Ad Astra, Brad Pitt et la PMA

imagesJ’ai hésité à aller voir Ad Astra, le dernier film de James Gray. La présence de Brad Pitt, dont vous avez compris depuis ce que j’ai écrit récemment sur lui et Tarantino, qu’il était le parangon du paresseux, ne m’y encourageait guère. Par ailleurs un censeur scrupuleux qui sévit sur Bonnet d’Âne me reproche chaque chronique sur un film américain, insinuant que je suis payé par l’industrie cinématographique US pour en parler…

Si seulement…

Et puis un excellent article du New York Times m’a convaincu que je ne perdrais pas mon temps. Et de fait, c’est un bon film, dont le décor de science-fiction inter-stellaire n’est qu’un prétexte pour aborder un sujet autrement grave que de savoir s’il y a ou non des petits hommes verts au-delà de Neptune : les relations fils / père, et les infinis (de tristesse, de remords et de solitude) que nous nous coltinons entre les tempes.

En ces temps étranges où le gouvernement, au prix de quelques acrobaties législatives, impose à ses députés tétanisés le vote d’une loi autorisant la PMA pour toutes, supprimant d’un trait de plume la présence du Père, il ne m’a pas paru mauvais de me remémorer les diverses combinaisons de cette relation complexe entre le géniteur et le rejeton.

Il fut un temps où les pères étaient absents. Mais qu’ils courussent après un bison, une gueuse ou une promotion, leur absence était aussi une présence : ils étaient là, en filigrane, comme une promesse ou une menace (« Tu vas voir ce que dira ton père lorsqu’il rentrera ! », clamaient les mères). Et la dialectique Père / Fils s’élaborait alors selon deux schémas antithétiques — quoique…
Premier cas, la solution Sophocle. Le Fils tue le Père, et lui pique son épouse, qui se trouve être sa mère. Quatre enfants plus tard, Tirésias ramène sa fraise…
Deuxième cas, la solution Rostam. L’omniprésence, depuis les divagations du barbichu autrichien à la fin du XIXe siècle, du schéma œdipien ne doit toutefois pas nous faire oublier cette antithèse, parfaitement parallèle : le Père tue le Fils.
Le modèle, c’est l’histoire du guerrier fameux de la légende iranienne, Rostam, qui tue son fils Sohrab — et le reconnaît trop tard.The British Library - IO Islamic 1256 f.102bLes mythologues nous enseignent que c’est un scénario indo-européen, qui se retrouve dans nombre de cultures — par exemple dans le Chant d’Hildebrand, au IXe siècle. La synthèse est dans la relation entre Arthur et Mordred, son fils et son neveu à la fois — puisqu’issu d’un inceste avec Morgane (ou Morgause, sa demi-sœur, tout dépend des versions). Dans le récit primitif, Arthur tue Mordred lors de la bataille de Camlann, et il est si dangereusement blessé lui-même qu’il lui faut abandonner Excalibur (Ciel ! Serait-ce un objet phallique que cette épée enchantée…) et partir avec les fées se faire rafistoler sur l’île mystérieuse d’Avalon, où il est toujours, pour autant que nous sachions. Mais d’autres traditions, tout aussi respectables, prétendent qu’ils se sont entretués — voir la magnifique illustration d’Arthur Rackham…How_Mordred_was_Slain_by_Arthur Voire même que Morded seul a survécu, ce qui lui a permis in fine d’épouser Guenièvre, après la disparition de Lancelot.

Plus près de nous (et je l’avais oublié, misère…), le Papet de Jean de Florette découvre, à la fin de Manon des sources, que Jean, qu’il a positivement poussé à l’accident fatal en cachant la source qui arrosait sa propriété, était en fait son fils. Et que du coup, Manon qu’il a tant persécutée est sa petite-fille — mais la lettre qui le lui apprenait, trente ans auparavant, s’est perdue… Il en meurt de remords. Pagnol était allé chercher son histoire dans les plus vieux mythes — et c’est bien pour ça que ça fonctionne.

C’est ce même retour au mythe, comme on me l’a fait remarquer, qui fait si bien fonctionner l’affrontement entre Luke Skywalker et son père — Dark Vador. Si vous cherchez un scénario, inutile de vous creuser la tête : allez donc fouiller dans les légendes indo-européennes, elles sont calibrées pour s’adresser par en dessous au substrat humain le plus primitif.

