Kamel Daoud ou le huitième péché mortel

Un quarteron de féministes en mal de mâles ou d’idées intelligentes, de sociologues en dérive et délire et d’intellectuels auto-proclamés, donc de gauche, a fini par demander la peau de Kamel Daoud, coupable d’avoir dit la vérité sur les viols à la chaîne commis dans toute l’Europe (et pas seulement à Cologne pour la Saint-Sylvestre) par des migrants orientaux ou des immigrés nord-africains des vérités d’évidence, mais qui contreviennent à la règle de silence imposée aux médias et à l’opinion par la mauvaise conscience occidentale.
Je dis « demander la peau » parce que clouer au pilori, sous ce prétexte, un écrivain vivant en Algérie, c’est le vouer aux gémonies des extrémistes qui pullulent dans ce joli pays, y compris dans les sphères gouvernementales, où les fondamentalistes qui hier décapitaient des moines à Tibérine et leurs concitoyens un peu partout partagent le pouvoir et les revenus du pays avec les militaires qui ont confisqué le pouvoir depuis trente ans afin d’arrondir leurs fins de mois et leurs comptes en Suisse. C’est d’autant plus infâme que les signataires de la tribune publiée par le Monde, en expiation de celle écrite par Kamel Daoud peu auparavant — comme si toutes les opinions se valaient et pouvaient se contrebalancer, une idée inscrite dans la loi Jospin de 1989 et dans le crâne des mauvais élèves — ne risquent rien, eux. Ils sont à l’abri en Occident — et même, ils donnent des gages aux tueurs qui sommeillent ici. Ils sont réfugiés derrière la muraille de leur bonne conscience. Sans doute apprécient-ils Jean-Louis Bianco et François Hollande, ces chantres infatigables de la laïcité aménagée, et ouverte. Au pire estiment-ils que ce n’était pas grave — « juste un doigt », hein…
Dès la mi-janvier, Elisabeth Lévy notait qu’à l’occasion des centaines de viols commis en Allemagne, en Suède (combien en France ?) ou en Egypte sur la personne de journalistes occidentales (et sur combien d’Egyptiennes non conformes ?), le « parti du déni » s’était surpassé. Que c’est en tentant de dissimuler la réalité que l’on nourrit les fantasmes — non en disant, comme Kamel Daoud, que la société algérienne est une société complètement malade de son hémisphère sud, si je puis dire, comme l’a souligné une longue et passionnante étude publiée dans le Monde diplomatique. Que « la répétition de mêmes scènes, de la place Tahrir au cœur de villes européennes, permet au moins de demander s’il n’y a pas un rapport entre ces déchainement pulsionnels et la vision que nombre d’hommes, dans les sociétés arabo-musulmanes, ont des femmes, et pire encore, des femmes infidèles. »Et que la politique d’Angela Merkel en a pris un vieux coup dans l’aile.

Tâchons d’être clair.
Toute personne qui impose aux femmes un vêtement — le voile, par exemple — ou une mutilation — excision ou infibulation, des pratiques fort répandues dans nombre de sociétés musulmanes, de l’Egypte au Nigeria et à l’Indonésie  — sous prétexte de les améliorer / camoufler / soustraire à la concupiscence, est un malade qu’il faut soigner par les moyens les plus énergiques. Ce n’est pas une question d’opinion : c’est un problème constitutionnel. Et toute personne appuyant ces malades doit être inculpée, très vite, de non-assistance à personne en danger. Passons sur le fait que Kamel Daoud a dans son petit doigt plus de talent que tous ces signataires de la bonne conscience dans toute leur personne. Mais ce qu’il dit est vérité d’évidence : y voir le reflet de fantasmes coloniaux (ah, l’arabe violeur et le nègre cannibale — sans doute n’y avait-il pas, n’y a-t-il jamais eu de cannibales en Afrique) marque encore une fois le totalitarisme mou des démocraties moribondes, via l’expression politiquement correcte de la Lingua Quarti Imperii, comme dirait un Klemperer moderne, qui marque l’irruption du fascisme des larves dans notre République.
Parce que les lieux communs ne sont pas sous la plume de Kamel Daoud. Ils sont dans l’aveuglement des bonnes consciences, qui croient que tous les hommes se ressemblent et partagent les mêmes idéaux, alors que les préjugés plombent l’esprit critique de ces civilisations venues du chaud. N’y aurait-il plus de bon musulman qu’un musulman athée ?
Non que j’ignore que si la République ne reconnaît et ne subventionne aucun culte, elle est garante du droit de croire ce que l’on veut. Mais l’islam fondamentaliste n’est plus une religion : c’est une machine de guerre. Et le viol de masse est l’un des moyens de cette guerre.
Comme il le fut de tous temps et partout, des Croisades aux guerres africaines d’aujourd’hui en passant par les Américains de la Seconde guerre mondiale — on évalue à deux millions le nombre d’Allemandes violées par l’Armée rouge, quelques dizaines de milliers pour les Gi’s et leurs Alliés, Français compris. Le Viol est le repos du guerrier. C’est la loi de la guerre, qui est l’espace de la non-loi.
Et justement, c’est bien d’une guerre qu’il s’agit, comme le disait si bien Umberto Eco — pas d’une question religieuse. C’est d’une armée qu’il s’agit — pas de « fidèles ». Et comme d’habitude les femmes paient le tribut le plus lourd et le plus immédiat.
Qu’un homme — musulman de surcroît — ait le culot de le dire affole les bonnes consciences repues de ce côté de la Méditerranée — et doit à cette heure inciter à aiguiser les couteaux de l’autre côté. Quand ils l’auront tué, il se trouvera bien quelques belles âmes pour s’en émouvoir, nous prêcher quand même le « padamalgam » habituel et quelques autres qui penseront, comme pour Charlie, qu’il l’a « bien cherché ».
En attendant, Daoud s’est mis en semi-abstinence journalistique — il continuera ses chroniques au Point et c’est tout. Victoire des intégristes de la pensée molle et de la reddition annoncée.
Qui ne voit que la peur de la récupération de Cologne par l’extrême-droite sert en fait à cautionner cette autre extrême-droite qu’est l’extrémisme religieux ? En vérité je le dis aux 19 imbéciles signataires de l’article du Monde qui croient que fustiger Kamel Daoud refourbira leur aura : dans un an et des poussières, quelques millions de français voteront contre vos illusions — et vous balaieront. Et je ne pleurerai pas sur vos dépouilles. Comme vous diriez vous-mêmes : « Vous l’aurez bien cherché. »

