– Le lot suivant, dit le commissaire-priseur…
Il a une fort belle voix, chaude et amicale, dépourvue de tout accent. Dans la vraie vie, il est d’ailleurs commentateur de documentaires animaliers pour la télévision, et fort demandé.
– … est une jeune femme de 23 ans. Elle est brune, comme vous pouvez le voir. Elle mesure 1m75 pour 64 kilos — une sorte de perfection, mais l’acheteur pourra, à son gré, l’engraisser ou la faire maigrir. Nous rappelons toutefois qu’il ne lui sera pas loisible de la faire mourir dans la première année d’utilisation, sous peine de payer une seconde fois la somme déboursée lors de l’achat.
Les amateurs présents — une vingtaine de personnes des deux sexes — opinent. Certes, ils aiment le sang, mais dans des mesures raisonnables.
– Elle s’appelle présentement Docile, ce qui lui va fort bien, m’a confié son Maître. L’acheteur pourra bien sûr la débaptiser à son gré.
Les amateurs détaillent le lot proposé à leur curiosité. Docile est vêtue d’une tunique de gaze légèrement moirée, qui ne dissimule pas grand-chose. Elle a une grande chevelure noire, et un petit buisson pubien de la même intensité d’ébène, manifestement conservé pour mettre en valeur sa peau de lait.
– Le vendeur se porte garant de la parfaite soumission de l’objet proposé. Du reste, nous allons nous en assurer.
Il se saisit d’une cravache de dressage posée sur son bureau, et fait un signe à la jeune femme. Elle soulève sa tunique, exhibant une paire de fesses d’une coupe parfaire. Le commissaire assure la longue badine dans sa main, et assène trois coups de belle intensité sur les globes offerts.
Docile gémit à peine. On voit distinctement les trois balafres rougeâtres sur la peau ivoirine. Mais en moins d’une minutes, elles pâlissent et s’estompent, avant de s’effacer tout à fait. « C’est magique, dit le commissaire-priseur. Cette peau a des facultés inouïes de régénération. Comme un écran d’ordinateur d’où vous supprimeriez le texte hâtivement rédigé. »
Il y a un murmure approbateur dans l’assemblée. Le bruit du cuir sur l’épiderme, les stigmates de cette flagellation improvisée, puis leur disparition, témoignent de l’application, du sérieux du commissaire, et de la qualité surnaturelle de l’esclave mise en vente. « C’est la meilleure méthode, dit une femme, seule la profondeur des traces témoigne réellement de la force du coup. Le reste, c’est du chiqué. »
Les personnes qui l’entourent approuvent doctement. Mais tous sont sidérés de la disparition des stigmates. Et enthousiastes. « Ainsi, dit une voix en sourdine, on peut recommencer à la battre, encore et encore, sans que le lendemain il n’en paraisse rien… »
– Docile est ouverte à toutes les fantaisies, continue imperturbablement le commissaire. Le vendeur a veillé à qu’elle soit convenablement dilatée. Voyez vous-mêmes…
D’un geste, il indique à la Soumise de se pencher. On voit alors distinctement le bouchon de cristal qui verrouille son cul. Le commissaire étend la main, et extirpe du conduit anal un plug de cristal effilé d’une quinzaine de centimètres de long, et d’une dizaine sur sa plus grande largeur. L’esclave gémit brièvement. L’anus reste ouvert, révélant un rectum sombre et parfaitement propre.
– Précisons, ajoute le commissaire, que l’objet mis à la vente obéira sans distinction à un homme ou à une femme. Elle a été dressée pour avaler ce qu’on voudra mettre dans sa bouche.
« Qu’ajouter, sinon que cette jeune femme est une soprano fort entraînée, à qui vous pourrez demander, si la fantaisie vous en prend, tel ou tel air du répertoire. Il peut être plaisant de fouetter jusqu’au sang une esclave qui, pendant ce temps, entonne l’air de la folie de Donizetti… La douleur est un excellent stimulant pour les cordes vocales. Bien sûr, si elle osait une fausse note, vous auriez un excellent prétexte pour la punir immédiatement.
« Que dire encore, sinon que Docile maîtrise trois autres langues que le français. Vous pourrez donc, selon votre fantaisie, lui enjoindre de gémir et de supplier en italien, en allemand et en russe — ou de chanter dans l’une ou l’autre de ces langues.
Il marque une pause. Il connaît son métier, et sait qu’après avoir chanté les louanges du produit, il faut donner aux amateurs le temps de les assimiler, avant d’en venir à la partie la plus platement réaliste mais la plus attendue : le prix.
– Mise à prix, douze mille euros, dit enfin le commissaire. Y a-t-il déjà une offre ?
Un gros homme globalement porcin lève la main. On le connaît bien, ses soirées sont somptueuses et décadentes, lui-même aime le sang.
Une dame d’une cinquantaine d’années, déjà usée par le soleil et les vices, articule distinctement : « Quinze mille. »
Puis les offres s’emballent. On atteint très rapidement les trente mille euros. Le poussah prend une mine dégoûté. Il a surenchéri jusqu’à vingt-cinq mille. Aucune femme, estime-t-il, ne vaut davantage. Il en a déjà trois acquises à ce prix dans son écurie. Que lui chaut d’en posséder une quatrième ?
Il a un geste de dépit et de renonciation.
La dernière enchère a été lancée par la quinquagénaire fatiguée. Le commissaire saisit le petit marteau d’ivoire. « Trente mille une fois… »
– Quarante mille, lance posément une voix métallique qui vient du fond de la salle.
On se retourne. L’homme qui a parlé est un chirurgien connu qui a rapetassé de son mieux plusieurs des rombières de l’assistance. Il est venu accompagné de son épouse, une grande bourgeoise fort bien habillée dont on ne sait pas grand-chose.
Le commissaire-priseur lance un regard circulaire. Les différents enchérisseurs secouent la tête.
Le marteau s’abattit. « Quarante mille euros pour le monsieur au fond, dit-il d’une voix claire. Bon achat ! Mes félicitations, cher ami… »
Il se lève, passe un collier de chien relié à une chaîne d’acier au cou de Docile, et l’amène lui-même à l’heureux acheteur. Celui-ci se lève, récupère son manteau plié sur une chaise devant lui, et le pose sur les épaules de son achat.
– Inutile que vous mouriez de froid, dit-il avec sollicitude. Il existe bien d‘autres manières plus suaves de succomber, n’est-ce pas…

