelle était, devint bête, couverte de poils des pieds à la tête :
Et ainsi représente-t-on parfois Marie de Magdala :
L’abondante chevelure, selon les bons auteurs (voir Daniel Arasse, « la Toison de Madeline », in On n’y voit rien, Descriptions, Denoël, 2000) symbolise bien sûr la toison pubienne — après tout, c’est la raison farfelue pour laquelle les islamistes voilent leurs femmes, c’est une idée partagée par toutes les civilisations que leurs mœurs rigoristes condamnaient au fantasme.

« Un que je connais », comme dit Brantôme, rencontra un jour dans un train (sur la ligne Versailles-Chantiers / Montparnasse) une créature pourvue de la même chevelure blond cendré que ces Madeleines peintes, et qui, à l’usage, révéla des jambes parfaites mais velues comme celles d’une jument, une façon, expliqua-t-elle à mon ami, de tromper sa mère qui pensait que jamais sa fille, avec une telle toison sur les gambettes, n’oserait se vautrer dans le stupre et la fornication. Son copain de l’époque collectionnait les trains électriques, et avait percé les cloisons de leur trois-pièces de façon à ce que ses locomotives puissent circuler — « elle avait enclenché le système pour me montrer, me raconta ledit ami, et j’eus l’impression en l’étreignant de me retrouver dans la séquence finale de la Mort aux trousses, quand la caméra, pour symboliser l’union tant différée de Cary Grant et d’Eva Marie Saint, passe à l’extérieur du train où ils font connaissance, comme on dit dans la Bible, et filme le rapide s’engouffrant dans un tunnel — nous enfilâmes ainsi toutes les métaphores hitchcockiennes possibles… »

Marie Madeleine est donc une sainte provençale — sur l’une des œuvres présentées à Brou, où la sainte harangue les kakous et les cagoles de l’époque, on reconnaît précisément Marseille, avec, au milieu de la rade, le château d’If :

Evidemment, les peintres n’allaient pas rater l’occasion : ils avaient un merveilleux prétexte religieux pour représenter l’une de ces « académies » féminines dont la Bible, des filles de Loth à Salomé en passant par Bethsabée, Judith et quelques autres, leur ont fourni d’innombrables motifs. Marie Madeleine en cela a connu à peu près le même sort que Sébastien, saint anti-pesteux devenu peu à peu un modèle de beauté masculine — voir celui peint par… Sodoma, qui est rien moins qu’évangélique…
Côté mystique, il y a bien entendu La Tour
Ou, à la rigueur, Jean-Baptiste Santerre — mais l’échancrure de la chemise raconte déjà une autre histoire) :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais question nudité évocatrice, là, croyez-moi, les peintres s’en sont donné à cœur joie. Par exemple le Titien
Ou Gerrit van Honthorst
Ou Guido Cagnacci

 

 

 

 

 

 

 

 

Ou Pompeo Batoni

Ou Laurent Pêcheux :Ou, plus près de nous (vous connaissez à présent mon goût pervers pour les peintres pompiers des années 1880-1900) Jules-Joseph Lefebvre
Jean-Jacques Henner

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et surtout Adolphe Lalyre (le voir « en vrai », moi qui l’ai raté à Blois où il est exposé d’habitude, m’a littéralement mis hors de moi).Rodin même s’y est mis — l’une de ses très rares scènes « religieuses » — tu parles !
Et le photographe contemporain Thomas Dodd…L’exposition est splendide (courez-y !), mais comme rien n’est parfait en ce monde, les organisateurs n’ont pas fait venir de Besançon, où elle est accrochée, la Marie-Madeleine d’Elisabetta Sirani, qui dans une orbe rose hystérique englobe une femme qui vient certes de se flageller,mais qui a sur le visage une expression de bonheur qui rappelle étrangement l’extase de la Sainte Thérèse du Bernin — rappelez-vous :Et si on a accroché le frontispice que Félicien Rops a dessiné pour l’Amante du Christ de Rodolphe Darzens,je n’ai pas trouvé le Calvaire très explicite du même génie belgeRops ira jusqu’à inverser la Crucifixion (comme quoi le Je vous salue Marie de Godard avait un précédent) en clouant au pilori une Madeline rieuse et flamboyante, devant un saint Antoine dévasté de tentation :S’il faut tout avouer, cela fait longtemps que je fréquente Madeleine : j’avais eu dans le temps l’ambition de composer ainsi de petits fascicules édifiants sur la vie des saints, où Madeleine et Sébastien eussent été les premiers invités. Un projet qui se fera peut-être un jour — mais qui mériterait d’exister.

Les premières lignes de cette chronique, tout là haut, étaient empruntées à The escaped cock, titre originel de cette novella (le mot anglais sans traduction française spécifique qui désigne un récit moins long qu’un roman, mais davantage qu’une nouvelle) de D.H. Lawrence republiée après sa mort sous le titre The man who died, et qui raconte ce que fit le Christ après sa résurrection — en fait, il baisa sauvagement avec une prêtresse d’Isis, et choisit de rester sur cette terre au lieu de monter au ciel :

« He crouched to her, and he felt the blaze of his manhood and his power rise up in his loins, magnificent.
“I am risen!”
Magnificent, blazing indomitable in the depths of his loins, his own sun dawned, and sent its fire running along his limbs, so that his face shone unconsciously.
He untied the string on the linen tunic and slipped the garment down, till he saw the white glow of her white-gold breasts. And he touched them, and he felt his life go molten. “Father!” he said, “why did you hide this from me?” And he touched her with the poignancy of wonder, and the marvellous piercing transcendence of desire. “Lo!” he said, “this is beyond prayer.” It was the deep, interfolded warmth, warmth living and penetrable, the woman, the heart of the rose ! » (D.H. Lawrence, The escaped cock / The man who died, 1929).