Jean-Paul Brighelli

PS. Jacques Julliard écrit des choses très justes sur l’affaire Daoud dans le dernier numéro de Marianne du 26 février, notant qu’ » à la lâcheté ordinaire s’ajoute quelque chose qui s’apparente à la dénonciation. » Ben oui.

À propos de la Fabrique du monstre

J’ai interviewé Philippe Pujol, dont j’ai chroniqué par ailleurs sur LePoint.fr le dernier ouvrage, la Fabrique du monstre10 d’immersion dans les Quartiers Nord de Marseille, parmi les plus inégalitaires de France (Les Arènes, Février 2016). Un long sous-titre qui révèle à la fois l’implication lointaine de l’auteur dans un travail d’enquête commencé quand il était journaliste à la Marseillaise — ce qui lui a valu le Prix Albert-Londres en 2014 — et un engagement à gauche — étant bien entendu que la Gauche, ce n’est pas ce qui s’agite en ce moment au pouvoir.
C’est un homme passionné, d’où l’aspect quelque peu décousu de cet entretien, dont j’ai gardé autant que possible les coqs à l’âne — la vie, quoi…

Marseillais depuis toujours ?

Presque. Père marseillais, mère corse — tous deux douaniers — ce qui m’a fait naître à Paris. Mais je suis arrivé ici à 2 ans, et n’en suis pour ainsi dire plus parti depuis. Mon enfance, ce fut la Caserne des douanes (dans le IIIème — quartier de la Belle-de-Mai) — et j’ai eu le temps de constater la paupérisation progressive de mon environnement. Le collège Victor Gelù où j’ai fait mes premières armes, ou le collège Versailles, étaient à l’époque peuplés de la faune ordinaire du Marseille populaire, Italo-Corsico-Hispano-Arméniens, le peuple provençalo-phocéen type. Aujourd’hui, les collèges du secteur sont monocolor — noirs. Les Comores ont débarqué ! Entre-temps, il y a eu la phase rebeu.
Ceux qui en ont eu les moyens (comme mes parents) sont partis et ont été remplacé par les plus pauvres chassés par exemple du IIe arrondissement dont la rénovation a été commencée dans les années 90. Et les plus pauvres sont souvent les derniers immigrés arrivés. A la classe sociale, s’est substituée artificiellement l’origine ethnique.
La ville s’est ainsi segmentée en communautés antagonistes. Et une cité qui vivait des activités licites de ses habitants ne survit plus en grande partie que des trafics illicites, dans la mesure où, par la grâce de quelques grands truands que tout le monde connaît mais dont on évite de prononcer les noms — même moi ! —, l’économie souterraine s’est institutionnalisée.

C’est ce que vous décrivez dans votre livre. Mais je reviens au titre : ville-monstre ou ville malade ?

Ville-monstre dans sa structure, malade dans son fonctionnement. Et les flics sont les infirmiers au chevet des secteurs les plus touchés. Infirmiers, pas docteurs : ils prennent en charge, ils ne peuvent pas guérir — ce n’est pas de leur ressort. Faire intervenir l’armée, comme l’ont suggéré Samia Ghali ou Ségolène Royal, ne ferait qu’empirer les choses — les soldats ignorent a priori tout du terrain —, à moins qu’on ne donne aux troupes une mission de longue durée, comme cela a pu se faire à l’étranger, une mission d’éducation, d’accompagnement — mais la répression pure ne sert à rien. C’est une hydre. On coupe des têtes, elles repoussent ailleurs.

Tout de même, vous pensez, comme moi, que le gangstérisme est pour l’instant un rempart contre le jihad…

Pour l’instant ! Mais ça menace de changer. Car les carrières dans la voyoucratie sont là aussi bouchées. La concurrence y est plus féroce que par le passé. Les petits truands que l’on envoie en prison sont de plus en plus facilement endoctrinés par des recruteurs fondamentalistes — à Tarascon bien plus encore qu’aux Baumettes. Ils peuvent d’ailleurs en sortant cumuler les deux pendant un certain temps — le shit et le tapis de prière. Mais à plus long terme…

Quelle solution alors à court terme ? Dépénaliser le shit ?

