Eloge de la transmission

Une fois n’est pas coutume : je voudrais aujourd’hui parler d’un livre qui n’est pas l’un des miens.
(Déjà certain(e)s s’offusquent de cet égocentrisme déguisé en altruisme… Mais peut-être fallait-il voir malice dans la phrase précédente…)
Je viens, avec un certain retard (1), de terminer « Eloge de la transmission », un dialogue entre George Steiner (2) et Cécile Ladjali (3). C’est un grand petit livre tout à fait remarquable, et j’aimerais m’effacer derrière quelques phrases, quelques idées, pour donner une idée de sa force et de son contenu.
Situons cependant. Cécile Ladjali avait au l’idée de confronter des élèves de Première au mythe de la Chute, dans un premier temps en les abreuvant de textes, dans un second en leur demandant d’écrire des sonnets (si !) sur ce même thème. On reconnaît là ce que pourrait être un traitement cohérent du « sujet d’invention » du Bac que condamne si fort Sauver les Lettres — ou plutôt, ce qu’aurait pu être un traitement cohérent de l’Invention, si quelques pédagogues ne se l’étaient annexée en la spécialisant dans le « texte argumentatif », sous-mouture d’un « J’accuse » devenu au fil du temps le texte-phare des imbéciles (4). Les sonnets réalisés avaient été édités sous le titre « Murmures » (5), et George Steiner, contacté, a bien voulu donner une préface (6) à ce recueil d’exercices qui confinaient justement à la poésie. À la vérité, Ladjali précise, dans l’entretien, que le premier jet de ses élèves était d’une médiocrité accablante — ou plutôt inévitable —, qu’il faut être crétin pour croire que des adolescents acculturés peuvent produire une œuvre forte avec de bonnes intentions, et que, comme dit Valéry à propos du Cimetière marin, une fois défini le but, « un assez long travail s’ensuivit… ».
Cécile Ladjali ne dit pas autre chose : « Nous avons tous énormément travaillé. Il faut perdre cet angélisme à l’égard de la valeur et des promesses du premier jet. Le premier jet est catastrophique. Le plus souvent, des écrins de poncifs, des platitudes à pleurer. »
On dirait qu’elle parle d’une première fois — et c’en était une. « L’écriture de l’adolescent, lorsqu’il s’épanche un peu, est très décevante. La difficulté pour moi a été de le dire aux élèves sans les vexer. Ils étaient d’accord pour entrer dans l’aventure poétique, mais ils se mettaient à nu. Croyez-moi, un adolescent qui se met à nu est un spectacle peu attrayant… » La métaphore est si bien filée que mon hypothèse de lecture, somme toute, doit se tenir : les « premières fois », si nous sommes honnêtes, n’ont que des charmes relatifs. Pour se mettre vraiment à nu sans être grotesque, il faut être costumé de technique, caparaçonné de références — il faut, pour oser le palimpseste, se risquer à l’imitation, avoir bien digéré une ou deux cultures. « Rien de plus soi que de se nourrir d’autrui. Le lion est fait de mouton assimilé » (Valéry, encore).
A l’arrivée « des textes presque miraculeux », dit Steiner. « C’est un recueil époustouflant, si l’on songe à la route qui a mené vos élèves jusque là ». Et d’évoquer des origines sociales ou linguistiques très mêlées, et le devoir du prof de Lettres d’amener les enfants, quels qu’ils soient, à ce que la littérature peut offrir de plus haut, de plus rare. Que pense Steiner de ces enseignants qui, à bout de démagogie, étudient le rap pour atteindre leurs élèves — et, en fait, les éloignent à jamais de la beauté ? Ou de ce leader syndical (7) qui précisait, dans « Education Nationale : Un grand corps malade », que la langue du XVIIème siècle étant pour eux inatteignable, il fallait se résoudre à ne plus « faire » que des textes contemporains…

