Sophie Coignard Le Pacte immoral

Candide est donc parti au pays d’Educ-Nat : il n’en est pas revenu.

Il — ou plutôt Elle, puisque c’est la journaliste Sophie Coignard qui a opéré cette plongée dans l’abîme (1) —, a fait cela avec tout le professionnalisme dont était capable l’auteur (ne m’en voulez pas, ma chère, je suis physiquement incapable d’écrire « auteure ») de l’Omerta française (Albin Michel, 1999 — avec Alexandre Wickham) ou d’Un Etat dans l’Etat (Albin Michel, 2009), son étude sur la Franc-maçonnerie. Mais aucun de ses ouvrages précédents, qui pourtant ne lui ont pas fait que des amis, tant la vérité dérange l’ordre, ne lui aura valu, je le lui prédis, autant de haines et de commentaires vitriolés que celui-ci.

Ça a déjà commencé. Dans le Point de cette semaine (n°2002, 27 janvier 2011), qui publie quelques-unes de ses « bonnes feuilles », Marie-Sandrine Sgherri est allée interviewer quelques-uns des illustres morticoles mis en cause par Mme Coignard. Chœur des demi-vierges ! Levée de boucliers de la bien-pensance ! « Elle reprend les lieux communs sur « l’enfant au centre » sans aller voir ce que font réellement les militants pédagogiques, souvent très mal vus par la hiérarchie qu’elle critique », fulmine Meirieu, jamais à court de contre-vérités (Allons, allons, Philippe, moins de modestie, vous et vos amis tenez le haut du pavé pédagogique depuis 30 ans — et encore aujourd’hui, puisqu’au fond le libéralisme de Luc Chatel va dans le sens des lubies libertaires que vous avez toujours défendues). Ou Jack Lang, jamais en retard d’une insulte : « Ce livre tient à la fois de la malhonnêteté intellectuelle et de l’ignorance crasse » — avant de se lancer dans une démonstration proprement sublime sur la responsabilité de la droite dans la baisse des résultats au classement PISA (ah bon ? Les élèves de 15 ans d’aujourd’hui ont été alphabétisés sous la droite ? J’aurais cru qu’ils étaient entrés à l’école élémentaire sous la houlette d’un certain Lang, successeur d’un certain Allègre — qui avait si bien défini leur programme)) — et l’hécatombe des étudiants en première année de fac, due, on ne s’en serait pas douté, à… la disparition des TPE, qui n’ont jamais disparu.

Et ça a été ministre ?

Ou Antoine Compagnon, qui aurait dû en rester à Montaigne ou à Proust, sur lesquels il a écrit des choses lumineuses. Mais qui plaide à présent dans le Point pour une autonomie accrue des établissements, à l’heure où nous déplorons tous le « moins d’Etat », et pour un recrutement ciblé d’enseignants « différents », — déjà en place dans le dispositif CLAIR, qu’il salue au passage.

Ou Luc Chatel soi-même : « Une caricature truffée d’erreurs grossières », dit notre DRH, qui estime que « le collège unique a été un progrès extraordinaire »… Franchement, Monsieur de Grenelle, vous devriez de temps en temps visiter impromptu, anonyme et sans escorte, tel ou tel établissement que je vous désignerais — il y a le choix. Là où les profs craquent. Là où les élèves trinquent. Vous en reviendriez édifié sur les vertus du collège unique, et sur l’épaisseur de la bulle qu’ont construite autour de vous les premiers communiants frileux qui vous servent de conseillers.

C’est un peu maladroit de la part d’un homme si doué pour la communication. Un livre se grandit par la taille de ceux qui l’insultent — j’en ai fait l’expérience. Et celui-ci pourrait bien bénéficier — je le lui souhaite — des invectives de tous ceux dont Sophie Coignard dénonce les petits complots et les grandes incompétences, avec l’habileté imparable du naïf jeté en grande Carabagne, comme aurait dit Michaux.

 Qu’a vu et entendu Candide au cours de ses pérégrinations ? Un président de la République quelque peu Janus, défendant l’élitisme républicain et appliquant pour son héritier le premier principe de la thermo-dynamique, le piston : exemple redoutable pour tous ceux qui ont vu l’ascenseur social dont l’Ecole était l’unique moteur hoqueter, dans les années 1980, et s’arrêter définitivement, depuis que les apprentis-sorciers de la pédagogie ont remplacé le souci d’égalité par l’obsession de l’égalitarisme. Sophie Coignard a constaté le complot, conscient ou non, mené par les élites pour assurer à leurs rejetons les places au soleil des grandes écoles, pendant que les misérables — au sens hugolien du terme — s’échinaient dans des ZEP obscures. Elle a ausculté les instances chargées d’évaluer l’Ecole, toutes « peuplées des créatures qui ont contribué à la dévaster ». « L’école, le collège, le lycée et l’université sont donc devenus des trompe-l’œil où se joue la comédie de la réussite », conclut-elle dès les premières pages, où le ton est donné.