Il est certain que ça porterait un coup d’arrêt au trafic — à condition de coupler la dépénalisation avec l’envoi en désintox des gros consommateurs — et il n’est pas rare de voir des gamins de 15 ou 16 ans fumer toute la journée. Or, il faut savoir que le shit qui arrive à Marseille est très fort en THC — 30 à 35% contre 15 la plupart du temps. Les revendeurs le coupent donc comme je le raconte, ce qui obligent les derniers maillons de la chaîne du trafic à renforcer les effets par adjonction de produits pharmaceutiques divers. D’où une addiction très forte, et des effets psychogènes très puissants. Nombre de jeunes dealers / consommateurs (parce qu’ils en sont à consommer leur propre merde, et ce dès 12-13 ans) sont psychotiques, schizos, bi-polaires, incontrôlables. Légaliser sans traiter serait idiot. Mais seule la légalisation permettrait aux spécialistes de travailler sur les toxicomanies.

Mais toute la France fume… Qu’est-ce que la consommation marseillaise a de si spécial ?

Il y a en France une consommation endogène, souvent d’origine paysanne — la région de Mâcon, par exemple, produit une beuh de première bourre ! Ici, nous en sommes à un stade industriel — et comme tous les produits industriels, le « bio » et la qualité sont rarement au rendez-vous.
Mais il ne faut pas se tromper, les plus gros consommateurs à Marseille sont les gens des classes populaires qui noient leurs problèmes quotidiens dans une drogue low-cost. La fumette des bobos (qui sont plutôt des intellos précaires) ne fait pas le chiffre d’affaire des réseaux de stups.

Passons sur les constats — les gens n’ont qu’à lire votre livre, absolument passionnant. Mais il s’en dégage vite un sentiment du « tous pourris » — en particulier lorsqu’après avoir décrit les trafics et les règlements de comptes, vous analysez le monde politique qui couvre et couve le monstre.

Déjà il faudrait instaurer absolument le non-cumul des mandats, et en limiter aussi la répétition dans le temps, ce qui permettrait d’en finir assez rapidement avec les baronnies institutionnelles, les réseaux clientélistes, et le renouvellement sans sourciller d’incompétents à tous les postes-clés.
La bourgeoisie traditionnelle a fui Marseille, depuis plus de vingt ans. La petite bourgeoisie n’existe plus qu’à l’état de trace. C’est ce tissu social qu’il faut reconstituer — en créant d’abord de la formation. En créant — et je sais tout ce qu’il y a de paradoxal à le dire — du capitalisme. Mais un capitalisme encadré, intelligent, donc bordé par une société civile réellement représentative.
Le gangstérisme même aurait tout à y gagner. Pour le moment il n’a pas compris qu’il aurait tout intérêt à se structurer pour gagner encore plus d’argent — non plus en vendant des produits innommables dans des squats innommables, mais en permettant la réactivation, par exemple, du Hollywood marseillais créé jadis par Pagnol et remis timidement en état par les studios de la Belle-de-Mai où se tourne Plus belle la vie. Après tout, pourquoi ne pas utiliser notre mauvaise image en faisant du « bad boy » marseillais une nouvelle figure, un nouveau type — comme Simon Sabiani et ses complets blancs ont pu l’être pour Borsalino dans les années 1970 ?
C’est en voie, d’ailleurs. Les bars il y a encore quinze ans étaient essentiellement des PMU à bingos — profits rapides des petits racketteurs sur les machines à sous. Aujourd’hui, parce qu’il y a un nouveau public à Marseille, la qualité des restos s’est considérablement améliorée, les bars se sont diversifiés, « gentrifiés ».
Les bonnes volontés ne manquent pas — dans le monde associatif en particulier. Donnons enfin leur chance aux énergies locales. Voir l’activité d’un homme comme André Jollivet, inlassable architecte-militant, qui plaide pour un autre urbanisme à Marseille. Une urgence. Il faut arrêter la destruction de la ville bien engagée sous l’ère Gaudin.

Reste l’OM…

Pas même. L’unanimité autour de l’OM n’est qu’une façade. Dans le stade se retrouvent, de façon caricaturale, les oppositions entre quartiers. Chacun, si je puis dire, communie dans son coin avec le dieu football — mais pas avec ses voisins. La perte de ferveur autour de l’OM n’a pas de lien avec les piètre résultats de l’équipe de chèvres qui est présentée chaque week-end (il y en a eu d’autres par le passé). Elle est le symptôme d’une perte d’identité marseillaise qui ne doit surtout pas disparaître.

Votre livre s’achève sur le dernier parti à être entré ici dans le jeu politique — le FN. Comme Stéphane Ravier a-t-il été élu dans les Quartiers Nord ?

D’abord, il a profité des casseroles de Sylvie Andrieux et de l’appui en sous-main d’une élue UMP. Ensuite, dans un secteur qui est effectivement dans les Quartiers Nord, il a pu compter sur les votes hétéroclites des petits blancs, de la minorité arménienne, de nouveaux arrivants enfermés dans des résidences vidéo-surveillées, de vieux immigrés qui s’intègrent en quelque sorte par le racisme —, et de quelques Gitans sédentarisés qui ne veulent surtout pas qu’on les confondent avec des Roms. Mais c’est un groupe de pression comme un autre, dont j’explique les origines et les cohabitations lointaines et inavouables. Le FN est un rouage ancien et essentiel des systèmes clientélistes marseillais.
Ce qu’il faut, c’est balayer un système pourri qui sélectionne ceux qui perpétuent l’ordre des choses. Quitte peut-être à se raccrocher à une candidature parachutée. Gaudin pourrait arrêter à moyen terme, mais les couteaux de tous les minables en quête de pouvoir s’aiguisent déjà. On ne peut s’appuyer sur des élus qui ne font jamais que du clientélisme communautariste ! Peut-être — et je sens bien que cette fois, je frise le scandale — faudra-t-il s’appuyer sur ces populations nouvelles venues s’installer dans le Sud depuis que le TGV a mis la capitale à trois heures de Marseille. Les Marseillais qui bénéficient depuis longtemps des clientélismes perpétuent les systèmes en votant pour leurs gardiens, ceux qui n’en ont jamais bénéficié votent parfois FN et le plus souvent ne votent plus. Donc peut-être le sang neuf peut-il faire évoluer les choses? Marseille sauvée par les Parisiens ! Ma foi, si l’élimination du monstre est à ce prix…

