Droite et gauche

– Droite ou gauche…

– Ah non, pas vous ! s’indigne mon interlocuteur. Le côté « blanc bonnet bonnet blanc », on nous l’a déjà servi. Vous trouvez que la politique de ce gouvernement…

– Je parlais strictement d’éducation, dis-je. Ils sont tout aussi sidérants, les uns et les autres. D’un côté, des libéraux frénétiques, les yeux rivés sur la ligne bleue des suppressions de postes et des économies de bouts de chandelle. De l’autre, des sociaux-démocrates qui n’ont rien compris à leurs propres échecs, et pas vu que l’électorat enseignant qui se détachait d’eux (1), c’était tout un symbole — et la masse émergée de l’iceberg des classes moyennes.

– Très bien ! Puisque vous êtes si malin, dessinez-moi…

– Un mouton ?

– Crétin ! Non, dessinez un programme. Quelles seront les ambitions du prochain parti pour lequel vous voterez ?

– En matière d’école ? Au fond, ce n’est pas bien compliqué : je voterai pour des républicains. Contre les vrais libéraux du laisser-faire, dont l’objectif, via l’autonomie, les restrictions de budget et l’enseignement à deux vitesses est l’effondrement du système, et, à terme, sa privatisation : avoir pour ambition le chèque-éducation, cela vous signe un homme. Et contre les pseudo-démocrates du SGEN, de l’UNSA, du SNUIPP, et autres officines du désastre annoncé, qui s’imaginent que la pédagogie molle est une pédagogie douce, et que 35 heures de garderie peuvent remplacer 18 heures d’enseignement vrai. C’était déjà l’ambition de Ségolène Royal en 2007 (2), elle s’y est cassé les dents.

– Hmm… La République, on nous l’a déjà servie. Chevènement jadis, Mélenchon — ou Dupont-Aignan, ou Villepin, s’il a le bon sens d’enfourcher cette monture — aujourd’hui. Mouvements de menton des uns, effets de crinière de quelques autres. Mais concrètement…

– Concrètement, ce n’est pas si difficile, parce que des enseignants qui, sur le terrain, se battent, contre vents et marées, pour que leurs élèves en apprennent chaque jour un peu davantage, ça ne manque pas. Des programmes conçus pour faire progresser méthodiquement les élèves, ça existe déjà (3). Qu’ils soient peu populaires ne signifie pas qu’ils soient inopérants : les majorités vont volontiers vers la médiocrité, qui rassure en surface, bien qu’elle mine les espérances, et les bonnes volontés, en profondeur.

– Ah, je vous y prends ! La médiocrité ! Vous revoici parti dans vos vieilles lunes élitistes !

– Mais parce que je crois profondément que l’Ecole a pour fonction d’amener chaque enfant au plus haut de ses capacités, et que chacun transporte en lui sa propre élite !

– La réussite pour tous ? Mon cher…

– La réussite pour tous, c’est comme le slogan — que j’ai entendu — du droit à la santé pour tous. Le droit aux soins, à la bonne heure ! Alors, le droit au savoir, oui. Le droit à l’instruction, forcément. Le droit à un enseignement aussi efficace que possible, certainement. Le vrai succès, dans ce domaine, c’est d’apprendre aux enfants à se dépasser chaque jour, pour finalement arriver à ce qu’ils sont. L’enseignement tel qu’il se pratique aujourd’hui, cette ambition de ne pas en avoir, ce discours lénifiant sur l’éradication des différences et en même temps le « respect » dû aux différences, ça oui, c’est insupportable. Létal. Le pédagogisme, cette apothéose du mou, est une arme fatale.

– Oh, vos vieilles lunes qui…

– Bordel ! les écoles primaires hantées de « désobéisseurs » qui croient qu’apprendre par cœur le Corbeau et le Renard ou Demain dès l’aube — ou les tables de multiplication, ou Marignan 1515 et le 14 juilllet 1789 — est le symbole de la « réaction », comme ils disent… Des collèges que l’on veut de plus en plus uniques, sans même s’apercevoir qu’à l’arrivée, ils sont de plus en plus uniformes — les exclus avec les exclus, vous reprendrez bien un petit morceau de ghetto… Des lycées professionnels où l’idée même de culture commune — bourgeoise, mon cher, il n’y en a pas d’autre, Marx lui-même vous le disait — fait, rigoler des pauvres mômes auxquels on a seriné que le slam ou le rap qu’ils écoutent jusqu’à s’en faire saigner les oreilles sont l’alpha et l’oméga de la poésie… Des lycées réorganisés de façon à bien distinguer les cocons de l’élite, où un projet d’établissement somptueux préservera ces pépinières de futurs énarques, et la grande masse des bahuts où l’on sera incité à faire du français mais surtout pas de littérature, des débats mais surtout pas de philosophie, du maniement de calculettes mais surtout pas de maths… Avec des syndicats hilares, parce que dans l’abaissement général, ils seront comme chez eux, et des parents d’élèves tout ébahis que leur progéniture s’épanouisse dans ces « lieux de vie » — un peu comme les herbes folles prolifèrent dans les friches… Il y a des jours…

– Et à l’arrivée, un Bac qui ne vaut même plus le coup de faire la fête, je sais bien ! Autrefois, c’était un rite de passage — et dans les beuveries qui s’en suivaient, c’était souvent l’occasion de jeter son enfance et son pucelage par-dessus les moulins. Mais aujourd’hui…

– Aujourd’hui — et je le vois chez mes élèves —, le vrai passage de témoin, le rite réel, c’est à Bac + 2 (ou 3), quand ils sont enfin confrontés à des concours qui signifient encore quelque chose. Et quand j’entends des grandes inintelligences, Alain Minc, ou Vincent Peillon, ou des ambitieux plus ou moins masqués, Richard Descoings ou Yazid Sabeg, tout faire pour démanteler le dernier bastion de ce qui marche encore — quelles que soient les réserves sur tel ou tel aspect —, c’est-à-dire les classes préparatoires et les grandes écoles… En trente ans de « démocratisation », nous avons réussi ce tour de force de diviser par trois le nombre d’enfants des classes populaires dans les grandes écoles. Par trois ! Les années 60 étaient franchement plus démocratiques que les nôtres, alors même qu’une petite fraction seulement des élèves parvenait à l’enseignement supérieur…

– Vous êtes un imprécateur-né ! Allons ! Le ministère est moins pessimiste que vous : le nombre de boursiers a atteint…

– Savez-vous pourquoi ? parce qu’on a soudainement multiplié les bourses comme l’Autre multipliait les pains, en inventant les « bourses 0 » — pas de subsides, mais une dispense de payer les droits universitaires. Déplacer le curseur, ça, ils savent faire ! Mais faire accéder de vrais pauvres, de vrais déshérités du portefeuille et de la culture, aux écoles où sont déjà leurs enfants, c’est plus difficile !

