J’ai commencé à lire San-Antonio vers 10 ans — et je n’ai provisoirement cessé qu’avec la mort de Frédéric Dard, en 2000 : c’est dire que j’ai grandi, mûri et vieilli avec les aventures du fringant commissaire, tombeur de ces dames et amateur de blanquettes maison.
Les couvertures des romans y sont certainement pour quelque chose. J’ai déjà expliqué que je voguais sur les tableaux qui racontent une histoire — ou plutôt, qui sont un instantané pris au cours d’une histoire dont on doit reconstituer le fil complet.

La modernisation à partir des années 1980 se voulait spirituelle — et Wolinski (qu’aurait dit Dard, si partisan du métissage par la vertu du gros rouge et de l’andouillette à la crème, de la mort de son ami ?) a eu beau avoir de l’humour à revendre, les dessins n’étaient plus aussi prenants que ceux des années 1960.

Je relis régulièrement les chefs d’œuvres de Frédéric Dard, même si je les connais parfois presque par cœur. Quand je reprends en main l’un de ces livres à la couverture pleine de tension érotico-policière, je retrouve les émotions de l’adolescent amoureux des mots et des mômes que je suis resté — au fond. Par exemple…

Ou encore


Il y a derrière ces images une tradition qui passe par le roman anglo-saxon. Par exemple Tom Lovell, 1901-1997), Common Ground, 1940 :

Et sans doute y -a-t-il dans tous ce fatras à suspense, un souvenir des toiles de Hopper. Imaginez donc le pulp, comme on disait alors, que l’on pourrait écrire avec Nighthawks en couverture— les oiseaux de nuit sont la chair même des romans noirs :

Ou le célèbre Soleil du matin — elle n’a pas l’air très heureuse d’en être à cette aurore porteuse de menaces, est-il parti, est-il mort, a-t-elle dormi, l’insomnie est un mauvais présage…

Mutatis mutandis, si les images sont des lanceurs de textes, les textes m’évoquent des images. Ainsi la « lébitation » de la belle espionne irakienne Mahatma Ahari, matricule PI-3.14.16, soulevée de terre par la force ascensionnelle des virilités conjugués de San-A (par l’avant) et de Bérurier — par la malle arrière. C’est dans N’en jetez plus, l’un de mes préférés.

Que voulez-vous que les gamins d’aujourd’hui, incapable de lire trois lignes, buttant sur chaque mot d’une pièce classique, comprennent aux œuvres de Frédéric Dard ? Les baby-boomers, nourris au lait Guigoz en poudre et aux guignolades de San-Antonio, emporteront avec eux — ils ont commencé, ma vie ces dernières années est une succession de funérailles — la langue française telle qu’elle se parlait aux éditions Fleuve noir.

Jean-Paul Brighelli

1 commentaire

  1. San Antonio
    Les couvertures classiques du Fleuve Noir Special police ( San Antonio et les nombreux autres auteurs) etaient signées de Michel Gourdon. Il officiait aussi pour les couvertures des autres collections de l’editeur ( Angoisse , Espionnage).
    Chose amusante:
     » Il excelle dans la peinture des personnages féminins. Aussi, en 1963, est-il contacté pour dessiner des pin-ups dans Lui, un magazine érotique qui va voir le jour. Débordé de travail, il refuse l’offre, et recommande son jeune frère Alain — le dessinateur Aslan —, qui devient célèbre grâce à cette collaboration[5]. Michel Gourdon réalise trois mille cinq cents illustrations pour les éditions Fleuve Noir. Une seule est refusée : le décolleté d’une fille soldat y est jugé trop profond[3].
    Mais les éditions Fleuve Noir cherchent à rester au goût du jour, testent de nouveaux styles de couverture, et ne vont pas tarder à préférer la photographie au dessin. »
    Notice wiki

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