CPES et autres utopies necessaires

Le Lycée Thiers, à Marseille, est en train de monter (1) une Classe de Préparation à l’Enseignement Scientifique — CPES. Une classe à effectif réduit, réservée aux élèves boursiers de Marseille, du grand Sud, et à terme de tous les horizons, qui, avec un coup de pouce pédagogique, mériteraient de passer en Prépas.

C’est, si l’on veut, de la discrimination positive — horresco referens ! À ceci près qu’au lieu d’opérer en deus ex machina goûtant aux joies de la charité, comme Marie-Chantal de Sainte-Nitouche dans ses bonnes œuvres ou Richard Descoings à Sciences-Pô Paris, il s’agit d’offrir à des élèves qui n’avaient peut-être pas osé en avoir l’ambition une chance d’intégrer à terme une grande école scientifique.

Une classe d’ambitions similaires a été créée en 2005 au lycée Henri IV (2). Avec des moyens tout à fait différents : « H IV », sur son seul nom, a suscité des partenaires-mécènes qui multiplient de façon très significative la dotation initiale. Diverses enquêtes et des documentaires télé, souvent intéressants (en particulier le 13 mai 2007 sur M6, dans le cadre de l’émission « Zone interdite »), ont été réalisés sur cette expérience-pilote. Mais à mon sens ils passent à côté des conclusions qui s’imposent.

Bien sûr, il s’agit d’une propédeutique. Cela existait déjà à la fin des années 1950, quand il a fallu trouver un moyen pour offrir un cursus universitaire à des jeunes (parfois moins jeunes — mon père en a profité) qui n’avaient pas le Bac (3) : aujourd’hui, c‘est une solution pour remettre à flot des élèves qui… ont le Bac.

Et tout est là.

Il y a toujours eu, entre la Terminale et la première année de Classes Préparatoires (scientifique ou littéraire), un hiatus que les trois-quatre premiers mois — ceux où, comme on dit, « on en bave » — visaient à combler. Un premier trimestre où les brillants sujets de Terminale apprennent à relativiser le concept de « bonne note » — au passage, ils y parviennent grâce au déluge de mauvaises notes qui les accable…

Mais l’écart entre les exigences, toujours en baisse, des lycées et celles, maintenues peu ou prou au même niveau, des prépas, fait de ce hiatus un véritable gouffre. Ce n’est plus trois mois qu’il faut pour le franchir — c’est une année entière.

Pratiquement, les cursus des classes prépas, théoriquement conçus sur deux ans (Maths Sup / Maths Spé, Hypokhâgne / Khâgne, etc.), se déroulent désormais très majoritairement sur trois ans. Certes, il a existé de tout temps des « Cinq demis » ou des « Cubes » — quand on n’intégrait pas en « Trois demis » ou en « Carré ». Mais bien peu d’élèves décrochent la lune au bout de deux ans, quelle que soit la lune qu’ils visent, Polytechnique, l’ENS, HEC ou telle ou telle école d’ingénieur. Sciences-Pô, qui se passe en théorie juste après le Bac, est tenté de plus en plus souvent à Bac + 1 — voire Bac + 2. Le lycée Thiers a d’ailleurs créé il y a huit ans une section (SPE-IEP) réservée aux élèves des trois lycées ZEP de Marseille, pour leur permettre de rattraper, en un an intensif, le niveau de…

De qui ? De quoi ? « M’sieur, me lança un jour l’une de ces élèves, pourquoi ne nous a-t-on pas enseigné tout cela avant ? » Mais quel élève (ou « combien d’élèves ») de Terminale sort du Lycée et du Bac avec de vraies connaissances ? Ne serait-ce qu’avec les connaissances exigées par le Supérieur qui n’a pas encore abdiqué — c’est-à-dire les prépas, que le ministère de l’enseignement supérieur s’apprête à liquider en les intégrant aux facs qui n’y voient qu’un fromage, un adjuvant économique qui ira se perdre dans le gouffre sans fond de l’Université française (4)… Après tout, comme c’est à peu près tout ce qui marche encore bien dans l’Enseignement français, pourquoi se gêner pour le détruire ?

Ces propédeutiques, au fond, inversent un processus qui s’est donc déjà mis en place. Des élèves « ordinaires » réussissent en doublant la seconde année. La propédeutique consiste, au fond, à doubler par avance la première année : avec un peu de chance, ça fera trois partout. C’est là le vœu de l’institution — et des profs qui ont décidé de jouer le jeu.

L’existence même de ces sections, SPE-IEP ou CPES, pose le constat de faillite des ZEP en particulier et de tout le système éducatif français en général. On a prétendu réformer le lycée afin de mieux préparer les élèves à leur devenir d’étudiants — en les « autonomisant », pardon pour le néologisme, il n’est pas de moi. Sans vouloir voir que le seul moyen de préparer effectivement les élèves, c’est de leur transmettre des contenus disciplinaires forts — et en maintenant dans le Supérieur des exigences sévères. On a jadis accusé la Gauche de laxisme. On peut désormais accuser la Droite de gabegie. Un partout, balle et élève au centre.

