Celles qui se croient sorcières…

Capture d’écran 2020-01-23 à 17.31.20« Sorcières » ! Dernier cri de ralliement à la mode parmi les hystériques du dernier féminisme à la mode.
Rien de bien neuf. Dans les années 70, quand la « cause des femmes » était un travail sérieux sur lequel se penchait Gisèle Halimi, la branche armée du MLF avait intitulé « Sorcières » une revue consacrée au combat féministe — qui avait un sens plein à une époque où les femmes venaient enfin de décrocher le droit d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leurs époux, et de contrôler leur ventre et ce qui s’y passait.
Le même mot, selon les époques, prend des sens bien différents. Au XVIe siècle et au début du XVIIe, au plus fort des persécutions, « sorcières » sentait le bûcher.Nikolay Bessonov (1962-2017), Don't be cruel, sd Quand Michelet s’en est occupé au milieu du XIXe,La-sorciere le terme était devenu référentiel à une période révolue. Dans l’après-68, c’était une métaphore. Aujourd’hui, c’est une revendication grotesque, une parodie des luttes qui ont peu à peu grignoté le pouvoir mâle dans ce qu’il avait de plus excessif. Les « sorcières » actuelles sont les arrière-petites-filles des femmes qui se sont battues pour la liberté de l’avortement et de la contraception, les très lointaines descendantes de celles qui ont payé sur le bûcher leurs dons de guérisseuses ou d’avorteuses. Même nom de famille, mais si peu de gènes en commun…Alexandre-Marie Colin (1798-1873), les Trois Sorcières, Macbeth, 1827

Je n’ai jamais été porté sur la recherche, trop touche-à-tout pour consacrer quelques belles années à un sujet unique. Mais j’ai failli succomber une fois à la tentation de la thèse.
C’était justement au début de ces années 70. J’avais eu Michelet à un quelconque programme, et l’addendum de la Sorcière m’avait aiguillé sur l’affaire Girard-La Cadière qui bouleversa Toulon et le Parlement d’Aix en 1730-1731. Raymond Jean venait de sortir la Fontaine obscure (1976), inspiré par le procès Gaufridy : j’ai face à moi, tandis que j’écris, le clocher de l’église des Accoules où officiait ce gentil garçon brûlé vif à Aix en 1611 — mais ce n’est pas le clocher d’origine. La lecture attentive de Thérèse philosophe, attribué au marquis d’Argens, et de la correspondance de Voltaire, le fait que ç’ait été la dernière affaire en France où le soupçon de sorcellerie fut évoqué — et rejeté par un tribunal qui conformément à l’évolution du Droit et à la montée des Lumières préférait juger des crimes (un viol compliqué d’avortement, à l’époque) plutôt que des fumées pseudo-religieuses, tout cela m’avait incité à y ajouter mon grain de soufre.. Travailler sur les répercussions littéraires de ce procès particulier me tenta donc quelque temps — avant de réaliser que j’avais du plaisir à lire, mais aucun à me salir les mains avec les minutes d’un procès (que je suis quand même allé déterrer dans les archives d’Aix-en-Provence). Mes velléités se sont arrêtées après le visionnage quasi simultané de la Sorcellerie à travers les âges, le film « pré-Code » (1922) de Benjamin Christensen,Benjamin Christensen, la Sorcellerie à travers les âges, 1922 et des Diables de Ken Russell (1971), où Oliver Reed se consumait en détail après quelques séances de torture pas piquées des vers.Ken Russell, les Diables, 1971 J’ai certainement bien fait d’en rester là — et Stéphane Lamotte a sorti en 2016 sur les presses de l’université de Provence une étude très fouillée de l’Affaire Girard-La Cadière que j’ai lu avec intérêt et à laquelle je renvoie le lecteur amateur d’horreurs.

510Xvkx7AHL._SX329_BO1,204,203,200_

Les sorcières — les vraies — ont payé lourdement. Et les sorciers aussi, les Eglises (les Protestants en brûlèrent presque autant que les catholiques, comme l’explique Robert Mandrou dans un célèbre ouvrage)Mandrou avaient le geste large, même si les « filles d’Eve » (ou de Lilith, disent justement les sorcières), les disciples de CircéWright Barker (1863-1941), Circé, 1889 et de Médée, les thuriféraires d’Hécate, bref, les filles du Diable, furent globalement plus nombreuses que leurs homologues masculins à connaître les joies de l’Inquisition et la curiosité des juges, toujours friands de corps féminins torturés.
Ça m’a toujours étonné d’entendre des femmes parfois cultivées faire des sorcières des parangons de féminité, alors qu’elles sont tributaires d’un culte démoniaque qui les soumet au phallus suprême de Satan, dont les procès nous ont appris qu’il était mi-chair mi-métal, et recouvert d’écailles qui se redressaient, comme une collerette de samurai, à l’intérieur du vagin. Tous détails chez Frédéric Delacroix, fin XIXe, ou chez Jacques Roehrig — entre autres. Sans remonter au Marteau des sorciers et à Jean Bodin. Les sabbats commençaient d’ailleurs par une feuille de rose administrée à Satan — on ne peut pas imaginer un plus fort symbole de soumission, n’est-ce pas…
Ces femmes aidaient les autres femmes, affligées de maux divers, de grossesses non désirées, de maris incommodes. Du geste thérapeutique au geste criminel, il n’y a parfois qu’un pas. Et elles ont payé pour les fantasmes de siècles de puritanisme — moins on tolère, et plus l’esprit s’évade dans l’interdit. Le puritanisme actuel finira peut-être par engendrer de nouvelles pratiques déviantes — en tout cas, les sorcières actuelles allument les bûchers des hommes qui les regardent, une agression insupportable, comme chacun sait. Sans parler de ceux qui leur mettent la main aux fesses.

À propos de main aux fesses… Que pensez-vous de ce tableau équivoque où Mars caresse avec intérêt le cul de Vénus ?Lavinia FontanaAffreux, n’est-ce pas… Machisme ! Agression !
Sauf que c’est une femme, Lavinia Fontana, qui a peint cette toile admirable. Et prière de ne pas y voir — sous peine d’anachronisme monstrueux, mais qu’est-ce qui les arrête… — une dénonciation du machisme ambiant au début du XVIIe. #MeToo ne fonctionnait pas en 1610.

Jean-Paul Brighelli