Ministre de l’Education ? Une punition, lui a expliqué l’un des proches collaborateurs de François Fillon, qui officia rue de Grenelle juste avant Robien, qui y vécut un calvaire. Juste avant Darcos, qui ne veut surtout plus en entendre parler. Juste avant Chatel, qui s’y est impliqué à fond, comme l’on sait. Juste avant… « Tous les ministres qui s’y sont succédé depuis vingt ans sont soit des punis, soit des illuminés », confie à Candide l’un des hiérarques de la maison. En tout cas, des Kleenex. Jetés — à moins qu’ils ne choisissent, comme le dit plaisamment Coignard qui a des lettres en matière d’espionnage, « l’exfiltration ».

Il n’y a guère que Chevènement qui ait constamment manifesté son intérêt pour ce qui se passe rue de Grenelle depuis qu’il n’y est plus. Parce que l’Ecole est le premier maillon de la République — et, aujourd’hui, son maillon le plus faible.

Et c’est ce qui rend ce livre passionnant : l’auteur les a tous rencontrés, ou presque. Comme c’est une femme charmante, et opiniâtre, elle les a fait parler. Enseignants, syndicalistes, responsables politiques, théoriciens, sociologues, inspecteurs divers et variés… Oui, tous. Elle a même des révélations saignantes — par exemple sur les agrégations « au mérite » obtenues par certaines et certains à force de reptations et d’acoquinements. Il est des anecdotes qui en disent long sur la façon dont les politiques s’achètent des hommes et des femmes-liges.

Qu’apprend-on, au passage ? Des confirmations détaillées de ce que l’on subodorait déjà, quand on vit au cœur des ténèbres pédagogiques. Mais presque tout quand on est un consommateur tout juste éclairé du système, ancien élève, parent d’élève ou prof perdu dans les steppes. Darcos, par exemple, après avoir réformé le Primaire, voulait s’occuper du Collège. Mais que cela ne faisait pas les affaires de Bercy, où commence et finit la rue de Grenelle, depuis que l’on demande aux enseignants de payer les économies qui permettront de s’offrir un Airbus privatif : la réforme du lycée était porteuse de bien plus d’économies en puissance. Moins d’heures, moins de postes — une solution que les fédérations de parents d’élèves, aussi bornées fussent-elles, n’auraient pas laissé passer, tant le collège a été, en trente ans, vidé de sa substance (2).

Comme Candide, Sophie Coignard a beaucoup voyagé : la liste des remerciements en témoigne. Elle a voulu voir, sans forcément se fier à ce qu’on lui racontait. Je l’ai rencontrée à Paris, je lui ai raconté une histoire insensée — celle de l’Ecole —, elle n’en a rien cru, elle est descendue voir ce qui se passait dans mes classes, elle a interviewé les élèves de SPE-IEP, cette propédeutique aux IEP réservée, au lycée Thiers, aux élèves massacrés par des années de ZEP. Et ils lui ont raconté — elle le rapporte avec consternation — que l’un de leurs enseignants de Terminale, l’un des ces « profs référents » qui feront la loi dans des établissements définitivement autonomes, avait tout fait pour les dissuader d’oser une prépa — « pas fait pour vous, trop bourgeois ». Sic.

Et c’est prof !

Je ne déflorerai pas un livre de 280 pages foisonnant de détails invraisemblablement vrais, de portraits irrespectueusement malicieux, de réalités trop crues pour être croyables. Le tout écrit dans un style objectif, le style même du géographe cartographiant une terra incognita — on a souvent l’impression que Candide s’est aventuré dans ces zones blanches de la carte, où la main du journaliste n’avait pas encore mis le pied, comme dit l’Autre (3).

Peut-être aurai-je une réserve sur le titre, qui n’annonce pas assez la couleur aux yeux du profane. Même s’il dit excellemment ce que nous pouvons penser de ce chaos délibéré qu’est devenue l’Education nationale : tout fonctionne comme si une infime minorité de privilégiés avait délibérément organisé un système déliquescent dont seuls leurs héritiers tireraient profit — enfants de cadres ou enfants d’enseignants, rejetons de démagogues et de pédagogues qui se gardent bien d’inscrire leur progéniture à « l’école publique » qu’ils recommandent aux autres, et adeptes du chèque-éducation, pour lesquels chaque aberration du système est un pas de plus vers l’apocalypse qui justifiera leurs ambitions — et leurs appétits.

