Eloge de l’inégalité parmi les hommes — et les enseignants

Régulièrement, ces chroniques, et quelques autres, m’attirent l’animosité de certains enseignants, qui tiennent à s’identifier comme tels. « Quel mépris pour les collègues ! » s’écrient-ils — comme si ce court syntagme, « les collègues », rassemblait l’ensemble des 850 000 profs de tous niveaux qui sévissent aujourd’hui en France. Et encore, ce qui se dit ici est moins pire, si je puis dire, que ce qui se dit ailleurs. Sur Twitter, par exemple, où l’anonymat permet à tant d’imbéciles d’exprimer courageusement leur avis qualifié…

C’est ainsi que la France compte 67 millions de sélectionneurs de foot (depuis toujours), 67 millions de virologues (depuis peu), et 850 000 profs tous égaux en qualité…

L’égalité est un mensonge sans doute commode aux oreilles des hilotes, mais qui est très loin de la réalité. Demandez un peu aux parents : ils vous expliqueront ce qu’ils pensent des enseignants qui n’apprennent pas à lire et à écrire à leurs enfants dès la Grande Section, ni n’enseignent les quatre opérations de base en CP, les diverses formes de phrases complexes en Sixième ou les équations du second degré en Troisième, ni l’Histoire de France sur une base chronologique… Des saboteurs, vous diront-ils — ou des ignares, au choix.

Bien sûr que je juge mes contemporains et chers collègues ! Bien sûr que je suis courroucé quand je vois des profs de Lettres passer de longues heures à s’interroger doctement sur la question de savoir si Mme Bovary mange équilibré ! Et bien sûr que pour juger, jauger, évaluer, je me réfère à ce que j’ai connu de meilleur !
Ainsi…
Quand j’entends les jérémiades sur le nombre toujours trop élevé d’élèves par classes, je pense à mes instits de CM2, confrontés à des classes de 40 élèves — qui se taisaient et apprenaient : le Louis Germain de Camus, nous l’avions chaque année devant nous, petits voyous marseillais que nous étions ;
Quand je constate que mes élèves de prépas ignorent pratiquement tout du théâtre et de la poésie, je pense à mon prof de Quatrième, un certain monsieur Jean, qui nous avait fait apprendre et réciter le Cid — en entier et par cœur — en même temps que la conjugaison du verbe grec δουλόω, réduire en esclavage, sa marotte…
Et quand, évoquant telle toile d’un grand maître, je vois leurs regards frappés de stupeur parce qu’ils ignorent tout de l’Histoire de l’Art qu’ils étaient censés étudier en Troisième, je me dis que non, tous les enseignants ne sont pas égaux, et qu’il y a quand même une foule d’incompétents et de parasites.

Ah, mais j’oubliais : ceux-là sont spécialistes de pédagogie… Ce sont eux qui sévissent sur les réseaux sociaux. Pour le noyautage, ils sont imparables. Pour l’invective, aussi. Ils sont comme tant de nos élèves : c’est votre avis, ce n’est pas le mien. Et si tu penses tordu, crétin ?

Alors, pour me consoler des attaques des rats, j’évoque certains maîtres que j’ai eus, et qui ont forgé mon sens de l’élitisme républicain — le devoir d’amener chacun au plus haut de ses capacités. Roland Barthes, par exemple, qui avait l’art magnifique de réduire un texte à des évidences auxquelles nous n’avions jamais pensé, buses que nous étions. Ou Robert-Léon Wagner, à qui je dois ce que je sais de grammaire — et qui à 67 ans faisait toujours cours, entre deux infarctus, devant des Normaliens sidérés et ravis. Ou Michel Gourinat, qui m’a appris eux ou trois choses indispensables en philo — et pas mal d’autres par ailleurs. Danielle Sallenave, aujourd’hui Académicienne, mais que j’ai eue en Maîtrise (on ne disait pas « Master », à l’époque) à Nanterre et qui avait un sens littéraire exceptionnel — elle l’a toujours, d’ailleurs. Ou à Christian Biet, professeur lui aussi à Paris-X, avec lequel j’ai commis quelques ouvrages qui ont fait date, pédagogiquement, avant d’être méprisés par des gens qui ne savaient plus lire — et qui possède sur le bout des doigts tout ce qui s’est fait en théâtre depuis les origines. Ou à mes anciens maîtres et amis Gérard Gengembre ou Jean Goldzink, que j’ai invités à venir partager un café et leur savoir immense avec des classes effarées…
Parmi d’autres…

J’ai été gâté, de pouvoir confronter mon ignorance aux savoirs encyclopédiques de quelques grandes pointures sur les épaules desquels je me suis élevé, comme disait Bernard de Chartres. Et j’estime mes collègues d’aujourd’hui à l’aune de ces géants. Et je me mesure moi-même — en toute humilité et plein orgueil. Et comme disait Talleyrand : « Quand je me regarde, je me désole. Mais quand je me compare, je me rassure. »

Jean-Paul Brighelli