Délivrez-nous du bien !

Capture d’écran 2018-09-16 à 15.17.55« Natacha Polony et Jean-Michel Quatrepoint pensent mal, me dit Jennifer. J’ai ouvert leur livre d’une main tremblante. Je l’ai refermé, 190 pages plus loin, au bord de l’asphyxie. Ah, bravo, les Editions de l’Observatoire ! Comment osez-vous donner la parole à des gens qui n’ont que haine et provocation à la bouche ? « Halte aux nouveaux inquisiteurs », disent-ils en sous-titre. Ma foi, achetez leur livre, pour vous donner le plaisir de le brûler.

« Dès la première page, les auteur.e.s insinuent que « le bon bougre, celui qui n’a pas conscience qu’il perpétue les structures de domination, celui-là doit être d’urgence rééduqué » : que ne s’appliquent-ils à eux-mêmes cette évidence ! Voilà une journaliste encore jeune, soumise donc dans ce monde obstinément mâle à toutes les perversions de tous les Weinstein de la presse, qui ose critiquer les « hystéroféministes » ! Voilà un mâle blanc hétéro qui prend le contrepied des théories les plus modernes — et met de surcroît l’irrésistible mouvement vers le progrès et la parité entre tou.t.e.s sur le dos du néo-libéralisme !
« Et ces affreux avouent au passage qu’ils sont « assez peu motivés par l’idée de renoncer à partager le plaisir d’une côte de bœuf arrosée d’un vieux saint-émilion, ou de finir leur vie dans un monde où il faudra signer un document en trois exemplaires avant de se lancer quelques œillades ». Quel manque de sensibilité ! À l’ère de #MeToo, quand tant de femmes et d’hommes sont encore harcelé.e.s par tant de phallocrates blancs !
« Si encore Polony vivait avec un « racisé » ! Mais on la connaît, elle préfère les Basques bondissants. Si seulement elle avait offert à ses enfants Papa porte une robe, ce merveilleux livre conseillé par le SNUIPP, le syndicat des professeurs des écoles ! C’est Legasse qui serait chou en tutu !
« Ou si l’un et l’autre passaient en boucle Tomboy à leur progéniture, comme l’ont fait tant d’enseignant.e.s désireu.s.e.s.x. d’éviter les discours « genrés » !

« (Malédiction machiste ! Word refuse « genrés » et me le corrige systématiquement, dans mon dos, en « genres » ! Et pourtant, comme le racontent en détail nos deux mécréants de la modernité, les GAFAM veillent au grain et suppriment les œufs durs sur les émoticônes en forme de salade, afin d’épargner la susceptibilité des végétariens !)

« Reprenons de plus haut. Buvons la coupe jusqu’à l’hallali !… »

Tais-toi donc, punaise ! Arrête de pratiquer « cette écriture inclusive qui prétend, jusqu’au ridicule, marquer dans la langue écrite le refus de l’universalisme. »
Bon. Reprenons.
Les auteurs partent du constat — fréquent quand on appartient à la dissidence idéologique — du malaise que provoque, dans une réunion entre amis, toute infraction à la doxa. Le livre est d’ailleurs structuré, avec moult exemples saisissants, en thématiques paradoxales et provocantes — sur l’hystéro-féminisme contemporain, les diktats des « ligues de vertu », les partisans du 80 km/h, les proscripteurs de cigarettes au bec de Malraux ou de Prévert et de petites culottes sur les tableaux de Balthus, le véganisme bouffeur de bouchers, les islamistes hurlant à l’islamophobie, les maghrébines du PIR qui cultivent l’antisémitisme, les Noirs réclamant les indemnités de la traite — et les réclamant exclusivement aux Européens blancs. Et j’en passe.
Ce que pointent fort bien les deux compères si complices sur polony.tv, c’est le « retour du fanatisme religieux » : depuis que le communisme n’est plus une option, le besoin inhérent de transcendance est entré en conflit avec le dernier stade du désenchantement du monde. Les imbéciles veulent absolument croire à quelque chose qui les dépasse, Allah, John Money, Judith Butler ou Peter Singer. Et le système capitaliste, qui gère, lui, le hic et nunc, s’en accommode très bien : qu’ils délirent, pourvu qu’ils consomment. « L’heure n’est plus à la lutte des classes mais à la lutte des races » : on oublie ainsi qu’il y a toujours des classes, et de plus en plus de pauvres. « Le prisme dominant / dominé a remplacé les ouvriers par les minorités sexuelles ou raciales. L’ennemi est donc l’homme blanc, colonialiste, machiste. Et l’on pourrait ajouter hétérosexuel. »
Et ce n’est plus le patron. C’est bien pratique — pour le patron.

La règle majoritaire des démocraties tocquevilliennes ne pouvait longtemps satisfaire tous ceux qu’elle laissait dans l’ombre. Dorénavant, nous sommes entrés dans l’ère du « minoritarisme » — un hochet pour classes moyennes prolétarisées —, où des « communautés », LGBT, musulmans, juifs, féministes, crient pour exister. C’est bien commode : la République est noyée sous le flot des revendications particulières. Pendant ce temps, les affaires continuent.

