Confession d’un enseignant du siècle passé

Dois-je l’avouer ? J’ai toujours pratiqué les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires, noyau dur de la réforme du collège. Simplement, je n’étais pas au courant. J’étais comme Monsieur Jourdain, qui faisait de la prose sans le savoir.
J’ai enseigné cinq ans au collège du Neubourg, dans l’Eure — vers la fin des années 1970, au moment où Giscard faisait basculer l’enseignement de premier cycle dans cette merveilleuse invention de la droite la plus bête du monde, le « collège unique ».
C’est là que j’ai péché — et plusieurs fois — contre la transmission verticale des savoirs.
Faisons notre examen de conscience.

Mes élèves (essentiellement des enfants de travailleurs agricoles, les gens chics envoyaient leur progéniture dans le privé à Evreux) avaient des niveaux fort disparates, et un destin social plus ou moins dessiné à l’avance — l’entreprise locale, ce sont les abattoirs, parmi les plus grands de France, nous allions parfois le visiter (programme : voir ses parents sur leur lieu de travail afin de rapprocher l’école et l’entreprise, etc.) et je rentrais à Paris — où j’habitais — avec sur moi une odeur de sang qui me permettait d’avoir toute la place dans le turbo-train Evreux-Saint-Lazare. Bref, de pauvres gosses attachants, en exil intérieur, si je puis ainsi m’exprimer.
J’eus donc l’idée de les faire travailler sur West Side Story.
Je rappelle que cela se passait à une époque où les projections de films n’existaient pas : les magnétoscopes étaient alors si rares que le gouvernement n’avait pas encore pensé à les bloquer à Poitiers, comme jadis les Arabes (on tresse aujourd’hui des guirlandes d’hommages à Laurent Fabius, il faut quand même se rappeler qu’il a atteint, en 1982, comme ministre du Budget, les tréfonds du ridicule tricolore). Sans aucun matériel — j’amenais de Paris chaque jour un lecteur de cassettes (je vous parle d’un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître) et c’est ainsi que je fis écouter à ma classe de Troisième le chef d’œuvre de Robert Wise et Jerome Robbins — sans l’image, ce qui est un comble pour un film.
En collaboration — et c’est là que commence ma faute, ma très grande faute — avec une prof d’anglais que je salue très bas, si jamais elle tombait sur cette chronique. Parce qu’elle le mérite.
Premier acte : choisir deux chansons dont on pourrait exploiter la trame — en l’occurrence « America » et « Gee, Officer Krupke ».
Cela se passa en quatre temps.
D’abord, lire (et apprendre, et interpréter) la chanson en anglais — et ce ne fut pas simple, Internet n’existait pas, le vocabulaire et l’accent chicanos étaient loin d’être faciles à identifier. Par exemple :

Dear kindly Sergeant Krupke,
You gotta understand,
It’s just our bringin’ up-ke
That gets us out of hand.
Our mothers all are junkies,
Our fathers all are drunks.
Golly Moses, natcherly we’re punks!

Gee, Officer Krupke, we’re very upset;
We never had the love that ev’ry child oughta get.
We ain’t no delinquents,
We’re misunderstood.
Deep down inside us there is good!

There is good!
There is good, there is good,
There is untapped good!
Like inside, the worst of us is good!

And so on…

Cela permit aux gosses d’apprendre quelques expressions rares dans les manuels de l’époque — par exemple :

Dear kindly Judge, your Honor,
My parents treat me rough.
With all their marijuana,
They won’t give me a puff.
They didn’t wanna have me,
But somehow I was had.
Leapin’ lizards! That’s why I’m so bad!

A puff ! Où auraient-ils appris ça ? Pas dans le Vocabulaire anglais d’Aimé Janicot…

Second temps, traduire en français — d’abord littéralement, puis en poétisant la traduction, enfin en intégrant des mètres et des rimes. Cela permit d’étudier les règles de versification.
Des essais tentés par les uns et les autres, nous tirâmes une version unique et satisfaisante.

Restait à s’approprier (z’avez vu comme je parle bien la langue pédagogole ?) les textes. Je les incitai donc à transposer l’univers des Portoricains du film dans la sphère paysanne normande — et les résultats furent souvent hilarants.
Surtout quand nous passâmes à la dernière étape — chanter en chœur l’adaptation parfaitement infidèle à laquelle nous étions parvenus.
Nous avons beaucoup ri, et appris deux ou trois choses en parallèle — l’histoire de Roméo et Juliette, par exemple.

