François-Xavier Bellamy, l’homme qui vous parle grec et latin et que vous trouvez « formidable »

Laurent Wauquiez a peut-être enfanté son plus grand rival


C’est l’homme que tout le monde attend. Au moins au meeting des Républicains de Besançon. François-Xavier Bellamy séduit les militants LR comme personne n’avait su le faire depuis Nicolas Sarkozy. En le désignant tête de liste aux européennes, Laurent Wauquiez a peut-être enfanté son plus grand rival. 


Besançon, 11 mai 2019, 15h20.

Le secrétaire départemental des Républicains (LR) est en train d’organiser les troupes pour la grande réunion publique prévue pour les européennes. Ils sont tous là, en train d’écouter poliment les consignes : « Personne ne doit quitter son poste ! » Derrière eux, ils ne voient pas un jeune homme arriver, vêtu d’un blouson sport. Un peu moins de trois heures avant le début du grand meeting bisontin, François-Xavier Bellamy débarque. Discrètement. Quasiment en catimini.

Besançon, 11 mai, 20h00.

Ils étaient entre 800 et 900 personnes agglutinées dans le Palais des Congrès de Besançon. Beaucoup rejoignent les cars qui les ont amenés jusque-là d’un point ou d’un autre de la Franche-Comté. La logistique, à LR, on sait encore faire. LREM, qui s’est pris quelques bides en province, a, sur ce plan, encore beaucoup à apprendre de son vieux concurrent.

Beaucoup de cheveux gris. Nous sommes dans un meeting politique. Celui des Républicains, qui plus est. « Le club des retraités de Nice », grince régulièrement Eric Zemmour dans son émission sur Paris Première. Il n’a pas tort sur les « retraités ». Mais il y en a aussi pas mal en Franche-Comté. Après tout, le troisième âge est toujours celui qui est le plus assidu aux urnes. Le 26 mai, dans un scrutin où l’abstention est toujours à un haut niveau, le poids des cheveux gris comptera. Macron le sait. Wauquiez aussi.

Ils sont séduits. Ils le trouvent « formidable ». Pas Laurent Wauquiez. Non, c’est le jeune homme qui les a scotchés. Enthousiasmés. Transportés. D’ailleurs, au moment où François-Xavier Bellamy a quitté la scène et que le président de LR lui a succédé, j’ai glissé à ma voisine : « Parler derrière lui, bon courage ! »

Bellamy fait même rester les juppéistes

Je reviendrai sur le discours de la tête de liste. Mais attardons-nous un instant sur ceux des autres intervenants.

Christine Bouquin, la présidente du Conseil départemental. Enthousiaste, comme elle en a l’habitude, avec son accent comtois digne de la Madeleine Proust, figure comique locale qui a même connu des gloires parisiennes il y a une trentaine d’années. Pourtant, dans certains cercles doubiens, on la décrivait plutôt « Macron-compatible ». Comme quoi, l’objet non identifié Bellamy et la « remontada » sondagière ne sont pas sans conséquences. Il suffit d’ailleurs d’observer les soudaines conversions de certains édiles, du côté de Reims, Toulouse ou Nice.

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Jacques Grosperrin, sénateur, ancien candidat défait à la mairie de Besançon et qui, dit-on, croit son heure venue, dur comme fer. Fait-il preuve d’un humour particulièrement vachard, lorsqu’il souhaite la bienvenue à l’auteur de Demeure, dans la ville de Fourier, « l’inventeur des phalanstères » ? Ou croit-il seulement bien faire ?