 Jean-Paul Brighelli

(1) Sophie Coignard, Le Pacte immoral, Albin Michel 2011 (19,50 €)

(2) Pour mémoire, un élève fin troisième de 1976 sortait du collège avec, dans sa besace intellectuelle, 2800 heures de Français depuis le cours préparatoire. En 2004, il en avait eu 800 de moins — soit deux ans et demi de cours de moins. Comme si, dit suavement Sauver les lettres (http://www.sauv.net/horaires.php), « il était passé directement de cinquième en seconde » — ce qui est le sentiment général des profs qui enseignent en Seconde…

(3) On sait que l’Autre est un auteur prolifique auquel on attribue nombre de hauts faits littéraires, sous des identités multiples. Ici, par exemple, il s’appelle Claude Farrère.

 

 

 

Profs encore au bord de la crise de nerfs

Depuis quelques jours circule dans les salles de rédaction, et sur le Net, la lettre de démission qu’une enseignante a adressée à son Principal de collège.

Je vous la livre telle quelle — les commentaires viendront après.

« Monsieur le proviseur,

Les conditions dans lesquelles nous sommes contraints d’exercer notre métier ne sont pas tolérables. La semaine dernière, deux collègues ont été agressés physiquement par des élèves, élèves qui n’en n’étaient pas à leur premier coup d’éclat et dont la surenchère dans l’agressivité et la violence à l’égard des adultes n’était que prévisible. Ces incidents, très graves, ne sont que la conséquence du climat délétère qui règne dans l’établissement : incivilités, refus d’obéissance, insultes, violences à l’égard des adultes se sont banalisés au point que les élèves, se sentant dans une situation de toute puissance, n’ont même plus conscience de la gravité de leurs actes. Un tel désordre règne dans les escaliers et les couloirs, qu’il nous est impossible de circuler sans être bousculés, raillés, invectivés, les bagarres y éclatent plus que quotidiennement. Cette situation de violence tant physique que verbale ne devrait pas être.

     Pour ma part, je refuse de continuer à être traitée comme une chienne par des enfants à qui j’ai eu le malheur de demander de retirer leur casquette, d’aller se ranger dans la cours ou de me donner leur carnet de liaison. Je refuse de continuer à assister à la complaisance avec laquelle certains adultes confortent ces enfants dans leurs dérives au lieu de tout faire pour les aider à en sortir. Je refuse de continuer à assister, impuissante, à ce gâchis généralisé, nos élèves les plus fragiles étant les premières victimes de notre incapacité, voire notre réticence, à instaurer les conditions nécessaires à leur apprentissage. Je refuse de continuer à participer de ce spectacle affligeant que nous offrons quotidiennement à nos élèves et qui me

    Qu’en est-il de l’application de l’article 11 de la Loi n°83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires – « La collectivité publique est tenue de protéger les fonctionnaires contre les menaces, violences, voies de fait, injures, diffamations ou outrages dont ils pourraient être victimes à l’occasion de leurs fonctions, et de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté.  » – alors que quotidiennement notre intégrité morale et physique est menacée quand elle n’est pas bafouée ?

    Qu’en est-il de nos devoirs envers nos élèves, de notre mission éducative à partir du moment où nous nous révélons incapables de simplement manifester notre volonté de les voir appliquer le règlement intérieur, de les protéger d’eux-mêmes et des autres, c’est-à-dire de leur offrir une scolarité digne de ce nom ? Quel avenir leur préparons-nous ?

    J’aime mon métier par-dessus tout mais il ne m’est plus possible, dans ces conditions, de continuer de l’exercer et j’ai perdu tout espoir que cela ne change. C’est pourquoi, Monsieur le Proviseur, j’ai l’immense regret de vous présenter ma démission.

Claire-Hélène

Et maintenant, raisonnons.

Cette enseignante, je sais qui elle est — elle a 38 ans, une bonne dizaine d’années d’enseignement derrière elle, elle est loin d’être une débutante effarouchée par ses premières classes, comme il en est tant (jamais le taux de démissions spontanée des stagiaires n’a été aussi élevé que cette année). Elle n’est pas, non plus, en détresse dans son enseignement — ce qui arrive en ces temps de formation disciplinaire au rabais : avec Catherine Hars et Véronique Marchais, elle est co-auteur de la collection Terre des Lettres (Nathan) qui propose l’un des meilleurs manuels de Cinquième actuellement sur le marché, et reconnu comme tel par ses pairs : ce n’est donc pas non plus un souci publicitaire qui l’anime. Non : Claire-Hélène est une prof comme il en est tant, qui en a par-dessus la tête de ne pas pouvoir exercer normalement le métier qu’elle a choisi, et qu’elle aime.
Pas normalement ? La cité scolaire Henri Bergson, où elle exerce est sise dans le XIXème arrondissement, près des Buttes-Chaumont. En tout, 1100 collégiens et lycéens. Le collège, qui dépassera les 600 élèves à la prochaine rentrée, est l’un des plus importants de l’arrondissement. C’est un bâtiment de grandes dimensions, aux couloirs infinis, qui permettent aux enseignants et aux élèves de rester en forme, puisqu’ils occupent leurs récrés à courir d’une salle à l’autre — heureux veinards… L’ »antre des enfers », disent-ils, sous prétexte que le collège est installé dans les parties basses. Ils exagèrent sûrement.

