Daniel Sorano en Cyrano, 1960

J’avais six ou sept ans, j’étais très maigre et j’avais un grand nez — d’autant plus grand que j’étais très maigre. Cela me rendait fort malheureux. Quelques réflexions oiseuses de mes camarades de classe dégénérèrent en empoignades, j’étais maigre mais fort, et très grand pour mon âge, je corrigeai les impertinents, mon nez ne s’en raccourcit pas pour autant.

En 1960, Daniel Sorano enregistra pour la RTF un Cyrano de Bergerac qui fit date. Nous n’avions pas la télévision, luxe encore peu répandu, mais on imprima trois disques que ma mère, qui avait pour Sorano une dévotion particulière, se procura.
Et j’écoutai, j’écoutai encore, sur l’électrophone familial, les prodigieux vers de mirliton d’Edmond Rostand — jusqu’à les savoir par cœur (et je les sais encore). Mon nez était vengé.

Il le fut bien davantage lorsque j’appris, quelques années plus tard, que la tradition suggérait une équivalence entre la longueur du nez (ou la largeur du pouce…) et celle de la verge. Entretemps, mon visage et mes pouces s’étaient quelque peu élargis, le chat maigre avait pris du muscle, et au complexe nasal succéda un sentiment de supériorité qui, ma foi, ne m’a plus quitté : je n’ai jamais compris, sinon comme une vexation venue d’un héritage chrétien visant à déconsidérer les manants dans mon genre, qu’il faille se diminuer sans cesse et faire preuve d’humilité :

«                                 Cyrano.

Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?

— Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?

Le fâcheux, balbutiant.

Je le trouve petit, tout petit, minuscule !

Cyrano.

Hein ? comment ? m’accuser d’un pareil ridicule ?

Petit, mon nez ? Holà !

Le fâcheux.

Ciel !

Cyrano.

Énorme, mon nez !

— Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez

Que je m’enorgueillis d’un pareil appendice,

Attendu qu’un grand nez est proprement l’indice

D’un homme affable, bon, courtois, spirituel,

Libéral, courageux, tel que je suis, et tel

Qu’il vous est interdit à jamais de vous croire,

Déplorable maraud !… »

Mettez « intellect » ou « biroute » à la place du nez, et vous en saurez désormais assez long (si je puis dire) sur moi.

Vinrent enfin les Belles Lettres.
La littérature mène à tout, à condition de ne pas en sortir. J’enseignais alors à Paris-III Censier, et je faisais un cours sur les Contes de Perrault — à la grande stupéfaction des étudiants, tout étonnés d’apprendre des choses nouvelles sur des histoires qu’ils connaissaient par cœur. Ainsi le Petit Chaperon rouge — rappelez-vous :

« Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit, sous la couverture : Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi. Le petit Chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé. — Elle lui dit : Ma mère-grand, que vous avez de grands bras ! — C’est pour mieux t’embrasser, ma fille ! — Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes ! — C’est pour mieux courir, mon enfant ! — Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles ! — C’est pour mieux écouter, mon enfant ! — Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux ! — C’est pour mieux te voir, mon enfant ! — Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents ! — C’est pour te manger ! Et, en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le petit Chaperon rouge, et la mangea. »

Ainsi Chaperon rouge vit-elle le loup pour la première et dernière fois.

Question : Que manque-t-il à la nomenclature ? Le nez, bien sûr, évocation limpide, en cette fin du XVIIe siècle, de la queue avec laquelle l’animal croque l’imprudente petite fille. Le seul élément du visage que l’on ne nomme pas au XVIIe siècle, parce qu’il n’est en rapport avec aucune disposition intellectuelle. Et c’est ainsi que le « nez » n’apparaît jamais dans le vocabulaire des tragédies raciniennes — qui abondent en bouches, yeux, fronts, etc.

Gustave Doré ne s’y est pas trompé, qui pour représenter la rencontre de la belle et de la bête, figure cette dernière de dos — gros plan sur la queue — avec le museau dans l’ombre exactement pointé sur la face étonnée de la gamine.

Henri Tachan, que j’écoutais pas mal en ces années-là, avait mis à nu le plan malicieux de la fillette :

« Le Petit Chaperon rouge, déjà fieffée salope,

Avec son p’tit pot d’beurre et sa petite culotte,

A dit à l’animal : « Tu viens chez moi, mon loup ? »

A une pareille invite, qui refuse, qui de vous ? »

C’était en 1974, le Dernier Tango était sorti deux ans auparavant, le pot de beurre parlait à tout le monde. Que dirait-on aujourd’hui des intentions prêtées à cette aguichante salope ?

Que dire enfin de l’affirmation suivante ?