Arnaud Danjean, député à Strasbourg depuis dix ans, troisième sur la liste LR, cible habituelle de Jordan Bardella et Nicolas Dupont-Aignan, adversaires souvent de mauvaise foi, parfois moins. Il est le plus offensif, ce samedi soir. Il vient du camp Juppé, celui qui a quasiment entièrement basculé dans la Macronie. Danjean en est le rescapé, le dernier des Mohicans. C’est donc lui qui se montre le plus sévère envers ses anciens amis, qui évoque la trahison de certains d’entre eux, désigne l’ennemi, la liste Loiseau (juppéiste pur sucre), une liste désormais « écolo-socialiste ». Il ne peut pas comprendre comment les électeurs de droite et du centre peuvent se laisser convaincre d’apporter leur suffrage à un tel attelage. Les deux Pascal écologistes de la liste Loiseau, Canfin et Durand, sont désignés comme les épouvantails. Danjean ne fait pas dans la dentelle. Il sait que les marges de progression de LR, après avoir siphonné quelques points à Debout la France, se situent aujourd’hui du côté de l’électorat modéré qui apprécie Philippe, Darmanin et Le Maire, mais se méfie de ceux qui ont participé au quinquennat Hollande.

Laurent Wauquiez passe après

Annie Genevard, secrétaire général de LR et député du Haut-Doubs, lui succède. Elle dit son bonheur d’être la plus ancienne parmi les orateurs à connaître Bellamy, pour avoir travaillé avec lui sur les sujets éducatifs, lorsqu’elle en avait la charge du temps de Nicolas Sarkozy. Elle fustige Emmanuel Macron qui parle aujourd’hui de « l’art d’être français » alors qu’il avait expliqué pendant la campagne présidentielle qu’il « n’y avait pas de culture française ». Elle engage les militants et sympathisants à se mobiliser : « Un point dans les sondages, c’est seulement 200 000 voix, ce n’est rien ! » Dans ces conditions, en effet, faire basculer 600 000 électeurs de droite déçus de la campagne de Nathalie Loiseau, c’est prendre la deuxième place, c’est humilier le président de la République. Mais ce sont des élections européennes. Dans trois ans, à la présidentielle, le « point » sera beaucoup, beaucoup plus cher.

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Laurent Wauquiez clôt le meeting. Il est plutôt à l’aise ici. Son épouse est originaire du Jura et il paraît que les femmes de Franche-Comté ont du caractère. Voilà au moins un point sur lequel nous ne serons pas en désaccord. Mais le voir succéder à Bellamy à la tribune, c’est comme passer d’un bon Saint-Emilion à un gros rouge qui tache. Même si le Saint-Emilion en question, c’est quand même Wauquiez qui l’a déposé dans son caddie, sous les lazzis de ceux qui reviennent aujourd’hui, par meilleur temps sondagier. « Redonnez-nous l’Europe que nous aimions », lance le chef du parti. « C’était quand ? », s’interroge le chroniqueur souverainiste sur son calepin. Le président de LR se satisfait des retours de Moudenc, Estrosi, Robinet. Mais ce n’est pas la garantie de progrès futurs dans la campagne. Le départ de Raffarin, après tout, a coïncidé avec le retour en forme de la liste dans les études d’opinion. Et si le retour des enfants prodigues produisait des conséquences inverses, gonflant Bardella, Dupont-Aignan et Philippot ? Laurent Wauquiez conquiert la salle quand il glorifie la « préférence européenne ». Avec les traités actuels ? Il termine son discours par une envolée lyrique dont il est peu coutumier, et fait enfin lever la salle. Les Comtois adorent qu’on rappelle leur devise : « Comtois, rends-toi, nenni ma foi ! » Wauquiez le sait et la répète dans une anaphore que François Hollande n’aurait pas reniée.

« Réapprendre qui nous sommes »