Socialement parlant, le collège rassemble aussi bien des catégories favorisées (32% des élèves, contre 48% en moyenne à Paris — les parents des catégories A et B y ont inscrit leurs enfants à cause des classes bilingues) ; les classes moyennes y ont la même représentation qu’ailleurs (environ 30%) ; les catégories défavorisées y sont en revanche sur-représentées. D’ailleurs, le collège est bien loti en UPI (pour élèves dyspraxiques), en CLAD (pour non francophones) et en FLER (pour francophones illettrés). Heureux veinards de profs, qui peuvent expérimenter des pédagogies vraiment différenciées.

Comme l’établissement est de grande taille, il sert de déversoir aux collèges des environs dont les murs ne sont pas extensibles. En trois ans, le nombre d’élèves par classe est passé de 24-25 à 29-30 — c’est-à-dire l’extrême limite des capacités des salles Et en vérité, je le dis aux non-enseignants : une classe est comme un composé chimique, quelques éléments de trop peuvent faire virer le produit.

Une seule salle de permanence (quand je pense que le ministre voudrait que les devoirs soient désormais rédigés à l’école…), installée à côté du bureau d’une des deux CPE, et près de laquelle il est impossible de faire cours, tant ces enfants s’y défoulent avec volubilité, au nom de la loi Jospin qui a reconnu leur liberté d’expression. Dois-je préciser qu’ils y entrent et en sortent à leur gré ?

Claire-Hélène, qui ne manque pas d’humour (c’est pourquoi elle a survécu si longtemps, avant d’envoyer sa démission), précise dans un second courrier : « Nous sommes renommés dans l’académie, dans les médias, pour nos projets si enrichissants pour les élèves tels qu’Agenda 21, 4emes sport, 6e expérimentale… tous étant le moyen de destructurer les élèves qui ont le plus besoin de structure sous prétexte d’enseigner autrement. La 6e expérimentale a été ouverte cette année : cours sur 1h30 au lieu d’une heure, travail en équipe autour de thèmes communs aussi vides qu’inutiles (les Buttes-Chaumont, le cinéma, le sport), certains cours se font à deux professeurs (math/sport par exemple). C’est un véritable fiasco, les collègues reconnaissant qu’ils n’ont pas pu faire un seul cours depuis le début de l’année. Les deux 4e sport, ouvertes cette année et vantées dans la presse, sont également deux classes dans lesquelles on ne fait pas cours : les élèves ayant appris à la rentrée qu’ils en faisaient partie ont immédiatement compris que cela signifiait que l’on n’attendait plus rien de scolaire de leur part (« Mais, Madame, pourquoi est-ce qu’on m’a mis dans cette classe de débiles ? » m’ont demandé certains anciens élèves que je croisais). Les horaires ne sont même pas véritablement aménagés puisque dans les deux classes, certains cours de matières scientifiques ont lieu après le sport, de 16h à 17h. »

À l’arrivée, avec moins d’enseignement en groupes que dans la moyenne académique (10% contre 25%), une incitation à la « pédagogie différenciée » que les conditions d’exercice rendent impossible, la présence d’élèves parfaitement illettrés au milieu des autres (c’est cela aussi, le collège unique qui plaît tant au SGEN, au SNES et au SE-UNSA),le collège Bergson a les pires résultats au Brevet de Paris (20 points en dessous de la moyenne académique).

Je passe sur les recommandations pédagogiques usuelles, sortez-les, amenez-les aux Buttes-Chaumont — et pas pour leur parler de Proust ou d’Albertine, qui y draguaient au tournant du siècle… J’ai déjà évoqué dans la Fabrique du crétin cette tendance lourde des pédagogies modernes, qui vise à prodiguer le moins d’heures de cours réelles (haine de l’enseignement frontal, probablement, et de la transmission de connaissances), au profit de sorties devenues l’alpha et l’oméga de l’enseignement « démocratique » que préconisent ces peigne-culs.

 Voilà comment on pousse à bout des enseignants acharnés à faire leur métier : en leur demandant de faire de la garderie. Oh, ça satisfait sans doute les parents d’élèves — encore que dans le XIXème comme ailleurs, ils ne se soucient pas tous de ce qui se passe en classe. En créant les conditions de l’exaspération. En détruisant dans l’œuf les chances des élèves, et la patience des profs.