BalanceTonPorc, qui tourne « à la curée contre la figure fantasmée du mâle dominateur » (les auteurs sont trop bien élevés pour supposer que ces viragos rêvent, au fond, à ce sur-mâle, dirait Jarry, qu’elles feignent de répudier), c’est encore Blanche Gardin, notent les auteurs, qui en parle le mieux (regardez les sourires crispés et les dénégations accablées des militantes pures et dures — toutes vierges) : « Il est impensable de rire de ce nouveau sacré ».
À noter que les féministes militantes sont statistiquement lesbiennes à 37% : « Déléguer la réflexion sur les rapports hommes-femmes essentiellement à des lesbiennes, c’est un peu comme confier la critique gastronomique à des anorexiques ou à des vegans, cela détermine légèrement le propos. » (le jeu, dans ce livre, est d’essayer de déterminer ce qui a été écrit plutôt par Polony, ou plutôt par Quatrepoint — ici, c’est assez manifeste…).
Les analyses détaillées de l’affaire Sauvage, de son exploitation et de sa déclinaison en produits dérivés sont d’une précision clinique. Comment, vous n’avez pas votre mug « Sauvage » ? Cessez en tout cas de vous parfumer chez Guerlain, l’héritier dit sur les « nègres » des choses affreuses-affreuses-affreuses.

« Cette idée du meilleur, ou plutôt du Bien, vous a comme des relents de lendemains qui chantent et d’empire qui doit durer mille ans ». Point Godwin ? Les féministes dans ce qu’elles ont de plus caricatural, les LGBT dans ce qu’ils ont de plus équivoque, les wahhabites dans ce qu’ils ont de plus extrémiste, tous ces gens sont des suppôts, à distance, des deux moustachus les plus célèbres du XXe siècle. Et ils ne paraissent pas s’en rendre compte. « 1984 est déjà là, grâce à Twitter ». La « police de la pensée », qui s’est invitée depuis deux décennies sur les campus américains, est entrée en France. L’Université d’été du féminisme organisée ce week-end par Schiappa a fait grincer des dents : inviter Raphaël Enthoven ou Elisabeth Lévy, quel scandale !
C’est à la hauteur de Pierre Rosanvallon refusant de rencontrer Finkielkraut tant que celui-ci n’aura pas changé d’avis. Ce qu’il y a de bien avec la Pensée Unique, c’est qu’elle ne se camoufle pas.

Au tout début de mon western préféré, la Horde sauvage, une petite ville est soumise au militantisme de la South Texas Temperance Union, qui prône le régime sec. Grâce au ciel et au scénario mal-pensant de Sam Peckinpah, ces imbéciles tempérants, pris au milieu d’une attaque de banque, se font tous transpercer de balles de calibres divers : ainsi finissent les gens vertueux, qui comme le disent très bien Polony et Quatrepoint, sont des anti-humanistes. À force de faire dans l’anti-spécisme, ils parviennent peu à peu à déshumaniser l’humanité — parce que rien de grand, jamais, n’est sorti du conformisme et de l’absence de désir que prônent tous ces crétins dangereux.

Jean-Paul Brighelli

capture_decran_2018-09-14_a_12.50.44PS. Tant qu’à faire de me coltiner la prose polonienne, j’ai acheté le dernier numéro de Marianne, puisque ladite dirige à présent ce magazine qui brillait si fort quand Renaud Dély en assurait la coordination. De très bons articles — sur le duel Macron-Orban, ces deux extrémismes qui prétendent régenter l’Europe ; sur l’opposition entre « populistes » et « populicides » — c’est Onfray qui s’y est collé avec le talent qu’on lui connaît ; sur les contrats que prétend passer la mairie de Marseille avec de grosses entreprises de BTP pour rénover les écoles, dans le dos des PME phocéennes, dont les dessous de table sont certainement moins juteux ; sur « le grand soir des tocards » (Ferrand / Rugy)… Alors Jack Dion ou Alain Léauthier, toujours bons — mais Eric Conan me manque encore. Legasse a enfin consenti à descendre dans la rue pour vanter des jolis bordeaux à moins de 7 euros la bouteille… Et le magazine s’est débarrassé des insupportables étalages de snobisme parisien qui amenaient le lecteur de province à penser que décidément, Marianne n’avait rien compris à la fracture périphérique…
Il n’y a guère que les pages Culture qui laissent à désirer : je ne suis pas sûr que Un peuple et son roi, le film à venir de Pierre Schoeller, dont j’ai tout récemment vu la bande-annonce, mérite les 4 pages qui lui sont consacrées (Que la fête commence en disait davantage en trois minutes, à la fin du film) — pour ne rien dire de la critique enthousiaste des Idéaux d’Aurélie Filipetti, ou du panégyrique des sitcoms à la française… Avec plus de 500 romans sortis depuis fin août, il n’y a vraiment rien d’autre à dire ?
Et en ces temps de rentrée, l’Ecole est le grand absent des pages d’un magazine qui a sainement viré de cap, cherche l’intelligence, la trouve, la laisse glisser, la reprend — jusqu’à la prochaine fois.