« Ça ne s’est pas bien terminé pour la marmotte »

Youngqing Bao a reçu le prix du Wildlife photographer of the year 2019

Youngqing Bao, photographe chinois, a reçu grâce à cette photo le prix du Wildlife photographer of the year 2019 pour son travail sur une colonie de marmottes de l’Himalaya. « Ça ne s’est pas bien terminé pour la marmotte », a-t-il précisé.
Ce qui dans cette image a fasciné le (piètre) photographe amateur que je suis, c’est la possibilité de voir littéralement l’instant — l’instant d’avant le moment où le renard a mangé la marmotte. L’instant d’avant la fin — comme chaque instant. L’instant fatal entre l’instant d’avant et l’instant d’après — « miam » a dit le renard.
Et c’est tout ce qui fait le prix de quelque photographie que ce soit. Imaginez Faust — soumis, quoi qu’il dise, à la tentation de dire à l’instant : « Arrête-toi, tu es si beau ! » — disposant d’un appareil-photo, pour fixer les jolis traits de Marguerite — ou la beauté du diable…
Oui — mais arrête-t-on le diable ? Arrête-t-on le temps ?

Toute photo de fête est une photo du convive des dernières fêtes, comme disait Villiers de l’Isle-Adam. Le visage des bébés roses d’Anne Geddes en instance de vieillissement, celui des amours adolescentes à deux secondes des amours mortes, les mariages immortalisés sur le bord du divorce, les succès éphémères et les beuveries aux lendemains nauséeux, tout est image de l’instant saisi sur le vif — juste avant que le mort ne saisisse le vif.
J’ai fait pour mes élèves un PowerPoint résumant l’histoire de la photographie, en insistant sur ce point : que s’est-il passé l’instant d’après ? Par exemple la célébrissime photo du Che par René Burri (« Cette photo est connue grâce au type avec le cigare, pas grâce à moi », a dit l’artiste non sans raison) — et j’ai une belle collection de fumées de cigarettes ou de cigares, qui agrémentent les images d’un parfum de temps qui passe et ne reviendra pas, jusqu’à ce que le même Che soit photographié, percé de balles…

René Burri « Cette photo est connue grâce au type avec le cigare, pas grâce à moi » Ou celle, à quelques millimètres de la dernière balle, d’un certain Nguyen Van Lem, soldat viet-cong, par le chef de la police sud-vietnamienne Nguyen Ngoc Loan :Eddie Adams Eddie Adams, auteur du cliché, déclara à la mort de Ngoc Loan en 1998 : « Ce type était un héros. L’Amérique devrait le pleurer » — et pourtant, la photo circule depuis 50 ans comme la preuve des exactions des alliés de l’Amérique…
Ou encore, les fabuleux clichés de Marilyn par Bert Stern, en 1962, quelques jours avant la mort de l’actrice. Savoir que 72 heures plus tard, on la retrouverait inanimée à jamais dans sa chambre donne à la photo un arrière-plan particulier, comme si la métaphysique prenait le pas sur le physique…Bert Stern

Et c’est bien ce qui se passe dans toute photographie. Quand Nadar, en 1859, photographie Delacroix,435px-Félix_Nadar_1820-1910_portraits_Eugène_Delacroix_restored le peintre, qui avait l’œil du maître pour voir l’au-delà de la représentation, écrit au photographe : « Monsieur, je suis si effrayé du résultat que nous avons obtenu, que je viens vous prier dans les termes les plus insistants et comme un service que je sollicite d’anéantir les épreuves que vous pouvez avoir ainsi que le cliché. » Et deux ans plus tard, le cancer qui le rongeait déjà et que l’on voit sur l’image quand on la scrute l’emportait.

La photographie prétend abolir le temps — pour un instant. Quand en 1992 les photographes de Playboy flashaient Stephanie Adams,20060314b_Stephanie_Adamsils ne savaient pas que 25 ans plus tard, elle pousserait son fils, âgé de sept ans, par la fenêtre de son 25ème étage, avant de s’y précipiter elle-même… Une solution adoptée aussi par Ruslana Korshunova, top model dont on ne sait trop si elle s’est jetée ou a été poussée :Ruslana_Korshunova

Un nombre sidérant de mannequins de l’un et l’autre sexe (mais plus de femmes que d’hommes) se sont suicidés quand ils ont réalisé que les belles images sur papier glacé étaient des tentatives dérisoires pour immobiliser le temps qui, dans leur miroir, s’obstinait à les défaire, à les découdre, à les désassembler. L’album de photos est aussi thanatophore que les monuments d’un cimetière. J’ai très peu de photos de moi, mais quand je les compulse, « je hume ici ma future fumée », comme dit le poète. En fait d’abolition du temps, chaque cliché, surtout les plus heureux, fonctionne comme une Vanité, un memento mori qui m’engage à cueillir l’instant — parce qu’il ne s’arrête pas, tout beau qu’il soit.

Jean-Paul Brighelli

Pardon pour cette méditation douce-amère ; En fait, je voulais faire une recension d’un roman tout récemment paru, Mécanique de la chute, de Seth Greenland (chez Liana Levi), dont une interview enthousiaste réalisée il y a trois jours dans le Figaro par Eugénie Bastié m’avait laissé espérer que… Mettez-vous à ma place : l’auteur y est comparé à Tom Wolfe, puis carrément à Philip Roth. L’histoire — un milliardaire blanc et juif tue accidentellement un Noir, et, réseaux sociaux et rivalités raciales aidant, est précipité dans l’abîme — était tentante. Mais cette écriture au présent de narration, visant à persuader un réalisateur futur qu’en deux jours, on vous transformera cette histoire en scénario, le style « pas un détail ne m’échappe », ni la marque des voitures ni celle des vêtements, dont Bret Easton Ellis a concocté le modèle indépassable avec American Psycho, m’ont découragé. C’est un livre de plage — sauf que ce n’est plus la saison de la plage. C’est l’automne — the fall, disent très bien les anglophones. Le temps de penser à la chute prochaine des feuilles :

« Comme elles tombent bien !

Dans ce trajet si court de la branche à la terre,

Comme elles savent mettre une beauté dernière,

Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,

Veulent que cette chute ait la grâce d’un vol ! »

C’est dans Cyrano, bien sûr — à la fin.