Kevin va passer le Brevet !

Les Commissions officielles se sont mises d’accord sur les modalités du Brevet, en fonction des exigences (très modérées) du Socle Commun de Compétences. N’écoutant que sa conscience, Bonnetdane est allé enquêter sur le terrain.

« Chuis content », me lance Kevin. « J’vais passer le Brevet Najat ! Super à l’aise, Blaise ! »
Comme on ne peut se tenir au courant de tout, et que mon propre Brevet a plus de 45 ans d’âge, je lui demande donc comment ça va se passer.
– Ben d’abord, au lieu de tout faire en Troisième, on commencera le Brevet en Quatrième. Pour prendre de l’élan, quoi !
« En Quatrième, j’dois définir un projet — sur tout support, k’ils m’ont dit — papier, mais photo, vidéo, c’que j’veux ! En Troisième, pareil — pourvu qu’sa valide le Socle !
– Qu’est-ce que c’est que ça, le Socle ? demandé-je.
– Ben, le Socle Commun de Connaissances, quoi ! T’es au courant de rien ? Ça a été inventé de ton temps, pourtant ! J’étais pas vieux, moi, en 2004. Sous Fillon. À droite aussi z’ont de bonnes idées. Quand j’aurai l’âge, je voterai Marine — ou Najat si elle se présente. Les z’ot’s,  cé qu’des bouffons !
– Et ça consiste en quoi ?
– Ben… La maîtrise du franssais — mais pas trop, la maîtrise, hein… Comprendre des textes variés — p***, même les articles de Médiapart et de Libé la prof elle nous a obligés à lire ! Et la prentissage de l’aurtograf. Juste la prentissage. J’suis en plein prentissage, ricane-t-il. Toute ma vie ! Du coup, j’serai jamais en nez check !
– Et puis ?
– Et puis comprendre un morceau de langue étrangère. Pas trop long, hein ! Fuck the cops ! Et les principaux éléments de maths et de sciences ! Savoir que la Terre tourne autour du Soleil — c’est ça, non ? Des questions de physique aussi : quel type de gilet pare-balles faut-il porter pour échapper à une balle de kalach. Pas celui qu’ont les flics, c’tt’ co*** ! Çui avec des plaques de céramique ! Chuis super calé !
– C’est tout ?
– Non ! Z’ont chargé la barque ! Maîtrise des Techniques d’Information et de Communication — les TIC, ils appellent ça — et sans S, encore ! Sont vraiment nuls en aurtograf !! Faut que je passe le B2i — le Brevet informatique, quoi ! Comment copier un article de Wikipedia pour le coller sur un fichier Word et dire que sé mon travail. Pas trop cassant. Et puis passer en cinq clics, via les liens hypertexte, de n’importe quel site à GrosNichons.com. Sé trop dur ! Et une « culture humaniste » — la prof a expliqué, « humaniste », j’ai rien compris. Bref, Louis XIV est né en 1515, Robespierre était un empaffé, et la Loire prend sa source au mont qui fait gerber les joncs. J’ai bon, là ?
« Y a des trucs aussi sur les compétences civiques — j’ai droit à la libre expression, y a pas d’raison que seuls ces emmanchés de Charlie disent c’qu’i veulent. Dieudonné aussi y a droit. Et moi ! Moi ! Moi, je suis autonome dans mon travail — c’est la dernière compétence !
– Heu… Qui a inventé toutes ces belles choses ?
– C’est l’Europe, té ! J’t’ai b***, là ! Si t’es pas heureux, tu vas te plaindre à Bruxelles — ou à Berlin, j’sais plus où c’est, maintenant, l’Europe ! Moi, mon livret de compétences, il est visé chaque année par tous les profs ! M’ont dit que j’avais tout en cours d’acquisition ! La moyenne partout ! Mes parents sont ravis — ma mère a dit que d’toute façon, si j’avais pas la moyenne, elle irait casser la gueule à la prof ! Faudrait voir à pas faire trop suer le burnous ! Ma réussite, c’est mon droit ! Sinon, t’auras droit à mon gauche !
– Alors, donc, le Brevet ?
– En Quatrième, mon projet c’est de calculer la distance moyenne entre le rond et le bouchon, à la pétanque. Et de noter soanieusement les expressions des joueurs, après les avoir filmés. Maths et français ! Et même sociologie, arts plastiques et éducation civique ! Tout en un !
– Et en Troisième, tu as prévu…
– Facile ! M’aime truc ! Quel est l’angle idéal pour tirer les flics à la kalach du toit de mon immeuble ! Police scientifique ! J’vais passer un Brevet CSI / NCIS ! Avec une option Economie — prix de la boulette de shit à l’entrée de la Cité, et prix à la revente. J’irai faire un stage à la Provence pour voir comment ils couvrent un événement — quand des cops se font tirer dessus et qu’on arrête degun.
– Et côté Expression ?
– P*** ! J’ai déjà relevé tous les grafs de la cage d’escalier ! Photos à l’appui ! Expression écrite et artistique ! La prof, ça l’a fait mouiller ! « Créatif », elle m’a dit. « Essprime-toi, Kevin ! » Et comme il y en a en anglais, je valide aussi sec la compétence Langue étrangère. Death to the police ! Girls are sluts ! Nick ta mère ! T’as vu comme je cause bien l’anglais !
– Oui, je suis ébahi…
– Ebahi, oh l’autre, des mots cons pliqués ! Tu s’rais pas un salaud d’élitiste, toi ?
– « Elitiste », tu connais ?
– Sûr ! C’est l’autre prof — elle nous a fait un topo d’enfer comme quoi il y avait des ors durs dans ton genre qui n’aimaient que les boloss qui s’la pètent. Bouffon, va !
« De toute façon, ajoute Kevin, j’suis sûr de l’avoir. S’ils me refusent le Brevet, doivent faire un rapport pour justifier leur attitude. Si ! Et après, i’sont mal notés — de toute façon, j’peux pas redoubler, maintenant, c’est les parents qui décident ! Tu parles que ma mère elle a envie de dire aux voisines que son fils c’est une tanche ! »