« Les hommes, on les juge d’après le pif et les pouces ; les gerces, c’est la bouche. La frangine qu’est fendue d’une oreille à l’aut’ avec des lèvres aussi épaisses, tu sais qu’le reste est à lavement. » (Sans-Antonio, Baisse la pression, tu me les gonfles, 1988)

Bérurier jugerait sans doute que Julia Roberts, qui a un sourire démesuré et une bouche si bien fendue qu’elle donne l’impression d’avoir trop de dents, a le centre d’hébergement généreux. Ce qui est certain, c’est que les pratiques préférées se lisent sur le visage. À quelques malentendus près, je ne me suis jamais trompé — ce qui fausse considérablement mes statistiques, par exemple sur l’amour de la sodomie ou le masochisme : si l’on présélectionne, comment se fier à la vérification a posteriori (si je puis m’exprimer ainsi), puisque la conclusion était en fait l’hypothèse de départ ?

Je mourrai avec mon nez et le reste. Pareil bonheur n’est pas arrivé à Daniel Sorano : il avait demandé à être enterré dans le costume de Cyrano, ce qui fut fait. Sur le cercueil on déposa l’épée et le chapeau emplumé qu’il portait sur scène. Mais sa veuve, la chanteuse d’opérette Suzanne Deilhes dans le caveau familial de laquelle il repose à Pernes-les-Fontaines, pas loin de chez moi aujourd’hui, garda pour elle ledit chapeau — le « panache » avec lequel il balayait les planches à la toute fin de la pièce — et le nez factice qu’il déplorait tout du long. Pas besoin d’être psychanalyste pour comprendre que ce qu’elle conservait ainsi, c’était un autre appendice.

Jean-Paul Brighelli

26 commentaires

  1. Brighelli, comme Sorano,… de Bergerac.

    «  Attendu qu’un grand nez est proprement l’indice,
    D’un homme affable, bon, courtois, spirituel. »

    Entendu que JPB, qui a du nez, ne se laisse jamais mener par le bout…
    et même partout aime fourrer son nez,

    ce qui nous emmène au « centre d’hébergement généreux »,
    expression pied de nez,
    que dans l’temps certains pouvaient encore avec amusement goûter.

  2. Du cap gris-nez au cap blanc-nez, on rencontre des noirs dans papiers et gens noirs d’avoir mal picolé

    Il faut pousser beaucoup plus loin à l’ouest pour trouver un douar où trouver des camarades pour tirer une piste et pisser dans le port.

    Douar nœud nez est une bonne réponse.

  3. « …je n’ai jamais compris, sinon comme une vexation venue d’un héritage chrétien visant à déconsidérer les manants dans mon genre, qu’il faille se diminuer sans cesse et faire preuve d’humilité… »
    Et nous tous, on a bien compris que vous adorez avoir le nez pompeux.
    Oui…

  4. La première fois en Afrique, août 81, dans un BIMA sans être marsouin, j’ai vu un théâtre Daniel Sorano, un truc de Senghor. J’étais jeune et j’étais déjà allé à la Comédie Française, je me renseignais donc. Fermé.
    En 86 de retour à Dakar fermé encore.
    En 89/90 j’ai fait 600km depuis Nouakchott, où je faisais mon service, fermé.
    En 91 je rejoignais la world company qui est toujours mon employeur, fermé toujours.
    Depuis 91, maintes fois à Dakar, dont 5 ans expat de 2013/2017, et jusqu’à ce jour c’est devenu un salle de « spectable » sans clim, ça sent bizarre, c’est un immense bordel, les soirs de gala ou de meeting politique c’est infernal. Je ne me souviens pas de la dernière fois où y fut jouer une pièce classique. Senghor et Sorano doivent se retourner dans leurs tombes.
    Après le truc sur la verge des nègres, c’est un peu une légende. La peau des nègres, n’est pas la nôtre, elle est épaisse, rigide, riche en fibres de collagène. Des Noires de 60/70 ans en paraissent 40. Les vieilles peaux n’existent quasiment pas.
    Et, donc, au repos ça semble imposant, mais à l’usage on retrouve la loi des grands nombres, c’est dans le moyenne. Après il y a des exceptions où des gars ont des braquemarts démesurés, mais je pense que chez les blancs c’est pareil. A l’armée j’en ai connu un. Les filles disaient , lui y passe en dernier car faut creuser le trou…

  5. Ne pas s’étonner, à la suite de l’exposé (ci-dessus) du Lointain que quelques possibles lecteurs (sur FB par exemple) rechignent à s’aventurer sur BdÂ.

    Et encore, des « nègres » on passe aux « Noires » (et du « n » aux « N »),
    sans oublier l’absence notable de Lormier,
    ce qui (nous) évite de possibles illustrations sous la forme d’images brutes de décoffrage,
    tandis que les devinettes d’abcm’ doivent d’abord être décodées, avant que ne se forme une image … toute aussi (voire même plus) suggestive.