– Sur ce point, je suis assez d’accord.

– Eh bien, mon cher, dites-le à vos amis — ceux de la rue de Solferino, par exemple. Après tout, vous y avez des amis qui disent déjà des choses vraiment sensées (4). Ce n’est pas en écoutant les sirènes délétères des vielles lunes pédagos qu’ils se réconcilieront un électorat qui les fuit. C’est en suggérant de la rigueur, de la rigueur, de la rigueur. Ceux qui ne voteront plus pour Sarkozy se laisseront tenter par un discours ambitieux, et la vraie ambition, ce n’est pas la réussite pour tous, mais l’espoir, pour chacun, d’arriver à quelque chose — ne serait)-ce qu’à articuler une langue qui ne soit plus en lambeaux.

– Vous êtes de gauche, vous ?

– Mais tête de bois, puisque je vous dis que je m’en fiche ! Qui a encore besoin d’une étiquette ? Je serai pour celui — ou celle — qui sonnera la fin de la récré. Qui promettra s’il le faut aux écoliers de demain de la sueur et quelques larmes, parce qu’on n’a rien sans effort. Qui défendra l’Ecole et ses valeurs — la laïcité intégrale, et non la « laïcité positive » — comme s’il y avait une laïcité négative ! Qui comprendra que la burqua n’est qu’un phénomène de surface — que le problème, c’est cette pseudo-tolérance qui nous fait accepter des signes religieux, quels qu’ils soient, et des discours inacceptables, sus prétexte que les élèves auraient un droit à l’expression… Ah oui ? Dans nombre d’établissements de la République, cela permet de jolis dérapages, et cela fait des années que ça dure (5).

– Je vous sens optimiste…

– Je vous sens ironique… Vous n’avez pas tort : nous sommes à la croisée des derniers chemins. La république, c’est tout droit. Sinon, à droite, vous avez la voie dégagée vers un libéralisme décomplexé qui ne sera jamais, au mieux, que le règne des copains, et à gauche, un chemin direct vers une social-démocratie qui ressemblera à un fascisme mou. Et les enfants là-dedans ? Ils sont le futur, et je ne veux pas d’un futur sans espoir, ni d’un avenir sans espérance.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) C’était le point de vue, fort bien étayé, de Natacha Polony début septembre. Voir http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/09/08/les-enseignants-et-le-ps.html

(2) http://www.dailymotion.com/video/xm4ph_profs-segolene-en-off_school

(3) Voir par exemple http://www.slecc.fr/fiches_SLECC_CP.htm

(4) C’est par exemple Guillaume Bachelay qui, il y a quelques jours, a déclaré : « Si la crise a prouvé l’impasse du capitalisme financier, elle a aussi montré les limites de la social-démocratie traditionnelle. Pour incarner le modèle alternatif, la gauche européenne doit dire que l’accompagnement du néolibéralisme est derrière elle. » Adaptée à l’école, la phrase garde tout son sens : le modèle libéral est une impasse pour 90% des élèves, et le modèle social-démocrate (entendons : le modèle pédagogiste, modèle libertaire qui n’a jamais contrarié les libéraux, bien au contraire — il n’y a qu’à voir la façon dont Chatel leur fait aujourd’hui la cour) est déjà une vieille lune.

(5) Lire ou relire le livre d’Emmanuel Brenner, les Territoires perdus de la République. Ou ce que j’ai écrit moi-même dans Une école sous influence.

Marronnier de printemps

Marronnier de printemps : le ministère vient de publier son palmarès des lycées français — tout en disant, selon un procédé bureaucratique bien connu appelé hypocrisie, qu’il ne s’agit en rien d’un classement, mais de simples « indicateurs de résultats »(1).

Cela intéresse principalement, en cette période de choix décisifs pour inscrire le petit de Troisième, les urbains et les périphériques : en campagne, quand on n’a le choix qu’entre un seul lycée, si je puis dire, on ne fait pas la fine bouche.

Curieux classement, qui pour ne pas désespérer Billancourt, comme on disait à l’époque où c’étaient encore des classes populaires qui habitaient entre Marcel Sembat et la route de la Reine, a choisi d’exalter les établissements guyanais, réputés les meilleurs de France, ou tel lycée de Seine Saint-Denis, dont on s’étonne après qu’il ne fasse pas l’unanimité des parents.

Deux critères pour parvenir à une évaluation : les résultats au Bac et la « valeur ajoutée » que représenterait l’écart entre les performances attendues en fonction du milieu social et celles finalement réalisées. En d’autres termes, une fatalité sociologique pèserait sur la tête des pauvres gosses qui marinent dans des zones abandonnées des Dieux et des édiles : ils sont, génétiquement sans doute, en difficulté scolaire — et le lycée qui les transporte jusqu’au nirvana du Bachot a d’autant plus de mérite…

Voyons voir…

Le Bac n’est plus, depuis vilaine lurette, un étalon du niveau. Une preuve parmi d’autres : je participe en ce moment au tri des candidatures sur les prépas du lycée Thiers, et comme partout, nous nous appuyons sur les bulletins des deux premiers trimestres (et éventuellement sur ceux de Première). Pas sur l’obtention du bac, qui va de soi : dans un système où l’année dernière, la moyenne nationale s’est élevée à plus de 86%, le Bac est ce que l’on appelle une formalité. Seule l’hystérie familiale (en fait, le décalage entre le Bac qu’ont connu les parents, et ce qu’il est devenu — même nom de famille, mais branche dégénérée) explique le stress des élèves, sidérés pour la plupart par l’extrême facilité des épreuves.

Quant au « critère social », il est de toute évidence une monstruosité. Ou alors, il dit sur le système, à mi-voix, des inconvenances qu’il est de bon goût de taire. Il dit que les écoles primaires et les collèges (uniques, oh combien ! — sociologiquement purs…) des ghettos sociaux constituent des ghettos scolaires dont on ne sort pas par le haut. Dont on ne sort pas du tout.