Propos recueillis par Jean-Paul Brighelli

« Fleur » et couronnes : tombeau pour Eco

Fleur Pellerin, qu’on ne saurait me soupçonner d’avoir épargnée quand elle était ministre, mais qui est partie de la rue de Valois avec une classe folle, a tweeté, tôt ce matin, le plus joli des hommages abondamment versés sur la fosse déjà ouverte d’Umberto Eco :

Et comme elle lit manifestement Bonnetdane, elle a rendu hommage aussi à une chronique récente sur le livre de Laurent Binet, dont Eco était le héros suprême, l’écouilleur en chef, le grand manitou de l’intellect — elle lit donc depuis qu’elle n’est plus ministre :

Pendant ce temps, Sarko se fendait d’une réaction empesée et colorée d’une vilaine faute d’orthographe — il devrait m’embaucher comme « plume », tiens :

Je ne veux pas m’appesantir à un énième hommage — je me rappelle trop le « Tombeau d’Edgar Poe », où Mallarmé se moquait du monolithe que l’on venait de poser sur la tombe du génial Américain :
« Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur,
Que ce granit au moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du blasphème épars dans le futur. »

Et ma foi, Eco a passé sa vie à cela : contrarier les imbéciles (c’est la traduction en langage courant du dernier vers du cher Stéphane). Je lui dois l’une de mes premières émotions sémiologique, lorsque vers 13 ans je lus dans la revue Communications (n°8) son analyse de la « combinatoire narrative » de James Bond. Un linguiste (je découvrais à peu près le mot) qui donnait du sens à Ian Fleming et le prenait au sérieux ne pouvait être mauvais.
Plus tard, étudiant, j’ai accumulé les dettes à son égard — et voici que je ne pourrai jamais les rembourser. Il a été l’un des premiers à analyser la part que le lecteur apportait à l’œuvre, même la plus « fermée » (l’Œuvre ouverte, 1962, et Lector in fabula, 1979). À la même époque, je me livrais à des essais de parodies littéraires, que j’ai définitivement abandonnés quand a paru Pastiches et postiches (1963-1996, prolongé par Comment voyager avec un saumon, 1992-1998) : un grand esprit ouvre le vôtre, et en même temps il stérilise vos prétentions futiles à penser. Je recommande aux avides lecteurs sa parodie du début de Lolita — que je rappelle pour mémoire :
 » Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois reprises, contre les dents. Lo. Lii. Ta.
Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolorès sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita.  »

Devenu sous la plume alerte de cet aimable barbu que l’on ne trouvait jamais autrement que souriant, « Nonita » (je rappelle qu’una nona, c’est une grand-mère — un « puma », dirait l’industrie pornographique) :

« Nonita. Fiore della mia adolescenza, angoscia delle mie notti. Potrò mai rivederti. Nonita. Nonita. Nonita. Tre sillabe, come una negazione fatta di dolcezza: No. Ni. Ta. Nonita che io possa ricordarti sinché la tua immagine non sarà tenebra e il tuo luogo sepolcro. »

Bien sûr, pas besoin de traduire — il écrivait en italien mais il parlait tant de langues que le français, l’anglais ou le latin transparaissent en palimpseste dans le moindre de ses écrits.

Il avait compris qu’il y a bien plus à dire de la laideur que de la beauté — mais il a publié quand même une Histoire de l’une et de l’autre qui forment l’un des plus beaux couples de livres jamais lancé sur le marché de l’art — disponibles en coffret, heureux veinards…

Et ce vieillard quelque peu libidineux illuminant sa trogne à la lumière de sa belle captive, ma foi, je serais bien tenté de l’y reconnaître.

Je m’aperçois que je ne parle pas de ses romans. Là aussi, c’était un plaisir de suivre, dans les déluges d’une érudition titanesque, le jeu qu’il entretenait avec la littérature (parce que si vous ne vous amusez pas en lisant / en écrivant, lancez-vous dans la culture des navets). Bien sûr, « Guillaume de Baskerville » dans le Nom de la rose, renvoie à Conan Doyle. Bien sûr, sa déduction sur le trajet qu’a emprunté la jument égarée de l’abbé, au début, est une allusion à l’enquête sur une chienne perdue dans Zadig. Mais dans la liste des livres de l’infernale bibliothèque de l’abbaye — sans doute le décor le plus piranésien / borgésien de toutes la littérature — se dissimule un De modo ridendo attribué à Alcofribas Nasier — le pseudonyme anagrammatique de François Rabelais pour Pantagruel. C’est à cette capacité virtuose à jouer avec la langue, les livres et la chronologie que l’on reconnaît le grand, le très grand écrivain.

