Jennifer Cagole redécouvre la langue française

le+pilierNe dites plus « grammaire ». « Grammaire », c’est très mal. Dites « langue ».

Mon tuteur est effaré par ma propension à faire de la grammaire. « Mais ils n’ont rien appris en Primaire », lui dis-je. « Pas même le présent de l’indicatif. » Réflexion oiseuse. « Jennifer, me dit-il avec la patience des vrais croyants, faut que tu fasses d’la langue en t’appuyant sur un texte. Tu dois pas enseigner le complément du nom, comme t’as essayé de le faire aujourd’hui, d’une façon abstraite. Tu pars d’un texte, tu le leur fais lire, observer, tu te débrouilles pour que le savoir leur apparaisse… »
Mais enfin ! Je ne peux pas leur apprendre que le complément du nom peut être un adjectif, ou un nom introduit par une préposition, « de » ou « à » par exemple, ou une proposition relative… »
« Pas de façon abstraite. Tu pars d’un texte… »
Ah oui, la « grammaire de texte » opposée à la grammaire de phrase »… L’obsession pédago !
« Mais c’est diablement difficile, de trouver un texte — surtout un texte court — où il y aurait tout ça à la fois et rien que ça… »
« T’as trop l’souci de l’exhaustivité. Z’ont toute leur vie pour apprendre petit à petit en fonction de leurs découvertes. C’est en construisant leurs savoirs qu’ils se construiront eux-mêmes, petit à petit. »
(Là, léger silence, de façon à bien me faire apprécier l’effet-citation de sa phrase, empruntée toute crue à quelque savant colloque de pédagogie moderne…)
« Tu veux leur faire violence… », assène-t-il enfin.

Nous en sommes donc là. Je me suis efforcée depuis la rentrée à leur faire entrer des règles dans la caboche — et puis Dieu le Père est venu m’observer en classe, et j’ai tout faux. « C’est pas comme ça que tu seras titularisée en fin d’année, Jennifer », menace-t-il. Et les cours à l’ESPE ne me disent pas autre chose. « N’enseignez pas le COD. Parlez de prédicat. » « Mais le ministre lui-même… » « Les ministres passent, la Pédagogie reste. »
Des croyants. Qui de surcroît obéissent aveuglément à ce précepte évangélique, « Heureux les simples d’esprit… ». « Fesez bien attention à respecter les consignes », dit la formatrice, prof de fac recrutée parce qu’en didactique, ils se cooptent en gros nullards. Nous n’étions pas loin de 70 stagiaires dans la salle, personne n’a bronché. Ma directrice de thèse n’en décolère pas. « Ils ont asséché toutes les créations de postes dans le Supérieur pour dix ans », constate-t-elle. Mais les élèves écrivent eux aussi « fesaient ». Alors…Capture d’écran 2017-10-20 à 06.20.16La langue mute sous mes yeux.

« Fesez bien attention… » Elle n’est pas la seule, à l’ESPE, à avoir avec la langue des audaces modernes. Vendredi dernier une formatrice nous diffuse un PowerPoint — l’alpha et l’oméga de la formation. Sur les deux premières diapos, l’imagination orthographique est au pouvoir. Première diapo : « les éléments qui composes », « Délimiter le champs est important pour que les lecteur comprenne la situation ». Deuxième diapo : « L’objectif est donc de se poser « les bonnes question ». Un stagiaire lui demande en toute bonne foi si ce sont là des consignes orthographiques nouvelles. Réponse de l’intervenante : « J’ai fait ça à 23h, j’étais vraiment fatiguée, je vous assure, je n’avais pas bu d’alcool… » Hmm… Déculpabilise-t-elle le travail au dernier moment, l’innovation pédagogique ou la prise d’alcool ?
Ou les trois à la fois ?
La même critique férocement Blanquer, arguant de son autorité d’enseignante du Supérieur. Et elle s’appelle Jennyfer comme moi — mais avec un –y-, ça fait plus « staïle », comme disent les mômes…

À noter que ces dérives orthographiques si créatives se généralisent. Un professeur de lycée, à en croire l’excellent site Bescherelletamère, a distribué ça à ses élèves : prof2faut pas avoir honte ! Et il y a pire : une prof que je connais bien, désormais, n’a-t-elle pas distribué à ses élèves un questionnaire dont j’extrais cette question délicieuse :Capture d’écran 2017-10-18 à 16.21.24Cette même semaine, j’ai découvert la notation positive.
En Sixième, ou en Cinquième, pas question de faire une dictée non préparée. Et dans cette dictée, pas question de noter autre chose que les mots spécifiquement préparés. Et pas question que cette dictée fasse plus de cinq lignes. Il ne faut pas décourager les élèves…
Ah ? Ma foi, il m’est arrivé au cours de mes études de me prendre des tôles, je n’en suis pas morte. Mais apparemment, les loupiots d’aujourd’hui ont le cuir moins épais.
Et ils ont une créativité sans bornes. Due peut-être au fait qu’ils écrivent ce qu’ils croient entendre (prononcez-moi croyent, sale bande d’impies ! les élèves le disent, mes « collègues » le disent, mes professeurs de (dés)ESPE le disent !), et comme ils n’écoutent pas vraiment…
Une créativité due aussi au fait qu’ils n’ont rigoureusement rien appris en Primaire. Rien.

