« Tu es classique », lui disaient ses amis, entre envie et reproche. Le fait est qu’avec son éternel chignon banane, dont pas un cheveu ne s’échappait ; ses tailleurs Chanel stricts, coupés juste sous le genou, taillés dans des tissus unis, de diverses nuances de gris au gré des saisons ; son maquillage à peine perceptible ; son éternel collier de perles ; ses gestes toujours mesurés ; son sourire discret, qui lui servait neuf fois sur dix de réponse aux questions les plus diverses ; sa conversation rare, son emploi de mots simples et peu sonores ; sa façon d’être « l’épouse de » plutôt qu’elle-même — si bien que l’on pouvait légitimement se demander si elle existait réellement, ou s’il s’agissait juste d’une image en trois dimensions, empruntée à quelque film hitchcockien inédit : sa beauté froide n’aurait pas déparé dans quelque suspense psychologique mortel, — avec ces divers avantages, Ariane était fort loin des beautés pétillantes et fantaisistes à la mode.
Son mari, Aurélien, travaillait dans les hautes sphères des Affaires étrangères, et une fois par mois, il la trainait dans un dîner officiel au Quai d’Orsay, où elle tenait à ravir un rôle décoratif de grande plante blonde.
Elle avait horreur de ces réceptions, horreur de ces repas interminables où l’on mange des choses sophistiquées mais toujours semblables. Elle mangeait avec application, du bout des dents et avec le sourire blasé de circonstance, des nourritures qui lui faisaient horreur. Parfois le ministre, qui la couvait de regards langoureux qui faisaient jaser, lui adressait la parole. Elle répondait toujours en peu de mots, son époux lui ayant expliqué que les puissants ne posent de questions que pour s’entendre parler, et se fichent des réponses.
Aujourd’hui vendredi, le cuisinier de Son Excellence avait sacrifié au rite du poisson et des fruits de mer. Elle avait avalé deux Gillardeau, un peu de chair de homard, le fond d’un oursin. A peine si elle avait touché à sa coupe de champagne — elle avait refusé tous les autres vins dont les invités s’étourdissaient vaillamment. Aurélien de temps en temps regardait son épouse avec admiration. Il s’étonnait toujours, après cinq ans de mariage, d’avoir à son bras une beauté rayonnant d’un tel éclat de pierre dure. Il s’étonnait même qu’à la fin de la soirée elle rentre avec lui dans leur appartement du Faubourg Saint-Honoré. Là, il la verrait se dévêtir prestement, enfiler l’une de ces chemises de nuit de satin noir qui lui seyaient si bien, et se glisser dans un lit qu’il ne partageait que rarement : entre ses missions aux quatre coins du monde et les migraines affichées par Ariane, il ne touchait sa femme que du bout des cils, craignant de fêler, s’il l’approchait de trop près, une créature si merveilleusement parfaite — si parfaite qu’il n’avait jamais su par quel côté l’entreprendre. Le devoir conjugal se réduisait à quelques étreintes furtives, auxquelles elle ne prenait aucun réel plaisir. Une statue aurait réagi avec plus de vivacité.
Pour le moment, Ariane laissait la soirée s’étaler autour d’elle. Elle traversait l’instant avec indifférence.
Elle pensait à Pierre.
Cela faisait trois mois qu’elle pensait à Pierre.
Elle l’avait connu chez Chanel, rue Cambon, à deux pas de chez elle. Elle y était passée par ennui, comme elle faisait beaucoup de choses. Il était là, il y avait escorté une créature qui en cet instant essayait une robe. Il l’avait vue, était allé à elle, l’avait prise par le poignet et lu avait dit de le suivre. Le plus extraordinaire est qu’elle ait obéi.
Il l’avait jetée dans une voiture de sport garée juste devant la boutique, et sans dire un mot, lui avait fait traverser la moitié chic de Paris, jusqu’à un petit hôtel particulier niché dans l’ombre de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, rue Daru.
Elle l’avait suivi dans une chambre tendue de satin rouge, occupée par un lit bas, recouvert lui aussi de soie rouge, plutôt une estrade ou un échafaud, et s’était abandonnée.
Tout en feignant de déguster une cassolette de Saint-Jacques, elle se rappelait — mais était-ce bien elle qui se souvenait ? — la façon dont il l’avait dépouillée de ses vêtements, l’avait jetée sur le lit, s’était enfoncé dans sa bouche d’abord, dans son ventre peu après, et dans ses reins enfin. Alors seulement il lui avait labouré les fesses à coups de ceinture.
Elle ondula doucement sur sa chaise. Les rituels imposés par Pierre ne variaient guère. Il la possédait après l’avoir soumise à toutes sortes de traitements dégradants, qui la laissait à vif pour plusieurs jours. Présentement, chaque mouvement faisait remonter à la surface de sa peau les brûlures de la cravache et les morsures de la canne.
Elle se sentait ruisseler, et sa concentration s’accrut. Inutile de laisser deviner à quiconque, et surtout pas à son mari, qu’elle était, quelques heures par semaine, l’esclave consentante d’un homme qui la ravalait au niveau de la matière, puis l’éparpillait sur le lit de soie froissée.
Qui était-elle au fond ? La déesse contemplée de loin, avec respect, par tout ce petit monde des ambassades et de la diplomatie, ou la courtisane cédant aux injonctions les plus hautaines. Pourquoi Pierre était-il le seul à avoir repéré en elle, en un instant, la présence de la seconde Isabelle, qui cèderait sans discuter aux caprices les plus étranges, et s’abandonnerait aux pratiques les plus mordantes ? Rituellement, au bout de deux heures éreintantes, Pierre lui faisait signe de se rhabiller — « non, comme tu es, et sans prendre de douche, je veux te voir partir en désordre » — et la raccompagnait chez elle, où à sa grande honte elle passait comme une flèche devant le concierge et se réfugiait dans l’intimité de sa chambre calfeutrée. Là, elle se déshabillait, et invariablement prenait un bain tiède, en se demandant par quel prodige elle avait pu si intensément jouir — elle qui n’en avait jamais fait une habitude.
Le dessert arrivait — l’une de ces forêts noires déstructurées à la mode depuis que la Nouvelle Cuisine avait trouvé intelligent de dissocier les éléments sous prétexte de faire apprécier textures et saveurs. Les pensées d’Isabelle avait si bien fait leur chemin que si elle avait osé poser sa main sur son ventre, elle aurait joui dans l’instant. Les estafilades, sur ses fesses, avaient beau dater de l’avant-veille, elles remontaient à la surface de l’épiderme comme si elles avaient été tracées une heure auparavant. Cela faisait partie de ses découvertes, dans sa liaison avec Pierre : le plaisir ne se limitait pas à l’instant, il s’étalait comme une onde dans les heures qui suivaient. Elle restait ouverte pendant des heures, elle brûlait pendant des jours. Quand enfin ses sens cessaient leurs incantations, quand l’Isabelle d’Aurélien reprenait le dessus, il était temps de retourner rue Daru, et de raviver l’Isabelle de Pierre.
« Esclave », pensa-t-elle en se levant de table en même temps que tout le monde. Mais c’était dans ces instants d’esclavage qu’elle se sentait la plus libre, et dans les moments de décence conjugale qu’elle était la plus entravée.