Bien sûr, je n’ai pas besoin de traduire…
Bonne fin d’année à toutes et tous, et que ces dernières lignes vous dessinent un programme de Saint-Sylvestre !

Jean-Paul Brighelli

PS. Le catalogue de l’exposition, aux Editions du Patrimoine, est merveilleusement fait — et soigneusement érudit. Si donc vous n’y montez pas… Last but not least : l’abbaye de Brou a une collection permanente de très bonne tenue, où vous trouverez entre autres l’une des versions — très grand format — du Dante et Virgile aux enfers de Gustave Doré :

Photos de classes et de classe

Les élèves d’une classe de Terminale d’arts appliqués font parler d’eux sur la Toile pour avoir osé poser nus — ou presque — sur leur photo de classe.

Tout cela reste d’une indécence mesurée, y compris pour le prof debout à droite. Les rectangles judicieusement disposés occultent les pudenda — « ce qui doit être caché », traduiraient les mauvais latinistes. Dommage que ces jeunes gens n’aient pas pensé à y inscrire quelques sentences bien senties, dans le genre que Ben Vautier mit jadis à la mode D’autant que paraît-il, quand on a de bons yeux, on peut discerner un bout de sous-vêtement qui implique que l’on a osé, mais pas trop.

Mais peut-on oser à demi ? (Beau sujet, vous avez quatre heures).

Evidemment, le problème est plus complexe qu’il n’y paraît. S’afficher dans le plus simple appareil est à la portée de tout le monde, et ça ne laisse plus rien à deviner. Alors qu’un ballon de rugby judicieusement disposé un torchon millimétré (c’étaient des commerçants normands il y a deux ans)ou une toge adroitement drapée — sur le Calendrier des Immortels, inventé l’année dernière pour protester contre la suppression du latin voulue par Vallaud-Belkacemcela vous a tout de suite un autre visage, si je puis dire.

Autre système : montrer le revers plutôt que l’avers (ici sur le calendrier d’une équipe féminine de rugby anglaise)

La référence la plus évidente, c’est le calendrier Pirelli, qui depuis quelques décennies fait fantasmer les chauffeurs routiers. À remarquer que la nudité y est rarement frontale, et que les accessoires en disent plus que l’anatomie (ici une giclée de lait sourdant aux lèvres du modèle comme un souvenir de bukkake) Mais la référence lointaine, et c’est là que nos petits loupiots de Terminale ont raté l’occasion de faire sens (mais bon, dans l’enceinte d’un lycée, cela aurait posé problème aux grincheux), c’est bien évidemment la statuaire grecque, réinterprétée par le pictorialisme du tout début du siècle —par exemple l’Adam et Eve de Frank Eugene ou les fabuleux plans de Leni Riefenstahl dans les Dieux du stade (dans son documentaire sur les Jeux de Berlin en 1936, disponible ici, voir en particulier les dix premières minutes) :

 

 

 

 

 

 

 

Aucun hasard si les rugbymen en quête de notoriété et de belles causes à défendre ont repris ce titre : le nu participe du néo-classicisme qui a inspiré conjointement l’art pompier régulièrement célébré dans ces chroniques et le néo-paganisme revendiqué parfois par le nazisme (il fallait bien finir l’année sur un point Godwin de qualité). Voir la statuaire d’Arno Breker :Allons ! Pour célébrer Noël et cette fin d’année quelque peu répugnante, à Berlin et ailleurs, le Maître de Bonnet d’Âne (une périphrase forgée sur le modèle du Maître du Retable de Schöppingen) a eu à cœur de dévoiler le haut, afin de ne pas tomber trop bas, et d’oser en dosant. Mais sitôt apparu, sitôt disparu — « le temps d’un sein nu / Entre deux chemises. »

Jean-Paul Brighelli

PS. Apparemment l’anthologie des littératures grecque et latine dont je faisais la réclame il y a peu a si bien marché que Gallimard est en rupture de stock. Du coup, des petits malins la proposent au triple de son prix sur Amazon. Cette civilisation me répugne.

Petit exercice de détestation

Nous ne détestons pas détester, en France. Nous votons contre.
Exécrer est une chose. Mépriser en est une autre. On peut à la limite se passer d’être aimé — De Gaulle ne l’était guère, mais il fut longtemps plébiscité, avant que Giscard ne le flingue. Mais on ne se relève pas du mépris — Hollande vient d’en tirer la conclusion en se retirant de la compétition.
Le PS tout entier est méprisable. Quand j’entends des gens les appeler « la Gauche », je m’esclaffe. Quelle Gauche ? Ces gens dont l’adversaire n’est pas la finance. Qui se cachent derrière le petit doigt d’Angela Merkel. Qui augmentent le SMIC de 0,93% en 2017 — dis-moi, Hollande, tu as déjà essayé de vivre avec 1153 € par mois, logement compris ? Qui virent Filoche (il fallait entendre le grand numéro de Cambadélis priant l’ancien inspecteur du travail d’« arrêter son cirque ») parce qu’ils en ont une trouille bleue — dans un débat public, il aurait été le seul anti-libéral, et il avait assez de coffre pour rallier à lui pas mal de suffrages qui vont désormais se porter…
Se porter sur qui ? Sur Hamon, que n’inquiète guère le fait qu’en France, des cafés et des rues entières soient interdits aux femmes ? Le reportage de France 2 s’est circonscrit à la région parisienne et aux faubourgs de Lyon, ils auraient pu venir à Marseille ou à Lille, ils auraient constaté le même phénomène. Relativise, Benoît ! Seuls les masochistes voteront pour toi.
Certains voteront Mélenchon, le spécialiste du taboulé au quinoa — un végan qui tonitrue, c’est toujours drôle, ça doit faire mourir de rire toute une petite paysannerie française qui est en train de crever. Les plus résignés (mais comment peut-on se résigner ?) iront droit chez Macron, la bulle gonflée par les médias. Les autres…
Les autres sont nombreux, et imprévisibles. Les autres ont élu Trump — pas forcément une grande idée, mais élire Clinton n’en était pas une bonne : la démocratie montre ses limites, ces derniers temps. Les autres ont voté pour le Brexit, contre les diktats de la City, de Bruxelles et de Berlin. Les autres renverront le PS au cimetière des éléphants — et j’espère bien qu’ils n’atteindront pas les 100 députés aux législatives. Les autres affûtent leur bulletin de vote, tout en préparant le troisième tour, voire le quatrième — dans la rue.
On n’en a pas fini avec les surprises.