 

 J’étais samedi dernier à la journée organisée par le Nouvel Obs au collège des Bernardins. J’y ai entendu l’ineffable Peter Gumbel expliquer encore une fois combien l’enseignement français stressait les élèves…

« Et le stress des profs, y avez-vous pensé ? S’il y a tant d’enseignants au bord de la crise de nerfs (1), si nous sommes l’une des très rares professions à disposer de sa propre clinique psychiatrique, si, surtout, plus personne ne veut faire ce métier, comme le prouvent les chiffres des concours qui se tiennent en ce moment (2), au moment où toute la génération du baby-boom arrive à l’âge de la retraite, ce n’est pas tout à fait un hasard. Et qui mettrons-nous face aux élèves quand toutes les Claire-Hélène encore en exercice auront rendu leur tablier ? Des Gentils Animateurs ? Des Grands Frères ? Des Licenciés payés dix mois sur douze, comme cela se fait en ce moment — et facilement licenciables ? »

Du fond du cœur, je salue les guerriers et les guerrillères, comme disait Monique Wittig, qui s’obstinent à faire cours, les résistants de la transmission, les mercenaires (mal payés) de l’enseignement disciplinaire. Vous êtes aux Thermopyles, et l’armée innombrable des destructeurs de l’Ecole arrive sur vous. Alors, quelques-uns s’acharnent, tant bien que mal, parce qu’ils aiment à se battre un contre cent, et que c’est bien plus beau lorsque c’est inutile, et d’autres démissionnent, pour ne pas y laisser la peau.

Ma foi, je peux le comprendre. Et ce n’est pas en introduisant des modules pédagogiques dans la formation universitaire des enseignants, ni en leur expliquant, comme le souhaite Eric Debarbieux, à faire face à la violence, que nous convaincrons Claire-Hélène et les autres de rester dans un système en faillite : c’est en le ré-instituant, de la base au sommet.

Il faudrait peut-être en parler aux divers candidats de 2012…

Jean-Paul Brighelli

(1) Sujet déjà évoqué ici même : http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/05/10/profs-au-bord-de-la-crise-de-nerfs.html

 (2) Dans plusieurs disciplines (Lettres ou Maths, par exemple), le nombre de candidats est inférieur ou quasi égal cette année au nombre de postes proposés. Le suspens des oraux va être insoutenable… On voulait 80% au Bac ? C’est au CAPES qu’on les aura.

 

 

Boursiers

Stéphane Beaud (1) n’est pas content. L’AEF analyse (2) sa conférence du 8 janvier dernier, où il fustige la politique des « 30% de boursiers en prépas et en grandes écoles » lancée par Valérie Pécresse, et que j’ai tenté d’analyser dans mon dernier livre (3). « Démocratisation ségrégative », fulmine-t-il. « Je crains que cette politique de 30 % de boursiers qui, sur le papier, a tout pour elle en étant un acte d’ouverture, soit puissamment contradictoire avec le reste de la politique scolaire qui ne permet pas la réussite scolaire des milieux populaires », explique le sociologue. 

Et de rappeler que ce sont des gouvernements de droite qui ont eu l’idée de cette initiative. «  Ce sont les émeutes de 2005 qui ont joué un rôle majeur dans la prise de conscience de la fracture sociale et la nécessité de faire un geste pour les jeunes défavorisés. Jacques Chirac a lancé l’objectif de 30 % de boursiers en prépa d’ici à 2010 et Nicolas Sarkozy a renchéri. L’ouverture sociale est devenue une cause légitime. »

Eh oui… La politique menée par Valérie Pécresse n’est pas forcément un pur « effet d’annonce », comme le prétend Stéphane Beaud : Gérard Aschieri, il y a quelques mois, me confiait que c’est peut-être une goutte d’eau dans l’aridité scolaire, mais pour les élèves que cela concerne, c’est inespéré. Insuffler le « pourquoi pas moi ? » à des jeunes qui n’avaient pas même l’idée d’une classe prépa, instiller en eux l’ambition d’oser une grande école, instaurer des « cordées de la réussite », tout cela est essentiel pour des gosses que leur culture, leur milieu social, et leur formation dans ces déserts de la désespérance que sont les ZEP appelaient à des études courtes, en milieu pré-professionnel — un BTS au mieux, un BEP au pire. Et le déficit d’image des LP où on les confine si souvent n’arrange rien.

Alors, certes, le critère retenu (être boursier) est un pis-aller. Mais comment s’appuyer sur un critère de « catégorie sociale » comme le voudrait le sociologue ? On ne porte guère sa classe sociale sur son front — d’autant qu’il est le premier à dire (4) que la désindustrialisation rapide de la France amène un glissement vers le bas des élites ouvrières. Le PCF le sait bien, qui a vu ses anciens électeurs glisser vers le FN, au fur et à mesure que le prolétariat devenait lumpen. Fils de prolo un jour, enfant de SDF le lendemain.