Je ne veux pas lasser le lecteur en enfouissant prématurément le grand homme — d’autres s’en chargent depuis ce matin. Je me contenterai de reprendre cette magnifique formule de Lucien Jerphagnon (je crois) : « Il n’est pas mort, il fait semblant ».

Jean-Paul Brighelli

 

Confession d’un enseignant du siècle passé

Dois-je l’avouer ? J’ai toujours pratiqué les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires, noyau dur de la réforme du collège. Simplement, je n’étais pas au courant. J’étais comme Monsieur Jourdain, qui faisait de la prose sans le savoir.
J’ai enseigné cinq ans au collège du Neubourg, dans l’Eure — vers la fin des années 1970, au moment où Giscard faisait basculer l’enseignement de premier cycle dans cette merveilleuse invention de la droite la plus bête du monde, le « collège unique ».
C’est là que j’ai péché — et plusieurs fois — contre la transmission verticale des savoirs.
Faisons notre examen de conscience.

Mes élèves (essentiellement des enfants de travailleurs agricoles, les gens chics envoyaient leur progéniture dans le privé à Evreux) avaient des niveaux fort disparates, et un destin social plus ou moins dessiné à l’avance — l’entreprise locale, ce sont les abattoirs, parmi les plus grands de France, nous allions parfois le visiter (programme : voir ses parents sur leur lieu de travail afin de rapprocher l’école et l’entreprise, etc.) et je rentrais à Paris — où j’habitais — avec sur moi une odeur de sang qui me permettait d’avoir toute la place dans le turbo-train Evreux-Saint-Lazare. Bref, de pauvres gosses attachants, en exil intérieur, si je puis ainsi m’exprimer.
J’eus donc l’idée de les faire travailler sur West Side Story.
Je rappelle que cela se passait à une époque où les projections de films n’existaient pas : les magnétoscopes étaient alors si rares que le gouvernement n’avait pas encore pensé à les bloquer à Poitiers, comme jadis les Arabes (on tresse aujourd’hui des guirlandes d’hommages à Laurent Fabius, il faut quand même se rappeler qu’il a atteint, en 1982, comme ministre du Budget, les tréfonds du ridicule tricolore). Sans aucun matériel — j’amenais de Paris chaque jour un lecteur de cassettes (je vous parle d’un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître) et c’est ainsi que je fis écouter à ma classe de Troisième le chef d’œuvre de Robert Wise et Jerome Robbins — sans l’image, ce qui est un comble pour un film.
En collaboration — et c’est là que commence ma faute, ma très grande faute — avec une prof d’anglais que je salue très bas, si jamais elle tombait sur cette chronique. Parce qu’elle le mérite.
Premier acte : choisir deux chansons dont on pourrait exploiter la trame — en l’occurrence « America » et « Gee, Officer Krupke ».
Cela se passa en quatre temps.
D’abord, lire (et apprendre, et interpréter) la chanson en anglais — et ce ne fut pas simple, Internet n’existait pas, le vocabulaire et l’accent chicanos étaient loin d’être faciles à identifier. Par exemple :

Dear kindly Sergeant Krupke,
You gotta understand,
It’s just our bringin’ up-ke
That gets us out of hand.
Our mothers all are junkies,
Our fathers all are drunks.
Golly Moses, natcherly we’re punks!

Gee, Officer Krupke, we’re very upset;
We never had the love that ev’ry child oughta get.
We ain’t no delinquents,
We’re misunderstood.
Deep down inside us there is good!

There is good!
There is good, there is good,
There is untapped good!
Like inside, the worst of us is good!

And so on…

Cela permit aux gosses d’apprendre quelques expressions rares dans les manuels de l’époque — par exemple :

Dear kindly Judge, your Honor,
My parents treat me rough.
With all their marijuana,
They won’t give me a puff.
They didn’t wanna have me,
But somehow I was had.
Leapin’ lizards! That’s why I’m so bad!

A puff ! Où auraient-ils appris ça ? Pas dans le Vocabulaire anglais d’Aimé Janicot…

Second temps, traduire en français — d’abord littéralement, puis en poétisant la traduction, enfin en intégrant des mètres et des rimes. Cela permit d’étudier les règles de versification.
Des essais tentés par les uns et les autres, nous tirâmes une version unique et satisfaisante.

Restait à s’approprier (z’avez vu comme je parle bien la langue pédagogole ?) les textes. Je les incitai donc à transposer l’univers des Portoricains du film dans la sphère paysanne normande — et les résultats furent souvent hilarants.
Surtout quand nous passâmes à la dernière étape — chanter en chœur l’adaptation parfaitement infidèle à laquelle nous étions parvenus.
Nous avons beaucoup ri, et appris deux ou trois choses en parallèle — l’histoire de Roméo et Juliette, par exemple.

C’était vers 1978 ou 79. Depuis, ce genre d’initiatives a fait florès. Il y a dix ans, une amie prof d’anglais a bravé les consignes si intelligentes, lumineuses et ambitieuses de l’Inspection d’anglais et a fait étudier le vrai Roméo et Juliette à ses élèves de Troisième — en anglais. Langue, théâtre et « vivre-ensemble » — parce qu’ils ont fini par importer dans la cour de récré le sinjures du cher vieux Williams : « God damn your bloody eyes », c’est quand même mieux que « Putain d’ta mère ! »
Du coup, l’Ouest de la France s’est déchaîné — jusqu’à travailler sur Ouest Side story en 2014.
Et tous ces gens qui ignoraient qu’ils pratiquaient les EPI… Qui même osaient monter ça sur leurs heures, et en apprenant vraiment quelque chose à leurs élèves… Sans en référer rue de Grenelle auprès de M’dam’ Robine !
Quel culot !