Ou alors, dans quel état…

Il n’y a pas de profil sociologique de l’intelligence et de la réussite scolaire. On peut être fils de bourgeois et cancre, fille de prolo et brillante. Après bientôt quarante ans de pratique, je suis même convaincu qu’il en est des hommes comme des chevaux : la proportion de cracks est la même, qu’il s’agisse de yearlings soigneusement sélectionnés ou de « sans-papiers » — et l’expression fait diablement métaphore.

En revanche… Il est une réalité brute : ces pauvres gosses élevés dans des milieux culturellement peu favorables n’ont qu’une voie de réussite, l’Ecole. Et cette Ecole, on la leur bousille précocement. On prétend, dès le Primaire, respecter leur culture — alors qu’on choisit de ne pas traiter leur acculturation. On proteste contre ce qui, dans les programmes, pourrait leur donner une chance de parler la langue de Descartes, au lieu de bafouiller celle de Section d’assaut. On les met au centre du système, alors même qu’on sait, vingt ans après la loi Jospin, qu’on les en éloigne ainsi durablement : la « reproduction » bourdieusienne s’est nourrie et sur-nourrie des bonnes intentions des pédagos. 15% d’enfants de milieu modeste dans les Grandes écoles dans les années 60-70, 5% aujourd’hui. La démocratisation est en train de tuer la République : demain le règne du piston, la transmission familiale des places (on y est presque, à l’ENA et ailleurs), la sélection par « entretien » — parlez-vous ou non notre langage ?

Quant au collège… Chose, étrange, il n’y a pas de classement officiel des collèges — sur les résultats du Brevet, peut-être ? Mais ces résultats friseront les 100% grâce aux propositions de la commission Grosperrin, comme nous l’avons vu (2). Alors ?

 

Malheureusement, le média le plus sûr, pour évaluer les lycées, reste le bouche à oreille. Les familles informées (pas les autres, malheureusement — et le système à deux vitesses accroît ainsi chaque jour ses différences) savent bien que sur Paris et sa région, ce sont les grands lycées parisiens les meilleurs, pas les lycées périphériques — Lakanal, Saint_Germain-en-Laye ou Hoche exceptés. Le vrai critère, c’est ce que deviennent les élèves à la sortie du lycée — il faudrait garder une trace sur deux ou trois ans, savoir combien entrent en prépas, en IUT, en BTS, et en sortent avec succès, combien réussissent en fac, et dans quels cursus, combien s’étalent en première année, combien entrent directement dans le travail ou le chômage. L’autre critère, c’est ce qu’ils étaient, scolairement parlant, à l’entrée en Seconde (et l’obtention du Brevet n’est pas un critère…), et comment ils ont évolué — il y a parfois plus de mérite à faire passer un élève de A à B que de Y à Z.

Les évaluations du ministère, qui mettent en tête pour l’essentiel des établissements privés, sont encore faussées par le manque de transparence des conditions d’admission. Le lycée du Buc, par exemple, régi par un statut franco-allemand dérogatoire, fait passer des examens d’entrée en CM2, en Sixième et en Seconde. Figurez-vous qu’il figure en bonne place dans les classements sérieux. Quant à Henri IV ou Louis-le-Grand, ils ont échafaudé leurs propres critères pour accepter les élèves en Seconde — et ce ne sont pas les critères du lycée Charlemagne ou d’Honoré de Balzac.

Le problème du bouche à oreille, c’est qu’il est toujours en retard sur l’évolution de l’établissement — dans un sens ou un autre. On peut ainsi mépriser un établissement qui a fait des efforts considérables pour se sortir de la zone d’ombre — c’est apparemment le cas de mon ancien lycée des Tarterêts, Robert Doisneau (3) —, ou surévaluer une boîte privée dont le seul mérite est la sélection par l’argent et le tout petit nombre d’élèves auxquels on offre (à nos frais) des moyens bien plus considérables que ceux du public.

Il faudrait surtout, avant de choisir, connaître très finement son enfant — savoir s’il est doué pour les contraintes parfois saignantes des établissements les plus concurrentiels (ceux qui, comme Henri IV, demandent aux petits de Seconde vers quelle prépa ils comptent aller), ou s’il s’épanouira davantage dans un établissement qui lui laissera plus ou moins la bride sur le cou. Il faudrait tout savoir des équipes en place, de leur pérennité, si essentielle à la bonne marche d’un établissement. Et rencontrer le chef d’établissement, dont il s’avère de plus en plus, dans le cadre de l’autonomie, qu’il joue un rôle-clé dans l’ambiance, la discipline, la bonne marche ou le laisser-aller.

Et in fine, ce qui compte, c’est la pédagogie. La transmission, et la volonté de faire arriver chacun au plus haut de ses capacités. Et rien d’autre.

En attendant que le ministère affine ses critères, nous voici réduits à répéter ce que confiait jeudi dernier Nathalie Bulle (4) à Natacha Polony, dans le Figaro : l’angoisse des parents n’est que le résultat de l’hétérogénéité croissante des établissements, entretenue par l’écart sans cesse grandissant entre une politique ministérielle démissionnaire, et des initiatives locales, heureuses ou malheureuses, qui selon les lieux corrigent ou aggravent les « critères sociaux ».

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1)http://www.education.gouv.fr/cid3014/indicateurs-de-resultats-des-lycees.html

(2) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2010/04/03/les-casseurs-de-thermometres.html

(3) http://info.francetelevisions.fr/video-info/index-fr.php?id-video=manuel_avdj_20100415_16042010084605_F2&autresvideos=categorie&id-categorie=EMISSIONS_A_VOUS_DE_JUGER

(4) Voir http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/04/05/un-livre-indispensable.html

Jadis et naguère

« Autrefois » — vous n’avez que ce mot à la bouche…

Ainsi parlent les imbéciles. Pêle-mêle, je me vois accusé de nostalgie (forcément délétère), de passéisme (honteux), néandertalien que je suis, dinosaure de temps pédagogiques révolus…

Et mes semblables avec moi.

Et de m’expliquer que les élèves ont changé, que la massification (un joli mot dont les technocrates peuvent être fiers) est passée par là, qu’on ne peut pas faire cours comme « de mon temps »…

Le problème, c’est qu’hier n’est pas avant-hier, ni « autrefois ». Hier, c’est à portée de main. Et plutôt que de regarder vers mon enfance — je n’en ai plus ou pas encore l’âge —, c’est juste, tout juste en amont que je puise la certitude que l’on peut changer l’Ecole, et aux moindres frais.