Les bourses (5) sont échelonnées de 0 (revenus familiaux annuels inférieurs à 32 930 €)  à 6 (revenus familiaux annuels inférieurs à 7300 € par an, soit une somme bien inférieure au seuil de pauvreté — 11400 € par an depuis 2008, environ 13% de la population). Les bourses 0, du coup, fort fréquentes chez les élèves retenus en prépas, concernent surtout des élèves des classes moyennes — en particulier pas mal d’enfants vivant avec un parent divorcé —, qui n’ont pas été forcément malmenés par le système éducatif, ni privés d’accès à la culture bourgeoise de référence. Pour rappel, les bourses 0 dispensent de frais d’inscription — et c’est tout.

Mais justement, n’est-il pas licite d’offrir à ces enfants-là de meilleures conditions d’études ? Les classes moyennes — le cœur de l’électorat de la gauche comme de la droite — n’ont-elles pas été très malmenées depuis une quarantaine d’années ? Grandes gagnantes des Trente Glorieuses, elles ont vu leur pouvoir d’achat s’éroder. Et leurs enfants n’ont plus aujourd’hui de garantie d’avoir le même train de vie que les parents (6). Alors, libre à Stéphane Beaud de dénoncer une « démocratisation par le haut » : la réalité est que tous ceux, classes populaires ou classes moyennes prolétarisées, qui encaissent de plein fouet  les mutations économiques des crises du libéralisme, ont droit à une éducation de qualité, et à un bout d’espoir. Si, comme le confirme le sociologue (et mes propres observations, puisque j’enseigne dans ces classes), « 83 % des élèves qui préparent le concours B/L sont des enfants de cadres supérieurs ou assimilés et qu’il n’y a que 2 à 3 % d’enfants d’ouvriers », ce n’est pas en insérant à toute force des gosses débarquant en mauvais état d’un système scolaire à la dérive que l’on changera la donne.

Ce qu’il faut faire — et qu’il y ait deux ministères de l’Enseignement, rue de Grenelle et rue Descartes, n’y aide guère —, c’est fournir au niveau du Primaire et du Secondaire le même type d’effort que ce qui a été entrepris dans le Supérieur. Ce qu’il faut très rapidement mettre au point, ce sont des programmes scolaires cohérents, de la Maternelle au Bac. Ce qu’il faut évaluer au plus vite, c’est le poids de l’échec du collège unique, qui fournit à la demande, et au rythme de 150 000 élèves par an, des classes non laborieuses qui n’en seront pas moins dangereuses. Ce que l’on devrait évaluer, c’est moins la mise en place de la réforme du lycée, que l’absurdité d’une réforme qui donne moins à ceux qui déjà n’ont déjà pas grand chose.

Et ce que l’on pourrait faire, dans l’immédiat, c’est fonder une vraie politique de bourses au mérite, que Claude Allègre avait tenté de mettre en place. Mais que la Gauche alors aux affaires a bien peu soutenue, pour des raisons idéologiques claires : ça ne faisait guère les choux gras des pédagogistes, qui restent persuadés qu’un affaiblissement de la transmission des connaissances est un cataplasme suffisant pour réparer les jambes de bois. Que la Droite, depuis 2002,ait pensé qu’un tel type de bourses risquait de la brouiller avec des syndicats dont elle n’a pas grand chose à attendre, tant leur direction est coupée de leur base, en dit long sur la prégnance des idéologies les plus létales au sein d’un ministère — rue de Grenelle — qui gouverne à vue.

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Sociologue, professeur à l’ENS-Ulm, auquel on doit, entre autres, 80 % au bac » et après ? : les enfants de la démocratisation scolaire, (La Découverte, coll. « Textes à l’appui. Enquêtes de terrain », 2002), bonne analyse des impasses du quantitatif quand on n’y coud pas la qualitatif. Il avait poursuivi son analyse par un dialogue avec Younes Amrani, Pays de malheur ! : un jeune de cité écrit à un sociologue (la Découverte, , coll. «  La Découverte », 2004). On en a une idée sur http://lmsi.net/80-au-bac-Et-apres-Premiere-partie 

(2)http://www.aef.info/public/fr/abonne/depeche/depeche_detail.php?id=143563&mot[]=boursiers

(3) Tireurs d’élite, Plon.

(4) Ce fut le sujet de sa thèse, réalisée sur une étude de terrain du bassin d’emploi de Sochaux-Montbéliard (1995), et de ses premiers ouvrages (Retour sur la condition ouvrière, Fayard, 1999). Et il est revenu maintes fois sur la question (lire la France invisible, La Découverte, 2006).