Plusieurs expressions et situations nous donnent à penser que Kevin habite Marseille…
Par ailleurs, à qui aurait des doutes sur la réalité potentielle de ce dialogue impromptu, à qui croirait que je galèje, je conseille vivement la définition officielle du Socle Commun, ici, et les ultimes propositions de la Conférence Nationale sur l’Evaluation des Elèves — c’est (voir la recommandation n°7).
Quant à qui s’étonnerait, d’ici deux ou trois ans, que le niveau des collégiens français ait encore baissé, je lui suggère de conserver cet article dans ses archives. Le pire, avec l’Education version Vallaud-Belkacem, c’est que le pire seul est sûr.

Jean-Paul Brighelli

PS. Depuis quelques heures le lien (http://cache.media.education.gouv.fr/file/Site_evaluation_des_eleves_2014/78/8/2015_evaluation_rapportjury_bdef_391788.pdf) sur la totalité du rapport ne fonctionne plus. On peut en avoir un digest sur le Monde. Et un obscur pressentiment m’a poussé à recopier la recommandation n°7, dont s’inspire le dialogue précédent, et que voici :

RECOMMANDATION Nº 7

À propos du diplôme national du brevet

Cette recommandation a recueilli 25 voix pour, 2 voix contre et 4 abstentions

Le jury propose de retenir, pour l’essentiel, les recommandations du Conseil Supérieur des Programmes, qui précisent que les informations nécessaires pour valider l’acquisition du socle commun de connaissances, de compétences et de culture soient collectées (en principe en fin de cycle 4) à partir :

1. Du livret de compétences du cycle 4 pour lequel le renseignement apporté par les équipes pédagogiques s’appuie pour une part sur des évaluations sommatives dont les contenus sont puisés dans une banque nationale ou académique.

2. Des épreuves du diplôme national du brevet (DNB) dont l’unique fonction est désormais de contribuer à cette validation du socle.

Ces épreuves sont les suivantes :

• deux projets personnels conduits l’un en classe de quatrième, l’autre en classe de troisième, impliquant une production (sur tout support), inscrits dans des champs disciplinaires différents et présentés oralement devant un jury ;

• une épreuve écrite terminale d’examen, définie nationalement, dont le sujet est fixé au niveau national ou académique. Cette épreuve permet d’évaluer plusieurs compétences du socle qui peuvent elles‐mêmes renvoyer à plusieurs disciplines. Elle apporte une garantie d’objectivité aux yeux des élèves et des familles ;

• une épreuve orale de langue vivante sur projet donnant lieu à une présentation par le candidat qui est suivie d’un échange avec le jury.

La validation du socle est une condition nécessaire pour obtenir le brevet. Elle équivaut à la validation de chacun de ses différents piliers (ou « blocs ») sans possibilité de compensation entre eux.

En pratique, c’est d’abord l’équipe pédagogique de troisième qui propose de valider ou non chacun de ces piliers. Ensuite, c’est le jury qui décide de l’attribution du brevet en fonction de ces propositions et au vu des résultats obtenus par l’élève aux épreuves de l’examen.

En cas d’échec au brevet, l’élève concerné conserve le bénéfice des piliers acquis. Il doit pouvoir confirmer les autres dans la suite de son cursus de formation, afin d’obtenir la validation complète du socle.

À chaque fois que ce jury n’entérine pas une proposition de validation, il se doit de justifier clairement les raisons de sa décision.