Jean-Paul Brighelli

PS. Ce court texte est un hommage à Jean Giraudoux, dont je viens de lire, pour la première fois, un roman posthume intitulée La Menteuse. C’en est, comme on dit aujourd’hui, une sorte de spin-off.

7 commentaires

  1. L’article du jour de JPB à sa façon evoque le cheval, puisque  » Isabelle  » est une couleur de robe.
    Et les cavalières sont souvent associées a l’érotisme ( tenues épousant l⅘e corps, bottes , femme dominant
    l’animal , milieu bourgeois ( meme aujourd’hui l’équitation. n’est pas un sport populaire ) suscitant des envies de retourner la domination de la cavalière
    Comme ici.

    Helmut Newton
    https://www.artnet.fr/artistes/helmut-newton/saddle-i-paris-8vVoyGJbQlWa7kElMFaqfg2

  2. craignant de fêler, s’il l’approchait de trop près, une créature si merveilleusement parfaite
    C’est lui qui dit « créature » ?

    Il était là, il y avait escorté une créature qui en cet instant essayait une robe.
    Qui dit « créature » ?

  3. on pouvait légitimement se demander si elle existait réellement, ou s’il s’agissait juste d’une image en trois dimensions

    produite par un stéréoscope ?

    non:
    empruntée à quelque film hitchcockien inédit

    Je me demande si Hithcock s’est intéressé à la technique 3D…d’ailleurs les films 3D qu’on regradiat avec des lunettes spéciales,j’ai l’impression que ça a fait long feu

  4. Pourquoi croyez-vous que les fesses aillent par deux ?

    Quand je regarde la photo post-texte, j’a l’impression de voir un 3 à l’envers sur la fesse droite et un cooeur sur la fesse gauche.

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