(5) Tous renseignements sur le site du CNOUS, http://www.cnous.fr/_vie__dossier_15.737.271.htm

(6) Voir sur le sujet le livre de Louis Chauvel, les Classes moyennes à a dérive (Seuil, 2006), et l’étude de Camille Peugny, le Déclassement (Grasset, 2009), chroniquée ici même : http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/08/18/nous-avons-lu-pour-vous.html

 

 

Eloge des frontières

« Une idée bête enchante l’Occident : l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières. D’ailleurs, ajoute notre Dictionnaire des idées reçues (dernière édition), la démocratie y mène tout droit, à ce monde sans dehors ni dedans… »

Ainsi commence Eloge des frontières (Gallimard), un tout petit livre où Régis Debray vient de rassembler des conférences prononcées en mars 2010 à la Maison franco-japonaise de Tokyo.

Et dans ce monde de fausses valeurs, où on échange un Michel Houellebecq contre un Stéphane Hessel ou, au choix, deux barils d’Ariel, je voudrais dire tout le bien que cet opuscule mérite — les livres qui vous rendent intelligent ne sont pas si fréquents.


Dans la frénésie européano-mondialiste, dont le credo — ou l’incantation — se limite à proclamer la fin des frontières (et, tant qu’à faire, de l’Histoire), cela fait du bien de lire que les exaltés de l’ouverture, les apôtres de la World Music, tous ceux qui trouvent que « le mantra déterritorialisation » est un joli mot, et autres excités de la globalisation, nous tricotent un monde dangereusement inquiétant,.

Les légendes fondatrices, explique Debray, « tracent des lignes ». Romulus délimite la Cité d’un sillon si profond que le premier qui le saute — son frère, en l’occurrence — en paie le prix fort. La civilisation, c’est la démarcation.
Dans l’espace d’abord : Dieu commence par séparer (la lumière de la ténèbre, l’eau de la terre, Eve d’Adam, etc. — en bon petit diable, souligne notre conférencier, qui arrive d’une époque où l’on étudiait encore le grec en classe). Et le sacré procède de cette séparation. Le templum (Debray arrive aussi d’un système scolaire où l’on faisait du latin…) dérive du verbe grec temnein, qui signifie découper. Le pro-fane se tient à l’avant d’une limite qui détermine l’espace religieux proprement dit, et le rex est celui qui reget fines, qui délimite les frontières. C’est aussi le rôle des chefs, à commencer par les chefs de famille, que d’énoncer aux enfants la limite — mais voilà : le règne de l’enfant-roi (et jamais on n’a mieux senti l’oxymore de l’expression), du citoyen universel et du banquier trans-frontalier ouvre l’ère du brouillage des limites, et, bientôt, de leur effacement.

On comprend le propos. Effacer les différences, c’est produire de l’indifférence. Nous avons passé quelques dizaines de millénaires à construire des bulles — grottes, maisons, murailles, cantons ou famille, tout comme la nature a fabriqué des gousses et des carapaces —, que l’on prétend éclater, en nous sommant d’être désormais membres d’un « village global ». Le Bien serait cette standardisation qui dit que je suis semblable à mon voisin, tout en prétendant respecter nos différences, dissonances autorisées d’un concert universel.

La frontière, cependant, pour être sans cesse reculée, fait de la résistance. On détruit l’enceinte de Philippe-Auguste, le Mur des Fermiers généraux, les fortifs’, mais on a le périphérique, et le Grand Paris de demain élaborera sa propre limite : les villes reconstituent sans cesse leur intra muros. Et la banlieue, indistincte, est vécue comme une menace, un espace de non-droit — un faux bourg. Encore que la Cité (ainsi les voyous appellent-ils leur citadelle) se reconstitue sans cesse, et génère ses propres lois. C’est même, explique Debray, qui a de la mémoire, une réalité politique : on commence par chanter que « l’Internationale sera le genre humain », et l’on finit par construire des rideaux de fer. Il en est de même dans la World Enterprise, qui abolit les frontières pour en édifier immédiatement d’autres — entre Etats-Uniens et Mexicains, entre Neuilly et Aubervilliers, entre Espagnols et Maghrébins. Pour ne rien dire des Israéliens et des Palestiniens. Tout déracinement engendre son ghetto. L’industrie de la serrure trois points et de la barrière de sécurité ne s’est jamais mieux portée que dans ce monde prétendument ouvert. L’Union européenne, qui n’a jamais existé que sur le papier des illusions bruxelloises, mesure aujourd’hui ce qu’a coûté la perte de cette frontière symbolique que représentaient les diverses monnaies. À moins de supposer que l’euro est l’autre nom du Deutsche Mark — une évidence que les Grecs, les Irlandais, les Portugais et bientôt pas mal d’autres paient au prix fort.

