Diego Vélasquez (1599-1660), Vénus à son miroir, c.1647-1651


En 1914, Mary Richardson, suffragette qui voulait protester contre le fait que l’une de ses compagnes en féminisme était nourrie de force en prison, alors qu’elle avait entamé une grève de la faim, entra dans la National Gallery avec un hachoir dissimulé sous ses jupes, et taillada la toile de Vélasquez — sept entailles immortalisées par le photographe de Scotland Yard :

La toile fut restaurée, bien sûr. C’est presque dommage, quand on y pense : on aurait pu la garder découpée par la rage iconoclaste de Richardson — qui comme tant d’autres, après avoir été communiste, finit dans le New Party pro-nazi d’Oswald Mosley. Comme les Athéniens ont gardé l’Acropole dévastée par les Perses, pour se souvenir de ce que sont en vérité les Barbares…
Je rêve parfois sur ces lacérations qui entamèrent le dos le plus parfait jamais représenté sur une toile. Un dos quasi-fantasmatique — j’ai fait prendre cette pose à nombre de modèles, et vous ne pouvez pas, dans la réalité photographique, éliminer le pli qui se forme infailliblement à la taille.
Mais Vélasquez, lui, oui.

Vous pouvez en revanche lacérer un dos pour y reproduire les entailles de la folie féministe… Dans les années 1960, une sous-branche de l’art conceptuel s’amusait ainsi à détruire les toiles pour n’en garder que des lambeaux.

Mary Richardson savait ce qu’elle faisait. Elle aurait pu hurler, rédiger des tracts que personne n’aurait lus… Elle a choisi le mode d’écriture le plus radical, celui qui se grave sur la peau humaine — même si c’est une représentation de la peau.
On se souvient de l’extraordinaire remarque de Sade — c’est au chapitre VII de La Nouvelle Justine :
« À cela près de cette marque flétrissante… de quelques vestiges de verges qui, grâce à la pureté de son sang, disparurent bientôt… de quelques attaques sodomites qui, dirigées par des membres ordinaires, ne la déformaient nullement ; à cela près de tout cela, disons-nous, notre héroïne, âgée de dix-huit ans lorsqu’elle sortit de chez Rodin, y ayant d’ailleurs été bien soignée, bien nourrie, n’avait encore rien perdu, ni de ses forces, ni de sa fraîcheur. »

Fabuleuse invention du romancier que cette « pureté du sang » qui efface les traces des tourments exemplaires auxquels la malheureuse héroïne a été soumise ! Bien sûr, la peau est l’expression superlative du papier sur lequel on écrit une histoire : dès que la feuille est couverte des stigmates de la plume, vite, une nouvelle page blanche se présente, que l’on peut à nouveau et à son. gré couvrir de meurtrissures nouvelles. C’est cela, le sadisme, et aucun écrivain n’en est dupe — Annie Ernaux exceptée. Même les nunuches de la New Romance savent très bien ce qu’elles font lorsqu’elles livrent leurs héroïnes à la cravache de leur beau patron — voir les Fifty Shades or Grey de E. L. James. Pas un hasard si son héroïne se nomme Anastasia Steele : il faut bien une peau d’acier pour que les coups ne s’impriment pas sur cet épiderme toujours recommencé. Les amateurs qui, après avoir vu le film tiré de ces romans à l’eau de rose noire, ont essayé de reproduire dans la réalité des étreintes les belles flagellations de la fiction ont dû être étonnés de constater qu’un coup de cravache, dans la vérité de la peau, ne s’efface pas en deux heures…

Retour à Vélasquez. Sa toile est le seul nu qui nous reste de lui — nous ne savons mêle pas s’il en a peint d’autres. C’est le seul nu de la peinture espagnole jusqu’à la Maja Desnuda, 150 ans plus tard : Goya, en peignant (peut-être) la duchesse d’Albe, maîtresse du commanditaire, Manuel Godoy, crée le pendant de la toile de Vélasquez, en supprimant le prétexte mythologique pour réaliser enfin une représentation crue.

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Mais évidemment, ce n’est qu’une représentation. C’est une toile qu’a lacérée Mary Richardson — tout comme c’était un papier que lacérait le Divin Marquis. Il faudra attendre Peter Greenaway et le Pillow Book (1996) pour qu’un maniaque écrive directement sur la peau. Encore faudrait-il écorcher plus tard la créature afin de conserver le Texte sur un vélin inédit, qui servira de sous-main au romancier désireux de rédiger la suite, et puis la suite…

But that’s another story.

Jean-Paul Brighelli

28 commentaires

  1. Elle aurait pu hurler, rédiger des tracts que personne n’aurait lus… Elle a choisi le mode d’écriture le plus radical…

    Les jeunes lanceurs de soupe qui veulent sauver la planète s’inspirent-ils de son exemple ?

    Elle fit parler d’elle, certes…mais son cacte aida-t-il E. Pankhurst ? Fit-il avancer la cause ?