Dans tous les cas, quel est l’enjeu de ce conflit, que James Gray a fort bien perçu ? Le Père est l’enracinement dans la tradition, dans un temps immobile où le Fils, pour adulte qu’il soit (Brad Pitt, 56 ans bientôt), reste éternellement mineur. Le Fils, lui, aspire à écrire sa propre histoire — et même, en s’opposant au mythe, à écrire l’Histoire. Lorsqu’il est tué par le Père (c’est ce qui manque d’arriver à Thésée, que son père Egée, qui ne l’a pas reconnu, veut faire empoisonner, sur les conseils de son épouse, Médée), l’Histoire est stoppée net, et le mythe se mord la queue.
Si je puis dire.
Brad Pitt retrouve son père du côté de Neptune. Un Père absolument fou, joué tout en sobriété par un Tommy Lee Jones halluciné. Un Père qu’il devra abandonner dans l’espace, en coupant (littéralement) le cordon.
Le Fils en est-il satisfait ? Il se retrouve sur Terre, seul et silencieux, accoudé à un bar comme un oiseau de nuit dans une toile de Hopper (voir Nighthawks). Bon, Gray nous a tricoté une happy end qui ne trompe personne. La mort du Père le livre à lui-même et à ses démons.

On n’en finit pas de tuer le Père — et je me demande à quoi vont pouvoir s’occuper ces gosses nés sous PMA, orphelins d’un géniteur qui n’existera même pas sur le papier. On n’en finit pas de se confronter à lui, quand bien même il serait parti chasser les bisons dans les plaines célestes. Il est la référence, le pôle d’excellence quand on est gamin, la créature à éliminer plus tard (parce que si ce n’est pas lui, c’est nous). Il est celui dont on porte le nom — et dans le film, les gens innocemment (?) lancent à Brad Pitt : « Ah, Roy McBride, le fils de Clifford McBride ? » Fatalitas !

Le père est celui qui vous affirme, quand vous n’avez pas 12 ans : « Jamais tu n’auras autant de femmes que moi » — et qu’il faut dépasser sur sa gauche, sur ce plan-là comme sur tous les autres. Il est celui qui vous bat à la course ou au tennis, et à qui on rêve de flanquer la pâtée. Ou celui qui vous apprend à déchiffrer le code, en vous lisant le Journal de Mickey — ou Pilote, ou Pif Gadget : j’aimerais savoir combien de petits garçons aujourd’hui quadras ou quinquagénaires ont ânonné « Rahan » avant de savoir lire « Maman », un mot rarement présent aux Editions de Vaillant. Le Père est celui que la NASA a consacré comme héros, le modèle sur lequel s’est aligné le Fils, mais un modèle indépassable. De toute façon, il est fou, et il ne reviendra pas au bras de son fils comme un gentil caniche.

Alors, tous ces petits garçons nés de Joséphine et de Daphné, ou de Daphné toute seule, qui vont-ils tuer ?
Ah, j’entends d’ici les féministes protester : « Justement ! Ils ne tueront plus ! Ils cesseront d’alimenter le cycle sans fin de la violence, patati-patata… »
Notez que je ne m’inquiète pas : ces Amazones feront surtout des filles, d’ici peu elles choisiront ce qu’elles garderont, et ces donzelles leur règleront leur compte — puis tomberont amoureuses de quelque père de substitution : on n’échappe pas au schéma, c’est même justement pour ça qu’il est schématique.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’ai hésité entre rendre compte d’Ad Astra et vous parler du dernier livre — très plaisant — de Jonathan Coe, le Cœur de l’Angleterre.G02566 Mauvaise traduction de Middle England, référence peut-être intraduisible à la « Terre du Milieu » de Tolkien. Coe est familier des titres intraduisibles, rappelez-vous What a carve up ! traduit vaille que vaille par Testament à l’anglaise. Peut-être le fait-il exprès, d’autant qu’un long passage à Marseille, dans ce dernier roman, me donne à supposer qu’il maîtrise fort bien notre langue.
C’est le type même du grand livre politique enrobé dans une histoire à plusieurs personnages que nous sommes désormais incapables d’écrire en France. Ma seule réticence est l’aspect terriblement « upper class » des personnages, tous passés par Oxford (on apprend au passage que Boris Johnson, qui y fut lui aussi, était à l’époque assez snob pour ne fréquenter que ceux de ses condisciples qui avaient auparavant transité par Eton — ainsi devient-on un vrai-faux leader populiste). Dans tous les cas, c’est trois heures d’ambiance 100% anglaise. Jusqu’au final, où ces partisans du « remain » préfèrent s’exiler en France — mais bon, dans le Luberon.