La culture fait partie de ces clôtures. Bien entendu, nos démocrates béats la prétendent plurielle, ouverte, multipolaire. Et les illusionnistes de la pédagogie ont tenté d’imposer en classe cette vision du « tout se vaut « . Sans comprendre que l’Ecole avait été bâtie, dans les années 1880, avec des murs de papier, plus solides encore que la pierre, où étaient imprimés la Légende des siècles et le Tour de France de deux enfants, Racine et Corneille, Rabelais et Stendhal.

Mais on préfère aujourd’hui faire lire aux enfants les contes du monde entier, écrits dans une langue soigneusement lavée de toute difficulté, un globish où le présent de narration est toujours préféré au passé simple, toujours trop complexe, le mot vulgaire au mot savant, et les bons sentiments à la complexité. Sans voir que les lycées-casernes enfantaient plus de Rimbaud forts en thème que les « espaces de vie » conçus par les architectes modernes : l’enfant profite de la contrainte, de la clôture, de la règle — sans nécessairement se la prendre sur les doigts. Il erre en revanche dans l’espace mental sans délimitation que lui dessinent les pédagogies de l’apocalypse molle. Et au lieu de sublimer ses frustrations en efforts, en travail, en désir de mieux faire, il les libère au tout premier degré en violence exercée sur les autres et sur lui-même. Le cancre-roi est le cancer des cultures dissoutes. Au lieu de lui imposer des paliers, on lui laisse la porte ouverte — à 83% de réussite, le Bac est-il encore un rite de passage ?

La contrainte fabrique sans doute pas mal de conformistes. Mais l’absence de hiérarchie profite au caïdat : quand Rome s’est prétendu ville universelle, et que tous les peuples conquis ont eu droit à la citoyenneté, les barbares ont franchi le limes, et se sont installés dans la Cité — urbi et orbi, jusqu’à ce que de nouvelles frontières apparaissent.

« Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites », disait le sapeur Camember. Profondeur remarquable de la tautologie. La civilisation, la culture, l’éducation — ou l’écriture —, c’est l’expérience des limites. « Le principe de laïcité, explique Debray, portait un nom : la séparation. » De l’Eglise et de l’Etat. De la sphère privée et de la sphère publique. De l’instituteur et du curé (ou du rabbin, ou de l’imam). « La loi au forum, le privé à la maison ». La séparation donne forme, donne corps. Eduquer, c’est, sans cesse, imposer des limites. Le barbare — celui qui est venu frapper à la porte de l’Empire, comme celui qui a enlevé Ilan Halimi — n’a ni limites, ni contrainte. Et c’est ce que nous fabriquons, à grands coups d’école ouverte, de dissolution des disciplines — l’idéal des pédagogistes —, de désordre. On veut nous faire croire que le désordre est créateur, quand c’est la contrainte qui accouche d’œuvres d’art. À Malraux qui demandait comment aider les créateurs, on répondit crûment : « Mettez-les en prison » — l’ombre de Sade, dont Debray souligne tout ce qu’il doit à la Bastille, est là pour en témoigner.

Et de conclure : « En avant, les bonnets d’âne ! » (Si !), avant de définir le « sans-frontiérisme », qui est à la fois un économisme, qui « avalise le moins d’Etat en masquant son corollaire, le plus de mafia », un technicisme (un standard unicode, une hubris robotique qui se donne pour une méta-culture mondiale), un absolutisme (celui du délinquant ou celui du prophète, qui ne reconnaissent aucune limite à leurs appétits. Ajoutons-y le tyran, qu’il ait la barbichette de Napoléon III ou les talonnettes de Napoléon IV) et un impérialisme — hégémonie de Rome autrefois, des Etats-Unis hier, des banquiers aujourd’hui.

Le « rouleau compresseur », comme dit Debray, de la convergence et nos mots-fétiches, consensus, concertation et compromis, sont des concepts qui commencent mal. Et de préférer la culture, qui absorbe tout en sachant rejeter, qui trie, digère ou vomit, qui sait la différence entre Mozart et Sexion d’assaut, entre Laclos et Paulo Coelho, entre Degas et Vénilia.

Debray achève sa diatribe par une invocation à tous ceux qui refusent encore la « dilution dans l’universel », selon le mot d’Aimé Césaire — tous ceux qui ont rêvé de cartes et d’estampes et de journées de la jupe, de maisons de la culture et non de no man’s land, de centres-villes qui ne soient pas des centres commerciaux, de service public et non de logique de marché, de gastronomie et non de fast foodEloge des frontières est un vrai hymne à la résistance, à la différenciation — et, in fine, aux Lumières, contre la tentation obscurantiste de l’uniformité.

Jean-Paul Brighelli