A noi date vittoria !

Ce week-end la Marseillaise aura retenti dans tous les stades en prélude à tous les matchs, selon le souhait de Frédéric Thiriez, président de la Ligue de Football Professionnel — sauf à Bastia, qui reçoit Ajaccio. Crainte que la Marseillaise soit sifflée, cela est déjà arrivé dans des contextes tout à fait différents — après tout, là-bas, la Marseillaise c’est la France, et la France, c’est vite l’ennemi, pour tous les nationalistes qui traînent encore dans l’île — même si les vrais irréductibles sont morts au tournant des années 2000, mystérieusement tués par des tireurs d’élite ou des commandos jouissant d’une impunité étrange.
À la place, annonce le club, on chantera le Dio vi salvi Regina, l’hymne corse… De toute façon, c’est traditionnel quand Bastia affronte Ajaccio. Deux clubs, mais une seule Corse. (Après une nuit de réflexion, les dirigeants de SC Bastia ont décidé de jouer aussi la Marseillaise — c’est un peu la moindre des choses…).
Le Dio vi salvi Regina ferait plaisir à Eric Zemmour qui depuis quelques temps exalte les racines chrétiennes de la France, et me reproche même de ne pas verser dans le cureton. Il adorerait le Salve Regina — un chant religieux d’origine italienne, dont les Corses ont modifié un seul mot. À la place de

« Voi dei nemeci vostri
A noi date vittoria »,

où le vostri évoque, sous la plume de Francesco de Geronimo, les maux qui accablaient alors les pauvres Napolitains dont il avait la charge, les Corses chantent

« « Voi dei nemeci nostri
A noi date vittoria ».

En gros : aide-nous à nous débarrasser de nos ennemis. Le genre de souhait que l’on adresse rarement à la Vierge, qui n’est que douceur — comparée à ces fiers-à-bras que sont Saint Michel ou Saint Georges, sans compter tous les grands massacreurs de l’Ancien Testament. Sauf dans l’Île de beauté, comme on dit dans les dépliants touristiques — et ma foi, pour une fois qu’un poncif est justifié… Là-bas, on enrôle aussi la Vierge pour fare vendetta

Oui — aide-nous à nous débarrasser de nos ennemis… Chanté par les chœurs indépendantistes, tout le monde sait que l’ennemi, ce sont les enfants et les petits-enfants du marquis de Marbeuf, l’homme qui voulait réduire en cendres la châtaigneraie corse pour affamer les insulaires, durant la guerre de 1768-1769… Mais dans un contexte plus immédiat, celui de l’après-attentats, nostri nemeci sont du genre fous-de-dieu des deux sexes : une amie enseignante me racontait il y a deux jours que, voyant monter dans son métro marseillais une femme vêtue d’un tchador, elle s’est instinctivement réfugiée tout en bout de rame, et que la plupart des passagers ont préféré descendre plutôt que d’affronter le risque qu’elle soit bardée d’explosifs. Comportement peut-être exagéré — mais la situation globale explique bien des choses.
Et je le dis franchement : les filles qui choisissent, en ce moment, de s’affubler de ces défroques de deuil et de mort pour continuer à affirmer leur présence visible jouent sur la psychose collective d’un peuple blessé par une poignée de pseudo-martyrs. Je ne cautionnerai jamais les actes d’agression gratuits contre les personnes. Mais dans un certain contexte, on peut s’attendre à ce que des esprits faibles et qui se sentent menacés se constituent en milices, ou exhalent leurs peurs en comportements violents. Le vrai danger, il est là — pas dans le vote FN, qui reste un vote dans un cadre démocratique. Et les gouvernements l’ont cherché, eyes wide shut !

« A noi date vittoria », dit l’hymne — à chanter a cappella. Hasta la victoria siempre. Il n’y a pas d’autre issue que l’extermination de l’ennemi. Je regrette qu’Onfray, qui déplore l’islamophobie gouvernementale (il faut être gonflé pour trouver islamophobe un président de la république qui dit « barbares » au lieu de dire « islamistes », et « Daech » au lieu d’ « Etat islamique », dans les deux cas pour ne pas paraître stigmatiser l’Islam), et qui du coup se retrouve sur les vidéos de l’Etat islamique, n’ait pas compris que l’on ne se bat pas pour vaincre, mais pour annihiler. Et que nous pourrons respirer le jour où il ne restera plus un seuil combattant de l’Etat islamique, d’Al Qaeda et de leurs diverses succursales. Plus aucun disciple de Boko Haram et de toute cette galaxie de sectes fondamentalistes. Plus aucun djihadiste. Ni ici, ni là-bas. On ne discute pas avec le fanatisme. On l’éradique.
On vient d’apprendre qu’un poète palestinien en exil vient d’être condamné à mort en Arabie Saoudite pour blasphème et apostasie. Et on fait encore des affaires avec ces gens-là ? La dernière fois que c’est arrivé en France, c’était en 1661 — le poète s’appelait Claude Le Petit, Louis XIV montait sur le trône. Il y a trois siècles et demi ! Et ce n’est pas que l’Islam a du retard, comme on l’entend parfois : ils ignorent le Temps, rappelez-vous. Pour eux, avant-hier et demain sont un même moment.
Si ce gouvernement n’adorait pas les demi-mesures, il ne se serait pas contenté de proclamer trois mois d’état d’urgence — s’il y a le moindre problème durant ces trois mois, et il y a bien des malchances qu’il y en ait, il aura bonne mine. Non : il aurait utilisé l’article 16, comme la Constitution l’y autorisait, et utilisé l’armée pour régler la question. Ici et maintenant.

Jean-Paul Brighelli