Je sais bien que je radote, mais je suis un peu sidéré que l’Ecole ne soit pas un thème majeur, pour le moment, des campagnes qui s’amorcent. Broder sur la réduction du nombre de fonctionnaires séduira ceux qui croient que l’entreprise privée fonctionne mieux que l’entreprise publique — une jolie fable. Proposer de modifier les remboursements de la Sécu séduira ceux qui n’ont ni problèmes de fins du mois, ni de problèmes de santé — pas grand monde, en ce moment. Parler de l’avenir de nos enfants me paraît autrement porteur — à condition d’identifier clairement les responsables. Fillon a parlé de cette « caste de pédagogues prétentieux » que Carole Barjon a identifiés par leur nom — assassins —, et que le candidat LR se propose d’éliminer dès son entrée en fonction (et que je sache, il est le seul, pour le moment, à l’avoir osé).
Je sais bien que l’Ecole n’est pas tout, qu’il faut voir le reste, que « it’s the economy, stupid », etc. Mais je me bats depuis si longtemps contre ces imbéciles que je finis par ne plus voir que l’ennemi d’hier et celui d’aujourd’hui, les mêmes, toujours les mêmes, les responsables du désastre scolaire, les « experts » auto-proclamés et auto-satisfaits, les pédagogues des IUFM et des ESPE, et tous les collègues qui croient que c’est avec de beaux discours sur « l’apprendre à apprendre » que l’on peut faire classe.
Oui, le petit bout de la lorgnette, si l’on veut.
Ou pas tant que ça. Ces salopards ont fabriqué l’Ecole que voulait le néo-libéralisme. Fin des connaissances et des savoirs savants. De vagues compétences, un vernis pré-craquelé, une infinie capacité à faire la queue à Pôle-Emploi et à dire « Merci, Patron » dans toutes les langues de la terre. Pire : les adeptes du néant ont créé un tel vide que les barbares en embuscade l’ont rempli avec les certitudes mortelles du Bataclan, de Nice ou de Berlin.
Reprendre les choses en main ne se fera pas en un jour, ni en trois mois. Il faut repenser la formation des maîtres, repenser les programmes, repenser les emplois du temps, repenser le système tout entier. Cesser de demander leur avis à des gens qui sont hors-sol, et s’appuyer sur les praticiens — les bons, tant qu’à faire.
Et le PS ? Ma foi, il continuera à croire que Terra Nova a des idées, et il croira que les imbéciles décérébrés qu’il a contribué à fabriquer voteront pour lui — à Villeurbanne, où se présente Vallaud-Belkacem, ou ailleurs. Mais même les crétins patentés ont compris que le PS ne s’intéressait qu’aux bobos de la capitale — la ville-monde qui ignore sa périphérie. Anne Hidalgo se voit un avenir national — ce parti est si pitoyable que tous ses minables s’imaginent avoir un destin d’exception, en 2017 ou en 2022.
S’il a un destin, c’est aux oubliettes. Si demain il ne reste rien de cette gauche-là, je ne pleurerai pas — ni personne. On en reviendra au mécanisme que cette gauche d’opérette a si bien masqué depuis 1983 — la lutte des classes. Le rapport de forces.
Et puis après, la victoire ou la mort. Au point où on en est…

Jean-Paul Brighelli

Au Bar de la Marine

« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid », c’est mon habitude d’aller sur les sept heures du matin au Bar de la Marine, quai de Rive-Neuve.
J’entends d’ici les ricanements des imbéciles. « Ah oui, il affiche ainsi ses sympathies pour la patronne du FN… » La Marine — oui-da !
Ne perdons pas patience trop vite, après tout, je suis un pédagogue et mon boulot c’est d’instruire les ignorants. Le Bar de la Marine est installé juste en face du « ferry-boate », à l’emplacement du « Bar de la marine » où Pagnol situe l’action de la trilogie Marius / Fanny / César. Et c’est le premier bar ouvert le matin sur le quai.
J’y bois un café et j’y discute avec les habitués du tout petit matin, marins momentanément à terre, videurs de la boîte (le Trolleybus) sise cinquante mètres plus loin, barman affable, tout un petit peuple de gens réels — ceux que les politiques ignorent, puisqu’on leur sert le café et les croissants à domicile.
Et Jean-Michel V***, avec qui je dépouille la Provence du jour, fournie gracieusement avec le petit noir.