On m’a fait passer récemment les cahiers de Français d’une élève qui était en Sixième en 1987-88 — douze ans après l’entrée en vigueur du collège unique, mais un an avant l’apocalypse molle qui a suivi la loi Jospin. Juste sur la ligne de partage des eaux — avant que le délitement général n’emporte les élèves de France vers des bas-fonds toujours plus profonds. Avant que des « désobéisseurs » estiment qu’il est impossible de faire apprendre aux élèves d’aujourd’hui — vingt ans plus tard — quoi que ce soit de construit et de cohérent. Avant que les pédagogistes enterrent la transmission verticale, et le cours frontal.

Ces cahiers de Sixième, dont je vais tenter de rendre brièvement compte — je pourrais en faire une thèse en Sciences de l’Education, ce serait provocant, mais moins drôle que d’en tirer en cinquante lignes la substantifique moelle — témoignent à la fois du niveau de fin du Primaire, et de début de Secondaire. Là aussi, nous sommes sur la ligne de partage — sauf qu’il s’agissait encore, à l’époque (!), de continuer à monter, monter sans cesse, en faisant progresser tout le monde, sans penser à rabaisser les meilleurs au niveau des plus humbles.

Et pour parodier les revues scientifiques… C’était un collège très ordinaire, pas tout à fait ZEP mais pas brillant non plus, dans la grande banlieue de Clermont-Ferrand. Public d’enfants d’ouvriers et de petits employés, d’immigrés portugais, maghrébins et gitans. Un peu moins bien que le tout courant, sans être absolument catastrophique. Un collège bien tenu par une administration scrupuleuse. Des équipes professorales majoritairement en place depuis longtemps, recrutés dans les années 1960-70 — cela aussi, ça compte. Certifiés et PEGC (majoritaires), qui avaient connu les Ecoles Normales d’autrefois, parfois même le Cours complémentaire. Mais pas les IUFM, auxquels on pensait fortement en haut lieu, mais qui n’avaient pas encore émergé.

Voilà pour le décor.

Et pour les contenus…

 

En tout, quatre cahiers Clairefontaine grand format, gros carreaux, de 180 pages. Composition française, Lecture suivie et expliquée (deux cahiers), Orthographe / Grammaire. L’essentiel et l’accessoire. Il est possible, me dit-on, qu’un cinquième cahier se soit perdu en route.

En complément, le BLED et l’ORTH de Hatier. Pas vraiment de manuel : tout fonctionne avec des photocopies — souvent réalisées à la machine à alcool, si difficile à manier pour les néophytes — j’en ai des souvenirs maculés…

Orthographe / Grammaire : les exercices sont collés dans le cahier, ce qui permet de suivre pas à pas la progression. Le 15 septembre — on venait de rentrer —, une dictée de 7 lignes tirée du Petit Prince. Mais un mois plus tard, la dictée — un texte journalistique — fait déjà 20 lignes, et se double de toute une série de questions (transformations : mettre un verbe au futur antérieur, aux temps composés de l’indicatif, substituer à un pronom le nom qu’il représente, exercice sur les infinitifs, puis sur les participes passés — accordés ou non). Deux jours plus tard, nouvelle dictée — une page et demie — tirée de Pagnol. Et les questions supposent une maîtrise à peu près totale de la grammaire, en termes de « nature » ou de « fonction ».

Rythme soutenu — une dictée par semaine, une rédaction tous les quinze jours. « En sus, me dit l’ex-élève, nous avions à chaque fois une dizaine d’exercices à faire à la maison, dans d’autres cahiers » — de brouillon, contrôlés et notés — et non conservés — on ne pense pas toujours aux chercheurs qui en feront leur miel : encore qu’au rythme où nous allons, l’étude de ces cahiers ne relèvera bientôt plus de la pédagogie, mais de la science-fiction.
Sur le cahier, chaque dictée — collée avec soin — est suivie d’une reprise qui est un cours en soi, sur la structure de la phrase, les relations sujet / verbe, les accords temporels futur / futur antérieur par exemple. Une grammaire entière, épluchée pas à pas.

Et ainsi de suite. Le rythme ne faiblit pas, jusqu’à la fin de l’année. Les derniers exercices conservés, fin mai, portent sur les indéfinis et les adjectifs cardinaux — en fait, il apparaît que la prof concevait la Sixième comme une révision générale de tout ce qui avait été fait en Primaire. Et à lire ce qu’elle demandait, on en avait fait, des choses, en Primaire…

« Lectures suivies » — en fait, des explications de textes : Alain-Fournier pour commencer l’année, Alphonse Daudet sur la fin. À chaque fois, un exercice écrit de questions sur le texte — souvent complexes. Et, systématiquement aussi, une analyse plus ou moins structurale (moins le jargon, jamais utilisé). Le tout illustré par l’élève, en grandes planches colorées. En tout, 250 pages. Un vrai manuel — que je tiens à la disposition ce celles et ceux qui se demandent quels textes faire en Sixième : eh bien, ceux-là ne sont pas mal choisis.

Le cahier de Composition française commence par une extension d’un texte soigneusement étudié — deux pages à double interligne, presque sans fautes, mais sans vraie structure ni imagination délirante, valent tout juste 10 (une note qui se veut sans doute encourageante) à la petite fille de l’époque. S’ensuit une correction très précise, sur trois pages, manifestement recopiée sur le tableau, avec des contraintes de présentation précises — couleurs diverses, alinéas, mots soulignés, etc. De la rigueur, de la rigueur, de la rigueur — pour parodier Verlaine. Puis des cours complets, soigneusement notés, sur l’Introduction — pendant un bon mois, avec exercices d’appui —, le développement conçu comme « suite d’actions » — exercices, etc.. S’insèrent dans cette progression des rédacs développant tel ou tel passage de l’œuvre étudiée en parallèle (au premier trimestre, le Médecin malgré lui — et non je ne sais quelle « œuvre spécial jeunesse »…), ou un thème précis (les animaux qui parlent, à partir de Colette — et par extension — c’est apparemment le maître-mot de cette pédagogie qui part du texte pour en produire — toutes sortes d’objets auxquels on donne la parole.
Nombre d’exercices sont imaginés à partir de textes produits par tel ou tel élève — l’enseignante n’avait pas peur de les mettre en concurrence, et ce devait être un rude honneur que de devenir modèle pour les deux douzaines de bambins.