    • Ça, c’est magnifique :

      « In 1934, while Mary Richardson was high-fiving Blackshirt fascists with the Nazi stiff-arm heiling salute, a German immigrant, art restorer Helmut Ruhemann, carefully and superbly repaired the damage Richardson had done to Venus at her Mirror. Ruhemann, who opposed Hitler and the Nazis, had escaped the National Socialists and migrated to England with his family when Hitler came to power in 1933. British art dealers and directors kept him busy with work on important paintings. During World War II the National Gallery and the Tate Gallery sent many paintings to Wales and entrusted Ruhemann with their safekeeping. He gained a reputation as a leader in modern techniques of using x-rays and completely removing discolored varnishes from old paintings restoring their natural luster as the original artists intended.
      In 1969 he was awarded Commander of the Order of the British Empire, given to individuals for having a prominent role at a national level. He continued on at the National Gallery until 1972 and died the following year at 82.
      What a beautiful illustration of those who mind. »

  2. se précipitent sur..
    Se précipitant

    Autre article qui suggère que la suffragette voulait aussi s’en prendre a l’image sexualisée de la femme

    https://journals.openedition.org/cel/9652?lang=fr

     » 17Les motivations de Mary Richardson étaient donc multiples : attaquer et déstabiliser l’État ; revendiquer le droit de vote pour les femmes − dimension politique − ; dénoncer la représentation des femmes dans l’art et revendiquer les femmes comme sujet de l’Histoire ; et censurer le regard masculin sur le corps des femmes − dimension morale. Trois de ces motivations étaient liées au genre et au statut de la femme  »

    Mais cette interprétation est extrapolee a partir d’une remarque de Mary Richardson:
     » Richardson dit aussi qu’elle « n’aimait pas la façon dont les visiteurs masculins du musée restaient bouche bée devant elle [l’œuvre] à longueur de journée »

  3. Les jeunes lanceurs de soupe qui veulent sauver la planète s’inspirent-ils de son exemple ?

    Eux ne sont pas des lanceurs de soupe…mais ils sont inspirés par Mary Richardson,au point de s’attaquer au même tableau

    « In 1914, suffragette Mary Richardson attacked the painting with a meat cleaver in a protest against the arrest of Emmeline Pankhurst.

    JSO said students Hanan, 22, and Harrison, 20, used safety hammers to smash the glass covering the artwork.

    It added: « Politics is failing us. It failed women in 1914 and it is failing us now. New oil and gas will kill millions.

    « If we love art, if we love life, if we love our families we must Just Stop Oil. »

    https://news.sky.com/story/just-stop-oil-activists-target-national-gallery-painting-once-attacked-by-a-suffragette-13001902

  4. Avec le miroir dans l’autre sens,
    on aurait peut-être eu un aperçu de l’avant (scène),
    possiblement aussi magnifique que l’arrière –
    on comprend qu’à la vue de ce dos et surtout de ces fesses
    «  les visiteurs masculins du musée restaient bouche bée devant elle [l’œuvre] à longueur de journée ».

    Du symbole et de la réalité. Et ne pas confondre cravacher et chevaucher.

  5. JPB cravache, et comment : de BdÂ, à Causeur, en passant par FB !

    Où le maestro revient sur le « petit âge glaciaire » et ses « trois génies, Richelieu, Mazarin et Colbert. »

    « La morale n’a rien à voir avec la politique. Le talent, oui.»

    « J’attends une personnalité qui sera un nouveau Mazarin, un nouveau Bonaparte, un nouveau Clemenceau ».

    Superbe ! Et de quoi peut-être faire réagir…

    https://www.causeur.fr/rendez-nous-mazarin-marine-le-pen-francois-molins-330707

  6. Donc Marine Le Pen sera ( peut-être ) Mazarine ( pas Pingeot).
    Mais ce qu’elle a fait jusqu’à présent justifie- t il de si grands espoirs ?
    Elle n’a pas été au pouvoir, certes, elle n’a donc pu agir. Mais quelles grandes et fortes paroles a t elle prononcees ?
    Quel avenir a – t- elle tracé ?
    Si tel etait le cas, en effet, on lui pardonnerait quelques millions qui se sont trompés de direction….

  7. Lormier 20 juillet 2026 à 12h53
    Les jeunes lanceurs de soupe

    On connaissait les marchands de soupe. Les lanceurs sont ils un progrès ?

  8. La peinture ne ment que très peu,la photographie encore beaucoup moins…mais le roman, alors là ! c’est ouf! Mensonge romanesque etc.

    « Fabuleuse invention du romancier que cette « pureté du sang » qui efface les traces des tourments exemplaires…étonnés de constater qu’un coup de cravache, dans la vérité de la peau, ne s’efface pas en deux heures… »

  9. ECHO 20 juillet 2026 à 11h53
    » 17Les motivations de Mary Richardson étaient donc multiples…

    Elle était aussi pyromane, dès l’adolescence…

    • Arsonist en anglais ..
      Amusant que certains articles qui en font un exenple de l’activisme politique  » progressiste » de Richardson, précurseur des Guerrilla Girls ( artistes féministes dont l’affiche emblématique dit  » Est ce que les femmes doivent être nues pour entrer au musée ? ») omettent de signaler qu’elle etait pyromane et fut ensuite fasciste.
      Une personne assez déséquilibrée apparemment.

  10. Dugong 20 juillet 2026 à 18h39
    Stop fracking !

    Ceci peut s’entendre de deux façons.

    NB Il est difficile de dire en angalis « j’aime la natation  » (par exemple regarder des épreuves olympiques) alors qu’il est facile de dire en anglais : »j’aime nager ».

  11. Elle a choisi le mode d’écriture le plus radical, celui qui se grave sur la peau humaine

    Le Maestro revient sur un thème qui lui est cher. Devant un parterre de psychanalystes et savants docteurs,il fit un jour une conférence .

    Un parchemin, c’est une peau d’animal.

    A-t-on jamais essayé de transformer une peau humaine en parchemin ?

    Ca m’étonnerait: c’est trop mince.

    Mais il y a probablement une légende.

    Comme celle de l’abat-jour en peau humaine que fit confectionner le directeur d’un camp de concentration.

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