La conversation roulait sur la polémique lancée par Marion Maréchal sur le déremboursement de l’IVG.- Celle-là, me dit-il, elle est blonde même à l’intérieur de sa tête !
- Allons, allons ! Vous avez voté pour elle aux dernières régionales !
- J’ai voté contre les autres ! Et il se trouve qu’elle était tête de liste du FN. J’aurais préféré Philippot…
- Bah, elle a le droit d’avoir des convictions religieuses…
- Tu parles ! Ça ne l’a pas empêchée de divorcer !
- J’ignorais, dis-je. Mais ce que les gens font de leur ventre…
- Justement ! Je me fiche pas mal de savoir ce qu’elle en fait — je ne suis pas du genre à me palucher en pensant à elle. Elle peut au moins admettre que les nanas sont les premières concernées par les processus de mitose interne.
(Ai-je dit qu’il travaille dans l’industrie pharmaceutique — tout en étant dans ses temps de loisir moniteur de plongée, ce qui lui permet d’avoir une connaissance extensive de toutes les épaves de la rade de Marseille et des poissons qui fréquentent les calanques et les îles ?)
- Ça ! Je suis un peu plus vieux que vous, j’ai un souvenir très net du procès de Bobigny, qui a marqué la fin, pratiquement, des poursuites engagées contre les avortées et les avorteuses… La loi Veil en découle.
- Tout à fait — sans compter le Manifeste des 343 salopes
- Vous savez pas ? Les féministes actuelles trouvent que ce mot « salope » est péjoratif…
- Putain ! Comprennent rien. Qu’est-ce que vous leur apprenez, en classe ?
- Ben rien, justement. En tout cas, pas le second degré.
- Tout à fait. Je vois ma fille… Ah, à propos : hier, scène du genre « je voudrais le super blouson canadien hyper chaud pour pouvoir sortir en tee-shirt — 700 euros, quand même ! Je lui ai dit qu’elle aurait le modèle en dessous, et qu’elle mettrait un sweat.
- Ils fonctionnent à la sape, dis-je. Société du spectacle.
- C’est pour ça que je suis favorable à l’uniforme, en classe. Un truc décent, joli, pratique. Après tout, dans les lycées hôteliers, ils sont en uniforme dès le matin, et ça n’enquiquine personne. Juste un entraînement à des situations professionnelles.
- Alors, Marion…
- Elle est jeune, me dit cet homme de bien avec indulgence. Elle n’a pas appris les nuances. L’IVG, ce n’est pas négociable — trop de gentilles filles y sont restées, dans le temps, trop de gentilles filles sont encore obligées d’aller se faire avorter en Catalogne…
- De mon temps, c’était en Angleterre…
- Quand on avait les moyens ! Sinon, c’était la table de la cuisine et les aiguilles à tricoter, septicémie et curetage. Mais on ne sait pas ça, quand on a usé ses jolies culottes sur les bancs des boîtes privées de Saint-Cloud.
- Bien critique ce matin ! Vous allez revoter pour eux, pourtant.

- Bien obligé ! La Gauche me révulse. Menucci ! Comment voter Menucci ! Et il soutient Peillon ! Tous des rats !
- Il y a Mélenchon…
- Paraît qu’il est « végan », comme ils disent, ces cons. Je ne voterai jamais pour un type qui récuse la côte de bœuf et le figatelli. C’est un truc de bourgeois gavé, ça, le végétarisme. Comme l’autre con — comment s’appelait-il déjà, chez Ruquier…
- Ah, Aymeric Caron !
- Tête à claques ! Bobo parisien ! Nourri au tofu ! Rien à voir avec la France réelle.
- La France réelle, dis-je, elle gagne en moyenne 1500 euros par mois et elle a un régime super varié, spaghetti, riz, patates ! Ça se voit : la France réelle, elle est obèse — et en plus elle en crève.
- Tout à fait — 1500 euros ! Et comme les joueurs de foot en gagnent en moyenne 50 000 (c’était la nouvelle du jour dans le journal), ça veut dire qu’il y a un paquet de pauvres mecs qui ont le pain quotidien vachement hebdomadaire ! C’est à eux que devrait s’adresser Marine !
- Les petits…
- Les obscurs, les sans grade ! Les petits paysans qui se suicident parce que l’Europe de la FNSEA et des centrales d’achat ne leur permet plus de joindre les deux bouts. Les petits retraités qui bientôt se pendront comme les retraités grecs ! D’ailleurs, à propos des retraites…
- Oui ?
- Je travaille depuis que j’ai 16 ans. Quand j’ai commencé, c’était la retraite à 60 ans — et même avant, pour certains. Et voilà qu’ils reculent la date — et que leurs décisions sont rétroactives ! À ce rythme, quand je pourrai la prendre, la retraite, cela fera plus de cinquante ans que je bosserai — et pour trois clopinettes qui bientôt seront deux. Ceux-là aussi, ils ont le droit de se faire entendre. La Droite traditionnelle parle déjà de baisser les retraites… Mais ils n’auront aucun souci, tous, avec leurs retraites pleines de ministres / députés / maires et j’en passe. Cumulards !
- Faut faire des économies, qu’ils disent…
- Qu’ils disent !
- Marine a bien proposé de sucrer la gratuité de l’école pour les migrants…
- C’est une grosse connerie ! On s’en fiche qu’ils soient migrants — la ville en est pleine, mon grand-père l’était aussi, le vôtre également. Ce qui compte, c’est qu’ils s’intègrent — et ils ne s’intègreront que par l’école. Alors, si on les en prive, si on les rejette, ils s’adresseront au premier imam à la con qui leur vendra l’alphabétisation et le jihad en même temps. Ce n’est pas la couleur de la peau, ni même la religion qui me gêne : c’est le communautarisme.
- Les voiles et les burkas, et tous ces barbus à la con…
- Tout à fait ! Ce qui compte, c’est la république. Et aujourd’hui, il n’y a plus que le peuple qui soit le dernier rempart. Ce n’est pas du populisme de dire ça, non ? Oui, le dernier rempart avant l’émeute.
- On se reprend un café ? suggérai-je. Ça m’a assoiffé de vous écouter, alors, vous !
- Je voudrais bien, mais il faut que j’y aille — je bosse, je ne suis pas un enseignant pour glander dans les troquets.
Il a eu un sourire pour bien marquer qu’il plaisantait — mais j’avais compris, je ne suis pas une féministe moderne, moi. Au revoir jusqu’à demain.

