Ecouter aux portes

À la Noël 1965, j’assistai à un grand repas familial, réunissant, de façon rituelle pour chaque 24 décembre, ma grand-mère paternelle et son jules, mes oncles et tantes, mes cousines bien-aimées, mes parents et moi — l’autre côté de la famille, du côté de ma mère, organisait les agapes du 25 décembre. Chacun chez soi…
J’avais 12 ans, et j’écoutai avec avidité les commentaires aigres-doux, puis assez vifs, et enfin emportés qui volaient au-dessus des plats. L’élection présidentielle venait juste de se tenir, et le 19 décembre, De Gaulle avait terrassé Mitterrand. Mon oncle, de sensibilité communiste, votait à gauche (le PC avait décidé de soutenir Mitterrand dès le départ), le jules susdit avait voté Lecanuet au premier tour, mes parents penchaient pour De Gaulle. De quoi alimenter, huit jours après le second tour, bien des rancœurs.
Ma formation politique a commencé ainsi, par des bribes attrapées au vol, des éclats de voix qu’il fallait décrypter — quitte à faire des contresens grossiers : je me rappelle m’être demandé pourquoi ils s’engueulaient ainsi, et quelle sombre affaire familiale alimentait les dissensions. Ainsi se construisait la conscience civique des enfants d’autrefois : nous étions tout yeux et tout oreilles (nous étions assez peu invités à parler à table), nous écoutions aux portes, nous glanions des mots interdits, vannes, gros mots et allusions, énigmes à déchiffrer sans cesse.
Et il en allait de même dans nos lectures. Personne n’avait encore eu l’idée d’exploiter à fond le marché spécifique des livres pour enfants et / ou adolescents, ou, idée suprêmement absurde, de réécrire en langage enfantin (ou supposé tel par les adultes de l’édition) les grands classiques de la littérature.
Mais aujourd’hui, on en est à réécrire le Club des cinq, en mettant au présent de narration ce qui était au passé simple (dont on n’étudie plus, à la rigueur, que la troisième personne) et en remplaçant les « nous » par des « on », qui font tellement plus « oral ». Et « saltimbanques » par « cirque de l’Etoile », afin de ne pas jeter de discrédit sur les « gens du voyage ». Comparez donc les deux résumés, ici (première version) et (site officiel de la série chez Hachette). Et la comparaison du graphisme des couvertures vaut aussi son pesant de cacahouètes idéologiques bien-pensantes.66943813_parton767-8143e
C’est en fait à une tentative (assez réussie, au vu des résultats) de dé-civilisation que l’on assiste. Couper les enfants du flot polémique, les couper aussi de tout ce qui dépasse, et de tous les mots « pas de leur âge ». Reste « areuh-areuh » et ses déclinaisons.

Le premier roman un peu long que j’ai lu, c’était les Trois Mousquetaires. Rien que dans les deux premiers paragraphes du premier chapitre, combien de mots pouvaient échapper au petit garçon de sept ou huit ans que j’étais alors ? Essayons :

« Le premier lundi du mois d’avril 1626, le bourg de Meung, où naquit l’auteur du Roman de la Rose, semblait être dans une révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s’enfuir les femmes le long de la grande rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se hâtaient d’endosser la cuirasse, et appuyant leur contenance quelque peu incertaine d’un mousquet ou d’une pertuisane, se dirigeaient vers l’hôtellerie du Franc-Meunier, devant laquelle s’empressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosité.
En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se passaient sans qu’une ville ou l’autre enregistrât sur ses archives quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux ; il y avait le cardinal qui faisait la guerre au roi et aux seigneurs ; il y avait l’Espagnol qui faisait la guerre aux seigneurs, au cardinal et au roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. Les bourgeois s’armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les laquais ; — souvent contre les seigneurs et les huguenots ; — quelquefois contre le roi ; — mais jamais contre le cardinal et l’Espagnol. Il résulta donc de ces habitudes prises, que ce susdit premier lundi du mois d’avril 1626, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon jaune et rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se précipitèrent du côté de l’hôtel du Franc-Meunier. »

