Blowin’ in the wind

– Vous avez une idée ? demanda le président de séance.
– J’avais pensé à Adonis, dit l’un des membres de l’honorable assemblée.
– Je connais mal, avoua le président.
– Ah, c’est très beau ! Ecoutez plutôt :

Mes désirs
C’est de rester l’étranger rebelle,
Et d’affranchir les mots de l’esclavage des mots.

Il avait récité en français.
– Je croyais qu’il était arabe, ce… comment dites-vous déjà ? Ali Ahmad Saïd Esber !
– Un nom imprononçable ! dit un autre.
– Et puis… Un Syrien ! dit un autre.
– Il est libanais, précisa le premier. Il écrit aussi en arabe.
– Mais il vit en France à présent…
– Ah non ! Pas un Français ! Ça suffit, les Français ! Le dernier, c’était il y a deux ans !
– Un Syrien, ces temps-ci, ce serait un signal fort, reprit le premier.
– Ou très faible, dit le président. Et puis… On l’a raté depuis dix ans. Il a 86 ans… Place à la jeunesse !
– Convenons de ne pas prendre un auteur de plus de… je ne sais pas, moi… 75 ans ?
– Oui, un jeune ! dit une voix, sans que l’on sache si la réflexion était ou non ironique.
– Et Adonis écrit le plus souvent en français, renchérit le francophobe, qui avait été traumatisé par Patrick Modiano. Ça commence à bien faire, les Français ! Il faut faire tourner…
– Ça fait près de vingt ans que les Américains n’ont rien eu, remarqua quelqu’un. Depuis Toni Morrison. 1993 ! Je n’étais pas encore là, ajouta-t-il.
– Ah, elle était bien, celle-là ! Une femme, une Noire…
– Féministe ! dit une femme.
– Peut-être même lesbienne ! Tu te rappelles, Sula ?
– Un Américain, OK — mais qui ?
– Roth ? proposa un honorable membre, qui avait une tête de professeur d’université, le genre qui court après ses étudiantes. Une tête à s’appeler Nathan Zuckerman ou David Kepesh.
– Peuh ! dit un autre. Un obsédé ! Toujours la même histoire, toujours le même livre ! Un universitaire à sexualité malheureuse…
– Depuis la Tache, il n’a pas fait grand-chose de significatif, dit quelqu’un.
– Et il a déjà eu tous les prix possibles et imaginables…
– Et lui aussi est trop vieux, dit un vieillard.
So
– Un Japonais ? dit une voix. Il y a cet… Harukami, c’est ça ?
– Ah oui ! L’homme qui écrit des romans au titre imprononçable, en tout cas en suédois !
– On peut faire un break ? dit un barbu à face de viking. J’ai terriblement envie d’une cigarette.

Ils sortirent sur un grand balcon qui dominait une baie cloutée d’îlots. Un calme olympien. Un rêve scandinave. L’idée de se réunir-là leur avait été soufflée par l’épouse de l’un d’entre eux, qui se rappelait les plaintes de son époux, l’année précédente, sans cesse harcelé par les journalistes à Oslo.
L’un d’eux sifflotait quelque chose entre ses dents.
– Arrête ! lui dit son voisin. Depuis le début de la réunion…
– Je suis désolé ! dit le siffleur. J’ai ça dans la tête depuis ce matin — je me suis réveillé avec. Tu sais ce que c’est…
– D’ailleurs, non, je ne sais pas, dit l’autre. Je n’ai pas reconnu.
Blowin’ in the wind ! lui rappela l’autre.
Et de psalmodier à mi-voix :
How many roads must a man go down
Il avait nasillé, pour mieux aider à l’identification.
– Par les mânes de Thor ! dit soudain le président en se rapprochant. Ce serait une fichue bonne idée !
– Quoi ? demandèrent deux ou trois voix.
– Bob Dylan ! dit le président.
– Toute ma jeunesse ! dirent en chœur trois honorables membres — et ils éclatèrent de rire.
– Oui — une fichue bonne idée !
– Il est juif, dit quelqu’un. Robert Zimmerman de son vrai nom. Les Musulmans du monde entier vont crier au complot sioniste.
– On les emmerde ! dit quelqu’un.
(Je traduis du suédois comme je peux, mais en version originale, l’expression est encore plus vigoureuse qu’en français. Quelque chose du genre « Je les enfouis sous le fumier de mon cheval de guerre », l’une de ces expressions scandinaves héritées de longs siècles de sociabilité).
– Bob Dylan ! renchérit une troisième. Il écrit de la poésie pour l’oreille !
– C’est fréquent, chez les musiciens, objecta très sérieusement une voix, dont on ne saura jamais si elle parlait au premier ou au second degré.
– Il n’y a pas de Nobel de musique !
– Justement ! Ce serait le premier !
– On va communiquer comme des bêtes !
– Et celui-là, les journalistes n’écorcheront pas son nom ! Ces dernières années…
– Ah oui ! Svetlana Alexievitch…
– Ils l’ont estropiée de toutes les manières !
– Là, ils ne se tromperont pas !
– C’est heureux, dit le président, que vous ayez eu envie de fumer une clope !
– En fait… avoua le fumeur…
– Mais c’est de l’herbe que tu fumes !
– Ma récolte personnelle ! avoua le fumeur.
– Tu veux une taf ?
– Bob Dylan ! répéta un autre. Boys, what an idea !
– Tu es sûr que c’est… poétique ? demanda quand même quelqu’un.
– Mais si ! Tu ne te rappelles pas ? Man gave names to all the animals… Chaque strophe imite le son de la bête nommée…
– L’ours…
– La vache…
– Le taureau…
– Il n’y a qu’à la fin, dit une femme d’un ton si candide qu’il était peut-être joué. Je n’ai jamais bien saisi — et il ne la nomme pas, la bête !
Elle chantonna, de mémoire :
He saw an animal as smooth as glass / Slithering his way through the grass
Saw him disappear by a tree near a lake… compléta le président, qui avait été jeune dans les années 1960, comme la plupart d’entre eux.
A snake ! glissa quelqu’un. Ssssss ! Le s de sex ! L’innommable ! C’est de la poésie ! surenchérit une voix.
– De la haute poésie ! Même si ça ne marche pas en suédois, bande de kön !
– Après tout, s’il y a aussi du sexe, dit l’homme qui avait la tête d’un héros de Roth.
– Et il n’a que 75 ans !
– Il est dans les clous !
– Nous sommes tous d’accord ? dit le président. Allons voter.
Ils rentrèrent.
– Tiens, du coup, ça m’a passé ! dit celui qui chantonnait depuis le matin.

Jean-Paul Brighelli