Jean-Paul Brighelli

Gérard Filoche, seul candidat de gauche, à gauche : interview

Je connais Gérard Filoche depuis longtemps — en fait, depuis une certaine manif de juin 1973 devant et autour de la Mutualité à Paris, face aux militants d’Ordre Nouveau et surtout aux CRS de Raymond Marcellin. Lui à la Ligue, moi ailleurs — je n’ai jamais pu supporter le côté internationaliste de la IVème Internationale.
À noter que les médias n’ont eu de cesse d’affirmer qu’il n’y avait que des trotskystes dans cette manif… Pff !
Ce 21 juin 1973 fut la seule manif gagnée, si je puis dire, militairement parlant — mais à vrai dire, la hiérarchie avait abandonné la base policière à son sort, avec l’idée pseudo-machiavélique de se servir de l’événement pour sévir vis-à-vis de la Ligue Communiste et de ses leaders. L’affrontement fut organisé entre autres par Michel Recanati — voir Mourir à trente ans, où son ancien ami Romain Goupil évoque ces événements controversés, en particulier la façon dont Recanati a été mis en accusation par une Ligue Communiste qui aspirait déjà à participer à la société du spectacle électoral. Ce qui l’a acculé, cinq ans plus tard, au suicide.
Il l’avait tant aimée, la révolution…

Filoche, de huit ans plus âgé que moi, a été membre du PC, puis de la LC, devenue plus tard LCR — puis NPA, le R de « révolutionnaire » étant sans doute un peu pesant pour un groupuscule qui ambitionne désormais de participer à la grande farce démocratique. Il a rejoint le PS en 1994, où il représente la minorité de gauche. J’irais même jusqu’à dire — mais ce serait pure polémique — qu’il n’y a plus que Filoche qui soit à gauche rue de Solférino.
Inspecteur du Travail depuis les années 1980, il a mené une lutte inlassable contre les excès patronaux — et même, parfois, contre les excès des employés. But that’s another story, comme on dit à la fin de Conan le barbare — dont il partage la masse et l’humour décalé (« Conan, qu’il y a-t-il de mieux dans la vie ?
 — Écraser ses ennemis, les voir mourir devant soi et entendre les lamentations de leurs femmes »). Au demeurant, le meilleur fils du monde, comme dit Marot.
Bref, un guerrier — et certainement pas un ancien combattant. Vous imaginez Conan prendre sa retraite ?
Je l’ai retrouvé il y a quelques années chez mon éditeur et ami Jean-Claude Gawsewitch, qui a publié plusieurs de ses livres, dont une histoire de 1968 sans doute partiale, et c’est très bien ainsi. Les historiens scrupuleux m’emmerdent. Ils jugent, et ils n’y étaient pas.
Filoche me fait penser à ces vieux révolutionnaires de 1793 dont parle Barbey d’Aurevilly et qui, vingt ans plus tard, avaient encore les yeux perdus dans quelque rêve désespéré et dérisoire — mais moins dérisoire que la réalité de la Restauration ou du hollandisme.
Il est donc candidat à la candidature à gauche — précisons, pour que les choses soient claires, qu’il est le seul à gauche, face à une bande de pieds-nickelés-néo-libéraux qui se donnent des attitudes.
C’est à ce titre que je l’ai interviewé sur la situation présente, l’état du PS, sa candidature à la primaire, et les bâtons dans les roues que Cambadélis lui met afin qu’il n’y participe pas — « Mais c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ».
C’est bien le moins que je pouvais faire.

Jean-Paul Brighelli

JPB. La primaire de la gauche est-elle de même nature que celle qui s’est déroulée à droite, et qui finalement n’opposait guère des politiques, mais surtout des ambitions personnelles ?

GF. Non, je ne crois pas, il s’agit d’un débat de fond entre l’aile gauche du Parti socialiste, qui incarne le Parti socialiste traditionnel, historique, et son aile « blairiste-schröderienne », l’ex « troisième voie » en fait. Ce débat traverse tous les partis socialistes en Europe, et par exemple, il a été tranché avantageusement en Grande Bretagne par la victoire par 2 fois dans 2 primaires, de Jérémy Corbyn, qui a ramené le Labour Party à gauche et, du coup, l’a fait passer de 100 000 membres à 650 000 membres. L’enjeu est à peu près le même ici.

JPB. Diverses rumeurs évoquent des pressions afin que tu n’obtiennes pas les parrainages nécessaires. Qu’en est-il ? Peut-on en conclure que le système n’a d’autre réponse à apporter aux questions politiques que tu poses ?

GF. Sans doute parce que mon discours rencontre un large soutien de toutes celles et ceux qui par millions se sont mobilisés tout au long de cette année 2016 contre la loi El Khomri, qui casse 100 ans de Code du travail. Valls a imposé cette loi scélérate par un violent coup de force avec l’article 49. 3 : en venant voter pour moi les 22 et 29 janvier, des millions d’électeurs de gauche auront la possibilité de battre cette loi en venant voter contre celui qui l’a portée ! Sans doute est-ce pour cela qu’ils essaient de m’empêcher d’être là en bloquant éventuellement ma candidature.

JPB. Comment un même parti peut-il à la fois cautionner, via une candidature Valls, la politique qui a été menée ces quatre dernières années et favoriser les ambitions d’ex-ministres qui ont participé à ce gouvernement et feignent désormais de ne plus en être solidaires ? En dehors du plan de carrière, quelles sont les réelles analyses politiques en œuvre parmi les candidats ?

GF. Le Parti socialiste a été dévitalisé depuis 5 ans : tout est venu d’en haut, c’est le principe insupportable du « pouvoir personnel » dans la Vème République. Le PS n’a jamais voté la loi El Khomri ni la déchéance de nationalité, ni le TSCG, ni le CICE… Il avait un « projet » adopté en 2011 : ce projet a été foulé aux pieds par François Hollande et Manuel Valls. Une partie du PS s’est peu à peu révoltée, l’aile gauche (Démocratie & socialisme, Maintenant la gauche, puis les « frondeurs ») mais ca n’a fait que 30 %. Le parti est passé de 120 000 membres à moins de 40 000. Une majorité de départs, 30 % d’opposants et c’est vrai, les 70 % restants c’est beaucoup de suivisme, de légitimisme, de (mauvais) plans de carrière, de confusion politique, ou d’abandon (temporaire ?) des grands principes généreux de la gauche.

