
Sur la tombe de Philippe Jaccottet à Grignan, 7 août 2026
Vous vous souvenez sans doute — ou sinon convoquez la voix de Papa qui vous racontait ça pour vous endormir, il y a très longtemps :
« Il vint une année où la famine fut si grande que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants.
Le Petit Poucet s’était glissé sous l’escabelle de son père. Il entendit tout, et quand il alla se recoucher il ne dormit point du reste de la nuit, songeant à ce qu’il avait à faire.
Il se leva de bon matin et alla au bord d’un ruisseau ou il emplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison. On partit.
Ils allèrent dans une forêt fort épaisse. Le bûcheron se mit à couper du bois, et ses enfants à ramasser des broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s’éloignèrent d’eux et s’enfuirent par un sentier détourné.
Lorsque ces enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer. Le Petit Poucet, qui en marchant avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs, leur dit :
— Ne craignez point, mes frères ; je vous ramènerai bien au logis ; suivez-moi seulement.
Ils le suivirent et il les mena jusqu’à leur maison ou les parents furent bien aise de les revoir, car le seigneur du village venait de leur envoyer dix écus qu’il leur devait depuis longtemps. »
C’est « Le Petit Poucet », bien sûr, paru dans les Histoires du temps jadis publiées par Perrault en 1697.
Cette histoire me hante depuis 70 ans. Non pas pour l’Ogre qui occit ses filles, ni pour les bottes de sept lieues, mais pour ces petits cailloux.
Ils sont pour moi la métaphore de l’art d’écrire. En poser sur la tombe de Jaccottet, merveilleux poète et illustre traducteur (de L’Odyssée, entre autres) revient à concrétiser cette métaphore — la poésie étant la forme supérieure, la forme raréfiée, de l’art d’écrire.
Quand j’ai commencé à écrire des romans, dans les années 1990, j’ai mis au point un système qui m’est propre mais que bien des écrivains, sans doute, utilisent : je calcule le rythme des moments forts et des moments faibles, de façon à ce que ces derniers ne durent jamais trop longtemps. Que toujours une péripétie vienne remonter le suspense.
En fait, je me fais un plan muni d’un repère cartésien, avec en abscisse la chronologie des faits, et en ordonnée leur intensité. L’idée est de vérifier qu’il n’y a pas de trop longue plage immobile, ni trop d’événements concaténés. L’idéal est qu’en relayant les points, j’obtienne une ondulation à peu près mélodique.
Les phases hautes sont mes petits cailloux blancs.
Evidemment, on peut tout aussi bien lire un texte selon ce principe — et comprendre pourquoi on bâille ici alors que l’on palpite là.
Ce qui nous amène à la différence fondamentale entre la prose et la poésie.
La prose relie les petits cailloux. La poésie, elle, évacue les plages grises qui relient les cailloux — elle ne garde que les pierres. D’où les blancs qui séparent les lignes, en poésie : il n’y a rien parce que là, justement, il n’y a rien à dire.
Ecoutez voir :
« Les larmes quelquefois montent aux yeux
comme d’une source,
elles sont de la brume sur des lacs,
un trouble du jour intérieur,
une eau que la peine a salée.
La seule grâce à demander aux dieux lointains,
aux dieux muets, aveugles, détournés,
à ces fuyards,
ne serait-elle pas que toute larme répandue
sur le visage proche
dans l’invisible terre fit germer
un blé inépuisable ?
L’hiver, le soir :
alors, parfois l’espace
ressemble à une chambre boisée
avec des rideaux bleus de plus en plus sombres
où s’usent les derniers reflets du feu,
puis la neige s’allume contre le mur
telle une lampe froide.
Où serait-ce déjà la lune qui, en s’élevant,
se lave de toute poussière
et de la buée de nos bouches ? » (Philippe Jaccottet, À la lumière d’hiver, 1977.)
Vous les voyez, les petits cailloux blancs qui brillent et brûlent dans la neige — comme les petits souliers oubliés dans la neige dans cette vieille chanson de Guy Béart. Inutile d’évoquer le décor, l’état du monde, les pensées qui tourbillonnent dans le vent d’hiver et autres billevesées réservées à la prose.
Le sommet, bien sûr, c’est le haïku japonais. Enfermer une pensée quasi philosophique en un instantané cueilli dans la nature — en dix-sept syllabes…
« Du linge sèche au soleil.
Qu’elle est petite
La chemise de l’enfant mort. »
Bashô, bien sûr. Et les estampes japonaises de qualité n’en disent pas plus — juste quelques traits sur le papier de riz. Voir les deux grues sur un pin enneigé de Hokusaï…

La poésie — la vraie, celle qui résiste à la honte de « l’engagement » — dit l’essentiel, et laisse les circonstances et les commentaires aux prosateurs. Ainsi Mallarmé avec son Coup de dés réparti sur une page occupée au fond par quelques maîtres-mots :

C’est vers l’abstraction qu’il faut tendre. Non plus même les petits cailloux, mais l’idée des pierres. Celles que l’on pose en hommage désespéré, sur la tombe des poètes désormais absents.
Jean-Paul Brighelli