Le collège du Neubourg a considérablement aiguisé mes instincts pédagogiques. Peu de temps après mon équipée chez Jerome Robbins, j’ai fait composer aux élèves une série de publicités immobilières parodiques pour vendre le collège en affichant — par des photos prises en N&B par votre serviteur — ce que leur lieu d’enseignement pouvait avoir de moins affriolant — à vrai dire, j’espère qu’il a été ravalé depuis, parce qu’à l’époque, il ressemblait à une école primaire marseillaise du XVème arrondissement. Nous en fîmes un immense panneau, installé dans le couloir central de l’administration la veille d’une journée portes ouvertes… Même que je m’y étais figuré moi-mêmen en photo-montage — non sans narcissisme décalé…

 

Aveu supplémentaire : j’ai récidivé à maintes reprises, au cours de ma carrière — et encore ce mois-ci (bon, une prépa n’est pas un collège, mais c’est le principe qui compte). Les élèves bossant en Histoire le XXème siècle, j’ai sélectionné la guerre d’Espagne, choisi de travailler sur les Grands cimetières sous la lune, l’admirable pamphlet de Bernanos (mais si, mais si, il y a des écrivains de droite qui débordent de talent — surtout à cette époque !) — ce qui a permis à ma collègue d’espagnol, adroitement sollicitée et, je dois dire, admirablement réceptive, de leur faire un topo général sur la question. Et plus récemment un répertoire des formes espagnoles atteintes de gallicismes et de syntaxe française entachée d’espagnolades dans Pas pleurer, le Goncourt 2014, où Lydie Salvayre (prompt rétablissement, si jamais elle me lit) met en scène sa mère, Catalane de naissance et exilée depuis 1936, et qui n’a jamais tout à fait appris le « bon » français, mais désappris en partie l’espagnol — jeu subtil et fort plaisant.
Ajoutez à ça la diffusion (on a des lecteurs de DVD à présent) de Pour qui sonne le glas et de l’Espoir, avec exposés concomitants, et analyse du tableau incontournable de Picasso. P*** de b*** de m***, je fais de l’interdisciplinarité à moi tout seul !

Tout cela pour dire…
Dire qu’un enseignant n’a pas besoin qu’un obscur bureaucrate (je cherche à savoir qui a eu l’idée de cette réforme imbécile, et je finirai bien par le découvrir — tout le monde comprend bien que ce n’est pas NVB, qui ne connaît de l’EN que ce que ses conseillers, qui en ignorent tout, lui en disent, qui a eu toute seule cette idée lumineuse) lui dise ce qu’il a à faire pour intéresser ses élèves. Ni l’obliger à travailler avec des collègues qu’il n’apprécie pas forcément — je travaille plus l’humour noir que l’amour universel. C’est juste une question de formation — et c’est certainement là que le bât blesse le plus. Mais si l’on explique à des enseignants comment ils peuvent s’éclater tout en faisant passer des savoirs réels, croyez-moi, ils préfèreront ça aux séances interminables de vente de la réforme, qui ont un coût pour un rapport aléatoire — restons poli.

Jean-Paul Brighelli

La journée de la mini-jupe

Le dernier numéro-papier de Causeur revient longuement sur le « syndrome de Cologne » — les viols divers et variés auxquels se sont livrés pour le Nouvel An des gens que les victimes ont identifiés unanimement comme des étrangers basanés, nord-africains ou migrants moyen-orientaux.
Elisabeth Lévy (dite « la Patronne », susnommée « Trois pommes acides » ou encore « Philippine Muray »), dans un éditorial lumineux intitulé « Leur culture et la nôtre », évoque avec émotion — quand même — et perspicacité l’aveuglement collectif de tous ceux qui, en Allemagne, en Suède, aux Pays-Bas ou en France, ont peur d’être taxés de racisme et d’islamophobie si seulement ils disaient que les réseaux criminels — à commencer par la prostitution — et les comportements asociaux — à commencer par le mépris des femmes — sont très souvent le fait des sectateurs de Mahomet, comme on disait aux époques où l’on appelait un chat un chat.
Elle prend la précaution élémentaire de préciser que « tous les immigrés ne sont pas des violeurs » — loin de là, bien sûr. Mais c’est pour ajouter immédiatement : « Mais à Cologne, tous les violeurs étaient des immigrés ».
Et de citer in fine un proverbe juif que j’ignorais, mais auquel j’adhère : « Celui qui a pitié des méchants finira par être cruel avec les bons ». Parce que, comme l’écrit Cyril Bennasar dans le même numéro, « si l’Etat ne fait pas respecter la loi, le citoyen s’en chargera : voulez-vous vraiment ça ? »

J’ai longtemps eu un problème avec le viol — en fait, je me suis toujours demandé comment faisaient les violeurs. Longtemps j’ai penché pour une explication hormonale — un quelconque dérèglement glandulaire, qui expliquerait, par exemple, le taux effarant de récidive à la sortie de la prison (et le peu d’efficacité justement du système carcéral dans ce cas).