JPB. Tu n’as cessé de t’opposer à la politique sociale de Hollande / Valls — en particulier lors des débats sur la loi Travail. Malgré les étiquettes que veut bien lui coller la Droite, ce gouvernement a-t-il mené une politique de gauche ?

GF. Non c’est un gouvernement de gauche, élu par la gauche, issu d’une belle victoire de la gauche en mai juin 2012 : on avait tout à gauche, le Sénat pour la première fois depuis 200 ans, l’Assemblée, la Présidence, 2 villes sur 3, 20 régions sur 22, 61 départements sur 100. Mais Hollande nous a trahis et il a choisi de céder aux sirènes de la finance qu’il prétendait initialement combattre. On a donc perdu 5 élections depuis. Car sur 80 ou 90 % des questions il a mené une politique droitière. Et quand la gauche va à droite, la droite va encore plus à droite : on le voit avec Fillon et Le Pen.

JPB. Tu te bats sur deux fronts, face aux caciques de la rue de Solferino, et face aux promesses de la droite. As-tu le sentiment d’exprimer le sentiment d’une part sensible du PS? Ou ce parti est-il indécrottablement social-démocrate, européaniste et atlantiste — comme l’essentiel de la Droite ?

GF. « Social démocrate » n’est pas une insulte, ce sont deux beaux mots. Je me sens bien au cœur de la gauche, pas isolé du tout, je suis pour redistribuer les richesses d’abord. La France n’a jamais été aussi riche de son histoire et les richesses n’ont jamais été aussi mal partagées. Je suis pour une Europe sociale, contre l’OTAN, pour la paix et le désarmement général. Je veux pousser la démocratie jusqu’au bout, réduire la durée du travail à 32h puis 30h, hausser les salaires, baisser les dividendes, limiter la précarité à pas plus de 5% par entreprise, une transition énergétique et une orientation écologique, une VIème République.

JPB. Une VIème République… Quelle différence alors entre tes propositions et celles de Mélenchon ? Et pourquoi ne pas faire un front uni de la gauche de la gauche ?

GF. Nous divergeons sur la stratégie : il veut en priorité casser le PS pour prendre l’ascendant sur la gauche quitte à perdre le 23 avril 2017 à 20 h. Moi je pense qu’on peut encore gagner contre Fillon et le Pen, et je veux l’unité de toute la gauche rose rouge vert, une candidature commune sur une plateforme commune comme moyen dynamique, de mobiliser victorieusement les 23 avril et 7 mai, et tous ensemble en juin 2017.

JPB. On a beaucoup entendu, contre la loi El Khomri, l’ancien inspecteur du Travail que tu es. Que penses-tu des réformes lancées par Najat Vallaud-Belkacem, qui est arrivée à rassembler contre elle près de 80% des enseignants — et qui a toujours refusé de recevoir les syndicats qui exprimaient leur désaccord ? Les réformes en cours te semblent-elles de nature à réduire la fracture sociale, de plus en plus nette dans le système éducatif, enquêtes après enquêtes ?

GF. Non, car c’est d’abord une question de moyens, il n’y a eu que 54 000 postes rétablis alors que nous sommes en plein boom démographique avec 850 000 naissances par an depuis l’an 2000. Pas de classe de plus de 20 élèves ! Des groupes de « décrocheurs » par cinq ! Des moyens, du temps, des enseignants mieux formés et mieux payés !

JPB. De même, que penser de la façon dont ce gouvernement a entériné les diktats de Merkel / Schaüble qui semaine après semaine ont mis la Grèce à genoux ? Faut-il repenser l’Europe ? En sortir ? Que faire, comme disait le camarade Oulianov ?

GF. Si on gagne cette fois, lors du quinquennat de retour à gauche, de 2017 à 2002, on secouera l’Union Européenne. Fin de l’austérité dite « règle d’or » et relance par la demande. Dénonciation immédiate de la directive « travailleurs détachés.

JPB. Peut-on refonder le PS de l’intérieur, ou l’échec éventuel des positions que tu défends implique-t-il que ce parti peut désormais mourir de sa vilaine mort ?

GF. Oui, c’est encore possible, comme Jeremy Corbyn l’a fait avec le Labour Party. D’ailleurs, c’est la seule bonne voie, sinon, c’est vrai, ce parti, actuellement dévasté, mourra.

JPB. Comment te situes-tu face à la montée du sentiment souverainiste, qui de Mélenchon à Marine Le Pen en passant par Dupont-Aignan, semble aujourd’hui séduire une bonne part des Français ? Le qualifier de « populiste » est-il une analyse politique suffisante ?

GF. Populiste, ce n’est pas un si méchant mot. Mais je ne suis ni nationaliste, ni souverainiste, je suis un démocrate républicain social, internationaliste. Car, dans « le peuple » selon moi, il y a d’abord des classes sociales. Et je défends les 99 % qui produisent contre les 1 % de l’oligarchie qui accaparent. C’est le salariat, 93 % des actifs qui produit les richesses et n’en reçoit pas la part qu’il mérite.

JPB. La décision de Macron d’exister indépendamment de la primaire de la Gauche, et l’appui qu’il reçoit déjà de certains barons socialistes (Collomb par exemple) ne signifient-ils pas que les dés sont pipés, et que François Hollande s’est choisi son dauphin à l’extérieur du parti dont il fut jadis le Premier Secrétaire ?

GF. Macron est du centre, comme Tapie ou Bayrou, il n’est pas de gauche, il le dit lui même. C’est un hologramme, plus il prendra la lumière moins il se verra. Il n’y a que deux camps, droite contre gauche, actionnariat contre salariat.

Tout complément d’information sur le blog de Gérard Filoche.

