Curiosa

imagesAlignés sur les rayons d’une librairie de gare, ce sont des livres pornographiques. Mais dénichés dans l’antre d’un bibliophile spécialisé, ce sont des curiosa.
Curiosa est aussi le titre du premier film de Lou Jeunet, centré sur les amours de Marie de Régnier — qui publia l’Inconstante sous le pseudo de Gérard d’Houville et fut la première femme couronnée par l’Académie française — et de Pierre Louÿs, le merveilleux auteur d’Aphrodite, la Femme et le pantin, les Chansons de Bilitis et Trois filles de leur mère, illustré ici par un tableau de Jean-Louis Forain représentant Marie de Régnier en 1907.Trois-Filles-de-leur-mere portrait Jean-Louis Forain 1907

Trois filles, justement, telle est la malédiction du pauvre José Maria de Hérédia, l’inoubliable poète des Trophées. Trois filles « dont il enrageait », comme disait Mérimée. Poète et impécunieux — pléonasme —, où trouver, « sans dot », à les marier ?
Marie est la seconde de ces trois Grâces désargentées. Elle épouse le gentil poète Henri de Régnier, un symboliste alors fort à la mode et un peu oublié, auquel Hérédia, à qui il a fait obtenir le poste de Conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal, a des obligations. Une dizaine d’années de plus qu’elle, et elle ne l’aime pas.
Parce qu’elle en aime un autre — le beau, le fantasque, le sulfureux Pierre Louÿs. Ce surdoué des Lettres, qui sait absolument tout faire et tout écrire, vient d’acheter le premier Kodak, et s’amuse à photographier toutes les greluches qui passent à sa portée — à en remplir des albums entiers.

(J’ai jadis travaillé avec un photographe de charme compromis dans une affaire de mœurs sordide à laquelle il n’avait participé vraiment qu’à la marge. Cet aimable garçon gardait, soigneusement rangées dans de grands in-folio, près de 12 000 polaroïds de tous les modèles qu’il avait flashés : le polaroïd, pris invariablement sur le rebord de sa baignoire où il faisait s’asseoir la fille, est un juge de paix impitoyable : si vous êtes belle sous Polaroïd, vous serez belle toujours.)

Pierre Louÿs, grand amateur de bordels comme tous les hommes de cette Belle époque, a donc rassemblé des centaines de clichés plus ou moins sulfureux. La fesse est le thème central de ce philopyge distingué dont on a récemment publié l’œuvre argentique.51c0dw6+iOL._SX352_BO1,204,203,200_Voici donc Marie entre les bras et sous l’objectif de notre érotomane distingué (un érotomane est toujours distingué, une brune piquante et le marquis divin). Entre les bras aussi de son esclave du moment, une certaine Zohra ramenée d’Algérie, à laquelle il fait prendre les poses alanguies des bayadères de l’art orientaliste du moment — par exemple celles de Léon-François Comerre.Léon-François ComerreIl pousse son odalisque dans les bras de Marie, réticente d’abord, enthousiaste ensuite. « Je lui ai tout appris jusqu’aux complaisances, je n’ai excepté que les précautions », disait Valmont. Marie tombe enceinte des œuvres de Pierre, et fait endosser l’enfant à son époux — malheureux mais intéressé par ce triangle dont il est le tiers exclu : le clou du film est une splendide scène de candaulisme que je ne vous raconterai pas, pervers que vous êtes.

Et si vous ignorez ce qu’est le candaulisme (à votre âge ? Allons donc !) relisez la jolie nouvelle de Théophile Gautier, le papa de tous ces poètes néo-précieux ou post-Parnassiens, consacrée à cet homme de goût. Gautier qui était lui aussi un fervent photographe, épousa Ernesta Grisi après avoir aimé sa sœur Carlotta. Tout comme Pierre Louÿs épouse finalement Louise de Hérédia après avoir aimé Marie, ou tout en aimant Marie : la littérature et les littérateurs passent leur temps à se copier, s’inspirer, s’inter-pénétrer.
De sorte qu’il les fera poser l’une et l’autre en des combinaisons que la décence rigoureuse qui règne toujours dans mes propos m’empêche de décrire, mais dont le générique final donne une idée.Montage-Marie-de-Regnier-nue

C’est en résumé un joli film, maîtrisé, fort bien joué, où passe habilement l’essentiel d’une époque. Quelques feuilles d’érable préludent à une exposition japonisante bien dans le goût du temps, et la manière dont Marie affuble Pierre de son corset, comme jadis Omphale fit enfiler ses robes à Hercule, nous fait presque regretter l’invention du soutien-gorge.
Quelques personnages secondaires, amants parallèles d’une femme qui ne les compta plus jusqu’à sa mort à 87 ans (ainsi Jean de Tinan, l’un des multiples nègres du Willy de Colette, récemment évoqué ici, et qui carburait au cocktail éther / curaçao) sont bien typés. Lou Jeunet a tiré le meilleur d’un budget étroit, et elle a l’art de raconter toute une époque avec une robe froufroutante ou un papier peint défraichi. Un film prometteur — quoi qu’en dise la presse, qui fait la fine bouche devant ce film précieux sur une femme exemplaire, évidemment moins pincée du cul que les chiennes de garde actuelles, mais autrement exemplaire de ce que peut être une femme quand elle a vraiment du talent — peut-être même du génie.
Car celles qui n’ont ni talent ni génie, pourquoi nous en soucierions-nous — tant il est évident que la parité est le refuge des imbéciles…

Jean-Paul Brighelli

PS. Si vous voulez en connaître un peu plus sur Pierre Louÿs, lisez ses œuvres — et en parallèle l’un ou l’autre des livres que Jean-Paul Goujon, spécialiste exclusif de l’un des plus secrets des écrivains en vue, lui a consacrés. Louÿs a mal fini — paralysé, aveugle : le photographe qui ne peut plus voir, quelle fable exemplaire et abominable…du coté de mon vice