Que pouvais-je bien comprendre à Huguenots, endosser, mousquet, pertuisane, et hôtellerie sans doute ? Sans compter contenance, que j’ai dû prendre en un premier temps dans son sens quantitatif, appris à l’école… Et je ne parle pas des noms de lieux (Meung ou La Rochelle ne disaient rien probablement au petit Marseillais que j’étais, les cours d’Histoire à l’école n’en étaient pas encore au XVIIème siècle), des allusions littéraires, forcément obscures (l’auteur du Roman de la Rose — késaco ?) ou des connotations historiques — le Cardinal ? Quel cardinal ?
De quoi décourager un enfant d’aujourd’hui, surtout s’il a fait son entrée en littérature via un Club des Cinq à mobilité intellectuelle réduite.
Il faut le dire avec force aux imbéciles qui ont rédigé a minima les programmes de Français du collège : jamais un mot inconnu n’a découragé un lecteur, quel que soit son âge. Plus vieux, il cherche dans un dictionnaire. À huit ans, j’allais de l’avant, et le sens s’éclairait peu à peu, d’autant qu’un enfant orienté vers la lecture lit et relit. On se rappelle le petit Poulou racontant dans les Mots comment il avait « lu » Sans famille sans rien connaître du langage, vers cinq ans, et comment il savait lire à la fin du roman. Les mots entrent en nous par leur fréquentation, et certainement pas par leur non-usage.
Dans la Maison de Claudine, Colette s’amuse à se rappeler les contresens de la narratrice sur le mot « presbytère » :

« Le mot « presbytère » venait de tomber, cette année-là, dans mon oreille sensible, et d’y faire des ravages.
« C’est certainement le presbytère le plus gai que je connaisse… » avait dit quelqu’un.
Loin de moi l’idée de demander à l’un de mes parents : « Qu’est-ce que c’est, un presbytère ? » J’avais recueilli en moi le mot mystérieux, comme brodé d’un relief rêche en son commencement, achevé en une longue et rêveuse syllabe… Enrichie d’un secret et d’un doute, je dormais avec le mot et je l’emportais sur mon mur. « Presbytère ! » Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler et le jardin de Miton, vers l’horizon toujours brumeux de Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anathème : « Allez ! vous êtes tous des presbytères ! » criais-je à des bannis invisibles.
Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m’avisai que « presbytère » pouvait bien être le nom scientifique du petit escargot rayé jaune et noir… Une imprudence perdit tout, pendant une de ces minutes où une enfant, si grave, si chimérique qu’elle soit, ressemble passagèrement à l’idée que s’en font les grandes personnes…
– Maman ! regarde le joli petit presbytère que j’ai trouvé !
– Le joli petit… quoi ?
– Le joli petit presb…
Je me tus, trop tard. Il me fallut apprendre — « Je me demande si cette enfant a tout son bon sens… » — ce que je tenais tant à ignorer, et appeler « les choses par leur nom…
– Un presbytère, voyons, c’est la maison du curé.
– La maison du curé… Alors, M. le curé Millot habite dans un presbytère ?
– Naturellement… Ferme ta bouche, respire par le nez… Naturellement, voyons…
J’essayai encore de réagir… Je luttai contre l’effraction, je serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus obliger M. Millot à habiter, le temps qu’il me plairait, dans la coquille vide du petit escargot nommé « presbytère » …
– Veux-tu prendre l’habitude de fermer la bouche quand tu ne parles pas ? À quoi penses-tu ?
– À rien, maman…
… Et puis je cédai. Je fus lâche, et je composai avec ma déception. Rejetant les débris du petit escargot écrasé, je ramassai le beau mot, je remontai jusqu’à mon étroite terrasse ombragée de vieux lilas, décorée de cailloux polis et de verroteries comme le nid d’une pie voleuse, je la baptisai « Presbytère », et je me fis curé sur le mur. »