J’en reviens à « l’invention », l’un des thèmes récurrents de ce livre, qui analyse jusqu’à l’os les concepts les plus ardus. Savoir écrire, c’est d’abord lire — et mémoriser. Gérard Genette ne disait pas autre chose dans Palimpsestes (Seuil, 1982).
Steiner se lance dans un bel éloge du « par cœur », cette hantise des pédagogues, qui ne seront jamais des écrivains. « Oui, je crois profondément que lorsqu’on abandonne l’apprentissage par cœur — et l’enfant peut apprendre très vite,, admirablement —, si on néglige la mémoire, si on ne l’entretient pas à la manière de l’athlète qui exerce ses muscles, alors elle dépérit. Notre scolarité, aujourd’hui, c’est de l’amnésie planifiée. »
Steiner a de quoi comparer : cet Autrichien de naissance, aujourd’hui Américain enseignant en Angleterre, a fait ses études à Paris — à Jeanson-de-Sailly.
Et d’expliquer que ce que les « pédagogues » estiment une grande victoire — la fin du « par cœur » — est en fait tout le contraire : ils deviennent des voyageurs sans bagages. « Barbarie de l’innovation creuse » — je suis jaloux d’une telle formule.

Je ne veux pas déflorer tout le livre — achetez-le (8). Analysant successivement la Grammaire, le Professeur, les Maîtres, les Classiques et le travail dans la classe, Steiner et sa complice en idées fortes explorent, défrichent, et ensemencent le champ entier de la vraie pédagogie. Une splendide leçon.

Jean-Paul Brighelli

(1) L’édition originale remonte à 2003 (Albin Michel), et m’avait échappé. J’ai entre les mains aujourd’hui la reprise de « l’Eloge » en poche, collection Pluriel, Hachette, février 2007.

(2) Qui ignore tout de Steiner peut consulter http://fr.wikipedia.org/wiki/George_Steiner, ou, plus révélateur, http://passouline.blog.lemonde.fr/?name=2005_06_une_salle_archi. Ou lire ses œuvres — « Après Babel » (Albin Michel, 1975) est la plus connue, mais j’ai une tendresse particulière pour « Dans le château de Barbe-Bleue », Gallimard, 1991.

(3) Cécile Ladjali est enseignante, au lycée Evariste Galois de Drancy. Elle a publié (chez Actes-Sud) quelques romans que je n’ai pas lus, faute de les avoir trouvés chez mon libraire habituel (et pourtant, hein, Sauramps…), et « Mauvaise langue » (Seuil, 2007), un essai qui traite au fond de l’un des sujets que j’évoquais moi-même au début d’« Une école sous influence » — cette fiction de la « langue des banlieues » dont on voudrait nous faire croire qu’elle constitue, qu’elle peut constituer je ne sais quelle « contre-culture ».

(4) Pourquoi ne pas « faire » « J’accuse » en classe ? Oui — mais faites donc parallèlement des extraits significatifs de « l’Argent », et vous éviterez de répéter de grosses bêtises sur le philosétisme supposé de Zola et l’antisémitisme fantasmé de Maupassant — entre autres. Les catégories simples sont toujours simplistes. Steiner, peu suspect d’antisémitisme, note que Lucien Rebatet est un sublime écrivain pour les Deux étendards — et que le même a écrit les Décombres. Ou que Sartre, dans les derniers temps, prédisait que le seul écrivain du XXème siècle qui restera, ce sera Céline — Mort à crédit dans la main droite, et Bagatelles pour un massacre dans la gauche. Qui a jamais dit que les choses étaient simples, et que tous les salauds allaient en enfer ?

(5) L’Esprit des péninsules, 2000.

(6) Reprise dans la préface d’Eloge de la transmission.

(7) Gérard Aschieri, pour ne pas le nommer.

(8) Sur la FNAC (mais si vous préférez Amazon, ou votre libraire…) : http://www3.fnac.com/search/quick.do?text=eloge+de+la+transmission&category=book&SID=eb6186de-3337-e9c6-b887-3e0f6fdae6c6&UID=146A71F85-C018-E22D-6702-1AD3EB1E84FA&AID=&Origin=FnacAff&OrderInSession=1&TTL=111020071604&bl=HGACrera&submitbtn=Ok