Nous voici donc amenés à proposer à des élèves qui ne demandaient pas mieux que de travailler des cours de maths, de Physique-Chimie, de SVT, d’Histoire, de Philo, de Français, de langues — l’état linguistique des lycéens est à la hauteur de leur niveau en Français — globalement pitoyable : étonnant, non, dans un pays où l’on a imposé l’anglais en Primaire… Amenés à leur refaire, en accéléré (et ils peuvent absorber en neuf mois un programme sévère — je n’en veux pour preuve que leur réussite, là où l’expérience est déjà en cours) ce qu’ils auraient dû apprendre depuis… depuis quand, au fait ? Depuis le lycée ? Mais le lycée est malheureusement tributaire de ce qui se fait au collège, qui est tributaire de ce qui se fait en primaire, qui est tributaire d’Erwan Redon et des autres « désobéisseurs »… Pas la faute des profs, qui font avec ce qu’on leur envoie, et dans les conditions qu’on leur octroie. Pas la faute à Voltaire, pas la faute à Rousseau.

La faute à des programmes et à des ambitions revus constamment à la baisse. La faute à des pédagogies qui, à force de bons sentiments, et la philosophie de la misère, flirtent sans cesse avec l’absurde, et la misère de la philosophie (et du français, et des Maths, et des…). La faute à un système qui, de la tête (rue de Grenelle) aux pieds (cette nébuleuse d’administratifs qui veillent, dans les rectorats, à ce que tout se passe mal) vise à son auto-destruction — pour enrichir le Privé ou par bêtise pure (5). La faute à un système qui a oublié depuis longtemps que l’objectif d’une Instruction publique de qualité, c’est d’amener chacun à son plus haut point de compétence — mais ne sommes-nous pas censés dire que tous les élèves ont d’égales capacités ?

Alors, CPES ou SPE-IEP, pensez-en ce que vous voulez, mais en attendant l’hypothétique Grand Soir pédagogique où les programmes et les méthodes changeront pour le mieux, et non plus pour le pire, nous bricolons en aval, puisqu’il ne se passe rien en amont — sinon pour le pire. Nous colmatons. Profs ou chefs d’établissements, nous colmatons comme nous pouvons, pendant que le ministre et ses conseillers, certains syndicats, les associations de parents d’élèves (mais pas les parents d’élèves, qui souhaitent toujours le mieux pour leurs enfants, et c’est bien normal) et les coordinations lycéennes, UNL et FIDL mêlées, font de leur mieux pour couler le navire. Parce que c’est notre travail — colmater et transmettre, et recommencer.

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Dans le cadre de la loi d’orientation 2005-380 du 23 avril 2005 (article 34).

(2) http://innovalo.scola.ac-paris.fr/cpes.htm. On trouvera sur ce site le programme complet de la classe, et une évaluation bien faite de l’expérience.

(3) Profitons-en pour constater que le Bac est toujours le sésame indispensable du Supérieur, à ceci près que le Bac 1950 était passé par une poignée de jeunes Français, et qu’aujourd’hui c’est 65% d’une classe d’âge qui le décroche : même nom de famille, mais un contenu, et une identité, radicalement différents. Persister à faire du Bac — ce qu’est devenu l’examen-couperet d’autrefois — la clé du Supérieur, c’est baisser volontairement le niveau de tout le Supérieur. Un Bac des années 50 permettait d’être directement instit — il faut actuellement un Bac + 5. Cela seul suffit à donner une idée de l’inflation scolaire, et de la dévaluation du diplôme. Il est impératif que tout l’enseignement supérieur (actuellement, c’est 40 % — prépas, IUT, BTS ? etc.) puisse déterminer les conditions d’entrée dans ses filières.

(4) C’est pour tout bientôt, me certifient mes antennes de la rue Descartes. Ça fera plaisir à ces mêmes syndicats qui ont voté la réforme du lycée et exigé qu’il n’y ait vraiment pas d’Histoire-Géo en Terminale S — il y en a même un qui s’est abstenu, lors du vote final, parce qu’on a maintenu la possibilité pour les élèves de prendre ces matières en option : haro sur l’élitisme — qui pourtant ne leur a jamais rien fait, il n’y a qu’à les regarder…

(5) Un livre qui sort cette semaine, Autopsie du Mammouth, signé Claire Mazeron (Jean-Claude Gawsewitch éditeur), analyse en détail, avec un humour désespéré, tout en proposant des solutions viables, les dysfonctionnements de la Bête : j’en parlerai à loisir dans ma prochaine Note.