Marcel Gotlib (1934-2016), Dingodossiers, Pilote n°389, 6 avril 1967


Cette scène, je l’ai vécue maintes fois, durant mes années de Primaire. Mes « rédacs » étaient pleines d’imagination — et fort longues, en considération du fait que j’ais huit ou neuf ans. La seule différence avec le dessin de Gotlib ci-dessus, c’était que j’avais des institutrices bien plus souvent que des instituteurs. Ce n’est pas un détail indifférent : très tôt s’est mêlé en moi au plaisir d’écrire le plaisir de séduire une femme. Mon lecteur, je persiste à l’imaginer lectrice. Et si je pense que l’écriture et le sexe ont des racines identiques, ce n’est pas tout à fait un hasard.

La France, contrairement aux pays anglo-saxons, ne pratique quasiment pas la lecture en public des œuvres par leur auteur. C’est bien dommage : les sortilèges de la voix ajoutent quelque chose au texte. Après tout, combien d’auteurs se fredonnent ce qu’ils écrivent — en l’écrivant ? Flaubert allait gueuler la page écrite dans son jardin, je me murmure ce que j’inscris sur l’écran. Et j’ai souvent changé un mot, quitte à renverser le sens de la phrase, parce qu’il me fallait deux syllabes et non trois. Ou cinq mots dans la phrase et non six. Entre deux mots, il faut choisir le moindre.
L’articulation à voix haute est l’ultime test d’efficacité. La voix ajoute aux mystères du sens.

Les copains, à la récré, me demandaient souvent « où j’allais chercher tout ça ». Ils n’en étaient pas à frissonner d’horreur ou de plaisir, comme les condisciples du petit Stephen King vus par Bill Whitehead en 2012

Mais j’imagine volontiers que l’auteur de Misery a constamment écrit avec l’espoir de reproduire, chez des lecteurs désormais lointains, les mêmes sentiments et sensations de terreur qu’au début, au tout début de sa carrière, à sept ou huit ans. Ou ceux qu’il stimulait chez son épouse lorsqu’il écrivait Carrie, son tout premier roman. Comme ils devaient bien faire l’amour, ces soirs-là…

C’est le sens du pacte de lecture : on accepte de déposer pendant quelques heures sa conscience de soi pour entrer dans le monde de l’auteur — qu’on le connaisse ou non. Et arrivé à un âge avancé, quasi inavouable, je quémande dans les livres dont je m’abreuve le même émerveillement qu’à sept ou huit ans quand je dévorais Les Trois mousquetaires.
Ce n’est pas toujours gagné.

La lecture publique, qu’il faudrait remettre en usage, a cela de passionnant que l’on y entend la voix avec laquelle l’auteur se parle en écrivant. Certains, bien sûr, n’ont pas une voix bien séduisante. De la foule des grands timides ou des maladroits de l’oral est née sans doute cette désaccoutumance de la lecture publique par l’auteur. C’est bien dommage. Sans doute la jeune fille de 18 ans n’aurait-elle pas su articuler l’incipit de Bonjour tristesse qu’elle venait de publier :
« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de la tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. »

C’est que certains auteurs ont une voix si ténue, si grinçante, qu’il vaut peut-être mieux qu’ils se taisent. Une lecture publique de Sagan ou Houellebecq n’apporterait peut-être rien à leurs œuvres. Alors on s’en remet au lecteur pour dire de son mieux ce que l’auteur a écrit : « « Napoleon I., whose career had the quality of a duel against the whole of Europe, disliked duelling between the officers of his army. The great military emperor was not a swashbuckler, and had little respect for tradition. Nevertheless, a story of duelling, which became a legend in the army, runs through the epic of imperial wars. To the surprise and admiration of their fellows, two officers, like insane artists trying to gild refined gold or paint the lily, pursued a private contest through the years of universal carnage. » (Joseph Conrad, The Duel, 1908)

Quand j’y pense, je me dis que la pratique de la récitation, imposée par tous mes enseignants, allait dans ce sens : un texte, aussi beau soit-il, n’est pas accompli tant qu’il reste sur le papier, tant qu’il n’intéresse que l’œil. Les aristocrates avaient autrefois des lecteurs pour les distraire de leur ennui — ou des lectrices, comme dans le roman de Raymond Jean si magnifiquement mis en images par Michel Deville, avec ce qui est sans doute le plus beau rôle de Miou-Miou. Les délices de la voix magnifient les textes — et je conseille aux futurs enseignants de soigner leur intonation, leur accent, leurs hésitations : une part de mes « trucs » de prof tenait peut-être au fait que la plupart du temps, je connaissais par cœur les textes que je faisais étudier. Quand vous travaillez par exemple sur une pièce de théâtre, il faut être tous les rôles — c’est autrement coton que de se contenter, comme un comédien ordinaire, de n’en connaître qu’un seul. La diction est un art qui se perd. L’écrit divorce de la voix. Mais j’ai dans l’idée que les pédagogues qui prétendent former les futurs enseignants ne leur enseignent pas les séductions de la voix.
D’où sans doute le fait que nos contemporains ne parlent pas — ils babillent, comme disait Barthes. Un bruit de fond, dont on n’entend rien. People hearing without listening… Alors que les sortilèges de la voix devraient faire passer la moindre phrase pour une récitation : « Bonjour, madame, une baguette, s’il vous plaît — oui, bien cuite… » Entrainez-vous demain à dire cette phrase avec ce qu’il faut de sensualité pour que l’on sente en vous l’envie de croquer le quignon.

Jean-Paul Brighelli

1 commentaire

  1. Lecture publique.
    Dickens pratiquait les lectures publiques, car c’était une source de revenus nécessaire en raison de sa situation financiere compliquée, et il se  » donnait  » tellement lors la lecture des passages les plus dramatiques que certains ont pensé que les lectures publiques avaient dégradé son etat de santé et contribué à son décès.
    Certains textes étaient évidemment faits pour être lus ( dits) en public. Non seulement le théâtre, mais les discours politiques ( certains) et la prédication, ( genres dont il ne reste plus aujourd’hui que des traces fossiles).

     » Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte ! »

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