Du bon usage du français et de la Française

Alors ? « Madame le président ? » « Madame la présidente ? » « Madame le ministre ? » « Madame… »
On ne plaisante pas avec le genre : cela peut vous coûter jusqu’à 1300 euros par mois — c’est du moins ce qui est arrivé au député du Vaucluse Julien Aubert, que Sandrine Mazetier, la (vice)présidente de séance à l’Assemblée a fustigé au portefeuille parce qu’il avait opté pour l’Académique au détriment du linguistiquement correct. 1300 euros pour avoir respecté la langue, voilà qui ferait rêver bien des profs : imaginez, si vous pouviez taxer chaque élève auteur d’une impropriété… Voilà résolu le douloureux problème des salaires notoirement insuffisants des enseignants.
Soyons clairs : « Madame le président » est absolument correct. En français, « Madame la présidente » désigne la femme du président : je travaille une fois de plus en ce moment sur les Liaisions dangereuses, et Mme de Tourvel y est constamment appelée « la divine Présidente », parce que son mari, heureusement absent, est Président à mortier, comme on disait, d’un parlement régional. Noblesse de robe. Et Baudelaire mourait d’amour pour la « présidente » Sabatier, «  la très chère, la très belle, l’idole immortelle », pendant que Gautier la baisait sauvagement et lui écrivait des lettres torrides — à chacun selon ses moyens. Tout comme le « Madame le ministre » que le même Julien Aubert, dix minutes plus tard, adressa à Ségolène Royal, qui ne s’en est pas particulièrement émue.
Parce qu’enfin, comme le signale avec un vrai humour Sandrine Campese dans l’Obs, « Madame la maire », parmi tant d’ambiguïtés malsonnantes, serait particulièrement mal venu — « Je vois la maire d’ici », comme dirait un kakemphaton que j’ai beaucoup aimé… La féminisation systématique voulue par les plus crétines des féministes, et par une Gauche qui n’a vraiment rien d’autre à faire que des réformes sociétales, vu que les autres sont votées à Berlin ou à Bruxelles, est une faute contre la langue. « Professeure », « auteure », et autres monstruosités peuvent, si ça leur chante, trouver un hébergement dans les colonnes du Monde, mais pas sous la souris d’un honnête homme (mince alors, je ne peux pas écrire « honnête femme » sans verser dans le quiproquo — peut-être parce que l’homme d’« honnête homme » désigne l’être humain, hé, patate !). Sandrine Mazetier est cette députée qui proposa jadis de débaptiser les écoles maternelles, parce qu’elles trouvait que l’adjectif réduisait la femme à sa fonction reproductrice. Elle a des enfants, la madame ? Ou faut-il dire « le madame », elle qui avait précédemment interpellé  Julien Aubert « monsieur la député(e) »? Comme quoi donner le « la » peut désormais être une faute d’accord… Bizarre, bizarre…
Que dit la langue ? La langue dit que seul l’usage impose, et non une sous-commission des lois. Sandrine Mazetier, qui a fait une classe prépa et même une Licence de Lettres classiques, avant de dériver vers le CELSA, aurait dû l’apprendre : c’est Vaugelas qui a formulé cela le plus nettement. « L’usage est le maître de la langue », dit-il — avant de préciser que par « usage » il faut encore entendre le « bon usage », conformément à « la façon de parler de la partie la plus saine de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps » — pas les journalistes qui se croient obligés de rajouter des œufs à des mots qui ne leur ont rien fait. Pour le moment, ni l’Académie ni le Larousse n’ont encore entériné « professeure » — ni le féminin de « ministre ». Valérie Pécresse, que j’ai un peu fréquentée, préférait être « madame le ministre », parce que l’expression associe une femme à une fonction, et que la fonction est neutre, d’autant plus neutre qu’elle est prestigieuse (pas de ma faute si en français le neutre se confond, morphologiquement, avec le masculin). Amis enseignants, demandez donc dans vos académies si le recteur, quand il est une femme, exige d’être appelé « madame la recteur » ou « madame la rectrice » — beurk… À Clermont-Ferrand, par exemple, Marie-Danièle Campion est appelée « madame le recteur », et elle a bien raison.
Interviewé par Atlantico sur le sujet, j’ai juste rappelé que « le vrai féminisme, celui que je pourrais revendiquer, consiste à former des hommes et des femmes, indifféremment, pour les amener au plus haut de leurs capacités afin qu’ils occupent les postes les plus éminents pour lesquels ils sont faits » et que « la politique des quotas est une absurdité sans nom : je n’ai aucune objection à avoir un gouvernement essentiellement ou totalement féminin, dès lorsque les femmes choisis seront plus compétentes que les hommes. Le vrai féminisme consiste à avoir des femmes compétentes à de vrais postes de présidents (et elles se ficheront pas mal, alors, d’être appelées présidentes), et non des guignols de sexe féminin à des postes pour lesquels elles ne sont pas faits » — vice-présidente de l’Assemblée, par exemple. Parce qu’enfin, soit le genre des mots (qui n’est pas un sexe des mots, comme je l’entends parfois) est devenu indifférent, et nous allons vers des temps troublés, soit il a été sanctifié par l’usage, même quand l’usage est arbitraire : demandez ce qu’ils en pensent à amour, délice et orgue, auxquels le même Vaugelas a imposé un changement de genre selon qu’ils sont singulier ou pluriel. Au lieu de se focaliser sur des appellations incontrôlées, les féministes feraient mieux de s’occuper des jeunes Maghrébines forcées de porter un voile. Elles feraient mieux de se battre pour que les ouvrières illettrées de Gad et d’ailleurs apprennent correctement à lire et à écrire (j’ai participé dans les années 1970 à des formations d’immigrés auxquels nous apprenions à décrypter le français, assez pour qu’ils évitent les pièges tendus dans les contrats que leur faisaient signer les patrons et les marchands de sommeil de l’époque — apparemment, ça ne se fait plus). Elles feraient mieux de se battre pour que le slogan « à travail égal, salaire égal » ne soit pas un vain mot. Bref, elles feraient mieux de se battre, au lieu de sodomiser les diptères et les lexicographes avec un olisbos législatif. Mais pour cela, il aurait fallu qu’elles soient féministes avant d’être hollandistes, et qu’elles sussent parler français. Et ça…

Jean-Paul Brighelli