Et puis ils réinventent l’orthographe selon des règles qui leur appartiennent. Un sujet pluriel régit une forme verbale en « s », puisque c’est un pluriel. « Les chats miaules ». « Très bien », dit mon tuteur. « Il a saisi qu’il y avait un pluriel. » Oui — mais « les chats miole », je le note comment ? « Dis-moi, Jennifer, en anglais, à la troisième personne du pluriel, la forme du verbe est inchangée, n’est-ce pas… We love, you love, they love… Pourquoi le français persiste-t-il à compliquer les choses, sinon pour perpétuer les différences sociales, chaque classe sociale n’ayant pas le même accès au langage… Si nous voulons créer plus d’égalité parmi nos élèves, nous devons respecter leur choix de simplifier la langue… Tu n’es quand même pas une bourgeoise, si ? » Le vieux tourneur guevariste qui a un jour copulé pour que je vienne au monde a sûrement tressailli dans sa tombe, lui qui a toujours proclamé que le bourgeois s’abattrait à coup de parpaings, certes, mais aussi à coup de menaces grammaticalement justes…
Ah oui — mais c’était du temps où le Parti était assez puissant pour entretenir des Ecoles et des cours du soir…
Mon tuteur m’a fait remarquer que ces règles absurdes qui veulent que le verbe s’accorde avec son sujet amenaient des confusions terribles dans la tête des enfants, qui du coup sur-corrigent leurs propres textes, et rajoutent des –s- aux finales en –ent. « Autant simplifier en supprimant tous ces reliquats », ajoute-t-il.Capture d’écran 2017-10-20 à 09.00.54

[Pour la petite histoire, le texte de la dictée était tiré de l’Homme qui savait la langue des serpents, un magnifique roman estonien d’Andrus Kivirähk que je ne saurais trop vous recommander, c’est drôle (profitez bien de ce joli mot : les pédagos veulent le défigurer parce que le circonflexe, c’est compliqué) et on y trouve, sous la fable, une remarquable analyse de cette modernité frappadingue.]

Mon tuteur œuvre lui-même à réformer l’orthographe. Sur le seul exemple de devoir qu’il m’a donné, il a calmement écrit : « Repérez tous les mots qui, dans le texte, évoque les sentiments du héros ». Tel que. Un sujet pluriel régit un verbe au singulier. C’est du franglais, ou alors il a accordé « évoque » avec « texte », selon un principe de proximité plus ou moins hérité du latin — ou de sa paresse intellectuelle. A brave new world, dirait Huxley.
Et de me mettre sous les yeux une pétition tout récemment signée par son syndicat (le SGEN, pour ne pas le nommer) et lue au Conseil Supérieur de l’Education ce jeudi 19 octobre, qui réclame pour le niveau « bac – 3 », comme ils disent, un « lycée unique » qui regrouperait « les trois actuelles voies du lycée, voies générale, technologique et professionnelle, pour tendre vers un lycée sans filière favorisant les mixités ». Oui. Après le collège unique, le lycée unique. Sûr que le niveau va monter.
Comme si nous ne savions pas que sous cette avalanche de démagogie gît l’obsession ancienne du « corps unique de la Maternelle à l’Université » ! Et l’ambition de fédérer sous leur bannière, en leur faisant miroiter d’hypothétiques augmentations de salaire, tous les enseignants, du Lycée professionnel à l’Université !

Des « féministes radicales » viennent de leur côté de pondre un texte intitulé « Le vagin n’est pas un organe sexuel ». En dehors de délires utérins, on y apprend au passage que désormais le pronom « nous », quand il désigne des femmes, doit s’écrire « noues ». Si ! « Le contexte dans lequel les hommes noues pénètrent est une société sexiste, haineuse des femmes… », « Les risques qu’ils noues font encourir… », « Autant de réquisitions viriles de notre anatomie pour noues faire croire, avec Gallien, que le sexe féminin est un organe en miroir du sexe masculin, le fourreau « fait pour » l’épée… »
D’ailleurs, JPB vient de me mettre sous les yeux quelques-unes de ses copies de prépas. Eux aussi ont une créativité orthographique débordante…Capture d’écran 2017-10-20 à 09.08.29… des connaissances livresques impressionnantes…Capture d’écran 2017-10-20 à 09.09.54Capture d’écran 2017-10-20 à 09.10.51
Il faut dire qu’ils ont de bonnes références…Capture d’écran 2017-10-20 à 06.55.33« C’est le dernier que je m’attendais à trouver ici », écrit (en vert) le malheureux JPB. Encore un suppôt de la culture bourgeoise. « The times they are changin’… »

Des formes simples…
Très bien. Je les ai fait travailler sur le haïku. L’un de mes hobbies. Bashô et Paul Eluard. Dix-sept syllabes. « Comptez sur vos doigts en réalisant vos propres haïkus », dis-je. « Et n’oubliez pas : il faut essayer d’associer une sensation, une notation évoquant la nature, et un sentiment. »
Ma foi, ça n’a pas donné que des horreurs…Capture d’écran 2017-10-20 à 06.27.22Et même :Capture d’écran 2017-10-20 à 06.26.31
Et comme je parle et écris le japonais, je leur ai traduit leurs chefs d’œuvre au tableau en kanji. Ils étaient fiers comme Bar-Tabac, comme dit Bérurier.

Jennifer Cagole

PS. Une rumeur a parcouru la communauté de Bonnet d’Âne (comme on dit « la communauté de l’anneau ») : c’est que Cagole ne serait qu’un prête-nom de Brighelli. Contactée, l’intéressée a ricané douloureusement, et ses relations avec moi n’étant pas toujours au beau fixe, elle s’est fendue d’une double portrait de Cagole et de sa némésis — non sans indiquer ce qu’elle en pense…Capture d’écran 2017-10-20 à 20.53.28