C’était vers 1978 ou 79. Depuis, ce genre d’initiatives a fait florès. Il y a dix ans, une amie prof d’anglais a bravé les consignes si intelligentes, lumineuses et ambitieuses de l’Inspection d’anglais et a fait étudier le vrai Roméo et Juliette à ses élèves de Troisième — en anglais. Langue, théâtre et « vivre-ensemble » — parce qu’ils ont fini par importer dans la cour de récré le sinjures du cher vieux Williams : « God damn your bloody eyes », c’est quand même mieux que « Putain d’ta mère ! »
Du coup, l’Ouest de la France s’est déchaîné — jusqu’à travailler sur Ouest Side story en 2014.
Et tous ces gens qui ignoraient qu’ils pratiquaient les EPI… Qui même osaient monter ça sur leurs heures, et en apprenant vraiment quelque chose à leurs élèves… Sans en référer rue de Grenelle auprès de M’dam’ Robine !
Quel culot !

Le collège du Neubourg a considérablement aiguisé mes instincts pédagogiques. Peu de temps après mon équipée chez Jerome Robbins, j’ai fait composer aux élèves une série de publicités immobilières parodiques pour vendre le collège en affichant — par des photos prises en N&B par votre serviteur — ce que leur lieu d’enseignement pouvait avoir de moins affriolant — à vrai dire, j’espère qu’il a été ravalé depuis, parce qu’à l’époque, il ressemblait à une école primaire marseillaise du XVème arrondissement. Nous en fîmes un immense panneau, installé dans le couloir central de l’administration la veille d’une journée portes ouvertes… Même que je m’y étais figuré moi-mêmen en photo-montage — non sans narcissisme décalé…

 

Aveu supplémentaire : j’ai récidivé à maintes reprises, au cours de ma carrière — et encore ce mois-ci (bon, une prépa n’est pas un collège, mais c’est le principe qui compte). Les élèves bossant en Histoire le XXème siècle, j’ai sélectionné la guerre d’Espagne, choisi de travailler sur les Grands cimetières sous la lune, l’admirable pamphlet de Bernanos (mais si, mais si, il y a des écrivains de droite qui débordent de talent — surtout à cette époque !) — ce qui a permis à ma collègue d’espagnol, adroitement sollicitée et, je dois dire, admirablement réceptive, de leur faire un topo général sur la question. Et plus récemment un répertoire des formes espagnoles atteintes de gallicismes et de syntaxe française entachée d’espagnolades dans Pas pleurer, le Goncourt 2014, où Lydie Salvayre (prompt rétablissement, si jamais elle me lit) met en scène sa mère, Catalane de naissance et exilée depuis 1936, et qui n’a jamais tout à fait appris le « bon » français, mais désappris en partie l’espagnol — jeu subtil et fort plaisant.
Ajoutez à ça la diffusion (on a des lecteurs de DVD à présent) de Pour qui sonne le glas et de l’Espoir, avec exposés concomitants, et analyse du tableau incontournable de Picasso. P*** de b*** de m***, je fais de l’interdisciplinarité à moi tout seul !

Tout cela pour dire…
Dire qu’un enseignant n’a pas besoin qu’un obscur bureaucrate (je cherche à savoir qui a eu l’idée de cette réforme imbécile, et je finirai bien par le découvrir — tout le monde comprend bien que ce n’est pas NVB, qui ne connaît de l’EN que ce que ses conseillers, qui en ignorent tout, lui en disent, qui a eu toute seule cette idée lumineuse) lui dise ce qu’il a à faire pour intéresser ses élèves. Ni l’obliger à travailler avec des collègues qu’il n’apprécie pas forcément — je travaille plus l’humour noir que l’amour universel. C’est juste une question de formation — et c’est certainement là que le bât blesse le plus. Mais si l’on explique à des enseignants comment ils peuvent s’éclater tout en faisant passer des savoirs réels, croyez-moi, ils préfèreront ça aux séances interminables de vente de la réforme, qui ont un coût pour un rapport aléatoire — restons poli.

Jean-Paul Brighelli