Brooklyn Affairs

Motherless_Brooklyn_(film)Autant vous en parler avant que le film ne disparaisse des affiches : Brooklyn Affairs est un pur chef d’œuvre de ce genre que les Américains appellent « néo-noir », un film de genre qui transcende — et de beaucoup — les frontières du genre, et qui peut rivaliser sans complexe avec ce que les années 40-50 ont produit de plus noir. Ou avec le très beau Miller’s Crossing (1990) des frères Coen — auquel il emprunte l’attention particulière accordée aux chapeaux, mais chut…
Les critiques n’ont pas été très bonnes, pour des raisons absolument aberrantes. On lui reproche de ne pas être assez « politique », pas assez anti-raciste, de dénoncer (ah, cette manie qui revient du fond des années 70 du « film à message » — quelle horreur !) la spéculation immobilière sans être Main basse sur la ville — ce chef d’œuvre de Francesco Rosi (1963). Bref, il semble bien que personne, parmi les critiques de cinéma professionnels, n’ait consenti à voir le film mis en scène et interprété (magistralement) par Edward Norton. À le regarder. Ni celui-là, ni aucun autre, d’ailleurs.

L’un des tics que je tente d’éradiquer chez mes étudiants est justement le « message », dont l’expression commence avec la phrase rituelle « l’auteur dit que ». L’auteur ne dit rien — d’ailleurs, il n’est pas là, il n’a jamais été là. Le texte dit quelque chose, avec ses moyens — et c’est l’analyse de ces modes de dire qu’il convient d’analyser. Un film, c’est exactement la même chose — mais nous sommes désormais soumis à la dictature de la bien-pensance qui ne peut nous faire apprécier quoi que ce soit qu’à travers le filtre manichéen que le Camp du Bien impose à toutes les productions artistiques. Du style, point de nouvelles. Cela permet à des raclures style Christine Angot ou Édouard Louis de prospérer dans l’antiracisme (c’est bien) et le droit pour les femmes d’accoucher par l’oreille, comme chez Rabelais (sauf que chez Rabelais, c’était drôle).

Retour au film d’Edward Norton.

Je dois avouer une inconséquence — ou peut-être est-ce une sorte de synesthésie dont je suis atteint. Je ne peux regarder un tableau sans entendre une musique — et les tableaux muets justement ne me disent rien. Et réciproquement, je n’apprécie vraiment que les musiques qui génèrent en moi des paysages. Un abus de cinéma, peut-être.
Par exemple, je n’ai jamais pu voir une toile de Hopper sans entendre, derrière, un air de jazz obstiné et mélancolique — Chet Baker principalement, dans Almost Blue par exemple. Eh bien, le film de Norton est construit sur les images de Hopper et sur le jazz : le metteur en scène a embauché Wynton Marsalis pour ré-arranger la chanson qu’avait écrite pour le film Thom Yorke, le chanteur de Radioheadécoutez donc :

« The lines are drawn
For daily battles
Trumpet sound
For daily troubles

Lock your dreams away
And wake it up
Enough about
Your broken heart… »

Et Michael K. Williams y joue justement un trompettiste qui doit beaucoup au premier Miles Davis, avec un quintet très proche de celui qui entourait le génial trompettiste lorsqu’il improvisa la bande-son d’Ascenseur pour l’échafaud.

Les acteurs sont d’ailleurs tous sidérants. Bruce Willis crève l’écran dans les cinq premières minutes — puis il crève tout court. Willem Dafoe, qui n’a jamais fait un mauvais film, étant entendu que même si c’était arrivé, il en aurait fait un bon film, est fascinant en cloche de génie. Et Alec Baldwin, qui de film en film perfectionne son personnage de salaud intégral, délivre une tirade sur ce qu’est le Pouvoir d’une force rarement atteinte : je ne vois d’équivalent que la tirade sur l’argent, à la fin de Topaze (il va falloir que j’écrive une chronique pour réhabiliter Pagnol, que des guignols sanglants comme Jean-Claude ont entrainé dans les abîmes).

Quant à l’idée de doter le héros d’un syndrome de la Tourette qui lui fait balbutier des enchaînements de mots, c’est proprement génial, étant entendu que ces mots qui jaillissent en gerbes d’étincelles en disent long sur l’intrigue, puisqu’il ne peut réfréner cette part chaotique de son cerveau, non soumise à un quelconque surmoi.
Et si vous habitez une campagne dépourvue de cinémas, guettez l’irruption du film sur DVD — il vous hantera longtemps. Quand je suis sorti de la salle, les rues de Marseille, pour quelques minutes, ont bruissé d’un air jazzy qui ne leur est pas habituel — j’avais emmené avec moi les images du film, qui se sont surimposées au désordre assourdissant de la Canebière.

Jean-Paul Brighelli

Juste un mot pour stigmatiser les distributeurs, qui ont cru bon d’inventer un faux titre américain, Brooklyn Affairs, pour remplacer le vrai titre, Motherless Brooklyn — étant entendu que « Brooklyn » est à la fois le quartier de New York, et le pseudo sous lequel est connu le héros. Et que motherless est justement son état initial, lui qui n’a de sa mère que le souvenir d’une main qui lui caressait la nuque — un geste que va répéter la femme qu’il séduit à force de désarroi, orpheline elle-même ; et la dernière image, sur une plage abandonnée même des mouettes, réunit ces deux solitudes dans un double plan, champ / contrechamp, absolument splendide.