Les plus belles pages de la littérature grecque et latine (Gallimard)

Gallimard sort pour les fêtes un très joli coffret qui réunit cinq petits volumes — Poésie, Théâtre, Philosophie et Eloquence, Histoire, Romans — les « plus belles pages de la littérature grecque et latine » — c’est le titre.
Que j’en aie écrit la préface est anecdotique… Chapeau à Emmanuèle Blanc qui a patiemment rassemblé les textes, dans le souci d’offrir les plus belles fleurs (c’est tout le sens du mot anthologie) d’une littérature qui quinze siècles durant a dominé le monde occidental — et qui le domine encore, parce que nos racines, puisque le mot est à la mode, sont sans doute judéo-chrétiennes, mais avant tout grecques et latines. Nous comptons les années depuis la naissance du Christ, c’est entendu. Mais nous avons commencé à penser, à aimer et à parler un bon millénaire avant. Et notre civilisation gréco-romaine a même survécu au déferlement des barbares — comme elle survivra, quoi qu’on en dise, à l’arrivée de nouveaux barbares.
Gréco-latino-judéo-chrétiens. Et rien d’autre.

Comme dit communément ma crémière, et comme nous dirions au ministre de l’Education Nationale si nous en avions un, nani gigantum humeris insidentes — je n’ai pas besoin de traduire. Oui, nous sommes des nains sur les épaules des géants. Contrairement à ce que veut nous faire croire une Ecole d’où la notion même de transmission des savoirs est désormais caduque, et où l’on néglige les grands anciens pour nous faire croire que nous valons quelque chose.
Or, comme dirait Bourdieu, nous sommes des héritiers. Oh, je sais, on s’efforce depuis une quarantaine d’années de prendre le mot en mauvaise part. Comment ! Vous avez des livres anciens chez vous ? Mais vous ne seriez pas bourgeois, par hasard ? N’avez pas honte ?
Ce que je sais, c’est que les plus déshérités de mes élèves, depuis quarante ans, sont les plus demandeurs de cette culture millénaire — parce qu’ils savent bien qu’elle est l’une des clés majeures de l’entrée dans notre monde. Et que pour déshérité que soit leur collège, ils sont drôlement fiers qu’on leur enseigne la même chose qu’à Louis-Le-Grand — ou l’idée qu’ils se font d’un lycée bourgeois. Leur refuser l’accès aux littératures et aux langues de l’Antiquité, c’est les couvrir d’un mépris glacé — sous prétexte de bons sentiments. Et les confiner dans leur misère, dans leurs quartiers, dans leur ignorance. Il n’y a pire sot que celui qu’on a sciemment fabriqué, alors même qu’il avait de l’étoffe, de la mémoire, et de l’envie.
Cette anthologie titillera les souvenirs des « instruits », complètera l’éducation des demi-habiles, et donnera un vrai désir de savoir à tout le monde.

Mais pas seulement.
L’amateur de westerns que je suis évoque au tout début de la préface la geste héroïque des défenseurs d’Alamo — 300 trappeurs du Kentucky et soldats irréguliers du Texas contre l’armée de Santa Anna — qui fit sonner le Deguello pendant toute la nuit qui précéda l’assaut final. Je ne sais pas ce que Xerxès fit jouer avant d’accabler Léonidas et ses Spartiates sous les flèches, mais je sais que William B. Travis connaissait l’histoire grecque, et savait qu’un sacrifice au bon moment peut mener à la victoire finale : l’armée de Sam Houston défit les Mexicains le mois suivant à la bataille de San Jacinto, tout comme Thémistocle flanqua la pâtée à la flotte de Xerxès à Salamine.
Et David aussi connaissait le sacrifice de Léonidas — sans ça, il n’aurait pas peint sa fameuse toile, manifeste du néo-classicisme.

Mais qu’est-ce que cela peut faire à un ministre qui a décidé qu’il fallait priver les élèves de toute culture classique ?
Allons un peu plus loin. Sur la stèle qi commémorait le sacrifice des Spartiates, on fit graver
« Ὦ ξεῖν’, ἀγγέλλειν Λακεδαιμονίοις ὅτι τῇδε κείμεθα, τοῖς κείνων ῥήμασι πειθόμενοι »
que là non plus je n’ai pas besoin de traduire. Oui, ils étaient morts conformément aux lois de Sparte, et le passant répandrait au loin le bruit de leur exploit.
Mais qui se soucie aujourd’hui d’un modèle de sacrifice ? Qui sait encore que « mourir pour la patrie c’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie » — c’est dans le Chant des Girondins, qui servit d’hymne national après 1848, à une époque où les révolutionnaires avaient des Lettres et avaient lu Horace (dulce est et decorum pro patria mori). Sans doute en les privant de références espère-t-on que les enfants d’aujourd’hui ne se révolteront jamais, et laisseront en place les ministres qui nous gouvernent — enfin, qui font semblant.
C’est un joli cadeau pour les fêtes — pas cher de surcroit, 832 pages pour 35 €. Offrez-le à ceux qui veulent se souvenir, et à ceux qui provisoirement n’ont pas encore de mémoire — mais nous y remédierons bientôt.