En tout cas, à la fin de l’année, cette élève écrivait dans un français correct des compositions françaises de 6 à 7 pages — qui n’étaient pas notées au poids, mais à la qualité : on n’attrapait pas avec du quantitatif pour une prof qui faisait dans le qualitatif systématique. L’enseignante n’hésirtait pas à mettre de très bonnes notes (jusqu’à 17, dans le lot que j’ai en main), comme elle n’hésitait pas à descendre bas — on ne se souciait pas encore d’épargner la susceptibilité des cancres, on se disait qu’on les respectait mieux en leur disant ce qu’ils valaient.

Elle s’appelait Manolita J***, était PEGC (Français / Histoire-Géo / Arts plastiques) et faisait régner, paraît-il, une saine terreur — ce qui ne l’empêchait pas de développer, systématiquement, une pédagogie de projets — théâtraux, par exemple : l’année suivante, en Cinquième (elle suivait ses élèves sur le cycle entier), elle leur fit monter un spectacle mettant en scène, forcément (on était en 1989, et les fêtes du Bicentenaire arrivaient) la Révolution française. De même, elle sortait volontiers ses élèves — pas à Clermont, mais à Versailles ou Paris — le culturel à hautes doses. Résultat ? Deux redoublements — il doit y en avoir davantage, avec des exigences souvent moindres.

Quelques parents, déjà, contestaient ses méthodes — on sentait poindre le règne, aujourd’hui sans partage, de Monchéri-Moncœur. Une forte personnalité — ça compte aussi, figurez-vous. Elle est probablement à la retraite aujourd’hui — mais je me fierais davantage à elle, et à ses semblables, pour former les générations présentes d’enseignants, qu’aux duettistes Michaud / Clerc, dont l’ambition personnelle est certainement démesurée, à l’aune de l’ambition qu’ils ont pour les élèves, et leurs maîtres.

 

Jean-Paul Brighelli

Vous avez dit violence

J’écoutais l’autre soir d’une oreille distraite l’émission de Frédéric Taddei sur France 3, Ce soir ou jamais, dont la première partie était consacrée — ou aurait dû l’être — au bilan de la grand-messe sur la violence scolaire qui s’était tenue deux jours durant à la Sorbonne (1). Etaient présents, pour l’occasion, Gaby Cohn-Bendit, égal à lui-même, toujours aussi éructant, soixante-huitard ou jamais, et dont je suis apparemment la nemesis, tant il a mis d’expressivité agressive à m’évoquer — encore un hommage que le vice rend à la vertu ; Claire Mazeron, dont j’ai eu l’occasion de chroniquer ici le livre-somme sur l’Education nationale (2), souriante sous les rafales, même quand Gaby a lancé qu’il appréciait l’Enseignement confessionnel (anar comme tu es, Gaby, tu n’as pas honte ?) qui osait, lui, accepter des Musulmanes burquanisées en classe ; Somia Imloul (3), un peu perdue dans les tirs croisés, écrasée par la barbe de Gaby…

Et Yves Michaud.

Je ne connaissais pas ce monsieur. Il arrivait du séminaire gouvernemental sur la violence — au titre des formations qu’il dispense avec Sébastien Clerc, l’inventeur de l’eau chaude et du plan de classe, à des enseignants quelque peu déboussolés, et qui le restent (4). Sous son faux air d’endive cuite, il s’est révélé d’une agressivité rare — une nouille qui mord ! D’abord vis-à-vis de Mazeron, assise à sa gauche, puis un peu plus tard envers moi, qui ne lui demandais rien : mais je sais — et je m’y résous — que je fais de l’ombre à nombre de demi-sels.

Morceaux choisis et explication de texte.

(1) Disponible sur http://ce-soir-ou-jamais.france3.fr/?page=emission&id_rubrique=1019

(2) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2010/01/14/autopsie-du-mammouth.html

(3) Membre du Conseil économique et social, fondatrice de Respect 93, association de prévention de la délinquance. A sorti en 2008 Enfants bandits ?, sur la violence des 3-10 ans dans les banlieues — et elle a raison : là aussi tout se joue précocement. Elle était par ailleurs 20ème sur la liste Majorité présidentielle aux Régionales en Ile-de-France.

(4) http://www.canal-u.tv/themes/sciences_humaines_sociales_de_l_education_et_de_l_information/sciences_de_la_societe/sciences_de_l_education/le_respect_sebastien_clerc_et_yves_michaud

Ou encore : http://www.liberation.fr/societe/1201235-comment-asseoir-l-autorite-en-classe

Mon excellent ami Philippe Watrelot a réagi avec sa fougue habituelle à cette interview mi-figue mi-cochon : « On trouve de tout dans cet entretien. 
À commencer par des grosses bêtises lorsque Yves Michaud affirme que dans les IUFM “ la formation est essentiellement pédagogique, et tournée vers le programme et la composition des cours, mais il n’y a pas d’approche des cours en situation, et c’est ce que nous essayons de fournir. ”. Ce qui est faux (et je peux le certifier…). 
On y trouve quelques remarques un peu plus pertinentes comme lorsque le philosophe rappelle qu’il ne s’agit pas de “restaurer” une autorité d’avant 68 mais qu’ “il y a tout un ensemble de conditions de l’autorité à reconstruire, notamment dans la relation avec la famille. Je veux dire la relation de l’école avec la famille.”. Mais pour l’essentiel, le philosophe énonce surtout des lieux communs. On a connu Yves Michaud plus inspiré et faisant, sur de nombreux sujets, preuve de bien plus d’autorité… » (http://www.facebook.com/note.php?note_id=445293005240)

Michaud a commencé par encenser Chatel, son employeur : encore un qui, comme dit Cyrano, a le ventre usé par la marche. A continué en critiquant Darcos, c’était gratuit, mais pas tout à fait innocent (1). S’est présenté comme un « faiseux », contre les « diseux » ici présents — à commencer par sa voisine. A fait l’apologie des « lycées libres » qui acceptent les élèves voilées — ah, les braves gens ! A approuvé l’initiative de l’ex-recteur Blanquer, qui, dans l’académie de Créteil, voulait récompenser les élèves qui consentaient à venir en cours (2). S’est fait le propagandiste de la « double spécialisation » pour les enseignants (le rêve du ministère, qui réinventerait volontiers l’eau tiède et les PEGC) — je comprends mieux les polémiques de Michaux avec Sauvons l’université (3). A prôné les initiatives locales, l’autonomie des établissements, le « terrain » contre l’administration centrale — encore un partisan du « moins d’Etat » : aux Etats-Unis, il voterait républicain. Et s’est prononcé pour une réécriture des programmes — trop ambitieux, toujours, mal adaptés, forcément : Gaby et lui, dans les dernières minutes, faisaient chorus sur ce point, larrons en foire d’une communauté de pensée affligeante — pardon pour le mot pensée, certainement excessif.