Jean-Paul Brighelli

Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ (1842-1923), L’Esclave blanche, 1888


14 commentaires

  1. Esclave blanche ça n’existe pas et c’est une opération d’appropriation culturelle absolument scandaleuse!
    Vous allez vous attirer les foudres de la toute négrosphère.

  2. « Le marteau s’abattit. » Lormier a rrmarque ce passe simple…Il est incapable d’en expliciter la valeur du point de vue de la semio-diegese.

  3. « convenablement dilatee »
    Le mot « dilatee ».appartient a Bruno Le Maire.
    De meme que depuis Proust,on ne peut plus commencer une phrase par l’adverbe « longtemps »,
    on ne peut plus user du participe « dilatee ».
    A moins que…
    Le Maestro veuille nous faire comprendre qu’il est le. veritable auteur du roman de Bruno Le Maire,roman dont il fit ici une recension elogieuse,comme par hasard.
    Tiens,tiens.

  4. « flagellation improvisee »
    Vraiment ?
    Ce commissaire-priseur si experimente,si professionnel, n’avait pas prevu le geste ?
    sans lequel la propriete transcendantale de cette peau ne serait pas mise en valeur ?
    Alors que c’est elle qui fait le prix de l’objet ?

  5. Personne ne sera surpris que j’affirme que ce texte se prête à plusieurs niveaux de lecture :

    1. Niveau du fantasme : usant et abusant du pouvoir libérateur de l’écriture, Brighelli donne libre cours à ses fantasmes les plus enracinés dans son psychisme. Quelques éléments retiennent particulièrement l’attention :
    – Docile ne parle pas (les seuls sons qui sortent de sa bouche -dans la scène décrite- sont des gémissement discrets). Brighelli rêverait-il de La Femme n’ayant pas accédé au langage articulé ? Rêverait-il de la La Femme-Enfant ?
    – Docile, en tant qu’objet sexuel, a aux yeux de Brighelli un unique attrait : le combo anus/rectum. Confirmation de ce que Brighelli ne cesse de démontrer dans ses textes érotiques: il y a chez lui une obsession de la sodomie. Crainte de la procréation ? La sodomie en tant que moyen ultime de la contraception ?
    – Docile, c’est le support rêvé d’un potentiel d’écriture renouvelable à volonté. La femme est une page blanche, ici confinée à l’etat de brouillon perpétuel : « cette peau a des facultés inouïes de régénération. Comme un écran d’ordinateur d’où vous supprimeriez le texte hâtivement rédigé. » Fantasme sadien déjà maintes fois exprimé par Brighelli dans des textes antérieurs.

    2. Niveau de lecture privilégiant le potentiel humoristique du texte :
    – la vision de Docile subissant les pires outrages en chantant magnifiquement du Donizetti n’aurait pas déplu à un Groucho Marx ayant fréquenté Artaud et Dali…
    – « gémir en trois langues » : voilà qui peut contribuer à l’ouverture d’un nouveau champ de recherche en phonétique acoustique…On imagine avec bonheur l’austère chercheur-expert tendant son micro à Docile aux moments-clé…
    – Brighelli s’affiche magnifiquement en homme-déconstruit : de Docile, il ne semble pas exiger qu’elle sache faire la cuisine, la vaisselle et le ménage. Esclavagiste certes, mais déconstruit, voire féministe !
    3. Niveau politico-polémique : en produisant un texte de cette nature ayant trait à l’esclavage, crime contre l’humanité, Brighelli ne serait-il pas en train de se livrer à un règlement de comptes avec Christiane Taubira ?

    Merci de votre attention.

  6. JPB, coquin et même filou de la pire espèce.

    Envisageant (ici) de possibles empoignades,
    s’est hâté (et pas une seule minute tâté),

    après avoir osé,
    « Il en a déjà trois acquises à ce prix dans son écurie *. »

    d’en terminer avec la peinture d’une « esclave blanche »,
    gironde à souhait, évidemment rousse,
    toute à son plaisir de douce oisiveté,

    tandis que s’activent plus loin une petite servante négrillonne
    ainsi qu’un domestique (de couleur) dont on aperçoit le bras…

    * JPB ignore le frein…

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