François-Xavier Bellamy. Nous avions promis d’y revenir à la fin. Car c’est lui que les sympathisants sont venus voir. C’est lui qui les séduit. Voire un peu plus que ça. L’agrégé de philo n’a pas de notes. Pourtant, son propos est maîtrisé, fluide comme s’il lisait un texte soigneusement écrit. Dans le paysage politique actuel, on ne voit guère que Mélenchon capable d’un tel prodige. Bellamy s’adresse à un public adulte. Il ne fait pas partie des énarques-communicants à qui on a expliqué que « les gens, il faut leur parler avec des mots simples ». Bien souvent, cela aboutit à « Moi, grand chef qui a fait la grande école, parle à toi, gueux de province qui ne comprend pas tout ». Vous pensez à Jean-François Copé ? Moi aussi ! Mais il y en a d’autres. Bellamy, c’est tout le contraire. Il cite Fukuyama et L’archipel français de Jérôme Fourquet. Parfois, du latin ou du grec s’invitent même dans le discours. Pédagogue, et jamais chiant. Après des années de purges, qu’il doit être agréable aux oreilles militantes LR de retrouver un orateur d’une telle valeur. Pas étonnant que le public le trouve « formidable ».

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Dans une métaphore arboricole, Bellamy glorifie les « racines » sans lesquelles la sève est inutile, taclant au passage le Macron des Bernardins, qui négligeait les premières, se contentant de la seconde. Ces racines gréco-latines, ces racines chrétiennes, dont l’Union européenne, dit-il, a eu tellement tort de ne pas les inscrire dans ses textes fondateurs. « Réapprendre qui nous sommes », tel est le mantra de Bellamy, pour lequel on ne sait pas vraiment où l’on va si l’on ne sait pas d’où on vient. Bellamy, en matière politico-philosophique, est, littéralement, l’anti-Macron. Il n’aimera pas cette dernière remarque, lui qui dénonce notre vie politique, qui n’est plus qu’un concours à éliminer l’autre, une succession de « votes négatifs ».

« Utinam » François-Xavier Bellamy

« Utinam ». Bellamy conclut son propos autour de cette injonction. C’est la devise de Besançon. « Utinam », c’est « si seulement », ou plutôt « plaise à Dieu », mais on lui reprocherait sans doute d’amener Dieu dans le débat politique. Nous pourrions lui retourner cet « utinam ». Quand vous serez un parlementaire parmi d’autres dans le groupe PPE à Strasbourg, François-Xavier Bellamy, « utinam » vous saurez résister contre la puissance du contingent allemand, emmené par Manfred Weber. « Utinam » vous saurez alors imposer vos vues sur la « mondialisation débridée » contre laquelle il faut lutter, tel que vous l’avez expliqué avec brio, ce samedi à Besançon. « Utinam » vous parviendrez à empêcher que la CDU-CSU préfère négocier avec le SPD ultra-majoritaire dans le groupe PSE, plutôt que vous écouter, vous le député-philosophe français. « Utinam » vous veillerez ainsi que les seuls intérêts de l’industrie allemande ne guident pas les décisions de ce parlement. Alors, « utinam », l’Europe ne sera plus naïve dans les négociations commerciales, comme vous le déplorez. Alors, « utinam », les marchés publics européens ne seront ouverts que dans la même proportion que ceux des Etats-Unis, de la Russie et de la Chine. Alors, « utinam », François-Xavier Bellamy reviendra à Besançon nous dire qu’il avait juste omis que cette « naïveté » ne concernait pas que l’Europe face aux Américains, Russes et Chinois, mais aussi celle de la France par rapport à son partenaire allemand. « Utinam », François-Xavier Bellamy comprendra à Strasbourg, et plus encore à Bruxelles, que le couple franco-allemand n’existe que dans les têtes françaises et que, de l’autre côté du Rhin, le concept au mieux indiffère et, au pire fait hurler de rire.

François-Xavier Bellamy à Besançon, 11 mai 2019. ©JC Tardivon/SIPA / 00907354_000018François-Xavier Bellamy à Besançon, 11 mai 2019. ©JC Tardivon/SIPA / 00907354_000018La politique a gagné François-Xavier Bellamy. Mais il est bien possible qu’il se sente parfois impuissant et inutile au Parlement européen, face aux « gnomes de Bruxelles », comme les nommait Philippe Séguin. « Utinam », il ne douchera pas alors ses espoirs et les nôtres. Et il aura une ambition plus grande. Alors, « utinam », Laurent Wauquiez aura peut-être enfanté son concurrent le plus redoutable.