Jean-Paul Brighelli

OK Corral

Malgré les objurgations de Jean-Christophe Cambadélis (mais y a t-il encore quelqu’un pour écouter ce que dit Cambadélis ?), Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon joueront la présidentielle sans passer par la case Primaires : « Quand on prétend présider aux destinées d’un pays, on n’est pas là pour s’enfermer dans des querelles de clans », a expliqué le leader de En marche au JDD ce week-end. Et d’ajouter : « Cette primaire, c’est OK Corral ! »
Un rapide sondage auprès de mes élèves de classes prépas m’a permis de constater que la référence leur échappait. OK Corral ? Ils sentent bien qu’il y a là une référence, mais laquelle ? Aucun d’entre eux n’a vu les diverses adaptations du duel qui en 1881 vit s’affronter à Tombstone, Arizona, les Earp et les Clanton. Ni Law and order (Edward L. Cahn, 1932), un peu oublié, ni la Poursuite infernale (My Darling Clementine, John Ford, 1946, avec un Henry Fonda finement moustachu et terriblement patient devant Linda Darnell — et Victor Mature en Doc Holliday un peu à contre-emploi, parce que personne ne pourra jamais croire que Mature, presque plus large d’épaules que moi, était tuberculeux). Ni Règlement de comptes à OK Corral (John Sturges, 1956, au plus fort de l’association Lancaster-Douglas, avec Denis Hopper et Lee Van Cleef dans de petits rôles — Lee Van Cleef, déjà repéré quatre ans auparavant dans High Noon, où il se fait abattre par Gary Cooper, pas encore engagé par Leone dans Pour quelques dollars de plus — 1965 — ou le Bon, la Brute et le Truand, l’année suivante), ni Sept secondes en enfer (John Sturges encore, 1967, Jason Robards y faisait un Doc Holliday grandiose), ni même Tombstone (George Pan Cosmatos, 1993, où Kurt Russell s’était greffer la moustache du vrai Wyatt Earp de 1881) ou Wyatt Earp (Lawrence Kasdan, 1994) où Kevin Costner dilapida ses économies.

Macron, apparemment sait de quoi il parle. « La gauche est éliminée du second tour depuis dix-huit mois ! Il n’y en a pas un qui va au second tour ! Pas un ! Quand bien même cette primaire se passerait bien, le vainqueur n’y arriverait pas. Si Arnaud Montebourg sort de la primaire, vous pensez que Valls le soutiendra ?

Si Manuel Valls gagne, pensez-vous que les soutiens d’Arnaud Montebourg ou de Benoît Hamon iront derrière lui ? » J’ai dans l’idée qu’il ne se fait guère d’illusions sur la bonne volonté de cow-boys de la rue de Solferino pour soutenir un autre champion qu’eux-mêmes. Ce n’est plus le règne du colt, c’est celui de la peau de banane.

Que s’est-il passé avec la culture du western ? Nous jouions aux cow-boys et aux Indiens à la sortie de l’école — je faisais invariablement l’Indien, et je mourais avec grâce, accablé sous les balles des Tuniques bleues. C’est fini.
Mes élèves ont comme (piètre) excuse le fait que tous ces films, même les plus récents, sont sortis avant leur naissance, et que la télévision n’en passe plus guère — et c’est une carence qu’il faudrait analyser, j’y reviendrai peut-être. Quelque chose aujourd’hui ne correspond plus à l’esthétique violemment kantienne du western, où l’on fait ce que l’on doit, quelles qu’en soient les conséquences. Et qui que l’on soit — un fermier criblé de dettes, comme dans 3h10 pour Yuma première version, ou des truands revenus de tout, comme dans la Horde sauvage : « Let’s go — Why not ? » — et ils partent dans l’ultime fournaise mexicaine. Oui, le western était un genre moral, où le héros n’était tel que parce qu’il se rangeait sous les fourches caudines de l’éthique la plus étroite.
Aujourd’hui, trop d’individualisme a tué l’héroïsme (le vrai héros n’est pas un grand homme, il est un collectif à lui seul). Restent à la rigueur des super-héros ou des apprentis-sorciers, les uns et les autres débarrassés de tout rapport au réel, mais ces affrontements d’homme à homme (voir le duel final de Coups de feu dans le sierra, l’un des premiers westerns de Peckinpah), où l’on peut se prendre une bonne balle dans un endroit sensible, c’est terminé — et Macron en témoigne. Loin de lui la tentation de donner ou de prendre des coups : bien à l’abri dans la forteresse que lui ont construite les banquiers qui le soutiennent, il ne va pas prendre le risque de se faire casser la gueule par Gérard Filoche, qui est assez costaud pour en tordre trois comme Macron d’une seule main. La primaire de la droite s’est faite à fleurets mouchetés, dès le soir du premier tour ils se rejouaient tous « Embrassons-nous, Folleville ». Evidemment, Labiche est moins saignant que Sturges. Et l’allusion venimeuse moins décisive qu’un calibre 45. Les folliculaires notent les petites phrases, là où les croque-morts comptaient les cadavres.Non seulement le western est un genre rangé dans les oubliettes des cinémathèques — et c’est bien dommage, c’était notre dernier lien avec l’épopée —, mais dorénavant on contourne soigneusement les conflits, on biaise, on s’arrange, on évite. On essaie de nous faire croire que c’est de l’habileté, quand il s’agit, tout au plus, de lâcheté. Et si l’on débat, les conseillers-image seuls s’étripent, pour obtenir que leur candidat soit à droite ou à gauche, et pas sous le projecteur. Atmosphère ouatée. Sous prétexte de politesse fielleuse, on élimine ce qui faisait le sel de la politique — la possibilité d’y laisser la peau. C’est sans doute parce qu’ils s’entendent fort bien, entre eux, pour écorcher la nôtre.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je viens d’interroger Bertrand Tavernier, admirable connaisseur du cinéma américain, sur la question. Et, me dit-il, « les primaires, c’est le contraire de OK CORRAL où deux clans s’affrontaient, les Clanton et les Earp — selon Burnett, les Démocrates et les Républicains —, sans qu’à l’intérieur des clans on se tire les uns sur les autres. C’étaient deux familles qui ne se faisaient pas de traîtrises. » Ce n’est même plus la logique du clan qui prévaut : c’est celle du chacun pour soi, et tout pour ma gueule.

La tragédie, la farce, et François Hollande

On se souvient de l’attaque du 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. »
Et de citer l’oncle (Napoléon Ier) et le neveu — Napoléon III, qui venait de s’offrir son petit coup d’Etat. C’était déjà un 2 décembre, comme le couronnement de l’empereur, comme la bataille d’Austerlitz peinte par Gérard… Lire la suite