  6. Dit plus allusivement.

    Qui se souvient de Collé, « poète » et auteur de théâtre du 18 eme siècle , membre de la société du Caveau (groupe de buveurs et littérateurs se réunissant periodiquement parmi lesquel Piron, Pinot-Duclos, Crébillon père et fils etc) ?

    On lui doit ces vers de mirliton

    Belles, jamais ne prenez
    Ceux qui n’ont pas un grand nez.

    • Le lien est interessant ne serait-ce que pour la photo avec un gros plan sur le nez de JPB, naguère chatouilleux.
      Oui…

      • Il a du nez, le bougre ; tout est lié :
        « il n’y aura pas d’ambition possible pour l’École sans redressement économique, cohésion nationale et ambition républicaine — étant entendu que la démocratie a fait long feu. »

        (« Lormier, tu dors… » ?)

    • « se réclamant de son statut d’élu et en affirmant avoir appelé la sous-préfète. »
      Le Mélenchon avait crié « la République, c’est moi ! » 
      Et le pis que toyable Delogu allant jusqu’à demander l’aide de l’État !
      Ces gus là, on ne peut que les avoir dans le pif !

  7. « … sans redressement économique, cohésion nationale et ambition républicaine »— étant entendu que la démocratie a fait long feu. »

    Ce n’est pas la même histoire chez Xi… 

    Intéressantes les quelques pages ayant pour titre « Qui est Xi Jinping » in « Vers la guerre – l’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ? » (Graham Allison, 2017) :

    Xi est le fils d’un collègue de confiance de Mao… que ce dernier fait arrêter en 1962 « dans un nouvel accès de paranoïa » ; père jeté en prison jusqu’à la fin de la révo’ cul’.

    Epoque qualifiée de « dystopique » par Xi, les gardes rouges l’obligeant régulièrement à « dénoncer » son père, tout comme il est régulièrement agressé dans la rue, etc.
    Il passe ses journées « à se défendre » et à… « lire des ouvrages volés dans des bibliothèques devenues interdites ».

    Envoyé à la campagne pour être « rééduqué »… ; sa demi-sœur aînée poussée à bout par les persécutions et les privations, se suicide.

    Xi décide de « faire face » ; « la persévérance est sa seconde nature » ;
    aidé d’anciens amis de son père, il parvient à rentrer à Pékin et à s’inscrire à l’université… puis retourne à la campagne pour effectuer « la formation politique rude et ingrate »… d’un officier de province.

    … En 1997, il remporte, de justesse, un siège au Comité central du Parti.

    En 2002, envoyé dans la province du Zhejiang :
    « il se fait remarquer grâce à une croissance économique spectaculaire : les exportations augmentent de 33 % par an durant ses quatre années de mandat »,
    « très doué pour repérer et soutenir les entrepreneurs locaux les plus prometteurs » (tel Jack Ma, et sa société Alibaba !…).

    « Il sait rester discret et éviter les signes ostentatoires de richesse qu’affectionnent ses collègues »…
    « réputation de droiture », de « détermination », de « finesse ».

    « En 2007, son nom figure au sommet de la liste des individus les plus compétents ».

    Ambitieux, mais modeste, au point que circulait la blague :
    « Savez-vous qui est Xi Jinping » ?
    réponse : « Le mari de Peng Liyuan », célèbre chanteuse qu’il a épousée.

    … Mais bientôt, concentrant le pouvoir entre ses mains, il devient… « le président de tout »,
    aidé d’un direction des affaires financières et économiques qui a pour but la « mise en œuvre d’une ‘société relativement prospère’, d’un pays ‘modernisé, entièrement développé, riche et puissant’ »,

    et ayant écarté des dizaines de rivaux… poursuivis pour corruption – une campagne anti-corruption très efficace (« 900 000 membres du parti ont fait l’objet d’une sanction disciplinaire ; 42 000 ont été exclus et poursuivis en justice »).

    « Il est probable qu’il restera au pouvoir bien au-delà de 2022 » (!)…
    ——-
    « restaurer le nationalisme et le patriotisme pour que chacun soit fier d’être chinois »
    passe inévitablement… au pays de Xi, par une surveillance de la population :
    « le Parti est au dessus de tout ».

    « Xi a toujours exigé la conformité idéologique des citoyen ».
    Ainsi est mise en place le « crédit social »…

    •  » Vincent Bolloré, qui se revendique « démocrate-chrétien », promeut des idées d’extrême droite au sein des médias et des maisons d’édition (Fayard…)  »
      Art du Monde précité.
      Curieux. Le journaliste veut il dire que les chrétiens démocrates sont d’extrême droite ( ou qu’il n’y a pas de contradiction entre être chrétien- démocrate er être d’extrême droite) ou bien que Bollore , bien que se disant chrétien démocrate, est en fet ait d’extrême- droite.
      Nous ne le saurons pas et probablement le journaliste ne le sait pas non plus..
      Il est vrai que chrétien démocrate cela ne veut plus rien dkre pour les générations les plus recentes.

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