Mais Cologne — et la réalité des commissariats, à Marseille et ailleurs — m’incitent à penser davantage en terme de culture. Et ce n’est pas, contrairement à ce que pense Elisabeth (dite aussi « Calamity Levy » et « Sexy Sadie », vieux reste des Beatles de son enfance) un « choc des cultures » à la Samuel Huntington. C’est l’affrontement d’une culture — la nôtre — et d’un refus de la culture — une contre-culture au sens propre du terme. D’une civilisation — la nôtre — et du déni de la notion même de civilisation. L’opposition de la Raison et de la Foi — une foi obscure, primitive, qui engendre chez ses sectateurs la certitude des pierres — celles que l’on jette sur les femmes adultères.
Faites donc une expérience. En arrivant Gare Saint-Charles, descendez vers le centre ville par la rue des Petites Maries. À mi-parcours, au croisement avec la rue Longue des Capucins, il y a un bar fort populaire, fort peuplé — d’hommes. Uniquement d’hommes. En huit ans — et j’y passe très souvent — je n’ai jamais vu une femme. Ni au bistro, ni, en général, dans la rue. Et pour y être passé avec des créatures du sexe, comme on disait quand on parlait français, je sais ce que l’on entend, au passage, de réflexions oiseuses. Je préfère ne pas imaginer ce que seraient les insultes si ladite créature était maghrébine, légère et court vêtue, comme Perrette dans la fable.
Ce que cette attitude, cet apartheid, ce mépris généralisé disent de cet islam du quotidien, c’est d’abord une peur des femmes — on n’enferme que ce que l’on craint. La peur du ventre des femmes.
Et la frustration. Nous avons glissé tout doucement, en Occident, vers la liberté sexuelle (pas dans les années 1960, mais dès le XVIIIème siècle dans les sphères aristocratiques), et ce que le sexe libéré disait aux obsédés de la morale et de la religion, c’était que du libertinage des sens à celui de l’esprit, la pente est naturelle. Vouloir à toute force contrôler les ventres, c’est prétendre contrôler l’esprit — on le voit assez avec les femmes voilées, qui se font croire que « c’est leur choix », mais qui sont les exemples les plus purs de cet opium du peuple dont parlait un certain barbu juif (un complot, sûrement) du XIXème siècle.

Comme le dit éloquemment Elisabeth Lévy (dites « Betty Boop »), « cet Autre-là ne nous dit pas, comme les propagandistes du multiculturalisme heureux « à toi le string, à moi la burqa, vivons avec nos différences, inch’Allah » : il pense que mon string signifie « à prendre ». »
Vous vous rappelez peut-être la Journée de la jupe, le film de Jean-Paul Lilienfeld sur lequel j’avais écrit, à l’époque, de gentilles choses (et l’article de Philippe Meirieu, en pseudo-soutien tout en nuances, dandinements et contournements, vaut aussi son pesant de pédagogisme embarrassé). À la dernière image, les élèves musulmanes d’Isabelle Adjani alias Sonia Bergerac venaient, audace inouïe, à ses funérailles en jupe — il y avait un plan qui m’a rappelé celui que fait Truffaut sur les jambes des ex-maîtresses, dans une situation exactement similaire (l’enterrement du héros), dans l’Homme qui aimait les femmes.
Mais ce sont des jambes encore très décentes. Pour tester la pudeur des vrais croyants, il en faut davantage. Raccourcissons les jupes ! Interdire les burqas ne suffit pas : il faut imposer la mini.
Elisabeth Lévy (dites aussi « mini-mini-mini », version Dutronc, ou « mini Minnie », version Disney) ne me démentira pas, elle qui, jupe haute et bottes du même cuir, teste toute la journée la capacité des Parisiens à tenir en laisse leurs pulsions — ce que tout le monde ne sait pas faire.

Il faut comprendre que nos élèves musulmanes (et pas seulement musulmanes, dans une ville aussi bariolée que Marseille) ont chaque matin, avant de s’habiller, des hésitations que ne connaissent pas les petites Parisiennes — mais Paris est une ville qui n’existe pas. Une jupe longue, pour satisfaire les wahhabites ? Un voile amovible, pour satisfaire les salafistes et les laïques qui guettent à la porte ? Un pantalon, comme tout le monde ? Moulant ? Pas moulant ? Toujours trop moulant… Elles évoluent dans un monde où porter une jupe de longueur normale (sans parler d’une mini) ou un soutif un peu pigeonnant est une déclaration de guerre (et d’indépendance) face à un milieu étroitement normatif, face aux regards de coreligionnaires peu portés sur la tolérance. Nous voici revenus cinquante ans en arrière, quand il était interdit aux filles de venir au lycée en pantalon — sauf que cette fois, c’est l’inverse. Un conformisme religieux s’est substitué au conformisme des bien-pensants. Au niveau vestimentaire, nous voici un demi-siècle en arrière (ma mère aussi portait souvent un foulard dans les années 1950 — mais pas les Musulmanes débarquées après les accords d’Evian). Au niveau des mœurs, nous voici mille ans en arrière — avant que l’amour courtois enseigne à des chevaliers quelque peu rustres que l’on séduit les gentes dames avec des roses et des fleurs de rhétorique, et non en les traitant en prise de guerre.

Jean-Paul Brighelli

Enseignements Pratiques Interdisciplinaires au Caire autrefois

Je préfère prévenir : je vais parler de l’heureux temps des colonies — ou tout comme.
Et je préviens deux fois : je vais aussi parler des EPI, les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires issus de la cervelle fertile de Najat Vallaud-Belkacem, lumières des lumières, élue entre les élus, comme disait Voltaire. Le point fort de cette réforme du collège dont je ne parviens pas à ne pas m’extasier.