Enfin, comme exemple de ce qui marche, il a cité la Finlande — qui est devenue le point Godwin de toutes les discussions pédagogiques, et qui, comme le lui a fait remarquer Claire Mazeron, n’a rien, mais absolument rien en commun avec la France.

La vice-présidente du SNALC regrettait qu’on n’ait pas invité aux Etats généraux les « enseignants de terrain », qui auraient eu bien des choses à dire, des choses concrètes — non, on a invité Michaud, qui a enseigné essentiellement dans le Supérieur, à l’étranger, et est membre de l’Institut, sans en être l’étalon, j’espère (4) : voilà qui le qualifie pour parler des incivilités de l’Essonne ou de Seine-Saint-Denis.

Et en réponse à la remarque pleine de bon sens de l’auteur d’Autopsie du mammouth (« la violence de l’institution, c’est de ne pas transmettre aux élèves les fondamentaux »), il a expliqué qu’il fallait repenser les programmes, si mal adaptés aux publics actuels. Pourtant, cet homme qui en mai 68 passait l’agrégation pendant que nous faisions nos classes dans la rue avait bien profité, comme Gaby, du « lycée à l’ancienne » qui lui avait donné — comme à Gaby — quelques savoirs dispensés de façon frontale.

Enfin, assez content de lui, il a annoncé qu’on allait étendre à toutes les académies, sous sa houlette, la formation pratique des enseignants, qui apprendront donc le plan de classe avec Sébastien Clerc et l’esthétique du « cool, Raoul » avec lui.

Cet ancien adversaire déclaré de Sarkozy se retrouve donc embauché par la rue de Grenelle : encore un homme d’ouverture ! Besson ne suffisait pas : donnez-nous Michaud !

Il y a vraiment un vice constitutif dans ce gouvernement, qui leur fait embaucher les hommes qui les feront trébucher, par malice ou par incompétence, et qui travaillent, en même temps, à leur propre carrière, quitte à pratiquer le sur-place en produisant du vent. C’est que Michaud est riche en idées, certainement — le fil à couper l’eau tiède, le beurre à couper l’eau tiède, l’eau à couper le beurre, le beurre tiède à couper le fil, comme dit un ami…

Mais tout cela, c’était dans le cadre limité d’une émission. Peut-être ce garçon pensait-il mieux, quand il avait du temps devant lui — les philosophes, sauf quand ils s’appellent Finkielkraut, sont souvent des esprits terriblement secondaires.

Je suis donc allé voir ce que disait Michaud sur son blog (5).

Entre deux réflexions mondaines sur les « cougars » et l’e-love, on y trouve des lieux communs que n’importe quel enseignant approuverait. Par exemple : « Les professeurs ont aujourd’hui des conditions de travail difficiles (et c’est un euphémisme!). Il leur faut « tenir leur classe » pendant dix-huit heures par semaine, et cela vaut aussi bien pour les classes difficiles que pour les classes qui fonctionnent bien. La tension nerveuse (« être un acteur convaincant et impliqué ») est énorme et il y a tout le reste: les corrections, les réunions, les inévitables formalités bureaucratiques dans un monde qui a tout le temps besoin de dossiers et d’évaluations. Ils font bien plus de 35 heures, même en comptant les vacances. Et ils sont abominablement mal payés. La France, celle de Chevènement et Savary comme celle de Ferry et Darcos, la France de gauche comme celle de droite, a réussi à créer un nouveau prolétariat, celui de ses professeurs. Là aussi le milieu manque d' »estime de soi ». Il y a une souffrance du corps enseignant et elle n’est pas factice. » (6)

Quelle lucidité, de la part de quelqu’un qui faisait partie du comité de soutien à Ségolène Royal en 2007 — cette même Ségolène qui, on s’en souvient, voulait rallonger le temps de service des enseignants, dans une vidéo célèbre (7)… J’ai donc posté un commentaire légèrement narquois — et pas plus — sur le blog du monsieur, juste une piqûre de rappel : « Cher Monsieur, je vous ai découvert hier chez Dominique Taddéi, assis à côté d’une enseignante / syndicaliste qui disait des choses, elle, malgré les vociférations de Gaby, qui a bien voulu me citer nommément (l’hommage du vice à la vertu ?) et vos demi-silences d’homme de cabinet ambitionnant — ambitionnant quoi, au fait ?
Vous dites : « Les profs font bien plus de 35 heures. » Certes. Mais n’est-ce pas une certaine Ségolène Royal qui voulait, il y a deux ans, porter leur temps de travail officiel à… 35 heures ? Et l’un des signataires-soutiens de cette dame ne s’appelait-il pas Yves Michaud ? Sic transit, comme on dit vulgairement… »

C’était malicieux, sans plus — Ségolène Royal n’existe plus sur la carte politique, sauf quand les médias décident de la sortir de sa boîte. Mais c’était offensant, apparemment, pour notre petit grand homme.

Car ce matin, au réveil, j’ai trouvé un mail d’une limpidité lapidaire : « allez voir sur le blog, pauvre type » — signé Michaux. Ma foi, c’était un cartel bizarre, mais je suis « allé voir » ce que le pauvre homme, comme dirait Orgon, avait pondu.
Je n’ai pas été déçu. Ce garçon qui précise, en marge de son blog, que «
les commentaires sont les bienvenus » et « seront validés par l’auteur de ce blog, à l’exclusion des propos injurieux, racistes, diffamatoires ou hors sujet », avait éructé pendant la nuit : « Je réponds toujours aux gens aussi malséants que vous . Pour le nommé Brighelli : continuez donc à écrire pour les autres au lieu de le faire pour vous. Au moins on ne voit pas que c’est aussi con. »

Oh, comme c’est élégant ! Comme c’est courageux ! Et combien ça fait avancer le débat !

Et comme c’est significatif d’un type qui sourit devant les caméras, et tente de mordre dès que les sunlights se sont éteints…

Mais rien d’étonnant. Michaud, n’est-ce pas ce garçon qui s’était violemment opposé à Finkielkraut à propos de Polanski (8), comparant le cinéaste à Pinochet — comme en termes mesurés ces choses-là sont dites ! « La France me fait peur », dit-il — oh oui, celle d’Yves Michaud ! Le talent ne donne aucun droit, judiciairement parlant ? De ce côté-là, Yves Michaud ne craint rien.