Pour Colette non plus (elle publie la Maison de Claudine en 1922, quand elle a déjà presque cinquante ans), « le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat » — la phrase énigmatique qui avait permis en 1907 à Rouletabille d’élucider le mystère de la chambre jaune. Le mot inconnu ne présente d’autre danger pour l’enfant que d’agrandir soudain démesurément le champ de ses hypothèses, et d’entrer dans le plein royaume de la langue. Les pédagogues qui pensent bercer son ennui en lui épargnant l’angoisse du non-savoir sont des faquins, des bélîtres, des marauds, des manants et des cornegidouilles — inutile de connaître exactement le sens de ces mots pour en deviner l’intention.
Parce qu’éliminer les mots peu fréquentés, c’est priver les déshérités des richesses de la langue. C’est leur dire « Ce n’est pas pour toi ». C’est le temps du mépris, et toute cette réforme du collège, comme antérieurement celle du lycée, ne manifeste globalement que du mépris pour ceux qu’elle prétend aider en leur maintenant la tête sous l’eau et l’esprit loin des mots.

(Intermède publicitaire. La page qui précède est extraite, en avant-première, d’un essai intitulé finalement C’est le français qu’on assassine, sortie fin août aux éditions Hugo et Cie.)

Allons plus loin.
En fait, cet abrutissement des gosses est à mettre en parallèle avec celui des adultes, via les médias.
Ce qui a disparu des journaux, depuis vingt ans, c’est l’opinion. La polémique. Le débat. Sous prétexte d’être « objectifs », les journaux se contentent de reproduire des dépêches. De citer des faits en suggérant que c’est au lecteur de se faire une opinion.
Eh bien, ce n’est pas ainsi que l’on se fait une opinion. Pas ainsi que l’on se forge une conscience sociale. Ce n’est pas l’objectivité qui permet la constitution d’une pensée autonome, c’est la polémique. Les mots échangés comme des balles. Le débat — ou, si vous préférez un terme plus philosophique, la dispute (et rien d’étonnant si ce mot qui renvoyait a priori au débat socratique a fini par désigner une engueulade maison : du frottement aigu des idées naît la lumière).
De même, la culture ne peut pas naître d’un vocabulaire raréfié par les bonnes intentions de pédagogues abscons. Elle naît d’incompréhensions successives, surmontées, d’interrogations nombreuses, résolues, elle naît de chocs sémantiques et culturels, elle naît de la fréquentation des cimes, pas d’un aplanissement des crêtes. La volonté, en politique, en université et dans l’édition, de n’exposer les enfants et les citoyens-à-jamais-enfants qu’à des concepts politiquement corrects génère à terme plus de racisme, de sexisme, d’homophobie ou des trois à la fois que les récits de nos enfances d’autrefois, où les belles-mères étaient des sorcières, où les nains s’appelaient des nains — pas des « personnes de petite taille » — et où les romanichels n’étaient pas encore des « gens du voyage ».
Que cet abrutissement soit un effet prémédité n’est pas une hypothèse paranoïaque : le mouvement est bien trop général pour ne pas avoir été pensé, et au plus haut niveau, par quelques-unes de ces élites auto-proclamées qui ont peu à peu confisqué le pouvoir depuis une quarantaine d’années. Oh, ceux-là donnent à leurs enfants des livres en version originale ! Et ils les tiennent au courant des démêlés politiques, cela leur permettra de réussir Sciences-Po Paris, puis l’ENA, ce sommet de la pensée française. Les vrais héritiers ont droit au langage tout entier, les autres — même les plus méritants, ceux parmi lesquels on allait pêcher, il y a encore quarante ans, de quoi renouveler un peu les cadres dirigeants, mais que désormais on amène au bord de l’eau en leur interdisant de boire — sont abonnés aux versions édulcorées qui leur permettront de postuler chez Carrefour ou Monoprix pendant que leurs homologues nés avec une cuillère en argent dans la bouche, alors même qu’ils sont parfois d’une bêtise crasse, sont propulsés dans le fauteuil chauffé par papa-maman.
Ça me fait vomir, quand j’y pense.

Jean-Paul Brighelli