Que sont les EPI ? Il s’agit, en cycle 4 (5e, 4e, 3e), à raison de 2 à 3 heures par semaine prélevées sur les enseignements communs (non, non, ce n’est pas du temps perdu, cela a été pensé par Najat Vallaud-Belkacem, que toutes les prospérités du Prophète se répandent sur sa tête), « d’une manière différente d’enseigner les disciplines traditionnelles ». À savoir le français, les Langues vivantes, l’EPS, les Arts plastiques, les Maths, l’Histoire-Géographie, les Sciences de la vie et de la terre, la Physique-Chimie et la technologie. Bref, à peu près tout — sauf le latin et le grec, qui ont disparu dans la Réforme initiée par Najat Vallaud-Belkacem, sottise et bénédiction — disait encore Voltaire..
Oui — mais encore ?
J’ai entendu, çà et là, des propositions ingénieuses. Un formateur estampillé Education Nationale a ainsi suggéré ce joli thème transversal Lettres / SVT : « Madame Bovary mangeait-elle équilibré ? Vous analyserez le menu proposé à son mariage, en expliquant en quoi ce sommet de la gastronomie normande ne satisfait pas les exigences d’une alimentation respectueuse de l’environnement. » J’ai moi-même fait quelques suggestions naïves qui, curieusement, n’ont pas renforcé ma cote d’amour rue de Grenelle. Qu’importe, ma passion pour Najat Vallaud-Belkacem, qui sait si bien remettre à leur place les salafistes de service, n’en sort pas amoindrie.

Evidemment, les EPI sont la dernière trouvaille du ministère pour empêcher les élèves d’apprendre quoi que ce soit de sérieux. Un projet monté par deux ou trois profs (par les temps qui courent, il faut se gratter pour trouver trois profs favorables à la réforme dans le même établissement) visant à faire perdre leur temps aux élèves, dans la pure traditions des délires pédagogiques des enfants de Meirieu — que le Prophète le protège.
À noter que des vrais pédagogues, il y a déjà plus d’un demi-siècle, s’amusaient à faire tout seuls des Enseignements Pratiques Interdisciplinaires. Un heureux lecteur de Bonnet d’âne, que je salue au passage, a attiré mon attention sur le Collège de la Sainte Famille, installé au Caire depuis les années 1870 — et qui y est encore.
(Ainsi nommé parce que dans ses murs se trouve un arbre qui a abrité de son ombre Joseph, Marie and Little Jesus lors de la fuite en Egypte — ben oui, il n’y a pas que l’Islam dans le Machrek).
Dans les années d’avant et d’après-guerre donc, le professeur de latin, Antonio Pekmez, dit Picfesse (sic !), avait monté un EPI — l’heureux Jésuite ignorait que cela s’appelât ainsi, mais il n’avait pas rencontré Najat Vallaud-Belkacem — sur la Guerre des Gaules pour apprendre le latin à ses élèves : et non, ils n’étaient pas tous blancs, ni chrétiens, et ils ne le sont toujours pas, parce qu’islamistes ou non, les Jésuites restent en place, d’autant que maintenant ils ont l’un des leurs installé à Rome. Bref…
En classe de Sixième, nous apprend l’un des anciens élèves dudit Collège (aujourd’hui éminent oncologiste à la retraite — le Collège a nourri les études de quelques gloires), les bambins avaient déjà été partagés en Patriciens et Plébéiens — afin de reconstituer sans doute les affrontements qui ont vu mourir les Gracques. Et en Quatrième donc, ils furent redistribués en Romains et Carthaginois — afin de maîtriser les guerres puniques. Lequel d’entre eux joua « le chef borgne monté sur l’éléphant Gétule », comme disait Heredia ?
Et comble de l’EPI, ils recréèrent sous la férule amicale du maître les fortifications d’Alésia — « pour mieux étudier le De bello gallico ».
Résultat ? « C’est en grande partie grâce à lui que, bien longtemps après, nous avons passé les épreuves de latin du Bac les doigts dans le nez », ajoute Robert Moens, que j’en profite pour saluer à son tour.
Voilà : on n’a pas besoin de solliciter deux ou trois enseignants pour intéresser les élèves. Et on peut s’amuser en latin, en parlant latin, en apprenant le latin. Comme Mr Chips apprenait en souriant à ses élèves la loi Canuleia, qui autorisait Mr Patrician à épouser Miss Plebs. « Mais je ne peux pas rayer les EPI de ma réforme ! » dit Mme Vallaud-Belkacem. « Oh yes you can, you liar… »

Tout est question de pédagogie — la vraie, celle qui prend l’élève là où il est et qui l’élève au plus haut de ses capacités. Et qui permet à de petits Cairotes de devenir médecins, architectes, écrivains, militants tiers-mondistes, journalistes au Monde du temps où c’était le journal de référence, diplomates de haut vol, secrétaire général de l’ONU, et j’en passe.
Mais les collégiens gérés par Najat Vallaud-Belkacem, sur elle la bénédiction d’Allah le Miséricordieux, grâce à la réforme qu’elle met en place, seront sans doute bien mieux que tout cela. Ministres de l’Education en France, par exemple — un métier pour lequel on n’exige ni latin, ni grec, ni compétences.

Jean-Paul Brighelli, pur élève de l’enseignement public français, laïque et républicain.