C’est fatigant, parfois. Fatigant de voir les meilleures volontés découragées par l’intrusion dans le champ politique, ou médiatique, de spécialistes auto-proclamés qui ont à cœur de continuer une carrière bien après l’âge de la retraite. Fatigant de voir un ministre inviter à un débat sur la violence l’aristocratie et le clergé, mais surtout pas le petit peuple des enseignants de terrain, dont les doléances casseraient les oreilles des institutionnels (9). Fatigant de se faire insulter par des zéros qui ne multiplient que parce qu’ils lèchent le cul des ministres, comme l’écrit (presque) le cardinal de Retz.

Oui, fatigant : mais je ne renoncerai pas pour autant.

Jean-Paul Brighelli

(1) Michaud a dû rester en bons termes avec Aillagon, qui avait inventé en 2000 l’Université de tous les savoirs et lui en avait confié l’animation. Et dont il défend sur son blog la sinécure, au château de Versailles, et pour ce faire, injurie au passage Darcos (http://traverses.blogs.liberation.fr/yves_michaud/2010/03/tu-me-rends-le-travail-je-te-donne-versailles.html), ce qui n’était pas obligatoire — à moins d’y voir le coup de pied de l’âne d’un ambitieux envers un homme qui ne peut plus lui faire barrage — ou une manœuvre organisée pour contrer le projet présidentiel (pour info, Darcos n’a rien demandé, lui). « Copains et coquins » — ce sont des lieux communs qui ne vont guère à un homme qui a su, toute sa vie, jouer de ses amitiés pour phagocyter les institutions (http://fr.wikipedia.org/wiki/Yves_Michaud_(philosophe) : Michaud est un apparatchik typique de la Fabrique, le Crétin majuscule auquel, principe de Peter oblige, on confie des tâches pour lesquelles il n’a nulle compétence. Que Chatel puisse lui faire confiance en dit long sur la déliquescence du parti au pouvoir, ou l’incapacité des hommes qui le composent. La raclée se profile, en 2012.

(2) Ce dont on l’a récompensé en le nommant à la tête de la DGESCO. Il avait déniché Sébastien Clerc dans son rectorat, il l’a propulsé avec lui. C’est drôle, toutes ces boussoles, au ministère, qui indiquent le sud.

(3) http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article327

(4) C’est une vieille blague de Groucho Marx, réacclimatée par Woody Allen au début d’Annie Hall.

(5) http://traverses.blogs.liberation.fr/

(6)http://traverses.blogs.liberation.fr/yves_michaud/2010/03/mensonges-sur-léducation.html

(7) http://www.dailymotion.com/video/xm4ph_profs-segolene-en-off_school

(8) http://www.fdesouche.com/articles/78412/comment-page-1

(9) J’emprunte la métaphore au communiqué du SNALC sur le sujet — et je salue au passage ses rédacteurs : http://www.snalc.fr/affiche_article.php?actu=1&id=407&id_rep=281

Les casseurs de thermometres

En décembre dernier, j’ai été auditionné par une commission parlementaire qui se penchait sur la mise en œuvre du « socle de compétences » inscrit dans la loi Fillon, et plus particulièrement sur la façon dont la classe de Troisième en général, et le Brevet en particulier, se proposaient d’évaluer la maîtrise de ce socle (1).

C’était un soir de pluie. Il était tard. La commission fut patiente, et m’écouta. Poliment.

Le rapport sera rendu public mercredi prochain, mais l’AEF (1) en a révélé l’essentiel.

En attendant, son président, Jacques Grosperrin, député UMP du Doubs, qui n’attendait que ça pour avoir son quart d’heure de gloire, comme disait Warhol, se répand sur les ondes (2) — entre autres à propos du Brevet des collèges, dont il préconise la refonte totale — et, dans la foulée, suggère de repenser complètement le collège…

Jacques Grosperrin, c’est ce député qui se présente à ses collègues comme PDG — lisez « Prof De Gym, kolossale finesse d’un garçon né à Baden-Baden — et qui a enseigné les Sciences de l’éducation aux sportifs de l’université de Besançon.
Ils en ont, de la chance, dans le Doubs…
Morceaux choisis et commentaires.

(1) Voir http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/12/04/socle-mon-beau-socle.html

(2) Dépêche AEF n°129834.

(3) http://www.rtl.fr/fiche/5937603689/les-auditeurs-ont-la-parole-du-1er-avril-2010.html

http://www.france-info.com/chroniques-l-invite-de-18h15-2010-04-01-luc-chatel-pas-question-de-supprimer-le-brevet-des-colleges-425021-81-192.html


Que M. Grosperrin ait été prof de gym n’est pas tout à fait fortuit : ce fut sans doute la première discipline à être subjuguée par le pédagogisme, qui n’est ni de droite ni de gauche, étant entendu qu’il y a des imbéciles, des crapules et des libéraux partout. L’EPS, c’est cette discipline où l’on utilise des référentiels bondissants, dont toute notion de compétition a été exclue depuis vilaine lurette, et qui, pour combattre un complexe sans fondement, a voulu une « agrégation de gym » (1981), s’est imposée dans les emplois du temps — au mépris des biorythmes — comme dans les conseils de classe, et a infiltré les sciences de l’éducation en y imposant les grilles de compétences qui ont envahi désormais la pédagogie. Et nous savons tous que le pédagogisme est un anti-intellectualisme, et que les Sciences de l’Education sont la niche écologique de ceux qui ne savent rien d’autre — ce qui les autorise, en toute logique, à mépriser tous les autres.

Entendons-nous : le Brevet dernier cri inventé par la DGESCO est un monstre tricéphale — examen final en Français / Maths / Histoire-Géo, contrôle continu sur l’année et évaluation binaire du « socle de compétences » — autant additionner des torchons et des lanternes. Quant au Collège, c’est l’espace de tous les dangers, la pierre de touche de la baisse de niveau. J. Grosperrin le dit lui-même : la France scolaire, explique-t-il, arrivait au dixième rang de l’OCDE en 2000, était 13ème en 2003, 15ème en 2006. Il sait que « fin troisième, 15% des élèves n’ont aucune compétence, et que 30% ont des difficultés » — constat évident. Sans compter, constate-t-il, que la violence gagne. Enfin, il sait comme nous que 150 000 jeunes sortent du système, fin Troisième, voyageurs sans bagage d’un système onéreux et inopérant. Il est urgent, dit-il, de le « refonder ».

