Eugène Durieu (1800-1874), Nu féminin assis sur un divan, la tête soutenue par un bras, 1854 ; Eugène Delacroix (1798-1863), Odalisque, 1857


« Dans ces jours déplorables, une industrie nouvelle se produisit, qui ne contribua pas peu à confirmer la sottise dans sa foi et à ruiner ce qui pouvait rester de divin dans l’esprit français. Cette foule idolâtre postulait un idéal digne d’elle et approprié à sa nature, cela est bien entendu. En matière de peinture et de statuaire, le Credo actuel des gens du monde, surtout en France (et je ne crois pas que qui que ce soit ose affirmer le contraire), est celui-ci : « Je crois à la nature et je ne crois qu’à la nature (il y a de bonnes raisons pour cela). Je crois que l’art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature (une secte timide et dissidente veut que les objets de la nature répugnante soient écartés, ainsi un pot de chambre ou un squelette).
Ainsi l’industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l’art absolu. » Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son messie. Et alors elle se dit : « Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les insensés !), l’art c’est la photographie ».
À partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s’empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil. D’étranges abominations se produisirent. En associant et en groupant des drôles et des drôlesses, attifés comme les bouchers et les blanchisseuses dans le carnaval, en priant ces héros de bien vouloir continuer, pour le temps nécessaire à l’opération, leur grimace de circonstance, on se flatta de rendre les scènes, tragiques ou gracieuses, de l’histoire ancienne. Quelque écrivain démocrate a dû voir là le moyen, à bon marché, de répandre le dégoût de l’histoire et de la peinture, commettant ainsi un double sacrilège et insultant à la fois la divine peinture et l’art sublime du comédien. »

On aura reconnu la diatribe de Baudelaire contre la photographie, dans son Salon de 1859. Avait-il tort, avait-il raison ? On ne condamne pas une technique pour des raisons morales : elle est, par définition, au-delà (ou en deçà) du bien et du mal — que ce soit la PMA ou la photographie.
C’est ce que s’est dit Delacroix, pour lequel Baudelaire avait une profonde admiration. À partir de 1854, il travaille avec un photographe nommé Eugène Durieu, auquel il commande des clichés de modèles, masculins et féminins, saisis dans des poses académiques, ce qui lui évitera des frais conséquents : le modèle pose dix minutes, et c’en est fini, on peut travailler indéfiniment sur une image qui n’aura jamais besoin de se dégourdir les jambes. Quand l’intérêt économique soutient le projet artistique, c’en est fait des anciennes pratiques, n’en déplaise à l’auteur des Fleurs du mal. Bien sûr, le métier de modèle ne disparaît pas du jour au lendemain, mais il n’est plus absolument nécessaire.
Poussons un peu plus loin l’analyse marxisante. La photographie n’est reconnue comme un art que très tard, après la Grande Guerre, quand l’invention du reflex met la technique à la portée de tout le monde. Alors il fallut différencier les photos de Mr et Mme Bidochon et celles des vrais artistes — une distinction à laquelle Durieu ni Nadar n’eurent droit. Lire sur le sujet Le Droit saisi par la photographie, de Bernard Edelman (1980).

« Académiques », dis-je. La première Académie fut celle que Platon installa dans les jardins d’Acadomos, au nord d’Athènes. On le copia rapidement — jusqu’à cette Académie française qui chez nous est raccourcie en « L’Académie » : l’article défini et la majuscule suffisent à identifier le club du Quai Conti.
Les Académies proliférèrent — jusqu’à cette Académie des dames, petit ouvrage dialogué fort licencieux dû à un juriste grenoblois, Nicolas Chorier (1612-1692), et publié sous le manteau en 1680.

Parallèlement, un article indéfini et une minuscule renvoient à ces modèles auxquels on a fait prendre la pose. Durieu multiplia les tirages, hommes et femmes :

Il n’est pas le seul. Ni le premier. Vers 1841, Joseph Van Severdonck (1819-1905) avait photographié un Nu masculin, puis un couple d’hommes

et d’autres artistes que Delacroix se saisirent de l’opportunité pour exécuter des œuvres d’une précision photographique — ainsi le graveur belge Joseph Delboëte (1825-1875) avec son Nu masculin (c.1853) :

Avez-vous remarqué ? Contrairement à la tradition héritée de l’Antiquité, qui amenait les artistes à diminuer la taille du pénis afin que l’œil ne soit pas attiré prioritairement par cet appendice d’une spiritualité médiocre (rappelez-vous le David de Michel-Ange), les photographes, reproduisant la réalité, exposent des hommes réels — à charge au peintre d’en estomper tel ou tel détail.

Il est remarquable qu’il y ait davantage d’académies masculines que féminines. C’est que dans les Académies des Beaux-Arts, lors des concours, seuls des hommes étaient autorisés à poser, quel que soit le sujet — ce qui explique l’aspect parfois viril de certaines représentations féminines…

Je me suis amusé à rassembler sur Facebook, au fil de mes découvertes, maintes toiles appartenant à cet art académique qu’il est de bon ton de qualifier de « pompier ». On y trouve de glorieuses nudités, et aussi des œuvres d’une finesse et d’une profondeur rares. Les « pompiers » furent aussi des artistes…

Bien sûr, l’hypothèse selon laquelle des Académiciens poseraient pour des académies est audacieuse — et futile.

Jean-Paul Brighelli

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