Ça, c’est le diagnostic — encore que, dit la Commission, il ne faut pas « adhérer pour autant à la noirceur excessive de M. Jean-Paul Brighelli » — et moi qui croyais être resté sobre, ce soir-là…

Et quand passent les cigognes et que débarquent les solutions…

« Le collège, dit notre PDG, est l’endroit où l’on souffre le plus, parce qu’on y a de mauvaises notes » — et de nous ressortir la « constante macabre » de l’illustre Antibi (1). Donc, conclut l’Illustrissime, il faut « sortir de ce modèle de notes » : nous supprimerons conjointement le stress d’examens qui sont autant de « concours déguisés », et l’injonction faite aux enseignants de « mettre de mauvaises notes », cause première et dernière de la violence — si !

Si « les enfants ne savent plus grand-chose », il faut nécessairement « changer le mode d’évaluation », « sortir du disciplinaire » et mettre enfin les connaissances « au service des compétences ». Par exemple, suggère-t-il, un Brevet bien compris pourrait mettre en place des épreuves de conversation téléphonique, en langues, ou d’expédition d’un mail à un patron, en Français. L’essentiel est de donner confiance aux enfants, afin de les entraîner à, « prendre la parole en public » : la commission s’est paraît-il déplacée dans quelques collèges, elle n’a pas dû essayer les bons, où la prise de parole en public (« Hé bouffon, tu te la pètes, enculé de ta mère, ‘spèce de bolo ! ») n’est manifestement pas un problème pour les élèves les plus en difficulté. Il faut sortir des habitudes strictement disciplinaires, apprendre à travailler en commun, le collège est un « lieu de vie », pas un « endroit où l’on sanctionne ». C’est prioritairement le Français, les Maths et l’Histoire-Géo (ah, le bon vieux complexe !) qu’il faut réformer — trois thermomètres à casser, et le malade n’aura plus la fièvre.

Comme le Brevet affiche, peu ou prou, les mêmes résultats que le Bac (82% de réussite), et qu’il coûte cher (6,5 millions d’euros — contre 70 millions pour le Bac…), il est évident que les propositions de la Commission des Affaires culturelles vise, in fine, l’examen final du système scolaire français, déjà dégradé — mais qui sans doute « peut mieux faire », grâce aux conseils avisés de Jacques Grosperrin et consorts. Comme le rappelait vendredi Natacha Polony, qui a si mauvais esprit, dans le Figaro (2), « comme le collège unique a vidé de sa substance le certificat d’études, supprimé en 1989, l’allongement progressif de la durée d’études pourrait avoir la peau d’un examen qui ne détermine plus l’avenir de l’élève » — tout juste s’il est le brouillon du Bac, dont la durée des études (« Tous Licenciés ! », a décrété Pécresse) pourrait bien…

Les propositions de la Commission vont bien plus loin que la simple réforme d’un Brevet « bancal, voire baroque ». Le collège, disent les députés, est un « lieu de souffrance » — que n’évoquent-ils la souffrance des enseignants… Il faut donc — en vrac — primariser la Sixième, au nom du « continuum école-collège », et en faire un CM3 au sein d’un cycle allant « du CE2 à la Sixième » (de la même façon que le collège unique a rapidement imposé la Seconde de détermination, qui n’est qu’une Troisième-bis) ; faire du Socle institué par la loi Fillon en 2004 la base inébranlable, en systématisant l’évaluation par compétences (on n’en a pas fini de mettre des petites croix dans des colonnes…), alors que le Collège n’est pour l’instant « pas en phase avec le Socle », particulièrement dans le secteur des Lettres (ah, revoilà le complexe !), et que les enseignants se montrent « méfiants » devant la gestion des compétences — les députés auraient pu écrire « hostiles », ils auraient été plus près de la vérité. D’ailleurs, le Socle ne va pas assez loin : la Commission propose l’introduction d’une « huitième compétence », consacrée « au bien-être général » et au « vivre ensemble » : tous citoyens durables ! Enfin, dans la logique d’interdisciplinarité qui est effectivement celle de la loi Fillon, qui devait avoir une idée derrière la tête, les députés suggèrent de jouer davantage sur la bivalence (EPS / Français, ou EPS/ Maths ?), et de favoriser budgétairement les établissements qui sauront imaginer « des projets interdisciplinaires qui mettent en valeur la compétence 7 du socle commun, Autonomie et initiative ». Enfin, de modifier les missions de l’Inspection Générale, trop accrochée encore à des spécificités disciplinaires qui ne sont plus de saison : c’est Katherine Weinland qui va être contente ! Et, « en attendant les écoles du socle commun », la mission propose de créer des « réseaux socle commun » mettant en relation écoles et collèges, sur le modèle des Réseaux Ambition Réussite, qui réussissent si bien.

Voilà. Ça valait vraiment la peine d’élire Jacques Grosperrin et ses comparses. Ça valait la peine d’expliquer patiemment à des gens pré-convaincus que le collège unique était un échec, qu’il fallait prioritairement restaurer un enseignement sérieux des disciplines, et que la violence n’était que l’écho du laxisme, et non celui du « stress » et des mauvaises notes.

En vérité, je vous le dis : c’est fichu. Quand la Bêtise s’allie à l’Incompétence, et bénéficie des moyens du Pouvoir, c’est cuit. Bien sûr que ça vaut quand même le coup de se battre — j’ai été élevé à grands coups de bataille des Thermopyles et de Fort Alamo, de Bayard et de Pont d’Arcole — mais il y a des moments où je sens comme une fatigue…

 

Jean-Paul Brighelli

 

PS. La dépêche de l’AEF, et le début des exactions médiatiques de M. Grosperrin, c’était jeudi. À l’heure où j’écris (samedi matin, 6 heures), aucun syndicat n’a encore réagi — les pôvres, ils ont tant de choses à faire, eux qui n’ont ni cours à assurer, ni khopies à corriger !

 

PPS. Allons, les syndicats se réveillent (aujourd’hui mardi) devant l’horreur pédagogique promise par M. Grosmachin. Enfin, les syndicats… Un, au moins : http://www.snalc.fr/affiche_article.php?actu=1&id=406&id_rep=281


 

(1) J’en parlais déjà en février 2006 (http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2006/02/11/macabre.html). Plus ça change…

(2) http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2010/04/02/01016-20100402ARTFIG00016-polemique-autour-de-la-survie-du-brevet-des-colleges-.php